‹ Saint François de Sales et ses amitiésChapitre 43 sur 68 · A. XX, 54. — 2 A. XIV · texte numérisé non relu

A. XX, 54. — 2 A. XIV

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deux jours et demi, après lesquelz on ne la peut plus p^uere bonnement resveillcr, et le premier de mars, elle rendit l'ame à Nostrc-Seigneur, doucement, paysiblement et avec une contenance et beauté plus grande que peut estre elle n'avoit jamais eu, demeurant une des belles mortes que j'aye jamais veu. »

(C'était sans doute dans la jolie chambre où François était né, toute garnie de tapisseries de Flandres, avec des vitraux enluminés d'armoiries. Un vieux portrait de saint François d'Assise dominait la cheminée. Le lit, les sièges et la table étaient couverts d'un drap bleu, brodé en couleurs par M^^^ de Boisy.) ^

« Au demeurant, ajoutait François, encor vous faut-il dire que j'en le courage de luy donner la dernière bénédiction, luy fermer les yeux et la bouche et luy donner le dernier baiser de paix à l'instant de son trespas. Après quoy, le cœur m'enfla fort et pleuray sur cette bonne mère plus que je n'avois fait dès que je suis d'Église. »

Ce fut en ce même mois de mars que M"^^ de Chantai fit ses adieux au monde. Son départ de Monthelon était fixé au premier dimanche de carême; on savait qu'elle quittait la France pour s'enfermer dans un couvent; on l'admirait, on la blâmait, on se désolait. Le matin de son départ, le château fut entouré d'une foule de paysans, et l'ensemble de leurs voix formait un grand gémissement continu comme dans un désastre public; « ceux des logis faisaient des cris si haut, que des Capucins qui étaient présents avaient prou à faire à aller de part et d'autre tâcher à les faire taire, afin que l'on se puisse ouïr. ))^ M. de Chantai, pleurant si fort « qu'il pâmait presque », vit sa belle-fille à genoux lui demander pardon de l'avoir parfois peut-être mécontenté; les larmes l'empêchèrent de

1 L. 99. —2 Ab. 126.

répondre. La baronne, dont le visage restait « constant et allègre», dit un mot à chacun; elle embrassa ses pauvres en leur demandant de prier pour elle; puis elle monta en carrosse avec ses deux filles, M^^^ de Bréchard et Bernard de Sales qui était venu la quérir. Un grand nombre de paysans, pour la revoir encore une fois, la rejoignirent à Autun, où elle passa le jour à distribuer des aumônes; elle prit ensuite le chemin de Dijon où les adieux allaient être pour elle singulièrement plus durs.

Le 29 mars, tous ses parents et amis s'assemblèrent chez le président i; il ne se montra pas « crainte que ses larmes qu'il ne pouvait retenir ne donnassent licence de faire des lamentations immodérées, car tous pleuraient ». M^6 de Chantai embrassa chacun « sans témoigner aucune mollesse, quoique l'on vit ses yeux nager dans l'eau ». Le dernier fut son fils, qui avait alors quatorze ans et « qu'elle aimait, si jamais mère aima amoureusement son fils unique ». Fou de chagrin, il la suppliait de ne pas partir; elle, dans le plus affreux déchirement qu'une femme se puisse imposer, parvenait à lui répondre avec l'apparence du calme; enfin, elle s'arracha à ses bras et voulut gagner la porte; mais il la devança, se jeta en travers sur le seuil et cria : — « Au moins sera-t-il dit que vous aurez foulé votre enfant aux pieds » 2. Sans hésiter, elle passa par dessus son corps; puis, « pensant éclater de douleur », elle s'arrêta et laissa libre cours à ses larmes. Le précepteur, qui contemplait avec admiration la force de cette femme, eut peur à ce moment qu'elle ne perdît courage. « Madame, dit-il, eh quoi ! Les larmes d'un jeune homme pourraient-elles faire brèche à votre constance? » Elle parvint à sourire : — « Nullement, dit-elle, mais, que voulez-vous, je suis mère. » Le président s'approchait. Ce fut de nouveau la cruelle étreinte, le long entretien

Id. 128. — 2 Ab. 129; Fb. 82.

ponctué de sanglots; puis clic se mit à genoux, et quand elle eut reçu sa bénédiction, elle partit rapidement. M. Frémyot ne devait plus la revoir.

Elle atteignit Annecy le dimanche des Rameaux.

L'éveque, avec une vingtaine de gentilshommes et de dames, était allé à cheval au devant d'elle; la foule stationnait dans les rues comme aux entrées princières; on savait en quel dessein M"^^ de Chantai revenait; la ville, fière de son évêque, applaudissait d'avance l'œuvre nouvelle ^.

Le président du tribunal, qui était, après Monseigneur, le premier personnage d'Annecy, voulut loger la fondatrice; et ce fut chez lui qu'elle trouva la troisième de ses compagnes ^.

Jacqueline Favre, fille aînée du président, toute jeune, très jolie et choyée par sa famille, faisait un contraste marqué avec la disgraciée Charlotte de Bréchard. Pendant deux ou trois ans, elle avait aimé le monde, qui l'adulait; elle n'y cherchait pas un mari : à ses yeux, l'indépendance était le plus grand des biens; le couvent et le mariage l'efïrayaient également; une seule situation la tentait : le veuvage. — « Si l'on m'eût assuré, disaitelle, que celui que j'épouserais serait mort deux heures après, je me fusse résolue d'agréer ce parti. )) D'ailleurs, elle était pieuse, mais à sa façon : quand on annonçait en ville une agonie, s'il s'agissait d'une « personne bien faite et jeune », elle se rendait à son chevet et la regardait mourir; après quoi durant quelques jours la brièveté, la fragilité de la vie, lui emplissaient l'esprit; puis les visites, les réceptions habituelles chassaient peu à peu ces idées funèbres et la rendaient toute au plaisir de briller. Son grand triomphe, c'était la danse, où on la disait incom-

1 Ab. 130. — 2 Db. I, 420.

parable, bien qu'elle y porta une gravité, un air de froideur qui la quittait rarement ^.

Depuis l'enfance, Jacqueline connaissait et admirait l'évêque de Genève, grand ami de son père. Monseigneur avait pour elle beaucoup d'afïection; cette nature résolue, un peu singulière, mais toute franche et douce lui plaisait. Il la dirigeait et lui demandait peu de chose : de faire chaque matin un quart d'heure d'oraison et d'avoir dans la journée, au milieu de ses plaisirs, quelques « retours du cœur » vers Dieu.

A seize ou dix-sept ans, elle passa plusieurs jours à Chambéry, où l'on donna un bal en son honneur; sa réputation de danseuse était venue jusque-là et la jeunesse de la ville voulait l'admirer. Quand la musique commença, le gouverneur de Savoie lui donna la main; chacun la regardait; elle se sentit toute triomphante. — (( Sur quoi, dit-elle, je me souvins de faire un petit retour de mon cœur à Dieu, selon que notre vénérable père me l'avait enseigné, et au moment de ce retour, telle fut ma pensée : Pauvre Favre, quelle récompense aurastu de ces pas mesurés que tu fais avec tant d'attention? Quel fruit recueilleras-tu, si non que l'on dira : Cette fdle a bien dansé... » Alors, tout son plaisir disparut; la vanité du monde et de ses joies l'étouffait; jusqu'à la fm du bal elle resta mélancolique, et quand elle se retrouva seule, son parti était pris : elle voulait être religieuse ^.

De retour à Annecy, Jacqueline dit son secret à Monseigneur seul et elle continua à fréquenter le monde. Un des frères de l'évêque, Louis, plus jeune que lui de dix ans, en devint amoureux, il demanda sa main; le président n'admettait pas qu'elle refusât un si beau parti. Monseigneur dut intervenir et imposer à son ami la vérité. Dès lors, M. Favre exigea que Jacqueline vécût

1 Ce. 12. — 2 Id. 14.

conformément à sa vocation; non sans regrets, elle plia ses jolies robes, renonça aux bals; se mit à prier longuement et à visiter les malades. Il y avait quelques mois qu'elle menait cette vie dévote quand M^^ de Chantai descendit sous son toit ^

La baronne avait trente-huit ans, M^^^ de Bréchard trente. iVP^® P'avre, qui en avait dix-huit, se prit d'enthousiasme pour ces deux amies, intelligentes, distinguées, et qui rayonnaient de ferveur; il fut convenu qu'elle entrerait avec elles dans le couvent naissant.

Telles étaient les trois femmes que jadis François avait vues dans la chapelle du château de Sales.

Une quatrième voulut les accompagner : Charlotte de Vautravers, baronne de Cusy, dont le caractère, semble-t-il, n'était pas irréprochable, car son mari, qui vivait encore, rêvait de se faire capucin. Il l'encourageait donc de tout son pouvoir à suivre M^^ de Chantai; même il avait acheté dans un faubourg, auprès du lac, une petite maison qu'il offrait pour berceau à la congrétion 2. C'était un vieil ami de l'évêque, et celui-ci ne pouvait refuser la maison ni la baronne. M"^^ de Chantai, à qui cette nouvelle compagne ne plaisait guère, n'osa rien en témoigner. Par bonheur, M^^ de Cusy ne sentait pas pour cette retraite la même ardeur que son mari. « Quelques jours avant qu'il fallust partir, les cofres estant desjà faits, elle demanda à Dieu un signe pour cognoistre sa volonté de laquelle elle estoit en doute, et que ce signe fust une bonne maladie, s'il ne luy plaisoit pas qu'elle poursuivist son dessein. Or, soit que Dieu l'exauçast à point nommé ou que le travail de son esprit fist une violente réflection sur le corps, elle tomba malade la nuit avant le jour de son prémédité despart d'une

^ Ce. 16. — 2 A. XIV, 228, 287, 307; Ab. 125.

grosse fièvre, avec un grand vomissement de sang; de sorte que la pauvre dame croyoit mourir la nuit mesme et disoit à Nostre Seigneur avec un cœur grandement dolent : « Hé, mon Dieu, je vous avois bien demandé un signe, mais non pas la mort ». Là-dessus, « elle se résolut entièrement de demeurer en la condition où elle estoit; dequoy monsieur son mary fut affligé au possible. » M^^ de Chantai s'en trouva « bien aize ». Quant à Monseigneur, toujours conciliant, il reçut de bon cœur les excuses du baron, qui gardait sa maison en même temps que sa femme; mais cela au dernier moment empêchait la fondation, « ce qui causa une grande parlementerie par tout le pays ». ^

M^^ de Chantai, en cette attente, dut rester à Sales près de Marie-Aimée, qu'on appelait maintenant : M"^^ de Thorens, car les frères de Monseigneur avaient partagé leurs biens, et Bernard s'était vu attribuer les deux châteaux de Sales et de Thorens, distants l'un de l'autre « d'une portée d'arbalète ». Cette petite fille jouait à la dame dans ce beau domaine comme jadis M"^^ de Boisy ^. Sa mère était venue l'y conduire pour lui montrer comme on tient son ménage. Elle avait d'ailleurs un intendant dévoué, de vieux serviteurs. Son mari, gai, bon enfant, l'enchantait. On était au milieu du printemps ^.

Ce fut alors que retentit en Savoie l'assassinat d'Henri IV. Pour François, ce roi s'était montré à diverses reprises plein d'admiration et de sympathie. Deux ans plus tôt, il avait insisté encore pour que M. de Genève vînt se fixer près de lui, et François, devant ces instances, s'était fait un scrupule de refuser tout net. Au gentilhomme chargé de ce message il avait écrit : — « Je

1 Ab. 132. — 2 A. XIV, 88. — ^ Db. I, 421,

vous supplie d'apprendre de Sa Majesté que c'est qu'elle penseroit faire de moy. Je sçay bien qu'il n'y a nulle si mauvaise pièce au monde qui ne soit utile a quelque chose; mais il faut luy treuver son usage et son lieu. Ou que je sois appelé pour le service de la gloire divine, je ne contrediray nullement d'y aller; mais surtout en France, à l'air de laquelle ayant esté nourri et instruit, je ne puis dissimuler que je n'aye une spéciale inclination. Il est vray que je suis en mon païs et entre les miens, avec une certaine suffisance qui me suffit, mais tout cela ne me tient qu'au bout des doigts et ne me sçauroit empescher de m'embarquer à tout autre service ou je penserois estre plus utile à la gloire divine et au bien de l'Église. » ^ Et, le même jour, annonçant à M^^^ de Chantai l'honneur qu'il recevait 2 :... « Je ne sçai, disait-il, d'où cela peut arriver que ce grand Prince continue si fort à me favoriser sans que j'aye jamais fait nulle chose pour cela... Priés bien pour moy, ma chère fille, af fm que mon cœur se tienne pur de toutes vanités et prétentions mondaines. » En apprenant l'assassinat, il envoya tout ému au président Frémyot comme le premier jet d'une oraison funèbre dont l'accent plus d'une fois fait pressentir Bossuet ^ : — « Ah 1 Monsieur mon amy, qui n'admiroit avec vous l'inconstance, la vanité et la perfidie des grandeurs de ce monde? Ce prince ayant esté si grand en son extraction, si grand en la valeur guerrière, si grand en paix, si grand en toutes sortes de grandeurs : hé, qui n'eust dit, à proprement parler, que la grandeur estoit inséparablement liée et collée à sa vie...? Et voyla qu'une si grande suite de grandeurs aboutit en une mort qui n'a rien de grand que d'avoir esté grandement funeste, et celuy que l'on eust jugé presque immortel, puisqu'il n'avoit peu mourir parmi tant de hasars, desquels il avoit si Ion-

1 A. XIV, 9. — 2 /(/. 13. — 3 Id. 309.

guement fendu la presse..., le voyla mort d'un contemptible coup de petit couteau et par la main d'un jeune homme inconneu, au milieu d'une rue !... Qui eust dit, je vous supplie, monsieur mon cher amy, qu'un fleuve d'une vie royale, grossi de l'affluence de tant de rivières d'honneurs, de victoires, de triomphes, et sur les eaux duquel tant de gens estoyent embarqués eust deu périr et s'esvanouir de la sorte, laissant sur la grève et à sec tant de navigans?... Au demeurant, le plus grand bonheur de ce grand roy defunct, fut celuy par lequel se rendant enfant de l'Église, il se rendit père de la France... C'est ce seul bonheur qui me fait espérer que la douce et miséricordieuse providence du Père céleste aura insensiblement mis dans ce grand cœur royal, en ce dernier article de sa vie, la contrition nécessaire pour une heureuse mort. Aussi prié-je cette souveraine Bonté qu'elle soit pitoyable à celuy qui le fut à tant de gens, et qu'elle reçoive cette ame réconciliée à sa gloire, qui eu receut tant en sa grâce, après leurs réconciliations. »

Le principal « navigant mis à sec », c'était Charles- Emmanuel, qui, toujours complotant et intrigant, venait justement de renier ses vieux amis pour signer avec Henri un traité offensif contre l'Espagne. Il en fut quitte pour la peur et pour de plates excuses à l'adresse de Philippe III.

Cependant M. de Genève, que ses amis de Cussy mettaient dans l'embarras, finit par acheter, après toutes sortes de pourparlers, la petite maison dont naguère ils lui faisaient don ^. Pour le paiement, il dut s'engager, mais il disait : — « Je ne fus jamais plus content que maintenant, que j'ai trouvé une ruche pour mes pauvres abeilles. » ^

1 A. XIV, 312. —2 Ab. 133.

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Mlle Favre, qui avait dix frères eX sœurs, ne recevait sans doute qu'une maigre dot. M. de Hréchard n'envoya pas un sol; quant à M"^" de Ghanlal, elle avait légué, sur l'ordre de l'évéque, toute sa fortune à ses enfants; elle apportait pour tout bagage : « son linge, ses nippes, et un matelas du lit de camp de son mari m.^ L'archevêque de Bourges lui assurait une rente viagère ^.

Au début de juin, les trois amies, aidées de l'heureuse Jacqueline Goste, achevèrent d'installer leur petit monastère.

En sortant d'Annecy par la porte Perrière, au pied du château, on trouve, après cinq cents pas sur la route de la Thuile, une maison basse, pauvre et triste, percée de rares fenêtres, presque des meurtrières; c'est le premier couvent de la Visitation. On l'appelait à cette époque : la Galerie, à cause d'une sorte de pont couvert qui l'unissait par-dessus le chemin à un verger au bord du lac. De l'autre côté du logis, il y avait un petit jardin, ou plutôt une cour profondément encaissée au pied de la montagne qui domine la ville. La façade sur la cour, au midi, a des fenêtres assez nombreuses et de taille normale. C'était en somme très suffisant pour quelques religieuses.

On avait placé la chapelle dans une sorte de caveau qui depuis la fondation n'a pas beaucoup changé; le bas des murailles est taillé dans le roc; trois fenêtres étroites prennent jour sur la route; la grossière porte de bois, le bénitier fixé au mur sont les mêmes qu'en 1610. On y voit un petit tableau qui représente M^i^^ deBréchardet Favre en prières près de l'évéque; cet ex-voto dut être peint en 1611, après une maladie de M^^ de Ghantal.

Gelle-ci, la nuit qui précéda la fondation, subit de

1 Id. 143. —2 A. XVIII, 54.

grandes angoisses : son père et son beau-père se dressaient devant elle chargés d'années; il appelaient la vengeance du ciel sur cette femme qui, pour suivre une prétendue vocation, les avait abandonnés. Il lui sembla qu'elle n'avait pas le droit de disposer d'elle-même, que l'évéque se trompait, qu'elle devait sur-le-champ regagner la Bourgogne, et elle tournait en son esprit « de beaux expédients pour en venir honorablement à l'exécution )). ^ Sainte Thérèse, au premier couvent fondé par elle, avait connu la même tentation. Pour M^® de Chantai, ces transes durèrent trois heures; enfin elle s'écria : — « Mon Dieu, que mes parents, mes enfants et moi périssions si vous l'avez ordonné, cela ne m'en importe; mon seul intérêt au temps et à l'éternité est de vous obéir. » Aussitôt, la paix remplit son âme ^.

Le lendemain, dimanche de la Trinité, 6 juin 1610, les trois amies soupèrent à l'évêché avec la famille de Sales ^. Puis elles reçurent, l'une après l'autre, en particulier, la bénédiction de Monseigneur; il remit à M"^^ de Chantai le règlement de la Congrégation (ce n'était qu'un essai, qui fut tout transformé dans la suite); et, sans plus de cérémonies, elles partirent à pied pour la petite maison du faubourg, où Jacqueline Coste les attendait, à cinq minutes de là.

M. de Thorens venait d'abord, avec sa belle-mère; M. de Boisy, le chanoine, accompagnait M^^® Favre; et M. de La Thuile, l'ancien soupirant de celle-ci, menait M^® de Bréchard. On avait tâché de garder secrets le jour et l'heure; mais « le peuple qui s'en doutait était tout hors des maisons en attente », et sur tout le parcours il y avait une telle presse que ce petit cortège eut peine à la fendre *.

Le soleil se couchait; on était dans les jours les plus

> Ab. 134. — 2 Id. 135. — ' M 138. — « Id. 138.

longs. A la Galerie, la chapelle se trouva pleine des « principales dames » qui voulaient dire adieu les dernières à leurs amies. Quand la nuit eut chassé toute cette assistance, les nouvelles recluses s'agenouillèrent et demandèrent « la grâce de faire ce pourquoi elles s'assemblaient »; elles s'embrassèrent en se jurant une « éternelle dilcction »; puis les deux jeunes filles et la servante promirent à M"^c de Chantai une parfaite obéissance; celle-ci leur lut les règles données par Monseigneur, et quand la prière fut faite, elles se couchèrent ^

Cette nuit-là, tandis que ses compagnes dormaient de tout leur cœur, M^^ de Chantai subit les mêmes affres que la veille : ces quatre femmes enfermées, presque sans ressources, dans cette pauvre maison, comment pourraient-elles vivre? N'était-ce pas tenter Dieu? Quelle folie l'avait poussée, elle, la première, à entraîner les autres?... Longtemps cette angoisse lui serra le cœur; puis brusquement elle se dissipa, comme la veille ^.

A cinq heures, M^^ de Chantai se leva, éveilla M^^^s Favre et de Bréchard, et toutes trois revêtirent gaîment, sans aucune cérémonie, leur nouveau costume, une robe noire tout unie, avec un col blanc, et sur la tête un voile noir ^.

Jacqueline Coste levée dès l'aube, travaillait déjà, pleine d'ardeur, dans le jardin. Une chose l'inquiétait : chargée de la cuisine, elle ne voyait aucune provision. — « Ma bonne fdle, dit M^® de Chantai, Notre Seigneur y pourvoiera. » *

A huit heures, l'évêque vint dire la messe, mais suivi de tant de monde qu'il remit au soir l'instruction promise ^.

Lorsque Jacqueline Coste, à dix heures, vit que per-

1 Ab. 139. —2 M. 140. — ' Id. 141. — * Db. 431; Ac. 405. — ^ Ab. 141.

sonne ne parlait de manger, elle pria une voisine de lui céder une écuellée de lait; elle cueillit des herbes et fit cuire le tout ensemble; mais comme elle servait, on heurta à la porte, où elle trouva du pain, de la viande et un baril de vin qu'envoyait le président Favre. Alors, elle s'accusa, toute honteuse, de n'avoir pas eu confiance en Madame ni en Dieu ^

Ce jour-là, quand Monseigneur revint voir ses filles, il leur dit de quitter les noms de dame et de damoyselle : désormais M^^ de Chantai devait être « ma mère », ses compagnes « ma sœur ». Il prescrivit la clôture complète pour toute l'année. L'oraison, de pieuses lectures, et la récitation du petit office, entrecoupées de travail mannuel, devaient occuper les journées 2.

Le nouveau costume reçut son assentiment, bien que le voile le fît un peu sourire; en rentrant, il dit à ses frères : « Vraiment, nos daines n'ont pas pris une coiffure à leur avantage. » ^

Le lendemain, elles se mirent à étudier l'office, car Monseigneur, très bon latiniste, était fort difficile pour l'accentuation. M^^ de Chantai surtout prononçait le latin d'une façon déplorable, à la française, et « ne se peut dire la peine qu'elle prenait ». * Puis, elles essayèrent devant lui les chants en usage dans les divers Ordres; mais il désirait le récitatif le plus simple et il prescrivit la mélopée tout unie que suivent encore les filles de la Visitation ^.

Dans cette congrégation déjà établie, l'organisation de la vie religieuse, peu à peu, au jour le jour, semble étonnante. S'il ne s'agissait de François de Sales, qui l'avait projetée depuis tant d'années, on pourrait parler d'improvisation. Il savait bien que Dieu menait tout, et il

1 Db. I, 432. — 2 Db. 431. —' Id. 431. — * Ab. 141. — ^ Db. I, 432; Oa. 8 juin.

i-:'!" si:s AMITIÉS 291

laissait paisiblement quantité do menus délails, l'un après l'autre, se préciser K

Ses tilles n'avaient à l'orii^inc ni nom ni patron. D'abord, à l'exemple de sainte Françoise, dont il avait vu à Home le premi(;r couvent, il s'était dit (ju'il les nommerait : sœurs oblates de la Sainte Vierge '^. Dans la suite il préféra : filles de Sainte-Marthe, puisqu'elles devaient mener une vie plus active, moins uniquement contemplative que la plupart des religieuses ^. Ce nom ne plaisait guère à M"^^ de Chantai, qui désirait avoir pour patronne la Sainte Vierge; mais elle n'en témoigna rien. Comme elle n'y pensait plus. Monseigneur lui dit que décidément il les appellerait : fdles de la Visitation, parce qu'en visitant les pauvres, elles devraient imiter Marie, quand celle-ci porta à Elisabeth la grande joie qui était en elle *.

Ce qu'on savait du nouveau couvent ne plaisait pas à tous. L'idée fondamentale d'accueillir les petites santés, incapables de grandes pénitences, semblait à bien des gens un défi au sens commun, tant l'idée dominait alors que la base de la vie religieuse, c'est la macération corporelle. Donner le voile à de frêles jeunes filles, à des femmes âgées, peut-être même à des infirmes, c'était fonder un hôpital et non pas un couvent; c'était installer la mollesse dans le cloître officiellement; et de mauvais plaisants disaient que l'évêque avait fait une belle découverte en trouvant, pour mener au ciel, une voie sans épines; on appelait son institut : « la confrérie de la Descente de croix », puisqu'il retirait au divin Modèle ses souffrances ^. Un jour, à quelque personnage qui visitait le monastère, il dit, en montrant une fenêtre, qu'il

1 Db. I, 439. — 2 A. XV, 30. — ^ A. XIII^ 294, 310. — * Db. I, 443. —

' Db. I, 488.

voulait la condamner; ce seigneur l'y engagea : — « Aussi bien, dit-il, ne voit-on pas jour à cette entreprise. » François sourit poliment et ne répliqua rien.

La ferveur que témoignaient ses filles, l'humble perfection de leur vie cachée, le tranquillisaient.

— «... Il est impossible, dit M™^ de Chantai, de pouvoir raconter les grâces et les faveurs célestes que notre bon Dieu versait dans ces chères âmes. Aussi voyait-on reluire une suavité et sainte joie et douceur en leurs conversations, et un si grand amour d'union entre elles que c'était, ce me semble, un paradis de délices d'être làdedans. L'on n'y parlait que de Dieu et des moyens d'avancer en son saint amour... Nous fûmes six semaines, nous trois avec la bonne sœur tourière, dans une si grande douceur de vie que notre bien-aimée sœur Jacqueline Favre disait que, si ce n'était la gloire de Dieu, elle eût voulu que nous passions ainsi notre vie sans accroître notre nombre. »

Mais la joie profonde, surnaturelle, qui unissait les recluses, semblait flotter sur le couvent et leur attirer des compagnes comme l'odeur du miel fait venir les abeilles. Dès la première année, six jeunes filles de l'aristocratie, pour la plupart très jeunes et de santé délicate, se joignirent aux fondatrices^..

De ces premières « mères » de la Visitation, deux surtout, Mii^s de la Roche et de Blonay, sont restées célèbres dans l'Ordre, dont elles devinrent des colonnes.

Mil® de la Roche avait des parents d'une dévotion outrée : ils récitaient chaque jour le grand office de l'Église, ils visitaient les hôpitaux, ils se donnaient la discipline; mais Madame oubliait son ménage et Monsieur ses affaires; or, il était gouverneur d'Annecy; et

1 Ab. 145.

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Monseigneur blâmait un genre de vie où Ton délaisse son simple devoir pour cultiver des vertus rares que Dieu n'exige point. (C'est même en songeant à eux qu'il a tant insisté dans Vlnlroduclion, sur le propre de la vraie dévotion : de « ne gaster nulle sorte d'alîaires > .) ^

M^^^ Claude de la Roche, jolie, spirituelle, et qui aimait le monde, ne suivait pas ses pieux parents dans leurs austérités. Quand elle vit sa brillante amie, Jacqueline Favre, se mettre à faire, elle aussi, de longues stations à l'église, elle commença par en rire; elle l'imitait, agenouillée, les mains jointes, les yeux fermés; elle l'imita si bien qu'enfm elle y fut prise ^.

M^^ de Chantai, après la fondation, la priait parfois de chanter l'Office avec elles, les jours de fêtes, parce que sa belle voix relevait la cérémonie. Elle chantait de tout son cœur et ne raillait plus. Enfin, elle se sentait si bien dans ce pauvre logis, entre ces saintes femmes, qu'un beau jour elle y resta.

M 11® de Blonay, qui entra en même temps qu'elle, était peut-être la plus vieille amie de François. Elle avait passé son enfance dans un château du Chablais sur la rive droite de la Drance ^. Le prévôt de Sales, quand il habitait Thonon, envoyait parfois ses nouveaux convertis chercher asile chez M. de Blonay, fervent catholique. Aimée de Blonay, qui avait six ou huit ans, vit plusieurs fois ce jeune prêtre causer avec son père. Celuici admirait la patience, le courage de l'apôtre; il en parlait avec enthousiasme; et Aimée, quand il venait, le regardait inlassablement, comme un être merveilleux, surhumain; parfois, pour être plus à l'aise dans sa contemplation, elle se cachait derrière une tenture. François s'en apercevait, et s'en amusait; il lui dit dès ce temps-là qu'il ferait d'elle, plus tard, une religieuse. Sa

1 Ce. 432. — 2 Ici. 434. — » Ec.

mère était morte; son père se fit prêtre. Quand elle eut vingt ans, elle vint s'offrir à Monseigneur.

Ces nouvelles filles de M"^^ de Chantai virent peu à peu se préciser, selon les circonstances, les règles de l'institut.

Une fois par exemple, la sœur de Châtel, jeune, riche et jolie, qui naguère avait excellé dans la musique, la danse et la chanson, et qui maintenant aidait à la cuisine Jacqueline Coste, mangea à table une pomme véreuse; ses sœurs, après dîner, la complimentèrent en riant sur son esprit de pénitence. Monseigneur, à qui l'on disait tout, décida qu'au réfectoire on garderait la vue basse, afin que chacune pût se mortifier à sa guise ^.

Un autre jour, la sœur de Bréchard, qui dirigeait l'office, crut pouvoir se passer de bréviaire, et elle resta court au milieu d'un oremus, ce qui amusa ses compagnes. Monseigneur ordonna que l'offîcière ne dirait jamais rien de mémoire, et il en prit note pour les constitutions futures.

Françon de Chantai, qu'une famille amie avait recueillie durant quelques semaines, vint en été rejoindre sa mère. M"^^ de Thorens lui apporta un jour un écureuil; et ce fut pour les novices une joie ^. Monseigneur vit là une cause de temps perdu, de niaiseries; il ne brusqua rien; mais depuis il défendit d'introduire au couvent tout animal inutile ^.

C'est que malgré son sourire il n'admettait aucune mollesse. La pauvreté des premiers temps en fait foi. Un jour, les sœurs n'eurent pour dîner que du pain et une poire qu'elles coupèrent en huit, gaîment, et elles parlaient de ce repas comme du meilleur de leur vie *. Ce fut là, il est vrai, un cas exceptionnel. A force d'économie, elles arrivaient à ne manquer de rien; et puis Dieu,

1 Db. I, 461. — 2 Eb. 210. — "^ Db. I, 461. — * Ici. 463.

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croyaient-elles, leur venait en aide. Ainsi, le petit baril envoyé par M. Favre suffit h leur table depuis juin 1010 jusqu'aux vendanges de 1611; à cette époque, elles crurent prudent d'acheter du vin nouveau; alors le baril devint d'un coup « si sec que l'on s'en étonnait fort », et M^^ de Chantai, songeant k la farine de Bourbilly, assurait qu'd eût duré encore si l'on avait eu plus de confiance en Dieu ^

L'hiver, on n'allumait de feu que dans la chambre des malades; et ces femmes, habituées au confort et au luxe, ne s'en plaignirent jamais. Par un grand froid qui les avait criblées d'engelures, Monseigneur trouva l'une d'elles les mains enveloppées dans un morceau de drap. — « Eh quoi ! ma fille, vous portez un manchon, et moi je n'en ai pas. Regardez cependant mes mains. » La sœur, toute confuse, jeta son chiffon ^.

Elles avaient des disciplines, des haires, des ceintures de fer; et même la petite Françon, entraînée par leur exemple, se flagellait en cachette avec des orties. Le manque d'austérités reproché au nouveau couvent était donc tout relatif; mais il est vrai que sur ce point François redoutait l'excès beaucoup plus que la négligence, qu'il refrénait impitoyablement l'ardeur de ses filles et que, près des Clarisses ou des Carmélites, elles menaient, malgré elles, une vie douce.

C'était sur les vertus communes, l'humilité, la bonne humeur, l'obéissance, qu'il concentrait ses exigences; là, il ne laissait rien passer; et la première faute dont le couvent fut le théâtre, montre quelle était alors sa rigueur.

A l'approche du mois de juin 1611, Monseigneur décida que le jour de saint Claude, anniversaire de la fondation, verrait la prise d'habit des trois premières

1 Ab. 144. — 2 Db. I, 463.

sœurs; et l'on se mit à décorer la chapelle. En cette intention, le président Favre avait promis vingt écus; mais cet argent n'arrivait pas. Or, le cofïre du couvent contenait quatre ou cinq pièces d'or que Monseigneur avait données pour le cas de maladie ^.

Les sœurs Favre et de Bréchard se dirent qu'elles pouvaient les prendre, puisque l'argent du président viendrait bientôt les remplacer; M^^^^ de Chantai y consentit. Plus tard, à la réflexion, elle songea que c'était en somme une désobéissance, et sur-le-champ elle envoya à Monseigneur un billet pour s'en accuser. Ce mot ne disait rien des circonstances du délit; l'évêque fut bien étonné : de Mme de Chantai, cela lui semblait incroyable.

Le lendemain, quand il vint au couvent, il avait l'air grave; elle tomba à genoux et fondit en larmes. — « Ma fille, dit-il, voilà la première désobéissance que vous m'avez faite; j'en ai eu une mauvaise nuit », et, en silence, il la laissa pleurer le temps d'un Miserere. Ce fut là toute sa réprimande; mais ce visage, cette voix, ce silence... venant de Monseigneur... ! « Elle fut longtemps qu'au souvenir de cette faute elle en avait toujours les larmes aux yeux. »

Pour le jour de la profession, les trois premières sœurs modifièrent un peu leur costume. Monseigneur trouvait inutile qu'elles s'enlaidissent à plaisir; les voiles du noviciat lui avaient déplu; il en voulut d'autres ^. On les tailla dans une vieille robe d'étamine noire que M^^^ de Chantai portait à son dernier voyage; on en disposa les plis de diverses façons sur M^i^ de Bréchard, et Monseigneur, qui était présent, fit son choix; même il prit des ciseaux et arrondit les coins par derrière. Cette forme, depuis, n'a pas changé ^.

Dans la chapelle tendue de simples draps où des petits

1 Ab. 150. — 2 Ab. 149. — ^ Db. I, 446.

bouquets de Heurs étaient épingles, la noblesse d'Annecy vint s'entasser ^.

Monseigneur parla des trois grains de froment qui, jetés dans une terre stérile, se multiplient de telle sorte que le pays en peu d'ann<tes regorge de richesses. — « Ainsi, dit-il, nous verrons que ces trois petites âmes que la Providence de Dieu a semées en ce petit coin de terre se multiplieront sans nombre, et que la miséricorde divine les bénira d'une grande prospérité. » -

Après le sermon, les trois sœurs s'agenouillèrent sur le marchepied de l'autel et la cérémonie de la profession commença. On chanta d'abord le Veni Creator; puis M^^ de Chantai dit de sa belle voix grave, un peu tremblante : — « 0 cieux, oyez ce que je dis; que la terre écoute les propos de ma bouche : C'est à vous, ô Jésus, mon Sauveur, à qui mon cœur parle, encore que je ne sois que cendre et poudre. 0 mon Dieu, je vous fais vœu de vivre en perpétuelle chasteté, obéissance et pauvreté... Je choisis Jésus, mon Sauveur et mon Dieu, pour l'unique objet de ma dilection; je choisis sa sainte et sacrée mère pour ma protection, et la congrégation des céans pour ma perpétuelle direction. Gloire au Père et au Fils et au Saint-Esprit. » ^

Les deux autres sœurs répétèrent ces paroles; puis toutes trois s'agenouillèrent devant l'évêque, qui mit à leur cou une croix d'argent et sur leur tête le voile noir. Alors, elles s'étendirent la face contre le sol; on les couvrit d'un drap mortuaire; on lut le lugubre passage de Job : « L'homme né de la femme vit peu de jours... », et, tandis qu'on récitait le De Profundis, Monseigneur jeta sur elles l'eau bénite comme sur un cercueil. Mais, quand elles se furent levées, il n'y eut plus jusqu'à la fin que des hymnes de joie.

1 Ab. 151. — 2 Db. I, 449. — ^ M. 450.

CHAIUTKE XXI

Tristesse et soucis. — Voyage à Milan.

ANDis que prospérait son petit institut, l'évêque subissait des épreuves diverses.

Le lendemain même de la fondation, M. Déage était mort. Depuis plus de trente ans, il s'acharnait à contrarier François; mais celui-ci l'aimait ^.

Si Monseigneur, avec son sourire habituel, recevait de petites gens, M. Déage l'accusait d'oublier sa dignité. Si des dames parlaient à Monseigneur un peu longuement, M. Déage l'avertissait qu'il ferait naître des mauvais bruits. Enfin, c'était à tout propos des doléances, des reproches maussades, et d'une liberté impatientante ^. François n'en marqua jamais aucune humeur. Il savait que cet homme avait pour lui de l'affection, qu'il eût voulu le voir parfait, qu'il rêvait d'un idéal rigide auquel son ex-élève ne répondait pas; et, touché de ces bons sentiments, l'évêque en recevait avec reconnaissance les témoignages revêches. Pour l'avoir toujours près de lui, il l'avait nommé chanoine; et jusqu'au dernier jour, il le combla d'attentions.

Après sa mort, la première fois qu'il célébra la messe, il s'interrompit au Pater, suffoqué de sanglots, et quand il quitta l'autel, il pleurait encore. Comme on s'en inquiétait : — « Ah ! dit-il, je me suis rappelé que

1 Y. I, 662. — M, l^e partie, XXIV.

c'était cet homme vraiment bon qui m'avait appris mon Pater. » ^

Un mois après, François fit une perte plus sensible en la personne de M. Favre, qui fut nommé à Chambéry premier président du Sénat. C'était de ses anciens amis le plus intime et le plus cher; mais cette austère figure de magistrat pieux, qui devint fort célèbre comme auteur du Code Fabrien, n'offre à la postérité aucun trait personnel. Tout ce que l'on en peut dire, c'est qu'il était excellent latiniste, le premier jurisconsulte de son temps, et que François de Sales et lui s'appelaient mutuellement : mon frère.

En quittant Annecy, le président voulut que l'évêque, pour dernier gage d'amitié, prît l'usufruit de son hôtel, dont la sombre façade nous subsiste encore, rue Sainte- Claire, au pied du château 2. Les lourdes arcades de la base font avec celles des maisons contiguës une obscure et large galerie où se tenait, de temps à autre, un marché; chacun des deux étages a neuf grandes fenêtres. Dans la cour intérieure où mène un long couloir étroit, une assez jolie porte, de style Renaissance, encadrée de deux colonnes, fait l'entrée de l'escalier qui tourne autour d'un massif de pierres, énorme. Le bâtiment au fond de la cour plonge dans les eaux du Thiou; de là, François pouvait voir sur l'autre rive, un peu à droite, le petit hôtel où il avait passé huit ans. Quelle fut sa chambre en ce nouveau logis, qu'il occupa jusqu'à sa mort, douze ans plus tard? Les appartements ont été bouleversés; on sait seulement qu'il fit mettre son lit dans une « petite chambre obscure et assez mal plaisante, quoy qu'il y eust beaucoup de chambre vuides (car c'est la plus grande maison qui soit dans la ville d'Anicy) ». ^ « J'estime, dit-il, que

1 Y. I, 663. — 2 G II 61 3 I 2e partie, XVII.

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cela sera mieux, à fin qu'après que je me seray pourmené par ces grandes sales, je ma ressouviennes d'estre misérable homme : car je me promeneray tout le jour en qualité d'évesque et me retireray la nuicL en qualité de François de Sales. » ^

Dès que M. Favre eut quitté Annecy, M^^ de Chantai tomba malade; et, des lors, elle passa plusieurs années « dans de perpétuelles incommodités ». ^

« Elle avoit des intervalles très bons, et d'ordinaire, pour ses langueurs, ne laissait point de faire ses exercices de religion. Il lui prenait quelquefois tous les jours certains accidents si violents qu'on la jugeait devoir bientôt trépasser; son visage était doux, tranquille et serein et tout son corps destitué de forces; d'autres fois, elle enflait à vue d'œil et perdait la parole. » Les médecins n'y comprirent jamais rien. Avant de quitter le monde, elle avait joui d'une santé normale. Plus tard, quand les règles et l'esprit de la Visitation eurent été définitivement fixés, elle crut voir dans ces souffrances quelque chose de surnaturel; car elle était fort inclinée aux grandes pénitences corporelles; sur ce point. Monseigneur lui semblait parfois trop indulgent; et si elle n'eût été forcée longtemps de se traiter elle-même en malade, elle n'eût jamais bien compris la douceur spéciale du nouvel institut ^.

Plusieurs fois, Monseigneur trembla pour la vie de la fondatrice, mais surtout au début de 1612; cette fois, les médecins d'Annecy prenant peur, il avait fait venir de Genève un de leurs confrères en renom; « dans toute cette consulte, ils ne purent trouver la cause du mal »; et l'évêque, malgré ses angoisses, profitait de l'occasion pour tâcher à convertir ce calviniste *. Il écrivit à un

1 G. II, 62. — 2 Ab. 168. — ^ Ab. 168: Bb. 426. — * Ab. 170.

ami : — «... C'est par le retour de ce pauvre médecin qui n'a sceu guérir nostre mère et que je n'ay sceu guérir, que je vous fay ce mot... Pauvre chétif pasteur, que ne donnerois pas pour le salut de cette déplorable brebis ! Vive Dieu, devant lequel je vis et je parle : je voudrois donner ma vie temporelle pour l'oster de l'éternelle mort. Je recommande à vos prières ce pauvre médecin malade; dites trois messes à cette intention affin qu'il puisse guérir nostre mère et que nous le puissions guérir. Elle est bien malade, cette bonne mère, et mon esprit un peu en peyne sur sa maladie. Je dis un peu, et c'est beaucoup... » ^

« Comme elle alloit tousjours de mal en pis, le sieur de la Thuile luy dict avec gémissement ^ que ceste congrégation alloit recevoir un grand échec si la mère de Chantai mouroit, car les autres sœurs n'estoient pas guières fortes; il respondit avec un visage esgal : — « Dieu est un bon maistre; il est en son pouvoir de faire de bonnes besognes avec de malotrus outils. »

La malade témoignait la même indifférence; les remèdes qu'on lui donnait l'affaiblissaient encore : — « Je le connaissais fort bien, dit-elle depuis, mais je n'y arrêtais pas ma pensée; et jusqu'à ce que notre bienheureux père m'eut commandé de dire quand on me donnerait quelque chose que je verrais m'être nuisible, j'eusse eu un grand scrupule de me mêler de moi-même, après m'être donnée à Dieu et à l'obéissance, et j'eusse bien mieux aimé mourir par soumission et abandon de moimême que de vivre par mon propre souci. » ^

François lui dit un jour : — « Peut-être, ma fille, que Dieu se veut contenter de notre essai et du désir que nous avons eu de lui ériger cette petite compagnie; si cela est, sa volonté soit faite. » ^ .

^ A. XV, 168. — 2 G. II, 68. — ' Ab. 170. — * Id. 169.

ET SKS AMiriKS 303

Dans cette parfaite résip^iiation, il ne iié^lij^e.iit ri(;fi pourtant, afin de sauver la malade. Les remèdes naturels restant impuissants, il fit vœu à saint Charles 13orromée d'aller visiter son tombeau; puis il porta à M^^de Chantai des reliques de ce saint ^ Elle avait reçu les derniers sacrements, ses filles en larmes l'entouraient. Dès qu'elle eut touché les reliques, elle fit un soupir que l'on crut le dernier, et elle dit en ouvrant les yeux : — « Mon Père, je suis guérie. » Les médecins, une fois de plus, déclarèrent qu'ils n'y comprenaient rien.

Durant ces quelques années où la supérieure donna à Monseigneur tant d'inquiétudes, l'incroyable méfiance du duc envers lui eut des crises presque aussi nombreuses; et de même que, refrénant sa douleur, il priait en paix pour M^^ de Chantai, de même il répondait longuement, humblement, aux injurieuses questions de Son Altesse.

Il était allé au printemps de 1611 à Gexpour recevoir encore deux paroisses rendues par la France au culte catholique; il en avait averti par avance le gouverneur de Savoie, et d'ailleurs il n'avait pas traversé Genève. Mais le bruit courait que la France voulait s'emparer de cette ville; et François, à son retour, apprit que le duc se demandait encore s'il n'avait pas fait « certains mauvais mesnages d'Estat avec les estrangers ». 11 lui écrivit naïvement, aimablement qu'il en était « le plus estonné du monde... Non seulement, je n'ay point fait de mesnage contre le service de Vostre Altesse, affm de luy en donner advis... » ^ Ainsi, il avait la conviction que « en vraye vérité, les François n'avoyent eu aucun' intention de surprendre à force cette ville-là, ayans trop d'appréhension d'esmouvoir les humeurs des hérétiques de

A. XV, 171; Ab. 192. — ^ A. XV, 66.

France et de leur faire prendre les armes », et d'ailleurs « que ceux de la ville en diverses occurences disoyent tout haut qu'ils se donneroyent plus tost au malin qu'à Vostre Altesse, et plus tost à Vostre Altesse qu'au Roy )). Après un long rapport de ce qu'il avait observé, François ajoutait : «... J'ai une trop grande aversion au tracas des choses d'Estat pour jamais y vouloir penser d'un' attention délibérée. »

Cet effort de François de Sales pour se donner poliment une vague apparence d'honnête espionnage aurait dû faire rougir, désarmer à jamais contre .lui son souverain, si celui-ci avait eu pour deux liards de tact ou de cœur. Pourtant, ces protestations ne le convainquirent, semble-t-il, qu'à demi, car les « principaux » des paroisses de Paris demandant à M. de Genève, cette année-là,l'honneur de ses prédications ^, Son Altesse ne lui permit pas d'y aller; l'année suivante (1612), les Lyonnais firent la même demande, qui fut, elle aussi, repoussée ^. Alors, les Parisiens renouvelèrent leur supplique, et François écrivit à son ami, le gouverneur de Montargis, leur porte-parole : — «... Dieu sçait bien que je prœparois un cœur tout nouveau, plus grand, ce me semble, que le mien ordinaire, pour aller là prononcer ses saintes paroles ^. Je me promettois, par un certain excès d'amour à ce dessein que, preschant maintenant un peu plus apostoliquement que je ne faysois il y a dix ans, vous eussiés aymé mes prœdications, non seulement pour ma considération mays pour elles mesmes. Or, voyci a quoy je me treuve a présent : Son Altesse a esconduyt la Reyne, et un ami que j'ay en court m'advertit que rien ne proffitera en ce sujet auquel Son Altesse est résolue de ne se laisser point plier. »

Peu après cette lettre, une autre calomnie adressée

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