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« François, donna le commencement de l'académie par une très belle harangue; et ceste première année on commença le cours des Mathématiques par l'Arithmétique, les Elémens d'Euclide, la sphère et la Cosmographie. Suyvit l'art de naviguer et la théorie des planettes et enfin la musique théorique. Certes, il ne se pouvoit rien voir de plus beau ni de plus suave que ces exercices, et la ville d'Anicy se vit, en peu de temps, habitée des plus beaux esprits, non seulement du Genevois, mais encore de toute la Savoye. ))^
Cette société savante, créée d'un coup par François de Sales, trente ans avant l'Académie Française, comprenait, croit-on, une quarantaine de membres. De leurs séances, de leurs travaux, il n'est rien venu jusqu'à nous. Là, brillèrent sans doute deux jeunes Savoisiens qui devaient occuper sous Louis XIII, le pavoi des littérateurs français : M. de Vaugelas, fils du président Favre, et M. d'Urfé, grand seigneur savoisien. ^
La Florimontaine eut deux ou trois ans d'éclat; mais en 1610, le savant président Favre, qui en avait pris la tête, quitta le présidial d'Annecy pour le sénat de Chambéry. L'évêque, surchargé de plus pieuses besognes, ne put le remplacer, et la société disparut, comme elle avait surgi, en météore, sans laisser de traces. ^
En Bourgogne, M^^ de Chantai, guidée de loin par Monseigneur, progressait en sainteté.
A Monthelon, elle avait installé dans une pièce voisine de sa chambre une sorte de pharmacie, dont elle-même préparait les onguents, les élixirs; et cet étalage de pots et de flacons avait si bonne mine que les bonnes gens d'alentour, en parlant d'une maison bien tenue, disaient : « C'est propre comme la boutique de Madame «.^
1 G. II, 5. — 2 Ka. Année I9I4, 128, année 1860, 41. — » Y. I, 596. — * Ab. 79. ■
ET SES AMITIl'lS 223
Dans SOS LouriKMîs d'auinôn(î, olh; cmi)orl.ail, (J<; ({uoi panser les plaies. J:^lle faisait elle-même le lit de ses malades, dont la saleté parfois lui soulevait le cœur; et nul ne s'en doutait à voir son bon sourire.^ Quand l'un d'eux touchait i\ la mort, elle restait là jusqu'au bout, l'encourageant, l'aidant de ses prières. ^ Il arriva que les riches paysans implorèrent comme les miséreux cette suprême assistance; et personne au village n'entrait en agonie sans que « Madame » fut présente.^ A son retour, d'autres malades l'attendaient au château; quelques-uns venaient de bien loin, surtout ceux qui avaient des chancres, car tout le monde les repoussait.
Un jour, un lépreux tout jeune tomba comme un chien errant, presque mort, au bord de la route entre Autun et Monthelon.* Un paysan, qui rentrait du marché voulut faire plaisir à Madame, il le chargea sur sa monture et le déposa au château. Elle coucha dans un bon lit ce malheureux qui empestait, elle pansa ses plaies, lui coupa les cheveux, et lava elle-même ses bardes constellées de poux. Dès lors, plusieurs fois par jour, elle allait soigner son lépreux. Quand elle s'absentait, une servante, à sa place, portait le repas du malade; mais, posant le plateau près du lit, elle se sauvait en se bouchant le nez. Alors, il pleurait : — « Quand Madame vient, disait-il, elle ne se bouche jamais le nez; elle s'assied proche de moi, et m'instruit pour mon salut; mais quand elle ne peut venir, tous m'abandonnent. » Il ne tarda pas à mourir; elle le veilla plusieurs nuits, et lui fit recevoir les derniers sacrements. Au moment d'expirer, il se tourna vers elle, les mains jointes, et la pria de le bénir. Alors, elle l'embrassa : — « Va, mon enfant, avec confiance en Dieu; tu seras porté avec plus d'avantage que le Lazare par les anges au lieu du repos. » Ce fut elle seule qui l'ensevelit ^.
A. XIII, 356. — 2 Ab. 81. — 3 Db. I, 273. — * Ab. 83. — * Ab. 84.
En remplacement du lépreux, elle eut bientôt une chancreuse.
C'était une jolie femme, qui, pour plaire à son mari, se coupa une verrue près du nez; cette petite plaie, mal soignée, ne guérit pas ^, s'agrandit; un chancre apparut, qui lui déforma les traits et peu à peu la rendit si répugnante que son mari l'abandonna. Elle eut recours à M"^^ de Chantai et celle-ci s'astreignit à venir chaque jour la panser. Rien n'y faisait, le mal s'étendit jusqu'au front, et des chairs ravinées sortait une odeur atroce; tous la fuyaient; elle se claustra dans une chambre où seule la baronne entrait, qui, jour par jour, assista à la putréfaction de ce visage. Le chancre décharna les lèvres jusqu'à laisser les dents à nu, il atteignit les oreilles et descendit sous le menton, en sorte que les globes des yeux et les dents restaient seuls indemnes dans un globe de chair purulente ^. On fit au président Frémyot un tel tableau de la malade qu'il écrivit à sa fille : — « Je vous défends de ne plus toucher cette femme. Que si vous ne vous souciez pas de vousmême, ayez pitié des quatre beaux enfants que Dieu vous a laissés et desquels il vous demandera compte. » Elle obéit. Durant les trois semaines que vécut encore la chancreuse, elle lui portait chaque jour ce qu'il fallait pour les pansements, et sans la toucher lui disait comment faire; puis, par un trou béant dans la gorge, elle introduisait quelque nourriture. Enfin, elle fit faire une pince d'argent, et pria le curé, qui y consentit, de donner par cette ouverture, un fragment d'hostie à ce monstre. Quelques instants après, la malade eut le bonheur de mourir.
Alors, ce fut un vieillard couvert de gale et de furoncles qui fit son entrée au château, où il vécut dix mois. Enfin, tant qu'elle habita Monthelon, M'^^ de Chantai ne fut
1 Ab. 85. — - Id. 86.
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jamais sans mi pauvre malade « en sou petit dcparLenieiil » '.
lui automne 1(>()6, taudis que François inspectait son diocèse, c^lle alla à Bourbilly pour en surveiller la gérance ^. Vu village voisin, la dysenterie se déclara (it prit une incroyable violence. La baronne se donna toute aux malades. Trois fois par jour, elle visitait à la fde les maisons atteintes, fournissant les remèdes, surveillant tout, vidant parfois les immondices; une partie de ses nuits s'écoulait près des mourants; en sept semaines, il n'y eut pas un jour qu'elle n'ensevelit au moins deux cadavres. Quand la maladie la saisit dans cet état de surmenage, on la crut perdue. Elle écrivit à son beau-père pour lui confier ses enfants; mais, ayant fait uto vœu à la Vierge, elle se sentit mieux tout à coup, put monter à cheval et partit pour Monthelon. Sa lettre venait d'y arriver^. M. de Chantai était au désespoir. Quelle stupeur, quelle joie, quand elle apparut ! Peu après, il reprit toute sa maussaderie *.
Dans les « Vies » de sainte Chantai, ses enfants tiennent peu de place. Être une bonne mère, cela ne sort pas des vertus courantes; pour l'historien, c'est un sujet vite épuisé. Aussi, le monde ne voyant en elle que l'amie de saint François, la bienfaitrice des pauvres, et la religieuse, garde l'impression qu'elle fut une mère attiédie. Il la voit toujours qui passe sur son fds pour entrer au couvent; et ne comprenant pas qu'aux sommets spirituels les sentiments humains s'épurent et s'égalisent, il lui garde, comme au patriarche Abraham, quelque rancune de son héroïsme.
En réalité, cette femme, dont la tendresse pour son mari put paraître excessive, dont le sentiment pour François de Sales reste la plus haute expression de la pure amitié, celle qui consacra trente ans, sans un jour de las-
' Id. 87. — 2 Id. 86. — » Ab. 92. — « Db. I, 281.
situde, aux soins d'innombrables filles spirituelles^ ne put être une mère médiocre. Mais elle n'aima, ne voulut aimer ses enfants qu'en Dieu, pour Dieu, comme elle aimait Monseigneur. Or, elle voyait en celui-ci, un être à demi surhumain, presque la perfection sur terre, un Saint; et elle lui témoignait librement, joyeusement, sans scrupule, toute la ferveur de son affection. Avec ses enfants, son rôle changeait; le souci de les guider à sa suite dans la voie tracée par l'évêque retenait un peu ses effusions; là, le devoir dominait, nuançait de gravité la tendresse; et c'est encore une raison pour laquelle, en sainte Chantai, l'amie semble ombrager la mère.
L'aîné de ses enfants lui causa bien des angoisses. Ce petit baron, né en 1596, devait devenir « un des plus accomplis cavaliers de France, soit pour le cors, soit pour l'esprit ))^; dès son enfance, on sentait ce qu'il serait un jour; « il y avoit un tour dans ce qu'il disoit qui réjouissoit les gens; tout jouoit en lui ». A Dijon, M^^ de Chantai devait lutter contre l'archevêque qui raffolait de son neveu et ne s'en cachait pas ^\ à Monthelon, le danger était plus grand. Le vieux capitaine, entiché de gloire militaire, et de nobles passe-temps, souhaitait à son héritier sa jeunesse brillante, peu recommandable. Le président eut bien voulu lui laisser sa charge, mais il dut y renoncer; tous les goûts de Celse l'appelaient à la Cour^.
M^® de Chantai, pour élever ce seul fils, son effroi et son orgueil, s'adjoignit un prêtre érudit, qui ne le quitta plus *.
Celse avait trois sœurs : Marie-Aimée, plus jeune que lui de deux ans, jolie, calme et tendre, était la préférée de Mgr de Genève. Il tolérait qu'on lui mît un « moule », invention élégante de ce temps-là. Il disait à la baronne : — « Que voulez-vous? Il faut bien que les filles soient
1 Fb. 53. — 2 Ab. 246; Db. I, 290. — ' Db. I, 291. — * M. 293.
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un poiil- jolies. » ^ La seconde, Fran(;(jise, qu'on a[)j)elait Fraiiçon, avait des traits moins réguliers, mais elle était [)lus vive et anmsante, comme son frère. La troisième mourut à huit ans ^.
M"*® de Chantai eût aimé que Tune des trois prît le parti du cloître, et de préférence Françon dont le goût trop vif pour le plaisir l'effrayait un peu; jamais elle ne les y poussa^. L'évéquc, à ce sujet, était intransigeant; il voyait « un grand sacrilège » à mettre au couvent, comme c'était alors fréquent, une fdle « qui n'y avait pas affection » *. Sa petite sœur Jeanne, dont l'abbesse du Puits d'Orbe faisait l'instruction, ne se plaisait guère en cette abbaye. Il voulut qu'elle en sortît et M'^^ de Chantai, voisine du Puits d'Orbe, demanda qu'on la lui confiât.
François lui répondit ^ : « Je ne révoque point en doute si je la vous dois donner ou non, car, outre mon inclination, ma mère le veut si fort qu'elle le veut avec inquiétude, dès qu'elle a sceu que cette fille ne vouloit pas estre religieuse; si que, quand je ne le voudrois pas, il faudroit que je le voulusse. A cet effect, je vous ay envoyé trente escus tant pour la dépence qui sera nécessaire à l'envoyer prendre qu'à faire ses petits honneurs avec les filles qui servent M"^^ l'abbesse. Or, comme cela se doit faire, je ne le sçaurois deviner. Il faut, je vous en prie, ma chère fille, que vous preniés le soin d'en ordonner comme il convient. Et avec vous, feray-je point quelque petite cérémonie pour vous remettre ce fardeau sur les bras? Je vous asseure que cela ne seroit pas en mon pouvoir : mais ouy bien de vous supplier, mais je dis conjurer, et, s'il se peut dire quelque chose de plus, que vous ayes à me marquer tout ce qui sera requis pour l'équiper. J'escris à Monsieur votre beau père pour le supplier d'avoir aggréable la faveur que vous me
1 A. XIV, 35. —2 Eb. — 3 A. XIII, 209. — * A. XIII, 56. — « A. XIII,
voulez faire, mais la vérité est qu'en terme de belles paroles je n'y entens rien; vous le suppléerez, s'il vous plaist ».
Pour M^^ de Chantai, quelle joie ! Élever la sœur de Monseigneur... ! Afin que ses filles fussent bien éduquées, elle avait fait venir « une demoiselle pleine de talents )>; mais elle-même dirigeait tout; chaque matin, vers six heures, elle habillait ses enfants, puis elle les menait embrasser leur grand père et entendre la messe ^. Dans la journée, ils allaient avec elle se promener et visiter les pauvres : Celse portait le pain; ses sœurs l'argent et les remèdes, et le soir, après la prière, c'était encore elle qui les mettait au lit ^. D'ailleurs, l'institutrice n'avait pas la charge de toutes les leçons; Madame s'était réservé la lecture, le catéchisme, la couture. En fait d'ouvrages, il était question surtout de linges d'autel et d'habits pour les pauvres ^.
Mgr de Genève avait part aux distributions. Il reçut un jour un corporal. — « Savez-vous, répondit-il ce que je dis l'étendant pour la consécration? Ainsi, dis-je, puisse bien estre étendu le cœur de celle qui me l'a envoyé, sous les sacrées influences de la volonté du Seigneur )>. * Une autre fois, ce fut une pièce de serge violette filée par M^^ de Chantai. Il écrivit : « ...J'ay ry vrayement et ay ry de bon cœur quand j'ay veu vostre dessein que vostre sarge soit employée pour mon usage et que je donne ce qu'elle pourra valoir aux pauvres... mais qui me l'estimera à sa juste valeur? Car, si je voulois rendre aux pauvres son prix selon que je l'estimeroy, je n'aurois pas cela vaillant, je vous en asseure. » ^
Dans cette humble vie laborieuse, avec sa robe noire si simple qu'elle n'y voulait « pas seulement soufïrir un galon », M^e de Chantai restait belle, charmante; elle se
1 Db. I, 302. — 2 Id. 307. — ^ Id. 305. — ' Db. I, 305. — ^ A. XIII, 185.
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voyait cncorcî demandée eu mariage; mais au premier mot on perdait tout espoir ^. -^ « C'est bien dit, ma fille, écrivait Monseigneur; il faut couper court et trancher net en ces occasions; il ne faut point amuser les chalans; puisque nous n'avons pas la marchandise qu'ils demandent, il le leur faut dire destroussément affin qu'il/ aillent ailleurs ^. Et vrayment, ce sont de braves gens : ne voyentils pas que nous avons osté l'enseigne? » Une fois pourtant, à Dijon^ elle eut à soutenir une longue lutte. Il s'agissait d'un gentilhomme veuf, très riche, ami du président Frémyot et qui parlait d'unir plus tard ses propres enfants à ceux de la baronne; toute la famille Frémyot soutenait la demande; le président surtout, ébloui par cette fortune, insistait inlassablefnent ^. — « J'eusse bien voulu, disait depuis M^^ de Chantai, être chez mon beau-père; toutes les petites persécutions que j'y avais souffertes me semblaient des roses auprès de ces épines. Tant que je le pouvais, je me tenais serrée à l'arbre de la Croix, crainte que tant de voix charmeresses fissent endormir mon cœur en quelques complaisances mondaines. » Un jour, au sortir de ces débats, elle courut à sa chambre, prit un poinçon qu'elle fit rougir au feu, ouvrit son corsage et grava sur la peau, à l'endroit du cœur, les cinq lettres de Jésus *. Et ce ne fut pas d'une main timide, puisque trente ans plus tard, quand ses moniales firent sa toilette funèbre, elles purent voir encore ces « gros caractères de la hauteur d'uii pouce et bien formés. » ^
' Ab. 77. — 2 A. XIII, 141. — 3 Ab. 107. — * A. XIII, 76; Ab. 108. - 6 Db. I, 319.