‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 37 sur 68 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

L' « Introduction à la vie dévote ».

orsque ces dames partaient pour Annecy, en février 1609, V Introduction à la vie dévote venait de paraître.

Dix ans plus tôt, François avait publié la Défense de VEstendart de ta Sainte Croix pour répondre au ministre La Faye qui taxait d'idolâtrie le culte des croix par les catholiques. C'était un long plaidoyer bourré d'érudition, savamment construit et des plus convaincants pour les âmes flottant, indécises, entre le calvinisme et la foi romaine; mais le sujet en semblait aride, et son succès avait eu peu d'éclat.

Depuis, François n'avait rien écrit et quand il rédigea V Introduction, ce ne fut point, dit-il, « à dessein projette )), c'est-à-dire qu'il n'eut pas l'idée qu'elle dût être un jour imprimée ^

Un de ses parents, Claude de Vidomme, seigneur de Charmoisy, gentilhomme ordinaire du duc de Nemours, avait épousé à Paris, en 1600, une jeune normande, Louise de Chastel, élevée à la cour et fille d'honneur de la duchesse de Guise ^. C'était, croit-on, une jolie femme, intelligente, un peu adulée et qui aimait le monde. M. de Charmoisy, dont les terres étaient en Savoie, l'y emmena presque aussitôt; mais le duc de Nemours, fixé à Paris, rappelait parfois son gentilhomme pour une afïaire ou pour

» A. XIV, 125. — Me.

une autre; et M^^ de Charmoisy qui ne pouvait toujours être en route, dut trouver souvent le contraste amer entre les brillants souvenirs de la Cour, et sa solitude campagnarde. Nous lisons dans une lettre de 1601 adressée de Savoie à Paris : — « J'ai été voir M^^ de Charmoisy à Feuillet où elle n'est pas bien et vous assure que j'ai peur qu'elle n'y prenne quelque mélancolie, qu'on ne pourrait pas lui ôter facilement, car c'est un petit désert... «^ On peut voir encore, à deux lieues d'Annecy, les restes de Feuillet, château bien situé, face au midi, sur les flancs d'une montagne, mais pour y parvenir on suit une gorge profonde, sauvage, où coule un torrent; le grondement de ces eaux et les cloches de cuivre que les vaches promènent à travers les prés, pas d'autres accords, pour remplacer les musiques du Louvre.

On croit que, plusieurs fois, M. de Charmoisy, qui d'ailleurs aimait sa femme et en était aimé, l'emmena à Paris, qu'elle y retrouvait avec béatitude les princes et les princesses, les visites, les bals, toute sa vie d'autrefois ^; puis qu'après quelques mois joyeux, elle regagnait tristement ses châteaux savoyards.

Avec François de Sales, elle n'eut que des rapports de banal cousinage jusqu'en janvier 1604, où un sermon qu'il fit avant son départ pour Dijon la toucha ^. Ce jour-là, elle comprit que seule la piété pourrait mettre en sa vie l'ordre, la patience, le bonheur; elle dit aussitôt à l'évêque son désir de dévotion, puis elle hésita, attendit, et ce fut seulement en 1607, durant le Carême, prêché par son cousin dans la cathédrale d'Annecy, qu'elle se mit décidément sous sa conduite.

Le pêcheur d'âmes fit part de cette belle prise à M"^^ de Chantai :... « Je viens de treuver dans nos sacrés filetz un poisson, que j'avois désiré il y a quatre ans. Il faut que

1 le. 35. — 2 Id. 83. — =^ M. 91.

i:t ses amitiés 249

je confesse la vérité, j'(ui ay (ssLé bien ayse; je dis exLréniemeat. C'est une dame, mais toute d'or, et infiniment propre à servir son Sauveur. » ^

Il s'attacha donc à guider vers la perfection sa brillante; cousine, et cela de tout son cœur, ainsi qu'il faisait toutes choses. Or, elle partit pour Chambéry, où son mari avait affaire, et elle y resta longtemps. Il mit patiemment par écrit, pour qu'elle pût les relire et les approfondir, les conseils de morale et de piété dont elle avait besoin 2. Pour lui, ce procédé n'était pas nouveau; il rédigeait parfois, à l'usage de sa mère ou d'autres personnes, des sujets de méditation; sa correspondance avec la présidente Brûlart, ou M°^® de Chantai, n'était en somme qu'une suite de pieux avis, de petites instructions. Mais tandis que pour la baronne, avancée dans la vie dévote, ses conseils étaient assez brefs et très personnels, pour M"^^ de Charmoisy encore novice, il fallait prendre les choses dès l'origine et les traiter plus en détail. Quand elle eut reçu un par un ces divers écrits, elle se trouva en possession d'un petit volume; elle prit plaisir à le montrer. Un jésuite de Chambéry, qu'émerveilla ce trésor de bon sens et de charme, supplia l'auteur de le faire paraître, convaincu qu'il serait utile à beaucoup d'âmes ^. C'était un homme distingué. L'évêque, sans faire de façons, le crut, redemanda son manuscrit, « l'accommoda de quelques petits ageancemens )>, le remit à un éditeur durant l'été de 1608, avant de partir pour Monthelon, et, six mois plus tard, le livre parut à Lyon sous le titre : « Introduction à la vie dévote, par François de Sales, évesque et prélat de Genève » *.

Il faut dire qu'en ce temps-là, ce qui touchait la religion passionnait le monde; or, les ouvrages de piété rentraient alors dans l'une ou l'autre des trois classes sui-

A. XIII, 275. — 2 le. 101, 104. — « A. XIV, 225. — * M. 125.

vantes : les gros livres savants, composés en latin, réservés aux théologiens ; les écrits des mystiques, depuis saint Denis jusqu'à sainte Thérèse, pour la plupart traduits en français, pleins de charme et d'autorité, mais dont l'abord semblait effrayant au commun des âmes; enfin de petits traités de morale pratique, faciles à comprendre, mais d'une lecture un peu sèche. L'Imitation elle-même, dont la profondeur d'expression est très supérieure à V Introduction, n'a pas été faite pour les gens du monde; elle convient à toutes les situations, parce que les vérités qui l'emplissent sont universelles et qu'on les y voit présentées dans un raccourci saisissant; mais cela n'empêche que ses petites phrases sentencieuses, impersonnelles, hiératiques, s'adressent plutôt aux âmes supérieures qui ont pesé le néant du monde et que le froid du cloître n'effraie pas. D'autres ouvrages, de valeur moindre et de forme plus pratique, tels que le Combat spirituel (que François lisait et relisait inlassablement), étaient excellents, pour les âmes déjà dévotes, mais par leur forme austère n'attiraient pas les autres ^. Ainsi, en matière de piété, les beaux esprits et les prêtres avaient une littérature abondante; le commun des mortels ne voyait presque rien à son goût. Il en concluait que vivre honnêtement, c'est une grande chose dans le monde et que la dévotion est réservée aux clercs. François de Sales bouleversa cette opinion. Il écrivit en une forme toute simple, sans un seul mot grec ni latin, un livre de piété adressé aux laïcs autant et plus qu'aux religieux, un livre bref, aussi facile à comprendre pour les gens du peuple que pour les gentilshommes, plein de comparaisons pittoresques qui en rendaient la lecture agréable, presque divertissante pour les jeunes dames comme pour les vieux savants, pour les indifférents comme pour les dévots. Si l'on joint à ces nou-

l'T SKS AMITIKS 2^y]

veautés les qualités innées de François, son sens de la juste mesure, son indulgence, sa sérénité, son amour rayonnant pour Dieu et pour les hommes, son sourire, qui transparaissaient dans son style comme dans l'expression de ses traits, on comprend l'éclatant succès de Vlnirodnclion. D'aucun livre on n'a pu dire plus que de celuilà que, croyant trouver un auteur, on y trouvait un homme.

Sans doute, le saint François que nous y trouvons, nous autres, lecteurs du xx® siècle, diffère de celui que ses contemporains y virent. Nous avons peine à nous figurer qu'en écrivant cet ouvrage il avait quarante ans, que ce jeune prélat était grand, vigoureux, beau et bien fait; nous voyons plutôt un vieillard à la voix lente, afïaibli par l'âge et comme voûté sous l'abondance des lectures et des souvenirs ^. Les tournures vieillottes de ses phrases et ses mots surannés contribuent à cette impression. La douceur de François devait être, aux yeux de ses premiers lecteurs, aussi parfaite qu'aux nôtres; mais elle n'avait pas alors cette allure naïve que lui donne maintenant le vieux français et qui parfois nous amuse. D'ailleurs, notre sourire n'a rien d'irrespectueux, c'est celui qu'on aurait devant un arrière grand-père, très bon et très aimé, qui garderait en ses habits, en ses façons, mais avec beaucoup de charme, le souvenir des modes de sa jeunesse. En somme, la douceur du style de François devait être plus mâle pour ses contemporains; pour nous, elle est plus touchante.

On pourrait dire que le temps a mis sur cette œuvre une sorte de patine, comparable à celle des vieux tableaux. Ainsi la lumière d'or sombre, mystérieuse, inimitable, qui baigne les personnages de Rembrandt, fut presque incon-

» I, 2e partie I; E. 12.

nue de ses contemporains; ce sont les siècles qui, peu à peu, ont achevé cette teinte étonnante. Or, tandis que d'autres toiles du même âge se sont obscurcies tristement, celles-ci, sans qu'on sache pourquoi, devinrent, semblet-il, plus lumineuses à mesure qu'elles s'enténébraient. Dans l'ouvrage de François, le temps a travaillé de même; l'accent naïf, presque enfantin que nous trouvons au vieux français, se marie avec le ton souriant et tendre de ce saint, comme l'ombre qui voile les ocres de Rembrandt accentue l'aspect étrange, énigmatique de ses compositions.

Mais ce n'est pas là tout le secret du mirage, puisque Montaigne, par exemple, qui depuis vingt ans avait achevé son œuvre, lorsque parut V Introduction, garde, malgré son vieux français, l'allure gaillarde d'un jeune cavalier. Sans doute, l'immense bonté de François, ce débordement d'universel amour, contribue à notre illusion; on a peine à croire qu'un homme, dont l'âme était si douce, si « souëfve », fut tel à l'âge commun des ambitions, des passions, et des déboires; on ne peut l'imaginer ainsi que sur le bord de la tombe, adouci, attendri par les ans, ou bien dans les illusions de la jeunesse, comme François d'Assise que l'on peint toujours à vingt ans; et, à cause de l'esprit vieillot de son langage, c'est le premier de ces partis qui l'emporte pour François de Sales.

Le ton cordial, bien simple, et pour ainsi dire bonhomme qui anime toute V Introduction est caractéristique dès la première ligne : « Préface. — Mon cher lecteur, je te prie de lire cette préface pour ta satisfaction et la mienne... »

Il suffit d'ailleurs des deux premières pages, pour connaître tous les procédés littéraires de François. D'abord, uie phrase un peu longue, où l'idée suit tranquillement son cours, s'attardant volontiers aux incidentes qui peu

i<:'i' si:s AMirn'is 2r)!{

vent la colonn* lanl, soit pou. François de Sales ne sait pas être bref; niais la longu(;ur chez" lui n'est pas un défaut; il a le secret de la rendre aimable et, quand on le lit, on ne désire pas aller plus vite. Ce qui frappe ensuite, c'est l'abondance des comparaisons; aucun auteur ne Ie§ a aimées, prodiguées comme lui, et, les retranchant de ce livre, on le réduirait d'un tiers peut-être; mais ce luxe d'images est un de ses charmes; François a le génie de la comparaison; il en prend les sujets partout : dans l'antiquité, dans la Bible, dans l'histoire naturelle, dans ses souvenirs personnels, et toutes sont agréables. Il ne les cherche pas; elles naissent sous sa plume et l'on sent cette spontanéité. D'ailleurs, il dit lui-même au lecteur ^ : « ...Tout cela, je l'ay fait sans nulle sorte presque de loysir. C'est pourquoi tu ne verras rien d'exacte en cecy : ainsi seulement un amas d'advertissemens de bonne foy, expliquez par des paroles claires et intelligibles : au moins ayje eu ce dessein, et quant au reste des ornements du langage je n'y ay pas seulement voulu penser, comme ayant assez d'autres choses à faire. » Plus tard, dans son grand Traitté de Famour de Dieu, beaucoup plus longuement travaillé, les comparaisons, non moins nombreuses, seront moins simples, moins faciles, moins heureuses. Ici, dès le début, après la première ligne que nous avons citée, on trouve, étonné^ l'image d'une bouquetière luttant avec un peintre de fleurs dans un concours de bouquets; c'est le premier terme d'une comparaison assez longue. François ne nous présente cette Glycéra que pour lui comparer le Saint-Esprit; et cela avec tant de bonne grâce que nul n'y verra une irrévérence. Dès la seconde page, autre genre de comparaisons, brèves et liées en grappe : « ...Comme les mères perles vivent emmy la mer sans prendre nulle goutte d'eau marine, et que vers les isles cheH-

Page 1