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censures, car elles ne luy ont pas manqué, et la bonne mère de Chantai n'a rien espargné... Néanmoins, on ne sçait pas les conseilz de Dieu et ne faut jamais cesser de coopérer au salut du prochain en la meilleure façon que l'on peut. Si donques vous pouviés parler a cette chetifve créature, la prenant un peu doucement et amoureusement, luy remontrant combien elle seroit heureuse de vivre en la grâce de Dieu, l'enquérant si, quand elle y vescu, Ihors qu'elle vint en cette ville, elle n'estoit pas plus ayse que maintenant, et passant ainsy tout bellement à luy représenter son malheur, je pense que cela la pourroit toucher. Mais il faut tesmoigner que vous estes portée d'amour envers elle, et que vous n'avés point eii horreur de son malheur.. Or, quand vous ne fériés que luy faire faire un bon souspir. Dieu en sera glorifié... » Mlle Bellot alla de mal en pis.
Cette même année 1614, le duc de Nemours, que ses sujets voyaient rarement, vint passer l'été en Annecy dans son grand château fort ^. Un des gentilshommes de sa suite était l'amant de M^^ Bellot, et celle-ci osa l'y rejoindre. Alors, dans cette petite ville pieuse, le scan* dale devint si grand que l'évêque dut élever la voix ^. Il adressa à la Bellot des avis secrets, puis des menaces. Elle fit la sourde oreille; son ami était bien vu du prince : elle n'avait rien à craindre.
Monseigneur se résigna donc à employer les grands moyens : il parla en chaire contre cette femme, de telle sorte que plusieurs jeunes gens qui formaient sa cour n'osèrent plus la voir ouvertement.
Désolation de la Bellot; colère de son protecteur; projets de vengeance.
Ce gentilhomme, dont le nom est inconnu, avait le
^ Ka. 1882. — - p. 271 et suivantes.
ET SES AMITIKS '.\21
laliiiil. de coiiLrefaire les écritures. Il sv. procura des lettres de l'évequcî, les étudia avec soin, et écrivit du même caractère uu billet adressé à' M^^'- Hcillot. On lui faisait des excuses; on se plaii^nait (ju'uii vCAit officiel obligeât à une sévérité outrée; enfin on lui deniaiidait une heure pour pouvoir lui dire en secret ses véritables sentiments.
Puis la Bellot et son protecteur feignirent d'être fâchés; elle disait à tous venants qu'il lui avait pris une lettre qu'elle tenait à conserver; leurs amis communs intercédaient pour elle; le faussaire répondait qu'on ne pouvait laisser en de telles mains ce document; on s'étonnait; en confidence il montrait la lettre et soufflait le nom de l'auteur. Chacun tombait des nues.
Le duc de Nemours finit par apprendre l'incroyable rumeur; il voulut voir cette lettre. Il en avait reçu plusieurs de l'évêque; il leur compara celle-ci; et n'en pouvait croire ses yeux. A M. de Foras, grand ami de François, il demanda : « Pour qui passe l'évêque de Genève? — Pour un saint. — Voilà de quoi vous détromper. « M. de Foras refusa net de croire à ce papier; il le porta à l'évêque, qui le lut tranquillement et n'en parut guère étonné. Il avait pour principe que, en cas de calomnie, on fait bien de se disculper, car on doit cet hommage à la vérité, mais que, si l'accusation se maintient, il faut lui opposer l'indifïérence et le silence ^. Il déclara donc qu'il n'était pas l'auteur de cette lettre; il admira qu'on eût si bien contrefait sa main; il rendit ce billet à son ami, et ne s'en soucia plus.
M. de Foras alla chez le faussaire, l'insulta, le provoqua en duel. François le sut; il se fit amener par l'un de ses frères son bouillant ami; et ce fut alors qu'il s'indigna. Il déclara que Dieu, s'il le voulait, saurait bien l'inno-
' I, 12« partie, II.
center, que M. de Foras était bien téméraire de se donner ce rôle^ et qu'enfin lui, François, ne le reverrait plus si ce duel avait lieu. M. de Foras dut se soumettre; mais dans sa colère il détruisit la fameuse lettre, et en même temps le seul moyen possible de prouver le mensonge.
Tout cela faisait en ville un bruit énorme. Sortie des mains d'une femme perdue, la lettre en somme n'avait guère de valeur; mais Son Altesse, disait-on, l'avait reconnue authentique; les gens sensés haussaient les épaules; d'autres soutenaient la pauvre Bellot. Des vauriens osèrent insinuer que, dans le couvent installé par l'évêque, toutes les sœurs étaient jeunes et la plupart bien jolies. Et ce fut alors qu'on trouva un matin sur la porte de la Visitation cet écriteau : « Sérail de M. de Genève. )) ^
M^^ de Chantai indignée voulut se plaindre à la justice; Monseigneur interdit toute poursuite. Pour ses filles comme pour lui le silence était le plus digne. D'ailleurs, cette insulte n'excitait en lui nulle colère, mais de la pitié, et même en quelque sorte une pitié afîectueuse.
Quand on lui disait que des préceptes chrétiens, le plus ardu, c'est l'amour des ennemis, — « Si Dieu, répondait-il, défendait de les aimer, j'aurais bien de la peine à lui obéir. Qui ne l'aimerait, ce cher ennemi, pour qui Jésus-Christ a prié, pour qui il est mort, car, voyez-vous, il ne priait pas seulement pour nous, mais encore pour ceux qui nous persécutent et qui le persécutent en nous. ))2
L'auteur de l'inscription était un petit avocat, nommé Pellet, qui, ayant pris l'évêque en haine sans qu'on sût pourquoi, « ne laisait point de mesdisance en arrière contre luy » ^.
i O. 12. — 2 I, ire partie, XXVIII. — ^ G. II, 90.
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François, le rencontrant un jour au milieu de la rue, le prit par la main et lui dit ' : — « Vous me voulcs du mal, et taschés par tous les moyens de noircir ma réputation; et ne faut point que vous m'en apportiés des excuses, car je le sçais fort bien et en suis très asseuré. Toutesfois, voyez-vous, si vous m'aviés poché ou arraché un œil, je ne laisserois pas de vous regarder de bon cœur de Tautre. »
Envers M^^^ Bellot, il usa de la même clémence. Elle avait regagné Chambéry et ne s'amendait point, car, en 1616, une lettre du président Favre au duc de Savoie l'avertit qu'il va l'expulser de cette ville à cause de la « vie infâme » qu'elle y mène ^. Puis elle parut avoir des remords, regretter le séjour de la Visitation; en 1617, elle osa s'informer si on l'y recevrait encore; et François écrivit à M^^ de Chantai : — « ...Si elle veut faire une retraite pour se résoudre, il faut non seulement la recevoir mais, s'il se pouvoit, luy aller au devant... » On ne sait si elle fît cette retraite ni comment elle finit ^.
L'avocat Pellet mourut pauvre et, des trois filles qu'il laissa, François voulut que M^^ de Chantai en reçût une sans dot *.
Quant au gentilhomme faussaire, en 1617, voyageant pour son prince, il tomba malade dans un village; le duc lui dépêcha ses médecins, qui le virent perdu; alors, leur contant son crime, il les supplia de porter au duc son aveu, et d'obtenir de l'évêque son pardon ^.
Ces années-là. Monseigneur eut en abondance de bonnes occasions d'exercer sa patience.
On publia contre lui des satires que d'ailleurs tout le monde méprisa ^. Leur auteur, « un gentilhomme de grande qualité, très desbauché et insolent, voyant qu'il
1 G. II, 146; G. 42. — ^ A. XV, 335. — ^ a. XVIII, 33. — * O. 12. — 6 p, 6 Q 11^ 124.
y perdait son temps, quelques nuits de suitte, au plus fort de l'hyver, mena une mutte de chiens au-devant des fenestres de sa chambre, et leur faisoit tirer les oreilles par ses serviteurs et autres enfans perdus, à fin qu'ils urlassent comme les loups. Ces misérables faisoyent bien davantage, car ils crioyent et clabaudoyent comme s'ils eussent esté à la chasse, et tiroyenb des coups de pistolets; et n'y avoit personne qui osast reprimer ceste insolence; voire la justice y avoit travaillé en vain, tant ce seigneur estoit puissant. Les serviteurs du sainct homme enrageoient, et mouroient d'envie de sortir avec armes pour chasser ces belistres; mais il ne voulut jamais le leur permettre, disant : « Non, laissez, ils endurent plus que nous : car à tout le moins nous sommes icy chauds et à couvert. Hélas ! Ne sont-ils pas dignes de compassion? — Mais ce sont des misérables ! — Hélas ! Si la grâce ne nous assistait, nous pourrions faire pire encore. Dieu soit béni de ce que je ne voudrais pas en faire autant. » « Comme donc il luy estoit impossible de dormir, il se levoit du lict, prioit Dieu pour eux. Quelquefois, ils jettoyent des pierres contre les fenestres et romproyent les vistres; voire ne désistèrent point de ces meschancetez jusques à ce qu'en fin l'homme de Dieu, ayant rencontré de fortune le misérable autheur de ces insolences, le saliia tres-amoureusement, adjoustant mesme, selon son ordinaire mansuétude, de tres-suaves parolles de bienveillance. Si jamais personne fust estonné, ce fust ce gentilhomme, qui protesta souvent depuis, que de ceste façon de procéder il avoit faict plus de profict que d'avoir ouy cent prédicateurs. » ^
Au moment du scandale Bellot, une jolie veuve, M^^ de Mouxy, venait d'entrer à la Visitation; un jeune
1 Id. 124.
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seip^rieur qui raimail alla faire à l'ùveque une scène de fureur '.
— « Monsieur, répondiL-il, ayez la patience d'examiner la chose; vous verrez que je n'ai pas été le conseiller de cette dame, mais seulement l'approbateur du choix qu'elle a fait. » Le jeune homme haussait le ton. — « Monsieur, vous m'obligeriez de me dire tout bas les injures qu'il vous plaira; je vous proteste que personne n'en saura rien. » L'amoureux riposta : « Je suis bien aise que tout le monde sache le peu d'estime que je fais de vous. » Et François reprit naïvement, sans la moindre ironie : — « J'en serais moi-même bien satisfait si mon mépris tournait à vostre louange. »
Une autre fois, ce fut un commandeur de Malte qui entra chez lui le chapeau sur la tête. Dans un concours pour une cure, un candidat qu'il patronnait n'avait pas été reçu. L'évoque, son bonnet à la main, écoutait poliment une longue fde de reproches et d'insolences; puis ce seigneur, ayant tout dit, sortit brusquement. Les quelques personnes présentes se récrièrent d'indignation; mais François protestait : — « Je dois lui savoir bon gré de m'avoir ôté la peine d'opposer mes raisons à ses emportements. )) 2
Alors, l'un de ses frères lui demanda si vraiment il n'était pas du tout fâché; et François avoua que sous l'injure il sentait « la colère bouillir dans son cerveau comme l'eau sur le feu »; puis il ajouta : — « Il en faut venir à cette parole de David : Courroucez-vous, ou, comme dit une autre version, trémoussez-vous un peu, mais ne péchez pas. » ^
Dans un autre concours pour une cure, en 1615, se présenta un gentilhomme recommandé par Son Altesse,
' O. 146; Oa. Y. 196. — ^ G. II, 108; O. 127. — ^ I, ire partie, XXVIII.
et qui « s'eslevoit avec une insolence insupportable à cause de sa noblesse ». ^
« Il luy fallut expliquer l'Évangile où la mère des enfants de Zébédée demande à Nostre-Seigneurpouriceuxla séance à sa droicte et à sa gauche, à laquelle Nostre-Seigneur répond : « Vous ne sçavez ce que vous demandez ». Ce pauvre homme ne sçeut pas faire la traduction de la moindre parolle bien à propos, et ne laissoit point pourtant de faire du Rodomont, comme si c'eust été le plus capable du monde. Alors, le bon évesque se mit à luy dire : — « Monsieur, a fin que je me serve des parolles de Nostre-Seigneur, vous ne sçavez ce que vous demandez. Que vous puissiez vous bien acquitter de la charge des âmes, avec ce peu de capacité que vous avez, c'est ce que je ne pense pas, et pour ce, ce n'est pas à moy de vous conférer ce bénéfice : car je ne suis point donneur des bénéfices, je les dois dispenser entre les plus capables. »
« Ce téméraire quelque temps après, un jour de dimanche, pendant que l'on celebroit les divins Offices, ne douta point de présenter au bienheureux François, séant dans le chœur cathédral, un libelle remply de mille injures duquel toutefois l'homme de Dieu ne fît point d'estat. Mais un des chanoines ayant leu cet escrit, on commença de procéder rigoureusement selon la justice, et la sentence alloit estre laschée, si le débonnaire Prélat ne se fust abaissé d'user de prières envers son Chapitre, afin que cette sentence fust biffée. Il fit bien davantage : car, quelques années après, il procura a ce mesme homme une charge très honnorable selon sa naissance auprès des serenissimes Princes, sans qu'il en fust aucunement prié; de sorte que c'estoit un proverbe tout commun en Savoye qu'il falloit offencer le bienheureux François pour en recevoir toutes sortes de bienfaicts ». ^