Y. II, 171. — 2 G. II
avec des parolles aigres dequoy il faisoit un si bon mesnage qu'à peine son revenu estoit suffisant pour joindre au bout de l'année. Alors, le sainct luy respondit d'un visage serain : — « Et si ce bon prestre ne fust pas mort, n'aurions-nous pas eu dequoy vivre? » et comme Rolland se retiroit tout fasché et courroucé, l'évesque dit à un sien amy qui survint : — « J'ay faict une friponnerie à Monsieur Rolland. »
Cet âpre intendant avait été jadis le laquais de François. C'était lui qui, tout jeune, le suivait en tremblant sur les routes du Chablais. Le prévôt qui l'aimait le fît instruire; évêque, il le nomma son économe et peu après lui conféra les ordres ^.
Rolland avait pour son maître les sentiments d'un chien fidèle; mais, plein de son importance, il se donnait des airs autoritaires que Monseigneur prenait gaîment 2. S'il se plaignait de n'avoir plus d'argent : — « Mon fils, disait l'évêque, il faut vivre de ménage. — Il est bien temps de ménage, ou il n'y a plus rien. — Vous ne m'entendez pas, reprenait l'évêque; il vous faut vendre ou engager quelque pièce de notre ménage. »
Rolland goûtait peu ces plaisanteries. L'insouciance de son maître pour les questions d'argent l'indignait : à tous ceux qui lui demandaient l'aumône. Monseigneur la donnait ! Avant d'aller à son confessionnal, il enveloppait dans du papier des pièces de monnaie, par petits paquets; chacun portait sa valeur inscrite; et si ses pénitents lui semblaient miséreux il leur glissait en main, discrètement, une somme plus ou moins forte ^. Naguère, Jacqueline Coste avait eu pour mission de porter en secret à des pauvres honteux les aumônes de Monseigneur. Quand elle eut pris le voile, il trouva pour cet emploi d'autres dévotes ^. Or, ses distributions publiques dans la cour de
1 A. XI, 117. — 2 i^ 2^ partie, XVII. — ^ G. I, 81. — * E. 354.
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l'IiùLiil l*'avr(^, S(îs auniôiKis olliciollcs éLai(;uL si aborulaiiles, qu'on soup(,,î()iiiiaiL les pauvres reuLes du diocèse de se décupler en ses mains comme les cinq pains au désert ^ Pourl.aiil , il arrivait parfois que Monscign(iur n'avait ])lus le sol; alors, il faisait des aumônes « do ménage » : à un prêtre dans la misère (jui lui demandait un secours, il donna deux grands chandeliers d'argent; un autre joui*, ce furent ses burettes d'argent. Ainsi s'écoulait peu à peu le cadeau des princes d'Autriche; et chaque fois que Rolland constatait un vide nouveau, il se fâchait ^.
La garde-robe de Monseigneur se dispersait de même; à part ses belles soutanes violettes, il finit par n'avoir guère que des loques : un de ses laquais donnant sur son ordre un « vêtement de dessous », le mendiant le rapporta indigné : — « Monseigneur, considérez ce qu'on me donne ! — Voyez, dit l'évêque, s'il n'y en aurait pas un meilleur »; et le laquais de répliquer que c'était là « le moins mauvais » ^.
On renouvela cette garde-rôbe; on la mit sous clef. Monseigneur en fut réduit un jour à entrer dans sa chambre, ôter sa camisole et revenir la donner. Ce jour-là, jusqu'au soir il endura le froid, dans l'ennui de réclamer la clef et de fâcher M. Rolland *.
Il s'amusait d'en avoir un peu peur. Il écrivait à M"^® de Chantai : — « Si vous n'avés pas du beau papier pour escrire (à la cour de Turin), envoyés en prendre vers M. Rolland; mais a vostre nom, car si c'estoit au mien il se courrouceroit, parce que j'en ay trop despensé la semaine passée. » ^
Le personnel de l'évêché comprenait un autre prêtre, l'aumônier, M. Michel Favre, encore plus maussade que
^ J 2« partie, XVII, 14« partie, XII. — 2 G. II, 127. — ' Y. II, 447. * Bb. III, 131. — 5 A. XVI, 141.
M. Rolland; d'ailleurs, à part la suavité, il possédait toutes les vertus. L'évêque l'avait choisi pour confesseur en 1608, âgé de vingt-trois ans, et il le garda toute sa vie en cette charge ^, heureux de le voir revêche, car un directeur souriant, auquel on se soumet par sympathie ou du moins avec plaisir, retire, disait-il, quelque mérite à l'obéissance; et il acceptait humblement les avis de ce jeune homme, comme jadis les ordres de M. Déage ^.
Par exemple, M. Favre lui dit un jour tristement qu'il suscitait, lui, Monseigneur, bien des péchés de murmure : en ne voulant pas se faire peindre, alors que quantité de gens réclamaient son portrait ^. L'évêque se soumit aussitôt; on lui amena un peintre médiocre; la séance de pose ne fut pas trop longue. Mais, quelques jours plus tard, dans une salle de l'évêché, il retrouva ce portrait, entouré de plusieurs copies, et leur auteur à genoux; il implorait une autre séance au nom de la vérité : — « Monsieur, je vous aime tant que, quand je ne vous vois pas, je vous fais toujours plus beau que vous n'êtes. )>^ L'évêque déclara que cette raison lui semblait « plus ingénieuse qu'ingénue »; mais il s'assit complaisamment, et durant deux heures se tint immobile.
A l'évêché, il y avait encore un autre Favre, François Favre, homme de chambre, et le peu que l'on sait de lui achève de montrer ce qu'était Monseigneur envers son personnel.
Un soir, François Favre s'enivra. Quand il voulut rentrer, tout le monde dormait, et ce fut l'évêque qui lui ouvrit ^. Ce garçon ne tenant pas debout, il le prit sous le bras, le mena à sa chambre, le déshabilla, le coucha; et le lendemain seulement l'ivrogne reçut sa réprimande. Elle
1 A. XVII, 208. — 2 I, 8e partie. — ^ A. XVIII, 237; Oa. 15 juin. — * O. 25. —5 O. 133.
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fut douce, mais il se rappelait bien son retour dans la nuit, l'accueil de Monseigneur; et il en était si confus, si touché que plus jamais il ne s'enivra.
Un autre jour, l'éveque, à l'improviste ouvrant une porte, vit François tout surpris qui jetait une plume et cachait un papier; il entra, fit les cent pas sans rien dire, puis regarda son valet : — « François, quand je suis entré, vous écriviez? » — Pas de réponse. — « Qu'écriviez-vous donc? » — François restait muet. — « Est-ce que je ne suis pas de vos amis, pour que vous ne me fassiez pas cette confidence? » Le jeune homme avoua à grand'peine qu'il aimait une veuve du voisinage et qu'il lui demandait sa main. Monseigneur voulut lire la lettre et déclara : « Vous n'y entendez rien. » Il s'assit, demanda la plume et écrivit ^.
— « Tenez, copiez cette lettre, cachetez-la et l'envoyez; et vous verrez que tout ira bien. »
La jeune veuve vint demander à Monseigneur ce qu'il pensait de son laquais; il lui conseilla de dire oui; et ce fut un heureux ménage ^.
Ce François Favre avait pour son maître une telle vénération qu'il entassait dans un cofïre tous les vieux efïets qu'il pouvait lui soustraire; il disait que plus tard ce seraient des reliques, que tout le monde en voudrait et que, quoi qu'il fît, il n'en aurait jamais assez ^.
Monseigneur jouissait d'un pouvoir occulte qui, pour ses gens, mettait le sceau à son renom de sainteté. Au début du xvii^ siècle, le mal mystérieux qu'on appelait la possession, était assez fréquent : il savait la guérir.
Peu après la friponnerie qui avait tant fâché M. Rolland, on vit venir à l'hôtel Favre sept ou huit malades qu'on disait possédés et qui suppliaient l'éveque de les délivrer. Il les regarda longtemps, tout pensif *. « Alors le
1 O. 27. — 2 A. XVI, 142. — 3 o. 22. « g. II, 87.
sieur Rolland vint tout bellement par derrière et luy dit :
— « Monseigneur, vous ne parlez point à ces pauvres gens : ils ont une grande confiance en vous, et attendent que vous leur disiez quelque chose; et quand vous ne leur diriez que quatre ou cinq parolles, ce leur seroit assez. » Le bienheureux homme se mit à sourire, et se tournant de son costé : — « Eh bien, dit-il, je leur parleray »; puis, se tournant à d'autres : — « Voyez-vous, je suis bien aise que nostre Monsieur Rolland m'apprenne à faire des miracles. » A la mesme heure, il parla à ces misérables, les toucha, leur bailla sa bénédiction »; et ils déclarèrent qu'ils étaient guéris.
A l'évêché, cette scène se renouvela souvent. Un jour, il vint de loin dix ou douze de ces malades, qui descendi-rent dans une auberge, place de la Halle ^. « Le peuple avoit horreur de les voir, car ils se rouloient comme de pelotons, se retiroient en arrière et sautoient plus que les forces humaines ne leur eussent autrement permis. » Quand l'évêque leur eut donné la communion, ils repartirent paisiblement.
Le Père de la Rivière, un vieil ami de François, assure qu'il guérit en sa vie plus de quatre cents possédés.
Si on l'en félicitait, il répondait : — « Oui ! Ces innocentes âmes s'adressent à moy, je leur donne le Saine- Sacrement, je leur baille ma bénédiction, et puis je leur dicts : « Or, allés joyeux, vous n'avez plus de mal »; elles le croyent et s'en vont incontinent publier que l'évesque de Genève les a guaries. » ^
Un jour, regardant longuement un jeune berger qui se disait malade, il le prit à part : — « Venez ça, mon fils, respondez moy la vérité, je gage que vous n'estes point possédé. — O Monseigneur, vous m'excuserez, je le suis.
— Non, vous ne Testes pas, vous mentez, parlez moy
G. II, 87. — 2 C. 576; Bb. III, 231.
KT SES AMITIKS ^553
fraïu'lKMiK^iit. - O Mons<;if,ni(uir, j(î vous dirais hi(îii ooiniiHî tout va, mais vous lo diriez à uosLre curé. Non feray, il n'en sçaura rien. » Alors, le paysan avoua qu'il s'ennuyait ii garder ses moutons, qu'il avait voulu changer 1.
Les possédés n'étaient pas seuls à recourir à Monseigneur. On lui apporta un paralytique ^. Il en parut navré : « — Vous croyez que je sois sainct; cela n'est pas... Neantmoins, je feray ce que vous désirés. Souvent, la divine Bonté exauce la foye de ceux pour lesquels on prie. » Il le confessa, le communia, le bénit, et le paralytique s'en alla sur ses jambes.
L'évêque faisait ce qu'il pouvait pour que ces guérisons restassent ignorées : à chacun des malades, il ordonnait le silence; mais souvent c'était impossible. Un matin, dans la rue, venant de la messe, il vit une femme courir à lui, tomber à terre, crier qu'elle était possédée, le supplier de la guérir. Il la releva, lui fit dire le Paler et la bénit; alors, elle se trouva calmée. Toute la ville en parla avec admiration 3.
— « Ces bonnes gens, dit-il, n'ont pas pris garde que cette pauvre femme a dit son Pater, et que Dieu l'a exaucée. »
Un autre jour, « en passant sous les arcs de la grande rue de nostre Dame, il rencontra la femme de Jacques Decrouz, notaire et bourgeois, laquelle portoit une sienne petite fille nommée Perrine, qui pour lors trembloit misérablement. Il l'interrogea quelle maladie la petite avoit. « Hélas ! Monseigneur, il y a trois mois qu'elle est tourmentée de la fièvre quotidienne. » Alors le sainct Evesque la toucha doucement à la jolie, et dit en lui baillant sa bénédiction : a Dieu vous guarisse, ma fille », et passa outre. A la mesme heure la fille s'escria : « 0 ma
1 C. 571. — 2 G. II, 165. — 3 G. II, 223; Oa. 20 avril.
mère ! Je suis guarie : Monseigneur m'a touchée )>; comme en efïect elle fust entièrement guarie. Duquel miracle furent tesmoings tous ceux qui l'accompagnoyent et suyvoient en grand nombre, et le bruit en fust tout aussi tost espanché au long et au large. » ^
Le bruit qu'on faisait pour ces guérisons l'attristait : — « Voyez-vous, disait-il, ces bonnes gens avec toutes leurs louanges et leurs estimes me feront languir en Purg:atoire, faute de prier Dieu pour ma pauvre âme, quand je serai mort. Voilà tout ce que me profitera cette réputation. » 2
Un jour, ayant guéri un infirme, il le dit par distraction à l'un de ses amis; puis il vit qu'il manquait à l'humilité; il voulut se rétracter, mais s'arrêta court au milieu d'un mensonge; et ce gentilhomme, qu'amusait son em^ barras, admirait qu'il ne pût, « en caressant une vertu, faire moins de feste à l'autre, sa chère sœur » ^.
Au printemps de 1616, Annecy passa par de grandes frayeurs.
La Savoie, depuis trois ans, était en guerre avec l'Espagne, au sujet du Montferrat; mais cela se passait bien loin, de l'autre côté des Alpes, et les gens d'Annecy s'en souciaient peu. Or, le duc de Nemours avait une vieille rancune contre son cousin et suzerain, le duc de Savoie. Celui-ci, jadis, ayant besoin de lui contre la France, lui avait offert la main d'une de ses filles *, puis ses visées politiques s'étaient tournées d'un autre côté, et il avait gardé sa fille en vue de quelque alliance plus avantageuse. Ce fut pour Nemours une grosse déception, car il dépassait quarante ans, était criblé de dettes et peu facile à marier ^.
* G. II, 236. — 2 I, 2e partie, X; H*' partie, XI. — ^ q 494 « q. C. 362. — 5 A. XII, 211.
i;t siîs amitiés 355
l*(Mi(laiil. la giuiiTi; du iVloiiU'iii rai, M. dv, Xrmours im fit rien pour sou cousin. Kn novcnibro 1014, l'évcqui; de Genève lui avait écrit, « couiuie en confession », une lettre admirable de bon sens, de douceur, de discrétion et de force, pour le supplier de rester en Savoie tant (jU(; la paix ne serait pas signée, afin qu'il pût, en cas de besoin « préparer des nouvelles forces pour assister Son Altesse «.^
Nemours finit par consentir à lever dans son apanage huit cents hommes à l'intention de Charles-Emmanuel. Puis, comme ils étaient en route vers Turin, l'Espagne lui souffla l'idée de les employer à son compte et de se rendre indépendant, la Savoie se trouvant dégarnie de troupes. L'ambition et la rancune l'emportèrent; Nemours rappela ses soldats ^. Le gouverneur de Savoie dépêcha contre eux une petite armée que dirigeait Louis de Sales, le second frère de Monseigneur; ils furent bientôt désarmés. Mais le prince rebelle ne s'avoua pas battu : en juillet 1616, trois compagnies françaises se présentèrent en son nom aux portes d'Annecy; la ville leur refusa l'entrée; elles parlèrent de donner l'assaut. Ce fut alors que les pauvres bourgeois se tournèrent tous ensemble vers leur saint évêque. Mais il assurait, bien paisible, qu'il n'y avait point de danger, qu'avec un peu de patience, on verrait tout cela « s'esvanouir ». Le siège dura trois jours, un siège fort calme où l'on se contentait, semble-t-il, de se regarder. Après quoi, les Français se retirèrent : des renforts arrivaient du Piémont ; Nemours était vaincu ^.
Lorsque, vingt jours plus tard, le prince héritier de Savoie vint au nom de son père, visiter la bonne ville fidèle, ce fut à l'évêché qu'il descendit^. Quel honneur pour l'évêque ! On passait largement l'éponge sur tous les vieux soupçons.
1 A. XVI, 252. — 2 A. XVII, 266; A. XVI, 197; Oc. 396. — » N. 261; Bb. III, 202. — * A. XVII, 268.
Victor-Amédée de Savoie avait alors vingt-neuf ans; sa nature était aussi franche et calme que celle de son père était remuante et compliquée; il témoignait une grande piété et le bon François s'extasiait de voir un prince « tant rempli de la sainte crainte de Dieu » ^.
Quant au duc de Nemours, tout honteux de son échec, il devint entièrement parisien, et on ne le revit plus en Annecy.
Cette petite guerre intestine venait d'être étoufîée quand parut en librairie, à Lyon, chez l'imprimeur de la Vie dévote, le Traité de V amour de Dieu, auquel François depuis des années travaillait, quand il pouvait « dérober çà et là des quartz d'heure » à ses innombrables tracas ^.
L'auteur a soin, dès le début, de dire à quels lecteurs il s'adresse : — « Icy, certes je parle pour les âmes avancées en la dévotion; car nous avons en cette ville une Congrégation de filles et vefves qui, retirées du monde, vivent unanimement au service de Dieu.. ^ Celle qui en est la mère et y préside, sachant que j'escrivois sur ce sujet et que néanmoins malaysement pourrois-je tirer la besoigne au jour, si Dieu ne m'aydoit fort spécialement et que je ne fusse continuellement pressé, ell' a eu un soin continuel de prier et faire prier pour cela, et de me conjurer saintement de recueillir tous les petitz morceaux de loysir qu'elle estimoit pouvoir estre sauvés, par ci par là, de la presse de mes empeschemens, pour les employer à ceci : et parce que cette ame m'est en la considération que Dieu sçait, elle n'a pas eu peu de pouvoir pour animer la mienne en cette occasion. »
Voilà ce qu'il faut rappeler quand on lit le Traité de Vamour de Dieu : l'auteur eut en vue M°^^ de Chantai et les âmes qui lui ressemblent ou, du moins, qui veulent lui
^ A. XVII, 272; Oc. 412. — == A. XVI, 137. — ^ A. IV, 20.
rcssomblcr '. Si l'on csl, l.<uil,('! (W. Irouvci- (•(; li\ r<; loiij,^, un peu dépourvu de plan appar(Mil,, pail'ois ohsi^ur vl fort iiiféri(un' coiïuno slyh; (îL conuiu' utilité prati(ju(; à la Vie dévole, il faut se dire que M"^^ de (Uiarital et avec elle les saints, les religieux, les âmes surnaturelles de ces trois derniers siècles en ont fait leurs délices et qu'à celles-là seulement il appartient d'en juger.
Mais, diront certains critiques, on peut, sans quitter le terrain littéraire, faire plusieurs remarques. Il est évident, par exemple, que les comparaisons qui, dans la Vie dévoie, étaient si brillantes, si variées, sont ici non moins nombreuses, mais souvent ternes, monotones et en somme qu'elles traînent en longueur, ce qui est d'ailleurs l'allure générale du livre.
Avouons encore que l'auteur qui, dans la Vie dévote, avait évité toute faute de goût, n'échappe pas ici à l'abus des jeux de mots, des préciosités qu'on aimait tant à cette époque. C'est ainsi qu'il se plait à nous dire que « espérans nous aspirons et aspirans nous espérons » ^. (Ceci n'est qu'un exemple entre cent.)
Puis, quand il cite les psaumes, ce qui arrive assez souvent, il le fait en vers français; et ces vers, œuvre de Desportes, poète à la mode au temps de Henri IV, nous semblent parfois moins que médiocre, ce qui nuit au style de l'ensemble.
De plus, pour expliquer l'amour sacré, François emploie tout bonnement les locutions de l'amour profane; et ce langage qui semble sans reproche aux âmes pures comme la sienne, et concentrées en la pensée de Dieu, choque souvent les mondains du xx^ siècle, plus au courant des romans modernes que du Cantique des Cantiques, et qui veulent, quand il s'agit de Dieu, un langage moins humain, plus hiératique. L'habitude qu'avait François de
1 Db. I, 599. — 2 A. IV, 142.
Sales d'écrire tout simplement, comme il parlait, ce style naïf, bonhomme, qui l'avait si bien servi dans la morale pratique le trahit un peu dans la théologie mystique et semble en désaccord avec ces sujets transcendants.
Enfin, il arrive souvent qu'expliquant quelque trait de philosophie, l'auteur, pour être mieux compris de ses filles, accumule les incidentes; et le lecteur, qui voit déjà ce dont il est question, s'impatiente de cette lenteur.
Au demeurant, il existe çà et là des pages admirables, égalant les plus exquises que François ait écrites. En somme, on a l'impression que, s'il eût supprimé les longueurs, les redites, les préciosités, s'il eût abrégé de moitié son traité, il eût fait un petit livre admirable, comparable à la Vie dévote, de ce qui est pour le grand public un gros ouvrage ennuyeux.
Voilà les objections que peut faire au Traité un critique profane, simplement littéraire. Elles prouvent précisément qu'il n'a rien à voir aux mérites de ce livre. Pour parler de dévotion aux gens du monde, pour attirer vers elle les indifférents, il faut des formes adroites, un style séduisant; ce furent les qualités de la Vie dévote ^. Mais disait François, « on parle d'une façon aux jeunes appren, tis et d'une autre sorte aux vieux compagnons ». Pour les « âmes avancées en la dévotion », les idées absorbent tout, la forme reste un peu négligeable; or, ces âmes-là ne trouvent pas ce traité obscur, ni trop long. De quel droit les profanes viendraient-ils les contredire? Pour juger François de Sales auteur, qu'ils se contentent de la Vie dévote et des Controverses. Ce n'est pas pour eux qu'il s'est plu à décrire, en sa dernière œuvre, comment l'amour de Dieu naît en l'âme, comriient il s'y développe, comment il y décroît, et quels soins l'âme en doit prendre pour qu'il fasse d'elle, dès ce monde, une sainte.