CHAPITRE XVI
François et M^e de Chantai.
Deux ans de séparation.
ONSEiGNEUR, qu'absorbaient les mille soins de sa charge, n'avait pu faire la visite de son troupeau. Il l'entreprit en octobre 1605.
« La diocèse de Genève est très grande, presque toute bossue par les hautes montagnes, de très difficile accez, et fort diverse en sa température; car, en des lieux, l'hiver est presque éternel. » ^
L'évêque visitait chaque jour une paroisse ou deux : « Partout il preschoit et faisoit le cathéchisme, et ne laissoit pas la moindre chapelle à visiter; il prestoit l'oreille aux plaintes d'un chacun, avec une grande patience; il s'informoit des péchez et pécheurs publics et faisoit la correction, quand il estoit de besoing, avec une sévérité très bien meslée à sa douceur naturelle; il terminoit les procez et différens et supprimoit les inimitiez; enfin, il estoit ce bon pasteur qui bailloit son âme pour ses brebis. «^
Ce voyage de six mois, interrompu par l'hiver, repris à l'été suivant et achevé à la Toussaint, « lui fit souffrir de grands travaux; mais il se réjouissoit et triomphoit parmy les peines toutes fois et quantes qu'il s'agissoit du salut des âmes. «^
Aux environs du Mont-Blanc, des ascensions à de lointains villages lui mirent les pieds ^n sang. Redescendu en
1 G. I, 142. — 2 Id. 413, 422. — ^ Id. 415.
plaine, il prit un cheval, mais sa fatigue était si grande qu'il ne put supporter le trot; et il croisait sur l'arçon de la selle une jambe endolorie. La nuit approchait, et les gens de sa suite, pressant leurs montures, le laissèrent seul; lorsque, étonnés de ce retard, ils revinrent sur leurs pas, M. Déage lui dit aigrement qu'il les faisait attendre. Il répondit : — « Mon cher Monsieur, mon ami, nous allons comme nous pouvons ». Et sa posture était si accablée, sa voix si humble, que M. Déage garda toujours de ce souvenir quelque remords.^
Durant ce voyage, François écrivit à M"^^ de Chantai : — • «... Je me porte bien, ma chère fille. C'est un petit miracle que Dieu fait, car tous les soirs, quand je me retire, je ne puis remuer ni mon cors ni mon esprit, tant je suis las par tout, et le matin je suis plus gay que jamais. ))^
Au village de Saint-Gras, près du Rhône, il fut pourtant contraint de s'aliter; il entendit dans la chambre voisine un homme qui raillait son aspect vigoureux et disait que ce « saint gras » prenait volontiers ses aises; il chargea un laquais de savoir qui parlait ainsi; un étranger de passage, lui dit-on, le fils d'un médecin genevois. Il le fit prier de venir.
A ce jeune homme étonné, François décrivit le malaise qu'il ressentait, il demanda conseil, il tendit son pouls à tâter; le Genevois, gêné, crut voir en ce prélat une science mystérieuse, le don de double vue; d'autre part, son air de confiance, de bonté lui parut si « gaignant » que, confus et touché, il se jeta à corps perdu dans la franchise : — « Par ordre de nos ministres, je vous suis quelquefois, ditil tout honteux, pour épier ce que vous allez faisant dans es villages. » L'évêque, affectueusement, l'embrassa : — « Mon fils, je vais cherchant mes brebis et vous en êtes