‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 41 sur 68 · G. IL · texte numérisé non relu

G. IL

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vais moines, « voyans que ce ii'esioil pas jeu », firent tant de tapages et d'insolences (jue le prieur dut c|uJtt(T l'abbaye; même, le matin suivant, trois d'entre eux, postes sur son passage, lui tirèrent des coups de pistolet, qui d'ailleurs ne portèrent pas ^

(Juand leur victime vint se plaindre à l'évèque, celuici savait tout; les coupables, dégrisés de leur colère et affolés de leur crime s'étaient déjà jetés à ses pieds, le suppliant de les sauver. — « Eh bien , dit-il. Père prieur ces bons enfans me sont venus treuver; ils ont peur qu'on ne les accuse; non, il ne le faut pas faire. Afm de les retenir de ne plus se jouer de la sorte, je les ay advertys sérieusement; ils m'ont promis des merveilles : je vous prie de ne leur tesmoigner point de mescontentement... Et que sait-on si Dieu ne les r'appellera point? » Le bon prieur fut sans doute un peu surpris; et l'on comprend le reproche que fit joliment à l'évèque un abbé de ses amis : — « Pour François de Sales, asseurément, il ira en Paradis. Pour l'évèque de Genève, je ne scay, car il ne châtie pas. » ^ Mais François savait bien ce qu'il faisait; après cette incroyable clémence, qui dut plonger les rebelles dans la stupeur, il recourut à l'autorité du Sénat pour appliquer les ordres du Pape ^. Les moines de Talloires se virent sommés « d'embrasser l'observance monastique ou de vuider le monastère dans trois mois »; plusieurs, sans bruit, se retirèrent. « Par ce moyen, la paix demeura à ceux qui aymoient la loy de Dieu, et dès lors il ne se fist plus de scandale. ))

Ce même été 1609, l'évèque de Genève fut prié par Jean-Pierre Camus, nommé évêque de Belley, de venir présider à son sacre *. Le nouveau prélat avait vingtcinq ans; c'était un Parisien exubérant qui publiait des

^ Id. 43. — 2 C. 461. — 3 G. II, 44. — « G. II, 47.

livres à la douzaine et que ses concitoyens admiraient ^ François, poliment, se rendit à Belley. La sympathie passionnée de ce jeune homme, qui, semble-t-il, le connaissait à peine, le toucha 2. Il avait une culture étendue, un certain talent littéraire, de la piété, un cœur généreux et une sincérité débordante. Il se vantait de posséder tant de mémoire que les idées le suffoquaient en prêchant et en écrivant; mais il ajoutait qu'en revanche son jugement était un peu court ^. François admirait tant d'humilité. Il semble d'ailleurs qu'une nature si exaltée, si tumultueuse, le divertissait; et puis ses conseils paternels la pacifiaient un peu; cette bonne œuvre en valait une autre. Gomme leurs diocèses se touchaient, ils se visitèrent souvent dans la suite. Mgr Camus, insatiable de son hôte, perça en secret la cloison de la chambre qu'il lui réserva à Belley, pour pouvoir à toute heure le contempler; et il s'extasiait que le Saint, dans sa pensée constante de la présence de Dieu, ne relâchât pas un instant son attitude correcte et suave : — « Je ne l'ai jamais remarqué se dispenser de la plus exacte loi de la modestie, tel seul qu'en compagnie. J'ai même pris garde s'il ne croiserait pas les jambes, s'il n'appuierait point sa tête de son coude. Jamais... »

C'est à cet enthousiaste et indiscret ami que nous devons, sous le titre : Esprit du Bienheureux François de SaleSj le portrait le plus vivant de son doux voisin *.

A son retour de Belley, en septembre, François reçut d'Henri IV l'ordre d'aller au pays de Gex, dont le gouverneur allait rendre au culte romain quelques paroisses ^.

II « despecha » tant qu'il put pour arriver au jour fixé, mais le Rhône l'arrêta, gonflé par les pluies et si furieux

1 I. « Avant-propos ». — ^ A. XIV, 152. — ^ J, ire partie, XXX. * I, 4« partie, I. — ^ G. II, 48.

•qu'aucun batelier no voulut passer. Le seul pont voisin «}tait à (ienève. Or, dans cette ville jalouse de son autonomie, inquiète, nicfiante, et toujours menacée par le duc de Savoie, le passage des étrangers était sévèrement contrôlé. Le prélat savoyard, qui portait encore Je titre antique d'évcque et prince de Genève, lui semblait plus que tout autre un ennemi ^ Depuis Calvin, nul prédécesseur de François n'était entré en cette ville sans se déguiser ou sans désavouer sa qualité. Or, François seul avait fait au Calvinisme plus de mal que tous réunis; il risquait, en allant à Genève, les pires vexations; toute sa suite l'en dissuada. D'autre part, le service de Dieu pressait. Ce soir-là, il coucha à Saint-Julien, à deux lieues de la ville; le matin, il dit en souriant : — « Nos citoyens de Genève ne veulent point ouïr de messe; je veux leur en porter une toute dite. » Après la consécration, il resta quelque temps immobile, les yeux fixés sur l'hostie. Alors, ses derniers doutes disparurent. — « Mais au moins, lui dit-on, il faut vous déguiser. — Non, il ne faut pas rougir de la livrée de Jésus-Christ. — Comment, vous désigner à la sentinelle, aux portes de la ville? Si vous vous appelés simplement François de Sales, vous serés tout a faict cognu; si vous vous qualifiés evesque de Genève, vous encourrés de prim'abord l'indignation des gardes; si vous ne dittes rien, vous serés arresté » ^.

— « Appelés-moi, dit-il, l'évesque du diocèse. » Quand il arriva sous les murs de la ville, on tirait le pont-levis, car c'était l'heure du prêche; mais les sentinelles, voyant •ces cavaliers, dont un évêque, les attendirent ^. L'un d'eux demanda qui était ce seigneur; on répondit : l'évêque du diocèse; « et le maistre de la consigne ne manqua point d'escrire sur son livre : « Tel jour est passé

^ A. XIV, 217. — 2 G. II, 48. — » Id. 49.

l'évesque du diocèse », comme si diocèse eust été le nom de quelque cité ».

Monseigneur traversa à cheval toute la ville, de la porte d'Arve à la porte de Gex, en passant par le grand pont du Rhône que bordaient à droite et à gauche des maisons et des boutiques. La plupart de ceux qui virent ce beau cavalier, tout votu de violet et qui avait si grand air, le saluèrent ^. La porte de Gex, quand il l'atteignit, était fermée; et pour attendre la fin du prêche, il entra avec la suite dans un hôtel voisin où il resta une heure « sans que jamais il vînt en pensée en personne de l'ofïencer ». Mais, quand on eut rouvert la porte et que l'évêque eut gagné la campagne, alors les Genevois semblèrent sortir d'un songe 2. Chacun apprit, stupéfait, que François de Sales, l'ennemi juré de la Réforme, le soi-disant évêque de Genève, venait de traverser la ville, tranquillement, sans permission, en soutane ! Ce fut un beau tapage. Avoir tenu cet homme une heure durant, enfermé dans les murs, pris à la souricière le plus redoutable adversaire que le Calvinisme connût, et le lâcher impunément sans un mot; enfin se rendre ridicules aux yeux du duc, du roi, du pape... !

Quand François apprit cette colère. — « Hélas ! dit-il, je ne les ai trompés ni finasses »; il s'accusa même d'avoir été imprudent^. — « Je ne sais, dit-il un jour à l'évêque de Belley, je ne sais ce que m'a fait cette pauvre vertu de prudence; j'ai de la peine à l'aimer; la beauté de la simplicité me ravit; je donnerais cent serpens pour une colombe. » * Camus, toujours bouillant, lui dit : « Hé bien, mon Père, le pis allé eut été votre mieux; quand ce peuple vous eut assommé, d'un confesseur ils eussent fait un martyr. — Que sçavez-vous, reprit François, si

1 A. XIV, 224. — 2 G. II, 49. — 3 Oa. 4 septembre. — * A. XIV, 197; I, l^e partie, XII, 8^ partie, XVIII.

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Dieu m'eut donné la constance nécessaire? Je s(^ai Ijien ce que j'eusse du faire, mais suis-je prophète pour deviner ce que j'eusse fait? Saint Pierre était bien aussi résolu que moi, vous savez néanmoins ce qu'il fit. »

Au sortir de Genève, après un court séjour à Gex, où le baron de Lux lui livra trois paroisses \ François reçut du pape l'ordre d'aller en Franche-Comté, où les princes d'Autriche, en litige avec le clergé, l'appelaient comme arbitre. Il profita de ce voyage pour pousser jusqu'à Monthelon et y bénir le mariage de son frère ^.

De la cérémonie qui eut lieu le treize octobre, et des paroles qu'y prononça l'évêque, rien n'est venu jusqu'à nous. Ce dut être au village une fête exceptionnelle, car M. de Chantai aimait à bien tenir son rang. Sous la chambre de la baronne, il y avait une chapelle, mais très petite, et le mariage se fit plutôt deux cents pas plus loin dans la vieille église paroissiale qui arbore aujourd'hui sur son autel une statue naïve de M"^® de Chantai avec cette inscription : « Notre bonne Dame ». La petite mariée était « grandement belle de visage ». Quant au marié, l'enthousiaste Mgr Camus, qui, depuis, le peignit dans l'un de ses pieux et innombrables romans, nous dit : « L'or était en ses cheveux, la neige alpesane en son teint, l'azur en ses yeux, le cinabre en sa bouche, la palme en sa taille, un fleuve d'or en sa bouche, des charmes inévitables en sa conversation... » De sa famille, il n'avait là que Monseigneur. La route était trop longue de Savoie en Bourgogne; mais, bien entendu, le président et l'archevêque étaient venus ^.

Le surlendemain des noces, l'évêque les prit tous deux à part pour traiter le grand souci commun : la vocation de M'^^ de Chantai. Mgr de Bourges s'y opposait

1 Y. II, 648. — 2 G. II, 27, 28. — ^ Mémoires de Darie.

non moins fortement que son père. Plusieurs fois, ils l'avaient conjurée d'y renoncer, avec « des tendresses sensibles et des paroles affectives » qui la mettaient à la torture, car elle avait pour eux, selon son expression, " de grandes tendretés d'amour » ^; enfin, elle leur avait déclaré si net qu'elle obéirait à la volonté de Dieu, telle que Monseigneur, après les avoir entendus, l'exprimerait, que depuis lors ni l'un ni l'autre n'en avait parlé; et sous ce silence, tous trois depuis longtemps attendaient, pleins d'angoisse, l'arrivée de l'évêque ^.

Durant l'entretien, qui fut long, M"^^ de Chantai priait à la chapelle. Cette fois encore, nous ignorons tout ce qui fut dit, mais quand son père la fit appeler, François déjà triomphait ^. Néanmoins, elle dut répondre longuement à Messieurs Frémyot qui « lui firent quantité d'interrogats et remontrances ». Elle eut réplique à tout avec tant de calme, de précision, de prévoyance, que les objections s'éteignaient d'elles-mêmes : toutes les dettes de M. de Chantai étaient réglées; Bourbilly et les terres voisines, bien affermées, ne pouvaient donner nul souci à son fils; elle devenait inutile, puisque bientôt, suivant ses goûts, il partirait pour la cour; quant aux deux petites, elle les gardait près d'elle, au couvent, jusqu'à l'époque de leur mariage. Le président et l'archevêque, assurés par François des desseins de Dieu sur cette âme, ne trouvaient rien à répliquer. Mgr de Genève, « fort recueilli en soi-même », ne disait mot; elle comprit que c'était chose faite.

Mais quelle ville choisir pour la fondation? Le président voulait Dijon; l'archevêque préférait Autun; la baronne plaida pour Annecy; elle ne pouvait abandonner Marie- Aimée; d'ailleurs. Monseigneur la laisserait parfois venir en Bourgogne, s'il le fallait ^. Dès cet entretien.

Ab. 113. — 2 Id. 114. — 3 /c? ii5 4 Ab. 116.

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toute cette épineuse affaire fut agréée, conclue, avec une facilité étonnante. Alors seulemenb, on en fit part à M. de Chantai, qui témoigna une grande douleur, mais n'osa rien entraver \ A Monthelon, dans le château môme, l'évoque découvrit, ces jours-là, un nouveau sujet pour son couvent.

Charlotte de Bréchard, âgée d'une trentaine d'années, très noble demoiselle, intelligente, mais pas belle, semblct-il, et en tout cas pauvre, maladive et accablée depuis l'enfance d'une suite incroyable d'épreuves, était une amie de M^^^ de Chantai 2.

Elle était née, sans qu'on le désirât, la dernière de dix enfants, dans un château près de Nevers. Sa mère mourut presque aussitôt. A quatre ans, Charlotte fut prise d'un mal inconnu; on la crut morte; elle s'éveilla sous un suaire avec un cierge allumé près d'elle; peu après, elle tomba par une fenêtre, la tête en avant, sur des blocs de pierre. Quand elle eut huit ans, survint à Nevers la peste; les morts étaient innombrables; dès que le fléau fut entré au château, et que M. de Bréchard vit ses enfants malades, il se sauva; une servante en prenait la charge; mais elle n'aimait pas Charlotte, que d'ailleurs on croyait perdue; elle l'envoya dans une maison voisine dont les maîtres étaient morts et où venaient de s'installer deux jeunes fossoyeurs. Là, elle passa plus d'un mois seule avec eux, couchant sur du foin, et couverte de vermine ^. La servante lui envoyait des vivres, dont se& deux gardiens mangeaient la plupart; mais ils ne la rudoyaient pas, et même l'un d'eux parfois la peignait et lui faisait dire sa prière. Au bout de six semaines, elle reçut une compagne, une femme du château, prise de la peste et que la servante-maîtresse trouvait superflu de soigner. Durant quelques nuits, elles couchèrent côte

Id. 117. — 2 Ce. 133. — 3 Id. 136.

à côte, puis cette femme mourut; alors les deux garçons la couvrirent d'un linceul et furent chercher un chariot, laissant Charlotte enfermée près d'elle. Longtemps elle les attendit. Quant vint le soir, elle prit peur, elle se mit à une fenêtre, loin de la morte, et jusqu'à leur retour, à la nuit close, elle pleura. Ensuite, ils la placèrent dans la charrette à côté du cadavre et l'emmenèrent ainsi à l'enterrement.

Charlotte passa trois mois encore en leur compagnie; elle n'était plus malade; le jour, elle errait dans la campagne pour manger des fruits sauvages; des loups déterraient les cadavres; elle faillit parfois être mangée par eux.

Quand l'épidémie fut passée, M. de Bréchard rentra chez lui et fît chercher sa fille; alors, elle devint plus malheureuse encore, livrée à une gouvernante qui la rudoyait; puis, au bout de trois ans, pour s'en débarrasser tout à fait, son père la mit au couvent. Là elle trouva seulement une prieure et trois religieuses, toutes nobles demoiselles qui passaient leur temps en visites dans les châteaux d'alentour ^. On la chargea du ménage; elle préparait les repas de ces dames et ceux des laborieuses attachées au couvent. Cependant, tous ses frères, l'un après l'autre, mouraient à la guerre; et M. de Bréchard, n'ayant plus que des filles, rappela la petite pour qu'elle tînt compagnie à l'aînée.

Dans le château des Bréchard, on ne songeait point à la religion; mais Charlotte y trouva par hasard des livres pieux; l'existence lui semblait triste; elle voulut être religieuse. Son père, à cette annonce, ne fit que rire. Alors, elle se mit à soigner, comme M"^^ de Chantai, les malades pauvres.

Les Bréchard et les Chantai étaient voisins; Charlotte de. Bréchard avait été marraine, en 1600, de Charlotte

1 Ce. 140.

de Chantai, la dernière fille de la baronne. Mais colle-ci, depuis, ne la recherchait pas. Le gontilhornnK; qui l'avait rendue veuve était cousin des Bréchard, et ce fut cela peut-être qui espaça leurs relations.

Charlotte se mit donc à mener une vie dévote; elle jeûnait au pain et à l'eau deux fois par semaine et elle enseignait aux pauvres le catéchisme. Un capucin de passage lui conseilla d'être Carmélite; elle en parla à sa sœur qui parut peinée, à son père qui se moqua d'elle; et elle ne savait que devenir lorsqu'apparut, comme dans les contes de fées, un carrosse vide : c'était celui de la baronne qui, ne l'ayant pas vue depuis quatre ans, la priait de venir près d'elle ^. Charlotte passa trois mois à Bourbilly « comme en Paradis »; elles avaient le même caractère, la même piété, la même horreur du monde; et puis, M^^ de Chantai connaissait le Carmel de Dijon et la prieure lui avait dit qu'elle donnerait volontiers le voile à Mil® ^g Bréchard, dont un Père capucin leur avait fait l'éloge. Ce séjour à Bourbilly eut lieu en 1607, l'année où mourut la petite Jeanne de Sales. Au carême suivant, Charlotte vint à Dijon chez le président Frémyot. M"^® de Chantai la mena au Carmel et dès lors elle y fut assidue; mais les sœurs, à leur grand regret, ne purent l'admettre, car elle n'avait pas de santé. Alors elle apprit de son père que, la croyant religieuse, il venait de marier sa sœur en la déclarant seule héritière; il la priait de ratifier cet acte; elle obéit aussitôt, puis revint à M^^ de Chantai, qui affectueusement se chargeait de son avenir 2. Elle était près d'elle, à Monthelon, quand M. de Genève vint marier son frère. Envers cette pauvre fille, il se montra prévenant; à son habitude elle se fit confiante; longuement, elle lui exposa son caractère, ses malheurs, ses aspirations. Après l'avoir bien étudiée :

» Ce. 158. — ■' Id. 165.

— a Ma fille, dit-il, vous consenterez-vous de courir le même prix que M^^ de Chantai? »

C'était tout son désir : — « Or, sus, ma fille, demeurez donc en paix, et ne pensez plus qu'à bien aimer Celui qui vous veut sienne. » Alors, toute heureuse, elle lui confia son âme entièrement, comme M^^ de Chantai.

Monseigneur, avant de partir, donna à ce petit village un sermon; un seigneur protestant et sa femme étaient là, qu'ensuite on lui présenta; sa parole les avait beaucoup émus; ils voulaient comparer avec lui la foi romaine au Calvinisme; et l'évêque, pour eux, recula son départ ^. Cela mécontenta un prêtre de sa suite (et ce dut être M. Déage); il grommela que Monseigneur avait affaire en son bercail sans chercher les brebis d'autrui, qu'il y mettait à la fois de l'imprudence et de la vanité. François répondit doucement : « Jésus-Christ et son vicaire n'ont qu'une seule bergerie; nous sommes partout leurs serviteurs; il faut donc partout travailler où nous trouvons quelque chose à faire, surtout quand c'est chose pressée. » Lorsqu'il partit deux jours plus tard, les deux protestants étaient convertis.

Bernard le suivit sans emmener Marie-Aimée, trop jeune pour qu'on la lui confiât; l'année suivante, elle devait le rejoindre en Savoie.

M^^ de Chantai, avec son père et son frère, les accompagnèrent jusqu'à Beaune ^.

Dans le village de Chassagne, où ils passèrent la première nuit, les gens de l'auberge, à l'instar de Mgr Camus, contemplèrent l'évêque par quelque trou, dans sa chambre, et ils virent que pour dormir il s'étendait sur le carrelage; mais le matin, il se jeta sur son lit, le froissa et partit, convaincu qu'on ignorait là comme ailleurs ses

1 Oa. 16 octobre. — " Db. I, 404.

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ausLérilés '. C(i jour-là il dit la messe ii Boaune, à l'hôpital, dans la jolie chapelle qui s'ouvre toute grande sur l'immense salle des malades, comme sur la nef dont elle serait le chœur. On retrouve encore intact ce décor singulier, où M°*6 de Chantai contempla l'évêque pour la dernière fois, avant de tout quitter sous son obéissance. Les petits lits blancs à courtines étaient rangés comme aujourd'hui en deux longues fdes contre les murs, et les malades alités voyaient commodément l'autel. Les religieuses peuplaient le chœur dans leur bel habit immuable avec la jupe à traîne et la grande coiffe à hénin, pareilles aux châtelaines du moyen âge; et derrière l'autel s'étalait le fameux retable où d'un côté les damnés tombent dans un gouffre, et de l'autre les élus, sur un pré en fleurs, s'avancent extasiés vers une porte d'or.

Quand l'évêque et la baronne eurent visité un par un les malades, ils se séparèrent ^. Elle rentrait à Monthelon; il allait à Baume-les-Dames, où Mgr de Baie l'attendait pour trancher avec lui sur l'ordre du pape un litige international. Il s'agissait des sources de Salins dont le clergé de Bourgogne et la Maison d'Autriche possédaient chacun la moitié. Ces princes en voulaient la pleine propriété, mais, comme il s'agissait de biens ecclésiastiques, il fallait qu'en cette transaction le Saint-Siège eût un représentant ^. François, durant plusieurs jours, étudia cette affaire; la décision qu'il rendit contenta les deux partis, et les princes lui offrirent, en gage de reconnaissance, une garniture d'autel et de la vaisselle, en tout vingt-neuf pièces d'argenterie. Comme cette grande réserve d'aumônes n'était pas le prix de services spirituels, il crut devoir l'accepter. Puis il rejoignit Annecy, où l'attendait une rude épreuve.

» Id. 105. — 2 M. 405. — 3 G. II, 28.

On parlait beaucoup en Savoie de son passage par Genève, deux mois plus tôt. L'audace de ce doux évêque étonnait. On savait qu'il était resté une heure, enfermé dans la ville, en soutane violette, et que personne ne l'avait insulté; tout cela semblait incroyable... A moins, disaient de mauvaises langues, que cette visite n'eût été préparée... Le duc de Savoie, toujours soucieux de complots, se demanda si les paroisses de Gex, but officiel de ce voyage, n'avaient pas été un prétexte ^. Le baron de Lux, gouverneur de la Bourgogne et ami de l'évêque, n'aurait-il pas été chargé par le roi d'incorporer Genève à la France? On insinua à Son Altesse que l'évêque n'eût osé ni pu traverser la ville sans un laissez-passer, et que dans l'hôtel où il s'était caché, les syndics devaient l'attendre pour traiter avec lui de cette affaire; puis il avait tranquillement porté leurs conditions à M. de Lux.

François essuyait là, en somme, la même accusation que sept ans plus tôt, lors de son séjour à Paris, et cette fois encore en compagnie de ce baron; seulement, on avait retourné les rôles et donné à l'évêque le plus mauvais. Le duc, dont le coup d'œil ne valait pas celui du roi, écoutait gravement ces racontars. François dut lui écrire pour se disculper.

Alors, Charles-Emmanuel vérifia ses excuses et répondit enfin qu'elles le satisfaisaient ^.

Et François, devant ces incroyables procédés, n'eut pas un mot de hauteur ni d'aigreur.

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