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CIIAPITHE XXII
Seconde et troisième année de la Visitation.
ROIS fois par semaine, l'évêque disait sa messe à la « Galerie »; puis il restait quelque temps près des sœurs, questionnant l'une ou l'autre
^U^^ sur sa vie intérieure, ou bien les instruisant toutes ensemble sur la pratique des vertus religieuses ^. Cela se passait sans façon; quand M^^ de Chantai était malade, on s'assemblait dans sa chambre; parfois on s'asseyait dans la cour, au midi de la maison; parfois, en causant, on traversait le pont qui, sur l'autre façade, enjambait la route, et l'on poursuivait l'entretien dans le verger, au bord du lac.
Il y avait là une vache dont chacune des sœurs, tour à tour, avait la garde, « afin qu'elle ne gatast les petits arbres ». On voyait sortir du port les barques de voyageurs pour Talloires ou pour La Thuile^. A l'occident se dressent les hautes toitures du château et les clochers de la ville. A l'orient, de l'autre côté du lac bleu, c'est la montagne de Veyrier, dont la base nourrit des vignobles, et le sommet, des sapins clairsemés.
L'évêque, tout heureux au milieu de ses filles, accentuait peut-être encore le ton paternel, naïf et souriant qu'il ne quittait presque jamais.
Une vingtaine de ces instructions sont venues jusqu'à nous : dès le départ de Monseigneur, les sœurs s'empres-
1 Db. I, 460. — 2 Ab. 165.
saient d'assembler leurs souvenirs pour écrire pieusement ses paroles toutes fraîches; et plus tard, M°^® de Chantai, après la mort de l'évêque, publia les meilleures de ces rédactions, sous le titre : Les vrays entretiens spirituels du Bienheureux François de Sales, et ce fut un livre charmant, qui porte parfaitement le style de l'auteur, lequel ne l'avait jamais vu ^.
Dans les plus graves de ses conférences, tout se faisait à la bonne franquette :
Ainsi, peu de jours après la profession, en juin 1611, Monseigneur vint un soir donner à ses filles, ou leur préciser, les règles de l'institut 2. Il faisait beau; on lui mit un siège dehors, les sœurs s'assirent autour par terre; et il commença cette sorte de chapitre par ces mots :
— « Mes très chères filles, maintenant que nous croissons en- nombre, il faut ordonner toutes nos petites affaires. D'abord, nous nous lèverons à cinq heures du matin. Pour moi et ma sœur Jacqueline Coste, nous nous lèverons facilement, car nous sommes de village. »
Ce jour-là, fut réglé l'horaire des exercices tel à peu près qu'on l'observe aujourd'hui. Pour préciser quelque point, les sœurs, l'une après l'autre, posaient des questions :
— « Mon Père, dit M^^ de Chantai, comment feronsnous les jours de jeûne? Les Carmélites ne mangent qu'une once de pain à la collation des jeûnes de l'Eglise, et quatre à ceux de la règle. — 0 ma fille, nous recevons des infirmes; il nous faudra donc tenir le milieu. Nous mangerons trois onces de pain, avec un peu de fruit. »
Et puis, il demandait aux sœurs leur approbation :
— « Mes filles, il nous faut porter un grand respect les unes aux autres. Je sais que les Pères Jésuites, s'ils se rencontraient cent fois par jour, ils se lèveraient le
1 A. VI, « Préface ». — ^ Db. I, 456.
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bonnet, et nous autres, nous i'cn'ous J'<'.ncliu lUt la UUe toutes les fois que nous nous rencontrerons. N'est-il [)as vrai, mes chères lilles, ne sera-c(5 [)as bien ainsi? » Elles répondaient ensemble : « Oui, Monseigneur. »
— « Il a passé ici, reprit-il, un feuillant qui m'a dit qu'il y avait des religieuses en Italie si attachées h leurs chapelets, que plusieurs préféreraient sortir de leur couvent que de les quitter. C'est pourquoi j'ai pensé, mes chères filles, qu'il nous serait bon de changer de temps à autre des choses, afin de nous attacher qu'à Dieu. Il faudra que ce soit le dernier jour de l'an, lorsqu'on tirera les Saints protecteurs.
— Mon Père, dit la sœur de Bréchard, comment faudra-t-il faire pour changer nos croix et nos chapelets? — Vous prendrez vos croix, vos chapelets, images et tout ce qu'il faut changer, et vous en ferez un petit monceau, le billet du Saint écrit et posé dessus, et alors vous tirerez au sort, afin qu'il n'y ait pas de prééminence. ))
Il réfléchit un moment et ajouta : — « J'ai grande aversion à ces religieuses qu'on appelle Madame l'Ancienne, Madame l'Elue, Madame ceci, Madame cela. C'est pourquoi point de prééminence ni ce mot d'ancienneté parmi nous qui sommes petites. Vous mettrez n^ 1 au premier monceau, 2 au second et 3 au troisième, et vous tirerez cela au sort. Ainsi, nous vivrons parfaitement dépouillées de toutes choses, n'est-ce pas, mes filles? «
Monseigneur établit aussi que les offices domestiques passeraient de main en main chaque semaine comme les objets de piété chaque année; toutes les sœurs, à tour de rôle, s'occuperaient de la cuisine et du ménage, M"'^^ de Chantai ainsi que les autres; et celle-ci s'en réjouit, car la dignité de supérieure lui pesait un peu ^. Dès
1 Ab. 165; Bc. 309.
lors, quand son tour de service approchait, elle s'efforçait de régler par avance la conduite générale du couvent, afin, disait-elle, « que je ne sois point divertie, s'il se peut, de faire tout-à-fait ma bonne semaine ». ^
Dans l'été qui suivit sa profession, M°^® de Chantai partit pour la Bourgogne. Le président Frémyot était mort.
Elle ne l'avait su qu'au bout de six semaines, car le messager atteignit Annecy durant une crise de son mal mystérieux. Le médecin, cette fois encore, n'y comprenait rien, ne savait qu'ordonner, le disait franchement; Monseigneur effrayé cacha ce deuil à la malade le plus longtemps qu'il put; puis il lui porta lui-même, avec de grands ménagements, « ce fascheux advis », qui la bouleversa 2. Elle s'accusa d'avoir hâté cette mort par le chagrin de son départ; du moins, en retardant de quelques mois, elle eût rendu à son père les derniers devoirs; les remords l'étouffaient; elle ne savait que penser d'ellemême. C'était la même angoisse qu'à sa première nuit au couvent. Alors, elle prononça de tout cœur le même acte d'abandon à la volonté divine; aussitôt, la paix revint en son âme « quoiqu'elle demeurât très attendrie » ^
La sœur de Bréchard, durant son absence, prit sa place au couvent; la sœur Favre se mit en route avec elle, ainsi que son gendre *. Monseigneur, en même temps, dut partir pour le Chablais, d'où trois jours après il lui écrivit : — « 0 Dieu ! ma très chère fille, je ne sçai quel chemin j'ay fait, ou celuy de Thonon, ou celuy de Bourgoigne, mays je sçai bien que je suis plus en Bourgoigne qu'icy. » ^
Elle était partie encore bien faible et par des chaleurs
1 Db. I, 466. — 2 A. XV. 22, 26. — ^ Ab. 153. — * Db. I, 468. — 6 A. XV, 98.
ET Si: S A MIT II': s 'Mb
excessives; et puis les mille alîaires qu'elle allait traiter pour la succession de son père, pour l'avenir de son fils et pour sa propre destinée inquiétaient l'évéque, et il l'instruisait avec soin, afin « que tant de soucis n'<;iigourdisscnt pas sa vie intérieure ^ : — «... Hé, je vous supplie, ma très chère fille, tenés vous bien à Jesus-Christ en toutes vos alîaires... Faites l'un après l'autre au mieux •que vous pourrés, et employés pour cela fidèlement vostre esprit, mais doucement et suavement. Si Dieu vous en donne l'issue, nous l'en bénirons; s'il ne luy plaist pas, nous l'en bénirons aussi. Et il vous suffira que, tout à la bonne foy, vous vous soyés essayée de réuscir, puisque Nostre-Seigneur et la rayson ne requièrent pas de nous les eiïects et evenemens, mais nostre fidelle et franche application, employte et diligence; car ceci dépend de nous, mays non pas les succès. Dieu bénira vostre bonne intention en ce voyage et vous recompensera ou par une bonne issue ou par une sainte humiliation et résignation... » Et, dans la lettre suivante, il résumait ainsi ses conseils : — «... Ma très chère fille, appliqués le travail et tracas que vous y souffrirés à la gloire de la divine Majesté pour l'amour de laquelle vous les subisses; traittés des affaires de la terre avec les yeux fichés au ciel... Tout ce qui se fait pour l'amour est amour... » ^
^Ime (\q Chantai passa trois mois à Monthelon, à Bourbilly, à Dijon. « Elle fut visitée généralement de quasi toute la ville, car pour elle, elle ne sortait que par nécessité et pour aller aux églises ^. Les parents de M. de Chantai firent faire devant elle une assemblée de gens doctes, mêmes des religieux, pour lui persuader par des raisons de doctrine et de conscience, disaient-ils, qu'elle devait demeurer en son pays « où elle mènerait une vie pieuse,
Id. — 2 A. XV, 101. — 3 Ab. 154.
comme les sœurs du Tiers-Ordre, tout en prenant soin de ses biens )>. Cette retraite hors de France dans un pauvre couvent inconnu les révoltait; on lui dit que « c'était une honte de la voir cachée sous deux aunes d'étamine, que l'on devrait mettre ce voile en mille pièces )>. ^
Mais l'évêque lui écrivait : — «... Si vous vous fussiés remariée à quelque chevalier du fond de Gascoigne ou de Bretagne 2, vous eussiés tout abandonné et on n'en eust rien dit. » Il laissait d'ailleurs à sa discrétion de prolonger son absence autant qu'il le faudrait ^.
— «... Ces bonnes filles, disait-il, font au mieux qu'elles peuvent affm qu'à vostre retour vous ne trouviés point de décadence. » * Même, M^^^ de Bréchard, dans son rôle de supérieure, en faisait un peu trop; une des sœurs, M^i^ de Châtel, était malade ; elle la veillait chaque nuit, et Monseigneur, en l'apprenant, lui fit porter ce billet : — «... L'on m'a adverti que vous vous accablés de peyne, que vous ne vous devestés point plusieurs nuitz de suite, que vous ne mangés comme point, que vous faites les services plus pénibles de l'infirmerie et puis retournés promptement soutenir le chant du chœur. 0 ma fille, ma fille, je ne veux point que vous soyez si brave; prenés du repos et du repas suffisamment; laissés amoureusement du travail aux autres et ne désirés pas d'emporter toutes ces couronnes; ce cher prochain sera tout ayse d'en avoir quelques-unes. L'ardeur du saint amour, qui vous pousse à vouloir tout faire, vous doit aussi retenir. » ^
La sœur de Châtel, malade durant plusieurs mois, donna de grandes inquiétudes, et M^^ de Chantai « se diligenta » de regagner Annecy dès qu'il lui fut possible. Son fils restait au collège de Dijon, sous la surveillance de M. Frémyot, frère de son grand 'père ^.
1 Ab. 155. — 2 A. XV, 121. — ^ M. 132. — ' Ici. 122. — ' Id. 112. — « Ab. 155.
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VA\c. IVappa à la VisilaLion l«; soii* du 24 dc('ombre et trouva ses filles « toutes braves »; la sœur de Châtel était sauvée; on préparait la l'ete de Noël. Quelle joie dans la pauvre maison, quand M^"'' de Chantai afjparut ! ^
Huit jours plus tard, le preniiiu- janvi(;r, 1612, après dix-neuf mois de vie eloîtrée, les sœurs de la Visitation commencèrent à soigner les pauvres ^. Dans la pensée du fondateur, ce devait être non pas le but principal de leur institut, comme on Ta cru depuis, mais simplement un pieux exercice pour entrecouper une vie de prières. Au début de chaque mois, deux sœurs seulement étaient choisies, entre les plus ferventes, pour aller chaque jour visiter les malades ^. « Quand à celles, disait François, qui sont encore tendres et, nouvelles à la dévotion, elles demeureront à l'abry. Et par ainsy toute la mayson sera une ruche spirituelle, en laquelle une partie des abeilles mystiques ménagent le miel et la cire des oraysons et autres exercices intérieurs, et l'autre sortira pour recueillir le suc des œuvres de miséricorde entre les pauvres et affligés qui sont, aux yeux de Dieu, des belles fleurs entre les épines. » *
Les « belles fleurs » d'Annecy furent bien surprises de se trouver si bien traitées; l'hôpital, petit et assez misérable, ne les contenait pas toutes; dans les vieux quartiers, elles pullulaient ^. Quel plaisir de voir chaque jour ces deux dames à la voix aimable, aux manières douces, circuler sans façons parmi les taudis, porteuses de remèdes et de bonnes paroles ! Jamais en Savoie ni en France, on n'avait eu cette idée. Il n'y avait que Monseigneur pour de telles inventions ^.
D'ailleurs, pour ne pas trop choquer les esprits timorés
1 Ab. 158. — 2 Db. I, 475. — ^ Bb. II, 158. — * A. XVI, 331. — ^ A. XVI, 105, 409. — « G. II, 67.
que tant d'innovations étonnaient, les sœurs dans la rue gardaient leur voile noir baissé sur le visage.
Un jour que Jacqueline Favre, avec une compagne, passait rue Sainte-Claire, Monseigneur les fit appeler. — « Vous allez, leur dit-il, panser les malades; en voici un qui a une plaie à la jambe; voudriez-vous bien lui faire la charité? » ^
Dans leur émotion, en lavant la plaie, elles le rudoyèrent; il resta impassible, mais quand ce fut fini : — « Mes filles, dit-il, lorsque vous pansez les pauvres, il faut bien assurer la main pour ne pas trembler, et ne pas tant se dépêcher, car, quand on touche la chair vive trop rudement, cela fait de grandes douleurs. »
Les deux sœurs, de retour au couvent, bien fières, contèrent leur aventure; chacune envia pareil honneur. La sœur de Bréchard, qu'on disait très habile, se proposa pour les remplacer; mais Monseigneur craignit que ces visites fissent naître en ville de mauvaises plaisanteries, et il lui écrivit : « Vous me rendriés certes trop aymable le mal de cette jambe, ma très chère fille bienaymée, si à l'occasion d'iceluy vous me veniés voir et que vous me traittassiés. Je n'en voudrois vrayement jamais guérir à ce conte — mays, ma très chère fille, comme vous sçavés, cela ne doit pas estre ainsy, car encor que l'innocence de ces cœurs de père et de fille n'ayent pas besoin en leur candeur de tant de retenue, si est ce qu'il faut souffrir celle que l'aigreur des autres cœurs requiert. Mais cependant, puisque vous ne pouvés panser cette jambe, pensés un peu à ce cœur de votre pauvre et chetif père; priés bien pour luy qui réciproquement vous souhaite mille et mille bénédictions. » ^
Les sœurs apportaient aux malades tout ce qu'il leur
1 Db. I, 480. — 2 A. XVI, 76.
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fallait eu faiL de vivres, l'i^g^', ^^ couvertures « car l'on en trouvait dans des pauvretés, misères et saletés non pareilles, pleins de vermine et puanteur; ils étaient quelquefois mouillés jusqu'aux épaules pour n'avoir pas la force de se lever, ni aucune créature pour les aider. Il y en avait de tout ulcérés qu'elles pansaient, d'autres tout pleins de vermine qu'elles tondaient; bref, elles faisaient tout ce qui était requis pour leur soulagement et netteté. » ^
M^^ de Chantai, habituée dès longtemps à ce genre de travail, donnait l'exemple. Plus les malades étaient répugnants, plus elle s'empressait auprès d'eux. Un jour, sa compagne lui demanda comment elle pouvait se surmonter ainsi. Elle répondit : « Il ne m'est point encore tombé en la pensée que je serve aux créatures; j'ai toujours cru qu'en la personne de ces pauvres j'essuie les plaies de Jésus-Christ. » ^
Cette œuvre nouvelle, spéciale à la Visitation, n'éloigna pas les prétendantes : cette même année 1612, la congrégation quitta la Galerie, devenue trop petite ^; on la mit en vente, et l'on acheta une autre maison située non loin de là, au fond du petit port, à l'endroit où le Thiou, ce cours d'eau qui déverse le lac, entre dans la ville.
Ce second local de la Visitation a été démoli.
Là mourut d'étisie, dès les premiers mois, la sœur Claude Roget, la quatrième de l'Ordre *. Elle était d'une bonne famille d'Annecy, mais pauvre, et la maigre pension de M^^ de Chantai ne lui permettait pas de l'accueillir, quand l'évêque eut la visite de Rigaud, l'imprimeur de la Vie dévote. Il gagnait avec ce livre beaucoup d'argent; il voulait faire un petit cadeau à l'auteur
1 Db. I, 475. — 2 Ab. 160; Db. I, 479. — ^ G. II, 78; Ab. 173. — * Ab.
extraordinaire qui ne se souciait pas d'en profiter; et il venait tout exprès de Lyon lui apporter quatre cents écus. Monseigneur donna cette somme à la petite Roget, pour sa dot ^.
Elle n'avait pas de santé, mais « c'était, disait-il, une petite âme toute pure ».
Elle se vit mourir tranquillement, gaîment, comme elle faisait toutes choses; ses sœurs, en l'admirant, « la chargeaient de leurs commissions pour le Ciel, qu'elle acceptoit avec une nompareille suavité; elle rendit sa petite âme avec un seul petit souspir », âgée de dix-huit ans; les Pères Dominicains qui l'inhumèrent dans leur église, toute proche du couvent, assurèrent « par après, avoir senti en la portant en terre une odeur très suave et délicieuse », et François disait d'elle : « Cette première de mes fdles qui est allée voir au ciel ce que Dieu réserve aux autres... » ^
En même temps, à Monthelon, M. de Chantai mourut pieusement, assisté par un religieux à qui sa belle-fille en avait confié le soin. Sa présence là-bas était de nouveau nécessaire, et son fils, âgé de dix-sept ans, et qui était maintenant « engagé à la cour », vint la chercher ^.
Monseigneur lui donna pour elle ce mot rieur :
« Ce sera moy, si je puis, qui le premier vous annonceray, ma très chère fille, l'arrivée du bien-aymé Celse *. Il vint hier au soir tout tard, et nous eusmes de la peyne à le retenir de vous aller voir dans le lit, ou vous estiés toutes indubitablement.
Que je suis marri de ne pouvoir estre témoin des caresses qu'il recevra d'une mère insensible à tout ce qui est de l'amour naturel, car je croy que ce seront des
1 G. II, 63; N. 346. — ^ A. XVI, 34, 35. — ^ A. XIV, 35; Ab. 174. — * A. XVI, 37.
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caresses Lerriblcinenl, inorLifiées. Ah ! non, ma clière fille, ne soyés pas si cruelle : Tesnioignés luy du gré de sa venue h ce pauvre jeune (lelse; il ne faut pas faire ainsi tout a coup des si grans signes de celte mort de nostre naturelle passion.
Or, sus, je vous iray voir si je puis, mays sobrement; car auprès d'un objet si aymable nous ne sçaurions pas bonnement estre visibles. Dieu soit nostre tout, car l'amitié descend plus qu'elle ne monte. Je me contenteray de ne cesser point de vous chérir autant comme ma fille que vous le cherirés comme nostre filz; et si, je vous desfie de faire mieux que moy ce mestier. «
A cette époque où l'on entrait jeune au service, le baron de Chantai, joli garçon, élégant, enjoué, était en train de devenir un des plus brillants seigneurs de la Cour; et l'on se représente dans le pauvre couvent, entre les sœurs un peu intimidées, l'humble supérieure, toute surprise et attendrie, embrassant ce beau cavalier mis à la dernière mode ^.
Il passa quelques jours près d'elle, puis il emmena Françon à Sales, où elle tint compagnie à sa sœur tandis que M. de Thorens accompagnait avec lui M^^ de Chantai en Bourgogne ^.
Elle trouva à Monthelon la terrible servante transformée, prévenante, un peu craintive. Cordialement, elle l'embrassa, la fit dîner à sa table, et ne voulant plus voir en elle que l'amitié de son beau-père, elle lui donna en souvenir du mort une belle somme d'argent ^. La mégère, confuse, tâchait de se faire petite; mais ses airs d'autorité, son ton insolent, étaient si bien enracinés que M. de Thorens, habitué aux bonnes gens de Sales, ne pouvait taire sa stupeur; et sa belle-mère lui disait
1 Fb. 53. — 2 Db. I, 495. — ^ Ab. 174.
gaîment : « Ce n'est plus rien ceci, j'en ai vu bien d'autres. »
La succession fut difficile à débrouiller. Certains fermiers, depuis des années, ne payaient plus; d'autres n'avaient pas eu de reçus; il fallait compulser tous les baux et registres; elle s'y astreignit avec soin, puisque c'était le bien de ses enfants. Dès le matin, après la messe, elle s'installait au milieu des papiers et faisait comparaître les débiteurs. A ceux qui, trop en retard, ne pouvaient plus s'acquitter, elle remettait, sans récriminer, une part de leur dette; mais elle voyait bien juste ce qu'on lui devait, et ne se laissait pas duper. Sa patience et sa fermeté étonnaient son gendre. Il arriva qu'un fermier se fâcha : des plus endettés, il croyait que la servante, son amie, l'avait inscrit comme ayant tout payé; promesse en l'air. Sa déception le fit bondir; il accusa la baronne d'avoir supprimé une page. Elle retint vivement M. de Thorens qui levait la main; elle alla vers cet homme emporté de fureur, lui fit au front un signe de croix; aussitôt, il tomba à genoux et avoua sa dette ^.
Après ces longs règlements, M^^ de Chantai voulut voir par elle-même l'état des lieux; elle visita toutes les métairies autour de Monthelon et de Bourbilly; elle chargea des régisseurs qu'elle connaissait de lui envoyer chaque année le détail des travaux, recettes et dépenses; et du fond de son couvent elle sut si bien veiller à tout que, quelques années plus tard, quand ses enfants majeurs prirent possession de leurs biens, la valeur de ceux-ci s'était beaucoup accrue ^.
Six semaines après son départ, M^^^ de Chantai rejoignit Annecy. Épuisée par de trop longues étapes, elle fut prise d'une fièvre violente qui fît craindre pour sa vie.
1 Ab. 175. —2 Db. I, 498.
i:r si:s amitiés ii23
Monsoi^iuuir lui apporla d'iiiK! ùglis(; voisiin; des r(îli(|u<;s de sailli JJIaiso; en priant, il les posa sur elle; eL aussitôt, comme jadis par celles de saint Charles, elle se vit guérie.
Dans la joie qui s'ensuivit, une jeune sœur s'écria : -^ « Vraiment, il n'était pas nécessaire d'aller chercher un saint du iv® siècle; Monseigneur aurait bien guéri notre mère sans ces reliques ^ »
François rougit, ses yeux se mouillèrent, il réprimanda la sœur sévèrement et, pour réparer l'injure faite à ce saint, il lui dit de jeûner la veille de la Saint-Biaise, aux trois années suivantes; puis il fit une allocution sur « les péchés d'irréligion qu'on commet par flatterie humaine )>.
1 /(/. 498; O. 28; Oa. II, 65.
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Injures et calomnies.
L y avait alors en Annecy une certaine M^i^BelIot, nièce d'un secrétaire d'État, qui était, croit-on, jeune et belle, et qui ne jouissait pas d'une bonne réputation ^.
Par pitié pour sa famille, fort honorable. Monseigneur lui adressa de douces remontrances; elle témoigna de la bonne volonté. Il lui proposa de faire à la Visitation une retraite pour affermir ses nouvelles intentions; elle accepta, passa avec les religieuses le carême de 1613 et leur donna, ainsi qu'à l'évêque, toute satisfaction.
Mais au printemps, on apprit qu'elle faisait encore parler d'elle. Alors, les commères d'Annecy blâmèrent Monseigneur d'avoir reçu cette créature dans un couvent. A cela il répondait ^ : « Dieu a caché le secret des choses à venir aux hommes, et si nous ne devions servir sinon les âmes qui doivent persévérer, nous serions bien en peyne comme les discerner d'avec les autres. Il faut, quand ce ne seroit que pour une heure, empescher le mal du prochain. »
M116 Bellot partit pour Chambéry et elle y mena joyeuse vie. François n'oubliait pas son ex-pénitente : au début de 1614, il écrivit à la pieuse femme de son ami Favre, qui la connaissait : — «... Cette pauvre misérable Bellot a une âme qui ne veut point estre corrigée par