A. XVIII, 101. — 2 A. III, 17. — 3 A. III
I':t si<:s amitiks 257
bien souvent et le monde qui ne discerne pas ou ne veut pas discerner entre la dévotion et l'indiscrétion de ceux qui pensent estre dévoLz, murmure et blasme la dévotion, laqu(^lle ne peut mais de ces désordres. Non, Philothée, la dévotion ne gaste rien quand elle est vraye, ains elle perfectionne tout, et Ihors qu'elle se rend contraire à la légitime vacation de quelqu'un, elle est sans doute fausse. L'abeille, dit Aristote, tire son miel des fleurs sans les intéresser, les laissant entières et fraisches comme elle les a treuvées; mais la vraye dévotion fait encore mieux, car non seulement elle ne gaste nulle sorte de vocation ni d'affaires, ains au contraire elle les orne et embellit. Toutes sortes de pierreries jetées dedans le miel en deviennent plus esclatantes, chacune selon sa couleur, et chacun devient plus aggréable en sa vocation, la conjoignant à la dévotion : le soin de la famille en est rendu paisible, l'amour du mari et de la femme plus sincère, le service du prince plus fidelle, et toutes sortes d'occupations plus suaves et amiables, » Ayant ainsi montré dès le début du livre les charmes de la dévotion, c'està-dire de l'amour actif de Dieu, grâce auquel nous accomplissons pour Dieu et selon Dieu tout ce que nous avons à faire, François montre en détail comment parvenir à ce délicieux état auquel tous en toutes situations nous sommes appelés.
Pour nous guider en ce voyage, le livre se divise en cinq étapes : la première enseigne à transformer en un sincère amour divin le simple désir qu'on a de cet amour; la seconde comment on le mène à la perfection; la troisième comment on exerce chacune des principales vertus; la quatrième indique les obstacles à la dévotion : les distractions du monde, les diverses tentations, et la manière de les surmonter; la cinquième nous montre à renouveler le long de la vie notre ferveur.
Afin de rendre cette lecture plus coulante, François avait renoncé à tout appareil scientifique, à toute citation « parce que, disait-il, les doctes n'ont pas besoin de cela et les autres ne s'en soucient pas » ^; puis il avait eu l'idée de partager chacune des cinq parties en un grand nombre de petits chapitres qui, l'un après l'autre, attiraient le lecteur, car « les voyageurs sachans qu'il y a quelque beau jardin à vingt pas de leur chemin, se détournent aysément de si peu pour l'aller voir, de mesme ceux qui sçavent que la fin d'un chapitre n'est guère esloignée du commencement, ilz entreprennent volontiers de le lire. » 2
Pour plaire au lecteur, il n'avait donc rien négligé. Aussi, son « pauvre petit livre », ainsi qu'il l'appelait, fut-il, de son vivant, imprimé plus de quarante fois, il traversa le dix-septième siècle, le dix-huitième et le dix-neuvième, sans voir son succès diminuer; aujourd'hui, ses éditions dépassent le nombre de mille, et la sympathie universelle l'entoure comme à sa naissance ^.
Ce tonnerre d'acclamations n'avait point ému l'auteur. Il apprit qu'Henri IV, qui faisait profession de tant l'admirer, déclarait que ce livre surpassait son attente ^; la reine l'envoya, orné de diamants, au roi d'Angleterre^; le général des Feuillants disait que c'était l'œuvre la plus parfaite qu'il connût; l'archevêque de Vienne suppliait François de se consacrer désormais aux lettres ^; le général des Chartreux lui conseillait d'y renoncer entièrement, puisqu'il venait d'atteindre à la perfection, et que tout autre ouvrage marquerait forcément quelque recuP. Ce dernier compliment offusqua un peu François : il ne songeait qu'à servir Dieu, à le faire
1 A. III, « Avis au Lecteur ». — '- A. IV, 1>. — ^ a. XIX, 322. — Y., P 6 43. — ^ G. II, 33. — « M. 36. — ^ Id. 33.
aimer, et ne se souciait pas de sa propre renommée. D'après Mgr Camus, il est possible qu'il eût alors l'idée d'écrire quelque livre de mérite moindre et qui, sans rien ôter à la bienfaisante Inlrodadion, eût un pcni rabaissé dans l'admiration publique son auteur ^. Puis, sans doute, il reconnut son indifférence à l'égard de la critique ou de la louange; et, paisiblement, il reprit ses occupations habituelles.
» I, 16, partie XII.
ClIAPTTnE XTX
^E fut au début de ce triomphe que M™® de Chantai atteignit Annecy. Elle y passa six semaines, desquelles on ne sait presque rien. L'évêque lui fit connaître Jacqueline Goste, mise en tiers dans le secret, car quelques mois après il lui écrivit :
«... Vostre Jacqueline me contente tous-jours plus. La dernière fois qu'elle se confessa elle me demanda licence, pour se préparer, dit-elle, a estre religieuse, d'aller nudz pieds tout l'hiver ^. 0 ma fille, il vous faut dire ce que je luy respondis, car je l'estime aussi bon pour la maistresse que pour la servante : Que je désirois que les filles de nostre Congrégation eussent les pieds bien chaussés, mais le cœur bien nud des affections terrestres et l'esprit bien descouvert par une parfaite simplicité et despouillement de la propre volonté... Cette bonne servante prétendue me demande souvent quand Madame viendra. Voyes vous, ma fille, vostre venue luy est bien à cœur, parce qu'elle espère de servir bien Dieu en vostre personne et en celle des filles qui seront si heureuses que de vous suivre en la petite mais sainte et aymable retraitte que nous méditons. » ^
Ce second jour à Annecy avait mis M^^ de Chantai « en grande réputation ». ^ Ces dames de la ville visitaient comme une sainte curiosité l'amie de Monseigneur, cette pieuse baronne qui avait si grand air bien qu'elle
» A. XIV, 231. — 2 M. 239. — » Ab. 99, 105.
fût vêtue d'étamine et sans vertugadin; et dès lors plusieurs élégantes renoncèrent par dévotion aux bijoux et à la poudre ^. Quant à ses filles, dont l'une allait devenir la belle-sœur de l'évéque, on les trouvait, paraît-il, « si aimables, que l'on se pressait dans les églises pour les voir. Surtout la bonne dame de Boisy était si embesognée de sa belle-fille prétendue, qu'elle eut voulu la garder dès lors, mais il n'était pas expédient «; qu'auraient dit les grands-pères? M^^ de Chantai tint bon, et à la fin du carême, elle remmena en Bourgogne ses deux filles.
Il était convenu avec Monseigneur qu'à la première occasion elle avouerait à son père ses projets. Cet entretien la faisait trembler d'avance; il n'eut lieu que deux mois plus tard, à Dijon, le jour de la Saint-Jean ^.
C'était le soir; les enfants venaient de sortir pour voir les feux de joie; M. Frémyot restait seul dans sa chambre et M^^ de Chantai songeait toute angoissée que nul ne pouvait les entendre, les déranger, qu'elle ne trouverait pas une occasion meilleure, qu'il fallait parler. Mais, dit-elle, « il me semblait d'entrer dans la torture que d'entrer dans sa chambre, sachant bien dans quelle douleur le mettrait la chose que j'avais à lui proposer ». Elle tomba à genoux, supplia Dieu de lui venir en aide, et entra.
L'entretien s'établit sur les enfants, sur leur avenir; elle dit « qu'il lui fâchait fort d'élever ses filles chez son beau-père, parce que cette maison n'était pas conduite comme elle eut désiré ». Son père la blâma de s'en mettre en peine : Marie-Aimée, mariée, allait vivre en Savoie; Celse, à cause de ses études, ne quittait plus Dijon. Restaient donc seulement les deux petites. Pourquoi ne pas les mettre au couvent, chez les Ursulines, où peut-être.
* A. XIII, 263. — ^ Ab. 110.
ET SES AMirihS 2C),\
ua jour vcnaiil, elles auraient pris volontiers le voile? Le président parlait tout bonnement, comme partout en ce temps-là on parlait des cadettes dans les familles nobles. M™® de Chantai saisit la balle au bond, et avec un grand battement de co3ur, elle osa dire : — a Monsieur mon très bon père, par cette bonne disposition je me vois libre pour suivre la divine vocation qui m'appelle, il y a longtemps, à me retirer du monde ». ^ Le vieillard, stupéfait, se mit à pleurer « avec des remontrances si paternellement tendres » que M"^^ de Chantai, bouleversée, fît mine de se rétracter. — C'était, lui ditelle, une inspiration qu'elle lui communiquait comme à son bon père, en parfaite confiance; il n'y avait encore rien de fait. Quand elle le vit un peu « accoisé », elle ajouta que Monseigneur n'ignorait pas cette inspiration et qu'à son avis elle venait « d'en-haut ». Le président ne put croire que l'évêque, dont il admirait le bon sens, approuverait une retraite si extraordinaire. — (( Il faut confesser, dit-il, que Mgr de Genève a l'esprit de Dieu. D'une chose je vous prie, que vous ne résolviez rien avec lui que je ne lui aie parlé. » Elle s'y engagea; elle ajouta qu'elle n'avait aucune attache à son propre sentiment et que, sur ce point, elle acceptait d'avance ce que son père et son directeur décideraient. Alors, M. Frémyot respira.
Plus d'un an s'écoula dans cette attente, avant que l'évêque revînt en Bourgogne.
Depuis le départ de M°i^ de Chantai, il avait eu dans son diocèse beaucoup à faire. Ce fut d'abord la réforme de Talloires, abbaye voisine d'Annecy ^. Cet antique monument « basty en forme d'une ville et grandement bien marqué de tours et de clochers » était assis au bord
' Id. 111. — 2 G. II. 41.
du lac, au fond d'un petit golfe; des vignobles autour de ses murs couvraient le rivage; des montagnes le protégeaient des vents du nord et de l'est, enfin, l'on ne pouvait « rien voir de plus aggréable ». Là, durant plusieurs siècles, les vertus monastiques avaient prospéré; quelques ancêtres de François y étaient morts saintement; puis la règle s'y était relâchée ainsi qu'ailleurs, et les moines, maintenant sans prieur, sortaient et rentraient à leur guise comme les pensionnaires d'un hôtel. François, ayant écrit à Rome pour dénoncer cette maison, reçut du Pape l'ordre d'y restaurer la règle de Saint- Benoît; néanmoins, il écrivit encore humblement à un abbé lointain de qui dépendait Talloires, afin de ne rien brusquer. Celui-ci « luy bailla tout pouvoir et authorité de visiter et corriger ces religieux ». Alors, François les alla voir, en ami, au début de cet été. Il les réunit en chapitre et leur dit doucement « qu'ils n'observoyent point les vœux qu'ils avoyent promis à Dieu, que ce seroit une chose plus tollérable s'ils n'estoyent point moines que d'estre de mauvais moines, mais que de ceste sorte de vie la pierre en estoit jettée... Il dict de telles et semblables choses qu'il tempéra si bien avec le sucre de la douceur « que son auditoire pleuroit ». ^ « Néantmoins, quelques-uns demandèrent que signifioit ceste réformation, disans qu'ils vouloyent vivre comme ils estoyent entrez. » Monseigneur écarta ceux-là; puis adroitement il obtint des autres qu'ils éliraient sur-le-champ un prieur; et « il implorait de tout son cœur l'aide du Sainct- Esprit, et voilà que le sort tomba sur le père Claude de Coëx, homme vertueux désirant dès longtemps la réformation. » Alors, Monseigneur, tout heureux, lui donna « de très bons conseils et préceptes pour bien conduire ses religieux ». Mais, quand il se fut rembarqué, les mau-