‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 36 sur 68 · A. XIII, 187. — 2 A. XIII · texte numérisé non relu

A. XIII, 187. — 2 A. XIII

amie de sainte Thérèse, et devenue après elle la colonne du Garmel; toute la ferveur d'Avila rayonnait dans ce nouveau couvent. M^^ de Chantai, qu'aucune austérité n'effrayait, songea qu'elle pourrait bien un jour y entrer; elle crut voir en cela sa vocation ^. Mais Monseigneur avait sur elle d'autres vues; il lui écrivit :

— «... Vous me demandés que je vous die si je ne pense pas qu'un jour vous quittiez tout à fait et tout à plat toutes choses de ce monde pour nostre Dieu ^... Sa toute bonté sçait que j'ay fort souvent pensé sur ce point et que j'ay imploré sa grâce au Saint Sacrifice et ailleurs; et non seulement cela, mais j'y ay employé la dévotion et les prières des autres, meilleurs que moy. Et qu'ay-je apprins jusques à présent? Qu'un jour, ma fille, vous devés tout quitter, c'est à dire, afin que vous n'entendies pas autrement que moy, j'ay apprins que je vous dois un jour conseiller de tout quitter. Je dis tout; mais que ce soit pour entrer en Religion (au Carmel), c'est grand cas, il ne m'est encor point arrivé d'en estre d'advis; et ne voy rien devant mes yeux qui me convie à le désirer... Et saches qu'en cette enqueste, je me suis tellement mis en l'indifférence de ma propre inclination pour chercher la volonté de Dieu que jamais je ne le fis si fort; et néanmoins, l'ouy ne s'est jamais peu arrester en mon cœur, si que jusques a maintenant je ne le sçaurois dire, ni prononcer, et le non, au contraire, s'y est tous-jours treuvé avec beaucoup de fermeté. Mais parce que ce point est de très grande importance, et qy'il n'y a rien qui nous presse, donnés moy encores du loysjr et du tems pour prier davantage, et faire prier à cette intention; et encore faudra-t-il avant que je me résolve, que je vous parle à souhait, qui sera l'année prochaine. Dieu aydant. Et après tout cela, encores ne voudrois-je pas qu'en ce

1 Db. I, 330. — 2 A. XIII, 207.

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poiiiL vous prissics eiilJèrc rôsolulioii sur inoii opinion, sinon que vous cussiés unv grandie Iranquililé cL correspondance intérieure en icelle. Je vous la diray bien au long, le tems en cstanl venu; et si elle ne vous donne pas du repos intérieur, nous ernployerons l'avis de quelque autre à qui, peut estre, Dieu communiquera plus clairement son bon playsir. »

« Mon opinion, je vous la diray bien au long... » c'était avouer un projet tout formé.

M^^ de Chantai aussitôt renonça au Carmel. Les Carmélites, qui avaient envié pour leur Ordre un tel sujet, n'insistèrent pas; et l'une d'elles, M^i^ d'Hannivel, qui passait pour une sainte, lui dit : — « Madame, sainte Thérèse ne vous aura pas pour fille; Dieu vous veut mère dje tant de filles que vous serez sa compagne. » ^

En l'esprit de François de Sales, le plan d'une congrégation nouvelle, peu à peu, se précisait. Durant ses voyages, parmi la foule des âmes, qui, l'une après l'autre, s'étaient ouvertes à ses yeux, il en avait trouvé plusieurs riches en vie spirituelle, mûres pour le couvent et qui n'y osaient entrer.

A cette époque, en France et en Savoie, tous les ordres religieux présentaient des règles austères, comme si les siècles passés eussent vu dans les jeûnes, les veilles et les disciplines le fond de la sainteté. D'ailleurs, cette rigidité générale avait abouti presque partout au relâchement. Il est possible qu'au xvi^ siècle les tempéraments physiques fussent moins forts qu'au moyen âge; mais surtout une foi moins fervente rendait insupportables les rigueurs primitives. Peu à peu, on modifiait l'œuvre des fondateurs, parfois avec l'approbation du Pape; le plus souvent en fraude, tacitement, sur un point, puis sur un

^ Ab. 122.

autre, sans heurt, dans un affaissement continu qui entraînait ensemble tous les couvents d'un Ordre. En cette voie, il est rare de s'arrêter à temps, et l'indignation des premiers huguenots contre les moines et les moniales fut bien fondée. Le doux François lui-même, dans le compte rendu qu'il adressa au Pape en 1606, après sa tournée d'inspection, disait :

...« C'est une merveille combien la discipline de tous les Réguliers est dissipée en toutes les abbayes et prieurez de ce diocèse; j'excepte les Chartreux et les Mendians : l'argent de tous les autres est tout réduit en ordure, et leur vin changé en venin, d'où ils font blasphémer les ennemis du Seigneur, quand ils disent tous les jours : Où est le Dieu de ces gens icy?... Quant à ce qui regarde les religieuses, certainement les deux monastères de Saincte Claire sont très bien ^ Les portes de celles de Cistaux sont ouvertes à qui que ce soit, aux religieuses pour sortir et aux hommes pour entrer. )) ^

Ce que François voyait en son diocèse se retrouvait presque partout : des règles parfois bien observées comme à Sainte Claire, mais redoutables et sans qu'on eût rien prévu pour les natures débiles; ou bien un relâchement excessif, comme à Citeaux; et pour ainsi dire, nul couvent n'échappait à l'une ou à l'autre de ces deux objections.

Dans l'institut que projetait François, il n'y aurait pas eu de lourdes pénitences; les personnes de santé médiocre et même les vieilles femmes, les infirmes ou les malades y auraient pu entrer. Toute la rigueur se fût concentrée sur la vie spirituelle. Là, l'obéissance, la douceur, la complaisance mutuelle et le respect des règles auraient atteint la perfection ^.

A cette première base de ses Constitutions, François

1 G. I, 438. — 2 Id. 439. — =^ Ab. 146.

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voulait joindre une clause dont MouIJieloii, peul-êlre, lui avait donné l'idée : permettre aux sœurs des sorties régulières pour visiter les malades pauvres. Au xx^* siècle, €ela nous paraît tout simple; au début du xvii®, c'était, de ce côté des Alpes, une innovation inouïe. Pour les femmes, en ce temps-là, se donner à Dieu, consistait d'abord à s'emprisonner pour la vie (si l'on observait sa Règle); et il fallait un esprit audacieux pour projeter ce que François de Sales devait édifier.

En M"^^ de Chantai, il voyait sa pierre de base : la jeunesse, l'intelligence, l'esprit d'organisation et de commandement, l'habitude de l'obéissance, le désir du couvent, une sainteté éclatante, tout la désignait. Il avait un autre élément, beaucoup plus modeste, en la personne de Jacqueline Coste que régulièrement il confessait. La vie de cette pauvre fdle, chargée de besognes grossières et qui, sans qu'on s'en doutât, priait sans cesse, parce qu'elle faisait pour Dieu seul tout ce qu'elle avait à faire, le remplissait d'admiration; et ce fut cet exemple qui, plus qu'un autre développa, illumina chez lui l'idée qu'en toute carrière, en toute situation, une âme peut atteindre à la perfection spirituelle, cette idée fort simple qui devait devenir sous sa plume l'admirable Introduction à la vie dévote.

Mais Jacqueline, malgré sa belle humeur et son entrain rêvait de quitter sa maîtresse pour ne plus servir que des religieuses. Elle le dit à Monseigneur. Il lui parla des Glarisses, le seul couvent de la ville. — « 0 non. Monseigneur, ce n'est pas ce que je veux dire, je veux engager mes services pour les religieuses que vous établirez. — Hé ! qui vous a dit..;? — Personne du monde, Monseigneur, je ressens continuellement ce mouvement dans mon cœur. » ^

1 Ac. 401.

Elle était toute prête à commencer, mais M^^^^ de Chantai avait ses enfants; on n'y pouvait songer. D'ailleurs, François donnait à ce projet, selon sa coutume, une « diligence soigneuse, mais douce et patiente ». Si Dieu voulait cette œuvre, elle s'accomplirait un jour; à quoi bon s'en inquiéter? ^

Pourtant, il crut le temps venu d'en parler à la baronne; on convint du mois de mai 1607 ^. L'évêque, surchargé d'affaires, ne pouvait aller à Sales; mais M"^^ de Boisy, pour la recevoir, proposa de s'installer en ville, et gaîment il écrivit à la voyageuse : ... « Il m'est advis que je vous voy des-ja en nostre petite vilette et en mon petit héberge ^.... Avec quell' affection ma mère vous attend, cela ne se peut dire... Vous serez consolée de voir ma petitesse en mayson, en train, en tout, et de voir nostre bel Office, car, en cela, mon Chapitre excelle. »

Retardée au départ, elle fit de grandes journées à cheval; même elle voyagea la nuit sous la pluie et l'orage, pour ne pas manquer le jour fixé par Monseigneur. Il s'inquiéta de la voir harassée et lui reprocha un peu d'écouter encore la rigueur de ses paroles plus que la douceur de ses intentions *.

Ces deux êtres qui pensaient en quelque sorte constamment l'un à l'autre en une amitié sereine et toute remplie de Dieu, depuis deux ans ne s'étaient pas vus. « J'allai trouver ce bien heureux prélat, dit M"^^ de Chantai, avec la plus grande indifférence qui me fut possible, sans aucun désir que d'embrasser fidèlement ce que Dieu m'ordonnerait par son entremise, avec une ferme confiance que ce seroit selon la divine volonté à laquelle seule j'avais toujours mon affection ^. Il me parla beaucoup, me fît rendre compte de tout ce qui s'était passé en

1 Ab. 97. — 2 Ab. 95. — ^ A. XIII, 283, 287. — * Db. I, 345. — ' Ab. 95.

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nioii àme sans rien me déclarer d(5 ses dessoins, mais seuleiTienjb me disait de bien prier Dieu et de me rcnneLUc; euLièremenl entre ses bénites mains, ce que je tachais de faire incessament. »

Les premiers jours, François, qu'absorbaient ses devoirs d'éveque, ne put donner à M"^^' de Chantai le temps qu'il aurait voulu. D'abord, on touchait à la Pentecôte; et puis la mère du Suzerain, Anne d'Esté, était morte; et son corps ramené de Paris attendait aux portes d'Annecy qu'on eût réglé le service funèbre. Enfin, le lendemain de la Pentecôte, il put avoir avec la baronne l'entretien décisif et tant désiré ^.

C'était le matin, il venait de dire la messe; et il semblait tout recueilli, comme jadis à Saint-Claude, en la même occasion ^.

« Eh bien, ma fille, je suis résolu de ce que je veux faire de vous. — Et moi, Monseigneur et mon Père, je suis résolu de vous obéir. » En même temps, elle se mit à genoux; il ne la fit pas relever, et il resta debout à deux pas d'elle.

— « Il faut, dit-il, entrer à Sainte-Claire. — Mon Père, je suis toute prête. — Non, vous n'êtes pas assez robuste; il faut être sœur de l'hôpital de Beaune. — Tout ce qu'il vous plaira. »

Quand il l'eut ainsi éprouvé quelque temps, la voyant détachée de toute préférence, il lui dépeignit la Congrégation qu'il voulait fonder. — « A cette proposition, dit-elle depuis, je sentis soudain une grande correspondance intérieure avec une douce satisfaction et lumière qui m'assuraient que cela était la volonté de Dieu, ce que je n'avais point senti aux autres propositions quoique toute mon âme y fut entièrement soumise. » ^

Alors, surgirent la foule des objections. Il fallait que

1 Ka. Année 1891. — ^ ^b. 95. — ^ /(/. 96

la congrégation prit naissance dans Annecy pour que Tévêque, le fondateur, pût « venir tous les jours en icelle planter et arracher ce que le divin père de famille lui ferait connaître. )> ^ Or, Annecy était petite; elle nourrissait déjà les Clarisses, les Dominicains, les Capucins et n'avait pas grandes ressources; Tévéque, dont les Genevois occupaient la mense, possédait « plus de vertus que d'écus »; M^^ de Chantai était riche; mais elle avait des enfants et Monseigneur ne voulut jamais qu'elle employât à cette œuvre une part de leur patrimoine. D'ailleurs, la question pécuniaire l'inquiétait peu : il savait, par l'exemple des Saints, que l'habituel berceau des fondations divines, c'est la pauvreté. D'autres obstacles avaient plus d'importance. Il s'agissait pour M^^ de Chantai de quitter non seulement sa province, mais la France. Que deviendraient les propriétés qu'elle seule depuis longtemps dirigeait? Son père l'adorait, son beau-père, en la rudoyant, ne pouvait se passer d'elle. Enfin, il y avait surtout ses quatre enfants... Monseigneur comptait attendre leur mariage pour réaliser son dessein; ce long retard ne l'efïrayait pas.

— « Ma fille, disait-il, courage. Toutes choses concourent à afïermir ce projet en mon âme; j'y vois de grandes difficultés pour l'exécution et je n'y vois goutte pour les démêler; mais je m'assure que la divine Providence le fera, par des moyens inconnus aux créatures. « ^

Les cérémonies funèbres en l'honneur d'Anne d'Esté occupèrent les jours qui suivirent; et la ville en fut bouleversée comme jadis, quand cette princesse était venue, jeune mariée, visiter son apanage. Depuis, elle avait rarement habité Annecy, mais ses bons sujets vénéraient leur duchesse lointaine ^. La noblesse de tout le pays,

1 Id. 97. — 2 Ab. 96. — ^ G. II, 8.

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tant du Genevois que du Faucigiiy, viiiL au-devaril du corps qui euLra en ville 1res lard, à la nuit. Le Conseil avait donné l'ordre que les fenêtres fussent illuminées, et le peuple obéit « avec tant d'affection qu'en la plus grande partie des maisons il y avoit de torches ou do cierges en lieu de chandelles, et en si grand nombre qu'il sembloit que toutes les rues par lesquelles le corps passait fussent en feu. » ^ Dans l'immense cortège parsemé de flambeaux, la noblesse marchait sans ordre; on avait supprimé toute préséance pour éviter les querelles de blasons. L'évêque venait tout à la queue, avec sa crosse et sa mitre. Il célébra l'office à Notre-Dame de Liesse où il y eut grande musique, et cela dura fort tard.

Le lendemain, les messes devant le cercueil commencèrent tôt; Monseigneur célébra la sienne en dernier et il prononça l'éloge de la Duchesse. Cependant, M"^^ de Boisy, en l'écoutant, devait songer que quarante ans plus tôt, dans cette église, cette belle duchesse, en tête de sa cour, vénérait le Saint Suaire exposé pour elle; qu'en même temps la petite M"^^ de Boisy, perdue dans la foule, offrait à Dieu le fils qu'elle espérait avoir; et voilà que cette duchesse, devant le même autel, dormait en son cercueil, tandis que vers ce fds, devenu le plus illustre des Savoyards, toute l'assistance était tournée. Si elle eut ces pensées, ce ne fut certes point pour s'enorgueillir, mais seulement pour admirer comme ici-bas tout passe et tout change.

Afin d'éviter encore les débats des titres et des rangs, les dames, ce jour-là, malgré l'usage, ne donnèrent pas l'eau bénite; l'office, pourtant, ne prit fm qu'après midi; il y avait six heures qu'on était à l'église.

Quelques jours après, ce fut la Fête-Dieu où M^^ de

» Ka. Année 1891.

Boisy, à son insu, entama les obstacles auxquels son fils « ne voyait goutte ».

En rentrant de la procession, M'^^ de Chantai lassée monta dans sa chambre. Quelques gentilshommes qui l'accompagnaient s'élancèrent pour lui donner la main, ce qu'elle refusa ^; et l'un d'eux, Bernard de Sales, l'un des plus jeunes frères de François, insistant, la suivit dans l'escalier; alors, elle dit gaîment : — « Je veux bien celui-ci pour mon partage. » Ce n'était là qu'un mot courant; mais la bonne M^^^ de Boisy, en admiration devant la baronne, et qui ne perdait rien de ce qu'elle disait, voulut y voir un double sens. Bernard avait vingt-quatre ans; c'était un beau cavalier, gentilhomme du duc de Nemours, et il possédait bien des qualités. La baronne pensait à lui, peut-être, pour l'une de ses filles? L'aînée, à vrai dire, avait neuf ans; mais elle, M"^^ de Boisy, s'était fiancée à sept ans. L'idée de ce mariage possible l'enflamma; elle alla voir François et le supplia d'en parler franchement, sans plus tarder. Tout surpris, il trouvait difficile d'aborder ce sujet; mais elle en témoigna un si ardent désir, et il avait pour elle tant de déférence qu'enfin il y consentit. Ce jour-là, au sortir de table, elle prit à part l'évêque et la baronne. — « Jamais, dit celle-ci, je me trouvai en un tel estonnement qu'à ceste proposition. » M^^ de Boisy, dans son enthousiasme, la voulait déjà « engager de parole; elle se tint sur ses gardes avec toute sorte de gratitude )>, car elle savait que ni son père, ni M. de Chantai ne voudraient marier hors de France leurs petites filles. L'affaire, pour cette fois, en resta là; et M^^ de Chantai, peu de jours après, repartit pour la Bourgogne ^.

Quand le Parlement prenait ses vacances, le président

1 Ab. 98. — 2 Ab. 99.

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Frémyol- s'iiislallail, à ThôLcs, non loin de IJourijiHy; c'était un beau chàLcau qu'criLouraiont des terrasses et des parterres. M^^^^ de Chantai y passa avec ses enfants cet été de 1G07 \

La petite Jeanne de Sales, qui ne les ([uittait pas, se plaignit, à l'arrivée, de violents maux de tête; son état s'aggrava très vite et en quelques jours elle mourut ^. La baronne l'avait soignée comme une mère, mieux qu'une mère, car, dans son désespoir de perdre cet enfant que Monseigneur aimait et qu'il lui avait confiée, elle alla jusqu'à supplier Dieu de prendre à sa place soit ellemême, soit l'une de ses filles. C'est que, parfois encore, elle sortait du calme souverain où l'évêque la voulait fixer ^. ' La lettre qu'elle lui adressa est, comme les autres, perdue; mais nous avons la réponse où il oppose à cet affolement la calme douleur de sa mère :

— « ...Dimanche matin, elle envoya prendre mon frère le Chanoyne et parce qu'elle l'avoit veu fort triste et tous les autres frères aussi le soir précédent, elle luy commença à dire : * « J'ay resvé toute la nuit que ma fille Jane est morte : dites-moi, je vous prie, est-il pas vray? » Mon frère qui attendoit que je fusse arrivé pour le luy dire, voyant cette belle ouverture de luy présenter le hanap, et qu'elle estoit couchée en son lit : « Il est vray, dit-il, ma mère », et cela sans plus, car il n'eut pas asses de force pour rien adjouster. « La volonté de Dieu soit faite », dit ma bonne mère, et pleura un espace de tems abondamment; et puis, appelant sa Nicole : « Je me veux lever pour aller prier Dieu en la chapelle pour ma pauvre fille », dit-elle. Et tout soudain fit ce qu'elle avoit dit. Pas un seul mot d'impatience, pas un seul clin d'œil d'inquiétude; mille bénédictions à Dieu et mille résignations en son vouloir.

i Eb. 51. — 2 Ab. 100. — 3 Db. I, 382. — " A XIII, 329.

(( Jamais je ne vis une douleur plus tranquille; tant de larmes que merveilles, mais tout cela, par des simples attendrissemens de cœur sans aucune sorte de fierté. C'estoit pourtant son cher enfant. Et bien cette mère, ne la dois-je pas bien aymer?... Mais vous, ma chère fille? Dites-moy, je vous prie... Vostre cœur qu'a-t-il fait?... Or, cela, ma fille, dites le moy clairement, car voyesvous, je n'ay pas treuvé bon que vous ayes offert vostre vie ni celle de quelqu'un de vos autres enfans en eschange de celle de la défuncte. Non, ma chère fille. Il ne faut pas seulement aggréer que Dieu nous frappe, mais il faut acquiescer que ce soit sur l'endroit qu'il luy plaira. David offroit sa vie pour celle de son Absalon, mais c'est parce qu'il mouroit perdu; et c'est en ce cas la qu'il faut conjurer Dieu ; mais es pertes temporelles, ô ma fille, que Dieu touche et pince par où il voudra. Seigneur Jésus sans réserve, sans si, sans mais, vostre volonté soit faitte sur père, ^ur mère, sur fille, en tout et par tout. Ah ! Je ne dis pas qu'il ne faille souhaitter et prier pour leur conservation; mais de dire à Dieu : Laissés ceci et preiiés cela ma chère fille, il ne le faut pas dire... Je vous voy, ce me semble, avec vostre cœur vigoureux qu'ayme et qui veut puissamment. Je luy en sçai bon gré; car ces cœurs a demi mortz, a quoy sont-ils bons? Mais il faut que nous fassions un exercice particulier de vouloir et d'aymer la , volonté de Dieu plus vigoureusement, je passe plus avant : plus tendrement, plus amoureusement que nulle chose du monde. Vous avés, ma fille, quattre enfans; vous avés un père, un beau père, un si cher frère, et puis encor un père spirituel : tout cela vous est fort cher et méritamment, car Dieu le veut. Eh bien, si Dieu vous ravissoit tout cela, n'auriés vous pas encor assés d'avoir Dieu? N'est-ce pas tout, a vostre advis? »...

La douleur de la baronne prit dans sa violence la forme d'un remords : pour remplacer l'enfant perdue, elle fit

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vœu de donncir à la maison do Sal(îs l'uru^ do ses fUles '. Quand olle dit A son père les avances de M"^*^ de Boisy et son propre vceii, il se récria d'abord; puis l'honncîur de s'allier à MiJ:r de Genève, qu'il avait connu à Dijon et qu'il vénérait comme un saint, emporta son consentetement. M. de Chantai, qui n'avait jamais vu Tévêque, fut plus difficile à convaincre 2; mais à force de douce et habile ténacité, au bout de quelques mois. M™® de Chantai triompha encore, et elle écrivit gaîment à M"^^ de Boisy : — « Que me reste-t-il à faire maintenant, sinon prier Dieu qu'il vous rende cette fdle toute agréable, toute belle et toute vertueuse, et digne d'un si grand honneur que celui d'entrer en votre sainte maison? Être sœur d'un homme si précieux ! Oh ! Quel bonheur !... » ^

Monseigneur n'aimait guère qu'elle parlât de lui sur ce ton. Ce jour-là, sans doute, il n'en dit rien : on était tout à la joie; mais à la première occasion, il ajouta dans une lettre : — « Il faut, pendant que je m'en resouviens, que je vous défende ce mot de saint quand vous escrivés de moy car, ma fdle, je suis plus faint que saint : aussi la canonization des saintz ne vous appartient pas. » *

Cette défense ne fut pas suffisante : — « Ma fille, vous n'écrivez pas selon mes désirs, ni à ma mère, ni à M^^ de Charmoisy quand vous dites « Nostre bon et saint évêque », car au lieu que ces bonnes femmes devroient lire : sot évesque, elles lisent saint évesque ^. Je sais bien que du tems de nostre saint Hierosme, on appelait sains tous les évesques à rayson de leur charge; mais ce n'en est pas la coustume maintenant ». Il fut obligé de revenir sur ce point une troisième fois : — « Ma fille, je ne suis que vanité, et néanmoins je ne m'estime pas tant que vous m'estimes ^. Je voudrois bien que vous me conneussiés

1 Ab. 100. — 2 Ab. 102. — » Db. I, 387. — * A. XIII, 360. — ^ Id, 339. — « A. XIV, 80.

bien; vous ne lairriés pas d'avoir une absolue confiance en moy, mais vous ne m'estimeriés guère. Vous diriés : voyla un jonc sur lequel Dieu veut que je m'appuye; je suis bien asseurée, puisque Dieu le veut, mais le jonc ne vaut pourtant rien. Hier, après avoir leu vostre lettre, je me promenay deux tours avec les yeux pleins d'eau, de voir ce que je suis, et ce qu'on m'estime. Je voy donques ce que vous m'estimes, et m'est advis que cette estime vous contente beaucoup; cela ma fille, c'est un idole. » Dès lors, dans les lettres que Monseigneur pouvait voir, elle eut soin d'étouffer l'admiration, et ne laissa place qu'à l'affection.

M^6 de Boisy, que comblaient de joie ces projets d'accordailles ^, voulut que Bernard vit sans tarder Marie- Aimée afin que le mariage fût entièrement résolu. Or, le pape avait chargé François de visiter et réformer l'abbaye du Puy d'Orbe; en partant pour la Bourgogne, il emmena son frère ^.

Leur première visite fut, bien entendu, Monthelon. C'était à la fm d'août 1608. Un courrier, trois heures à l'avance, vint annoncer leur arrivée, de sorte que Marie- Aimée put faire quelque toilette en l'honneur de Bernard^ Quel événement pour une petite fille de dix ans ! Le grand jeune homme qui accompagnait Monseigneur, était blond et beau comme son frère; il semblait bon comme lui et très gai. Marie- Aimée paraissait sans doute un peu intimidée, mais elle promettait d'être bien jolie. Enfin, « ce party fut trouvé fort avantageux pour l'un et pour l'autre ». Durant les quelques jours que Messieurs de Sales passèrent au château, on célébra les fiançailles, tout en reportant les noces à une date indéterminée ^. En cela, rien ne choquait les usages de ce temps, et même un autre gentilhomme avait déjà brigué cette main d'en-

1 A. XIV, 116. — 2 Q 11^ 21. — 3 A. XIV, 60. — * Db. I, 388.

ET Si:s AMITIÉS 245

fant. On projeta aussi qu'après le mariage, M'"^^ de Chaulai irait en Savoie aider la mariée à tenir son ménage, qu'elle emmènerait ses deux autres filles, et que Celse resterait à Dijon où son grand père Frémyot surveillait ses études. François de Sales voyait donc peu à peu le terrain se déblayer pour la nouvelle fondation.

Durant ce voyage, il eut beaucoup à faire. Dans la petite ville de Saint-Rambert, on lui dit que « deux seigneurs de marque estoyent en fâcheux procès depuis fort longtemps 1; il s'advisa de s'employer pour les mettre d'accord et, pour cet effet, s'arresta l'espace de trois jours, et les mist véritablement en paix, non sans une grande admiration des plus expers juris consultés qui avoyent travaillé en vain jusques alors à cet accommodement. » Puis les Carmélites de Dijon menacées d'un procès l'appelèrent au secours et il régla cette affaire au contentement des deux parties. A l'Abbaye du Puy d'Orbe, il fut moins heureux. M^® l'abbesse avait compté sur lui pour rétablir parmi ses filles la règle primitive. C'était un couvent meilleur que beaucoup d'autres; simplement les religieuses avaient chacune leur bourse, recevaient des visites nombreuses et les rendaient bien volontiers. Le courant de ces douces habitudes leur parut dur à remonter; d'ailleurs M^^^ l'abbesse manquait d'autorité; quand ce lointain évêque fut rentré chez lui, les efforts se ralentirent et peu à peu tout retourna au fil de l'eau ^.

Cette année là, M^^ de Chantai subit à Monthelon des scènes violentes. Le gentilhomme, rival de Bernard, s'était fait agréer par la servante-maîtresse, qui plaida pour lui. Evincée, elle accabla de calomnies la baronne; et M. de Chantai crut ces racontars; furieux, il les transmit par exprès au président Frémyot ^. Celui-ci tomba

1 G. II, 21. — 2 G. II, 24. — 3 Ab. 104.

des nues. Le vieux capitaine, en compagnie était aimable; et sa belle- fille taisait tant qu'elle pouvait la vie douloureuse qu'il lui infligeait. Cette fois, sur les instances de son père, elle dut avouer la vérité. Au reçu de ce second message, M. Frémyot, bouleversé, passa la nuit sans dormir et, dès le matin, il envoya à sa fille la lettre « la plus amoureusement paternelle » pour la prier de quitter Monthelon sur-le-champ. Elle se refusa à tout éclat. Mais elle crut bon de s'éloigner quelque temps et, comme M^^ de Boisy n'avait pas encore vu Marie- Aimée, elle proposa de la lui conduire. Charlotte, trop petite pour un si long trajet, et Celse, trop grand pour quitter ses études, resteraient à Dijon. Françon serait du voyage; la présidente Brûlart en voulait être aussi, et toutes quatre passeraient en Annecy le temps du carême que l'évêque devait y prêcher

Quand il apprit ces projets : — « Mon Dieu ! réponditil, que vous serés la bienvenue, ma chère fille, et comme il m'est advis que mon âme embrasse la vostre chèrement. Partes donc au premier beau jour que vous verres. Ma mère désire que vous fassiez vostre petit délassement à Sales, où elle vous attendra pour vous accompagner icy; mais ne croyez pas que je vous y laisse sans moy. Non pas, certes, car ou je vous y attendray, ou j'y serai aussi tost que je vous y sçauray. Je n'escris point à votre commère (la présidente), car j'auray loysir de l'entretenir bien au long, et je confesse que vous m'avés fait bien playsir de la mettre sur votre train, bien que pour elle il faudra peut-estre que je me mette en despense, afin qu'à son retour, elle face bon récit de ma magnificence. Voyés vous, je ris desja dans le cœur sur l'attente de vostre arrivée. » ^

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