‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 30 sur 68 · A. XII, 270. — 2 A. XII · texte numérisé non relu

A. XII, 270. — 2 A. XII

cœur, la raison, l'expérience, tout la renvoyait à l'évêque. Se confier à celui-ci? Mais son vœu le lui défendait. Cette idée fixe et torturante prit une telle intensité qu'à l'époque de la Pentecôte, elle passa près de deux jours sans manger ni dormir. Son directeur ne revenait pas. A bout de forces, elle consulta un Jésuite, casuiste réputé, le Père de Villars qui, pesant le pour et le contre, désigna Mgr de Genève pour le guide élu par Dieu. ^ — « Il me semble, dit-elle, qu'on m'ôtait une montagne de dessus le cœur. » ^

Son directeur, quand il revint, ne trouva pas mauvais qu'elle eût consulté cet évêque; même, il accepta qu'elle lui écrivit, mais à la condition qu'elle resterait soumise à sa propre direction et il lui fit renouveler le vœu d'obéissance ^. M"^^ de Chantai se soumit, puis elle envoya à l'évêque un appel au secours *. Teliut le début de leur correspondance, dont seule une moitié subsiste. Chacun d'eux gardait pieusement les lettres de l'autre. Monseigneur étant mort, elle trouva; dans les papiers qu'il laissait, ses propres lettres, annotées par lui, comme pour de futurs biographes; pleine de confusion, elle les jeta au feu. Quelques-unes seulement échappèrent ^.

A la première de ces lettres il avait répondu que les « petitz advis » sollicités par elle ne méritaient pas tant de trouble : « ... Je vous dis qu'en cela vous ne scauriez avoir fait faute, puisque le mal vous pressoit et vostre médecin spirituel estoit absent, que cela n'estoit pas changer de directeur, ce que vous ne pouviés faire sans perte bien grande, mais que c'estoit seulement se soulager pour l'attendre; que mes advis ne s'estendoyent que sur le mal présent, qui requeroit un remède présent,

' Ab. 54. — 2 Ab. 5G. — ^ a. XII, 277, 280. — * Ab. 58. — « Ab. 57^

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ol parlanl ne poux oyciil imIlorn<Mil, pi-rjudicior à l;i conduite générale K

« Jo loue iiirmiiTieiii. le respect rc^ligieux (fue vous portés à vostre directeur et vous exhorte de soigneusement y persévérer; mais si faut-il que j(^ vous die encor ce mot? Ce respect ne vous doit pas g(;henner, ni estoulîer la juste liberté que l'Esprit de Dieu donne à ceux qu'il possède. Pour certain^ ni recevoir les advis et enseignemens des autres, ni recourir à eux en l'absence du directeur, n'est nullement contraire à ce respect... »

Peu de jours après, elle eut une seconde réponse : — « Madame, l'autre lettre vous servira pour contenter le bon Père à qui vous désirés la pouvoir monstrer. J'y ay fourré beaucoup de choses pour empescher le soupçon qu'il eut peu prendre qu'elle fut éscritte à dessein, et l'ay neansmoins éscritte avec toute vérité et sincérité, ainsy que je doy tous jours faire; mais non pas avec tant de liberté comme celle-cy, en laquelle je désire vous parler cœur à cœur ^.

« Peu auparavant que je receusse vos lettres, un soir je prins en main un livre qui parle de la bonne mère Thérèse, pour délasser mon âme des travaux de la journée et je trouvay qu'elle avoit fait vœu d'obéissance particulière au P. Gracian. Autre cela, elle ne laissoit pas d'avoir tous jours quelque particulier et grand confident auquel elle se communiquoit et duquel elle reçevoit les advis et conseilz pour les pratiquer soigneusement et s'en prœvaloir en tout ce qui ne seroit contraire à l'obédience vouée; dont elle se trouva fort bien. C'est pour vous dire que l'unité de père spirituel ne forclost point la confiance et communication avec un autre, pourveu que l'obéissance promise demeure ferme en son rang.

« Arrestés vous là, je vous en supplie, et ne vous mettes

' A. XII, 278, 279. — ■' A. XII, 283 à 288.

nullement en peyne en quel degré vous me devés tenir, car tout cela n'est que tentation et vaine subtilité. Saches, et croyés-le bien, que j'ay une vive et extraordinaire volonté de servir vostre esprit de toute l'estendue de mes forces. Je ne vous scaurois pas expliquer ni la qualité, ni la grandeur de cett' affection que j'ay a vostre service spirituel; mais je vous diray bien que je pense qu'eir est de Dieu et que pour cela je la nourriray chèrement, et que tous les jours j e la voy croistre notablement. S'il m'estoit bien séant, je vous en dirois davantage, et avec vérité, mais il faut que je m'arreste là. Maintenant, ma chère Dame, faites valoir mon affection, usés de tout ce que Dieu m'a donné pour le service de vostre esprit : me voyla tout vostre, et ne pensés plus sous quelle qualité ni en quel degré je le suis. Encor faut-il que je vous die que je n'ay jamais entendu qu'il y eut nulle liayson entre nous qui portast aucune obligation, si non celle de la charité et vraye amitié chrétienne, de laquelle le lien est appelle par saint Paul le lien, de perfection. Tous les autres liens sont temporelz, mesme celuy des vœuz d'obéissance, qui se rompt par la mort et beaucoup d'autres occurences; mais celuy de la charité prend nouvelles forces par la durée. Il est exempt du tranchant de la mort, de laquelle la faux fauche tout sinon la charité. La dilection est aussi forte que la mort, dit Salomon. Voyla, ma bonne sœur (et permettes moy que je vous appelle de ce nom, qui est celuy par lequel les premiers Ghrestiens exprimoyent l'intim' amour qu'ilz s'entreportoyent), voyla nostre lien. Rien de si pliable que cela, rien de si ferme que cela. Tenés moy donques pour bien estroittement lié avec vous, et ne vous souciés pas d'en scavoir davantage, sinon que ce lien n'est contraire a aucun autre lien. Obéisses a vostre premier conducteur finalement et librement, et serves vous de moy charitablement et franchement... Gardés vous des empres-

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somens, des inélanc,oli(^s, dos scnij^ulcîs. Vous ih; voudri(îS f)()ur i-ien du nioud<^ olïoncer Ditîu, c'(;sl, bien asses pour vivre joyeuse »

Cette réponse ne fit qu'accroître en M"^^ de (^liantal le désir de confier toute son âme à l'évêque seul. Le Père de Villars qu'elle voyait encore, se faisait plus pressant : « Je ne vous dis pas seulement que vous vous depreniez d(^ cette première conduite et que vous vous rangiez totalment sous celle de Monseigneur; mais je vous dis que si vous ne le faites, vous résistez au Saint-Esprit. » ^

La pauvre femme suppliait l'évêque d'assumer sa direction, mais lui, que ce vœu gênait, hésitait encore et ses réponses restaient vagues, à dessein. Pour dénouer ce vœu (ce dont comme évêque, il avait le droit), il voulait s'assurer encore par de longues réflexions et prières qu'il n'irait pas contre la volonté divine.

Enfin, devant tant d'insistance, il voulut revoir Mme de Chantai.

Jadis, M^^ de Boisy « avoit voué le pèlerinage de sainct Claude ». Dans cette petite ville du Jura, les reliques du bienheureux abbé, célèbre pour ses miracles, attiraient une foule de dévots ^. François « avoit baillé parolle » à sa mère de l'accompagner; et comme Saint- Claude se trouve à mi-chemin d'Annecy et de Dijon, il offrit à M^^ de Chantai de l'y rejoindre. De part et d'autre, il fallait deux ou trois jours de route, entre les montagnes ^. La baronne qui « contoit tous les momens jusques à ce que le jour assigné arrivast » était accompagnée de ses deux amies : l'abbesse du Puits d'Orbe et la Présidente Brûlart. La rencontre eut lieu le 24 août 1604; François venait d'avoir trente-sept ans*.

Encore une scène qu'on voudrait peindre en détail;

» Ab. 59. — 2 G. I, 390. ~ ^ G. I, 393. — " A. XIV. 230.

1^ grande église abbatiale, telle qu'elle était alors, pleine des splendeurs du chant bénédictin, avec, sur un autel, la belle châsse de saint Claude; les chaleurs de l'été dans la ville en terrasse que borde un torrent au fond d'une gorge et que des montagnes dominent tout autour; enfin, dans le logis d'un modeste bourgeois, cette noble compagnie, ces trois jeunes femmes, l'abbesse, la présidente et la baronne, tout attentives et souriant d'admiration devant ce jeune prélat, comme les trois États du royaume devant un envoyé de Dieu; près de lui, M^^ de Boisy, avec ses nobles manières, son joli visage, et sa grande douceur, telle qu'on s'imagine la mère d'un saint.

Le soir même de l'arrivée, François prit à part M^^ de Chantai; il l'interrogea longuement sur l'état de son âme depiîis qu'il ne l'avait vue, c'est-à-dire depuis quatre mois, et sans lui donner aucune décision, il lui souhaita le bonsoir ^ Mais le lendemain, de grand matin, revenant près d'elle : — - « Asseyons-nous, dit-il, je su^'s tout las et n'ai point dormi; j'ai travaillé toute la nuit à votre affaire ». « Il semblait, dit M^^^ de Chantai, être dans un ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir ses paroles, l'une après l'autre, comme ayant peine à parler. )) 2 — « Il est fort vrai, continuait François, que c'est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite spirituelle et que vous suiviez mes avis. »

Elle l'écoutait, muette de joie.

Après un silence, il reprit : — « Ces vœux ne valent rien qu'à détruire la paix d'une conscience. Ne vous étonnez pas si j'ai tant tardé à vous donner une résolution. Je voulais bien connaître la volonté de Dieu et qu'il n'y eut rien de fait en cette affaire que ce que sa main ferait. » ^

,1 Ab. 61. — 2 Ab. 62. — ^ Ab. 62.

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. Ce moiiHî matin, il ciiliuidil la cojifessioii do la baronne, puis, tandis qu'il côlébi'aiL la inoss(3, elle prononra le vœu de lui obéir; eL lui-même, après l'élévalion, 111, à l)ieu la promesse de « conduire, aider, servir et avancer Jeanne-Françoise Frémyot, le plus soigneusement, fidèlement et saintement en l'amour de Dieu, l'acceptant et tenant désormais pour sienne pour en répondre devant Notre-Seigneur ». ^ Voici le règlement qu'il lui prescrivit :

Le matin, avant la messe, une heure d'oraison; dans le courant du jour, un chapelet et une demi heure de lecture pieuse; avant le souper, « un petit de recollection » ^, c'est-à-dire quelques minutes de recueillement; et avant le coucher, une demi-heure de prière et d'examen. Chaque semaine, une confession, une communion, un jour de jeûne, deux brèves disciplines, quelques visites aux pauvres; mais, avant tout cela, il voulait qu'elle donnât le pas à ses devoirs d'état, c'est-à-dire qu'elle prît grand soin de ses enfants et qu'elle veillât « à se rendre tous les jours plus agréable à l'un et à l'autre des pères », M. Frémyot et M. de Chantai, entre lesquelles elle devait partager sa vie ^. Quant à l'espoir d'un état plus solitaire et plus parfait, François n'en parla pas. Elle lui dit le désir qu'elle avait eu jadis de quitter le monde pour le cloître; il répondit simplement qu'elle devait se sanctifier dans son état présent et ne pas s'occuper de ce que plus tard elle pourrait devenir.

Le 26 août, les deux carrosses quittèrent Saint-Claude, l'un vers le sud et l'autre vers l'ouest^. M^^ de Boisy rêvait doucement que cette sainte baronne la viendrait voir à Sales. Quant à celle-ci, « jamais une abeille ne retourna si contente en sa ruche, après avoir cueilli la rosée du ciel ». Désormais, ce triste Monthelon, avec le sombre vieillard et sa servante, allait être tout illuminé

1 Db. I, 224. -- 3 A. XII, 357, 358. — ' A. XII, 362. — * G. I, 396.

par l'attente, l'arrivée, le souvenir des lettres de Monseigneur ^.

Il en est une fort longue, écrite peu après le retour de Saint-Claude et dont il faut citer des passages, car ils montrent au vif le cœur et l'esprit de saint François :

« ... Ma très chère sœur, sçachés que dès le commencement que vous conferastes avec moy de vostre intérieur, Dieu me donna un grand amour de vostre esprit ^. Quand vous vous déclarastes a moy plus particulièrement, ce fut un lien admirable a mon âme pour chérir de plus en plus la vostre qui me fit vous escrire que Dieu m'avoit donné à vous, ne croyant pas qu'il se peust plus rien adjouster a l'affection que je sentois en mon esprit, et sur tout en priant Dieu pour vous. Mays, maintenant, ma chère Fille, il y est survenu une certaine qualité nouvelle, qui ne se peut nommer, ce me semble; mais seulement son efïect est une grande suavité intérieure que j'ay a vous souhaitter la perfection de l'amour de Dieu. Non, je n'adjouste pas un seul brin à la vérité, je parle devant le Dieu de mon cœur et du vostre. Ghasque affection a sa particulière différence d'avec les autres; celle que je vous ay a une certaine particularité, qui m*est extrêmement prouffitable. Je n'en voulois pas tant dire, mais un mot tire l'autre, et puis je pense que vous le mesnageres bien. La Sainte Église ne nous enseigne point de prier pour nous en particulier, mais tous jours pour nous et nos frères chrestiens :

« Donnés-nous, dit-elle, accordés-nous. » Il ne m'estoit jamais arrivé, sous cette forme de parler générale, de porter mon esprit à aucune personne particulière : despuis que je suis sorty de Dijon, sous cette parole de nous.

1 Ab. 65. — 2 A. XII, 354 et suiv.

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plusieurs personnes particulières qui se sont recommandées à moy me viennent en mémoire; mais vous, presque ordinairement la première, et quand ce n'(;st pas la première, qui est rarement, c'est la dernière pour m'y arrester davantage. Se peut-il dire plus que cela? Mais, à l'honneur de Dieu, que ceci ne se communique point a personne; car j'en dis un petit trop, quoy qu'avec toute vérité et pureté. Je vous diray le reste un jour, ou en ce monde ou en l'autre. »

Viennent ensuite de longues instructions sur le règlement de vie, accompagnées de cette réserve : — « S'il vous advient de laisser quelque chose de ce que je vous ordonne, ne vous mettes point en scrupule, car voyci la règle générale de nostre obéissance escritte en grosses lettres :

Il faut tout faire par amour, et rien par force; IL faut plus aymer l'oreissance que craindre la

DESOREISSANCE.

« Je vous laisse l'esprit de liberté, non pas celuy qui forclost l'obéissance, car c'est la liberté de la chair; mais celuy qui forclost la contrainte et le scrupule ou empressement. Si vous aymes bien fort l'obéissance et soumission; je veux que s'il vous vient occasion juste ou charitable de laisser vos exercices, ce vous soit une espèce d'obéissance, et que ce manquement soit supplée par l'amour. »

« Les effectz de cette liberté sont une grande suavité d'esprit, une grande douceur, et condescendance à tout ce qui n'est pas péché ou danger de péché. Une âme qui s'est attachée à l'exercice de la méditation, interrompes la, vous la verres sortir avec du chagrin, empressée et estonnée. Une âme qui a la vraye liberté sortira avec un visage esgal et un cœur gracieux à l'endroit de l'im-

portun qui l'aura incommodée, car ce luy est tout un, ou de servir Dieu en méditant, ou de le servir en supportant le prochain; l'un et l'autre est la volonté de Dieu, mais le support du prochain est nécessaire en ce temps la.

« Je veux que vous consideries le Cardinal Borromee qu'on va canoniser dans peu de jours. G'estoit l'esprit le plus exacte, roide et austère qu'il est possible d'imaginer; il ne beuvait que de l'eau et ne mangeait que du pain; si exacte que, despuis qu'il fut Archevesque, en vingt quatre ans, il n'entra que deux fois dans son jardin : et néanmoins, cet esprit si rigoureux, mangeant souvent avec les Suisses ses voysins, pour les gaigner à mieux faire, il ne faisoit nulle difficulté de faire deux carouz ou brindes avec eux à chasque repas, outre ce qu'il avoit beu pour sa soif. Un esprit contraint eut pensé pécher mortellement; un esprit de liberté fait cela par charité J'ay

pensé souvent quell' estoit la plus grande mortification de tous les Saints de la vie desquelz j'ay eu connaissance, et je trouvay celle ci : saint Jean-Baptiste alla au désert à l'âge de cinq ans, et sçavoit que nostre Sauveur et le sien estoit nay tout proche de luy. Il passe néanmoins vint et cinq ans la au désert, sans venir une seule fois pour voir Nostre Seigneur et s'arreste à cathechiser et attend qu'il vienne à luy. Après cela, l'ayant baptisé, il ne le suit pas, mais demeure à faire son office. 0 Dieu, quelle mortification d'esprit ! Estre si près de son Sauveur et n'en jouir point. Et qu'est-ce cela sinon avoir son esprit desengagé de tout, et de Dieu mesme, pour faire la volonté de Dieu »

Six mois après son retour, M"^^ de Chantai voulut parler encore à Monseigneur. On ignore sur quels cas de conscience elle avait à le consulter; c'était grave sans doute, car il n'approuvait point à la légère un voyage si long, si dispendieux, et malgré sa joie de la revoir, il

ET Si:S AMITIl'lS 213

eut soin (\i) iwrW.ro on sa réponse iiin' IVoidonr* exceptionnelle :

«... Puisque vous eu espères tant de fruit, v(;u(''s ])our une bonne fois ^ Le lieu que je vous marqueray, c'est chez ma mère ù Thorens, par ce qu'en cette ville (d'Annecy) je ne sçaurois promettre un seul moment de mon tems... Prœparés bien tout ce qui sera requis pour rendre ce voyage fructueux et tel que cett' entrevue puisse suffire pour plusieurs années, fouillés tous les replis de vostre ame, et considérés tout ce qui aura besoin d'estre ou rabillé ou remis... Je ne vous écris pas sans un cœur plein d'extraordinaire désir de vostre bien et perfection... » 2

Elle atteignit Sales au milieu de mai, quand les pommiers autour du château sont de gros bouquets blancs qui au moindre souffle neigent dans l'herbe haute. Monseigneur, venu au-devant d'elle, l'attendait depuis trois heures au bord de la route, sous une grange. Là, il avait eu, lui dit-il, « des pensées admirables » sur ce qu'elle ferait dans l'avenir; mais à ce sujet il n'en dit pas plus long, et elle n'osa pas l'en presser ^.

Il y avait au château, avec M^^ de Boisy, quelquesuns de ses enfants; tous semblaient tournés vers l'évêque comme les fleurs vers le soleil *.

Durant la semaine que M^^ de Chantai vécut là, il s'était rendu libre et elle eut avec lui chaque jour de longs entretiens dans la chapelle à voûte bleue, où il l'avait vue pour la première fois, et dans la grande galerie aux colonnes tournoyées ^. Sans doute, ils allaient parfois au « Grêt de l'Etan », petit monticule au milieu des champs, à deux cents pas du verger; on pouvait s'y asseoir sur des pierres antiques, restes d'un temple

1 A. XIII, 40. — 2 G. I, 405. — 3 Db. I, 257. — * A. XIII, 157, 347 — ^ A. XVI, 314.

païen, et c'était « un lieu fort récréatif et propre pour s'entretenir de secret, parce qu'on voit de loin venir et aller de tous les cotez » ^

De leurs entretiens, quelques bribes seulement sont venues jusqu'à nous.

«... C'est donc tout de bon, disait Monseigneur, que vous voulez servir à Jésus-Christ? Vous vous dédiez toute au pur amour? — Toute, afm qu'il me consume et qu'il me transforme en soi. — Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu? — Je ne veux que lui pour le temps et l'éternité. » ^

Monseigneur, que la vue de cette âme avide de sainteté remplissait de joie, s'écria un jour, en l'écoutant :

— « 0 ma fille, ma fille, il tombe bien de l'eau. » ^ Dans son langage imagé, c'était un souvenir de sainte Thérèse dont les œuvres lui plaisaient tant et qui compare mainte fois la grâce et les faveurs divines à la pluie *. Mais M^^ de Chantai, perdue en la pensée de Dieu, ne songea pas que le ciel était pur; elle répondit : — « Laissons pleuvoir, mon Père >:. Il sourit et, en silence, continua à l'écouter.

Dans ces entretiens pleins de Dieu, de son amour et du détachement de tout, il n'était pas question qu'elle dût, un jour, quitter le monde; ils vivaient dans un présent illimité, sans toucher jamais nul projet d'avenir. Un jour, pourtant, elle s'écria : — « 0 mon Dieu ! mon Père, hé ! ne m'arracherez-vous point au monde et à moimême? » Il répondit lentement après un silence : — « Oui, un jour vous quitterez toutes choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total dépouillement de tout, pour Dieu. » ^

Une autre fois, il lui dit : — « Il y a quelques années que Dieu m'a communiqué quelque chose pour une

^ L. 105. — 2 Ab. 71. — 3 Ab. 70. — * A. XVI, 208. — « Ab. 71.

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manière de vie...; niais je ne vous le veux dire d'un an. » h^lle n'insista pas. « Le peu de jours, dit-elle depuis, que je demeurai avec cet homme de Dieu me furent de grandes bénédictions; mon âme en son intime ne sentoit point de désir volontaire que celui d'obéir à la volonté de Dieu, que je voulais uniquement apprendre par la voix du saint homme qu'il m'avait donné pour ma conduite et je disais : — « Mon souverain, je ne mérite pas que vous me parliez, mais je crois fermement qu'en écoutant votre Serviteur, je vous écoute ))^.. Je voyais Dieu habiter en ce pasteur avec une telle plénitude que je ne le regardais jamais, que je sache, sans quelques mouvements de la divine présence. » ^

Ce séjour à Sales marqua chez elle un nouveau degré de ferveur.

Elle avait gardé dans ses austérités quelques imperfections. Elle jeûnait tous les vendredis, mais elle se nourrissait « en une grande délicatesse » et, si un mets ne lui plaisait pas, elle n'en prenait point ^. L'évêque s'en était aperçu. — « Il me demandait tout doucement si je mangerais bien de cela, comme s'il eut ignoré ma répugnance. Je lui répondais : « Monseigneur, je n'en ai jamais mangé ». Il m'en servait tout sur le champ. » De retour à Monthelon, elle mangea de tout, indifféremment *.

Elle comblait de prévenances la servante .qui la rudoyait, mais elle n'avait jamais reçu le meurtrier de son mari. Monseigneur lui dit qu'en cela le mort ne l'eût point approuvée; elle revit ce gentilhomme et s'efforça de lui montrer « un cœur doux et compatissant »^.

Elle s'était défaite de tous ses bijoux, mais elle tenait fort à ses beaux cheveux noirs, que longtemps elle avait

1 Ab. 71. — 2 Ab. 72. — ^ d^. I, 267. — * Ab. 73, 78. — ^ A. XIII, 67, 122.

frisés et poudrés, à la mode de ce temps-là; elle les coupa assez courts et « prit une coiffure sans façon ». Depuis longtemps, elle se levait à cinq heures, pour faire oraison, mais une servante venait l'éveiller, allumer son feu, et l'habiller ^ Elle avertit cette femme que désormais c'était inutile. Monseigneur lui avait dit : — « Il nous faut avoir une dévotion si débonnaire que personne n'en soit importuné; il est raisonnable que puisque vous voulez chercher Dieu en l'oraison, vous vous leviez seule, sans donner de la peine superflue à ceux qui vous servent. )> ^

En cette voie, elle voulut aller plus loin; désormais ce fut elle-même qui faisait son lit et balayait sa chambre ^. Puis elle s'habitua à prier sans contrainte, toujours prête à laisser là ses oraisons, dès qu'on avait besoin d'elle; et elle compensait, sans scrupule, ces prières incomplètes par de continuels « retours à Dieu » à l'exemple de Monseigneur. Dès lors, « on vit reluire en elle une sainte liberté d'esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités ». * Les domestiques disaient entre eux : « Le premier conducteur de Madame ne la faisait prier que trois fois le jour et nous en étions tous ennuyés; mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures et cela n'incommode personne. »

1 Ab. 77. — 2 Ici. 64. — 3 Ab. 77. — ^ Ab. 77.

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