A. IV
CIIAlUTin^ XX\ [
Transformation de la Visitation.
ADAME de Chantai, au début de sa vie religieuse, ne possédait pas encore la sérénité de Monseigneur. Sous ses manières paisibles, on sentait parfois sa nature ardente, trop rigoureuse. Elle mettait à observer ou à faire observer ce que disait l'évêque un tel empressement que celui-ci, approuvant ce zèle, en réprimait pourtant la pratique sévère. Aux yeux de la supérieure, chaque peccadille prenait de l'importance, et ses filles aimaient mieux, si possible, avouer à Monseigneur leurs étourderies, leurs petits manquements. Il leur demandait toujours si « la mère » en était instruite, et les envoyait le lui dire; mais elle accueillait leur aveu sans gronder, puisque Monseigneur avait dit son avis ^.
Une postulante se présenta, d'une famille riche et peu généreuse. M^^^ de Chantai insista beaucoup pour que la dot fut raisonnable; l'évêque, présent à la discussion, ne disait mot. Ensuite, il lui reprocha d'avoir tenu trop ferme. — « Monseigneur, dit-elle, je ne puis rien relâcher où je vois la justice. — Vous êtes, reprit-il, plus juste que bonne; je ne veux point que vous soyez si juste, il faut être plus bonne que juste. » Ce mot la rendit toute songeuse ^.
Une autre postulante s'obstinait à porter une bague;
^ O. 13. — 2 Bb. I, 395; O. 14.
M^^ de Chantai voulait la renvoyer; Monseigneur la fit admettre. Peu après, elle rougit de son entêtement et quitta d'elle-même sa bague ^.
Pendant la construction du monastère, des chenapans « fesoient mille niches » aux ouvriers; l'un d'eux, à qui les sœurs donnaient parfois l'aumône, vint armé d'une hache détruire un baliveau; de leur maison, elles le voyaient et indignées firent chercher l'évêque. Il vint aussitôt et dit tranquillement à cet homme : — « Mon ami, cessez; cessez, je vous prie )>. ^ Comme il continuait. Monseigneur lui prit la main et, sans élever la voix, dit d'un ton ferme qu'il saurait lui « montrer jusqu'où va le pouvoir d'un évêque »; alors, le vaurien tourna les talons. M^6 de Chantai était là qui ajouta sévèrement : — « Vous n'avez désormais qu'à vous présenter pour avoir l'aiimône. » ^ L'évêque reprit toute sa douceur : — « Oui, venez toutes les fois que vous voudrez )>; puis, se tournant vers M"^6 de Chantai : — « Oui, dit-il, on la lui fera de bon cœur. »
Quand cet homme se fut éloigné, elle reprocha à Monseigneur d'être trop bon. — « Ah !, reprit-il, voudriezvous que je perdisse en un quart d'heure un peu de douceur que j'ai bien eu de la peine d'acquérir en vingt ans. » ^
Il avoua que « ce désordre l'avoit émeu et qu'il avoit pris son cœur à deux mains afin qu'il ne dit parolle que selon la droite raison. » ^
Cette opposition de mansuétude et de rigueur entre les deux bienheureux se montre nettement dans leurs rapports avec Françon.
Celle-ci, au couvent, n'était pas malheureuse : elle en
1 O. 17. — 2 A. XVIII, 6. — 3 o. 14. — « Oa. 11 octobre; Bb. III, 168. — « A. XVI, 303.
i:r s lis AMiTiKs 361
sorl.ait souvc^iit poui* voir sa Sd'iir ou s(;s aiiii(\s; (;l, puis, €llo y avait, une poLiU; coini)agii(î ([ui voulait, (juaud (^Ihî serait «jurande, prendre le voile ^. Eiisemble elles jouaient à la religi(uise, mais Françori n'acceptait qu'un rôle, c(;lui de la supérieure, et elle donnait à l'autre « des contradictions », sous prétexte d'éprouver ses vertus. Le temps n'était plus où elle se flagellait; un jour elle dit k Monseigneur que décidément la vie religieuse ne la tentait pas. Alors, il engagea sa mère à lui laisser voir le monde plus largement. Des dames de la ville s'en chargèrent; mais M"^^ de Chantai n'aimait point à se mettre en frais pour des toilettes, et Françon souffrait de se voir tristement accoutrée.
En 1615, quand sa mère fut à Lyon, elle mit à profit son absence et la pitié de Monseigneur, qui écrivit à M™^ de Chantai : — « ... Ma sœur de Brechard me dit que nostre fdle s'attristoit et pleuroit pour n'avoir pas dequoy se faire brave; et je lui dis qu'il falloit lui faire faire un beau collet pour les festes, et cela suffiroit au village, en attendant mieux à vostre retour 2. Je pense que cette fille croit que ce soit grand contentement d'avoir ces dentailles et ces colletz montans (vous voyés bien que j'en sçai queque chose), et il la faut charger de cela; quand elle verra que ce n'est pas si grand feste, elle reviendra à soy. »
M^^ de Chantai, quand elle fut de retour, n'appliqua pas les mêmes principes; et Françon se vit imposer une mise sévère, qui la contristait. Le résultat en fut qu'au sortir du couvent, elle bouclait un peu ses cheveux, ouvrait le haut de son corsage, se mettait un joli ruban; puis à l'heure de la rentrée, elle cachait son cou, tirait ses boucles, et M^^ de Chantai ne se doutait de rien. Mais en ce genre de fraude, elle alla trop loin ^.
Il arriva que Monseigneur se trouva en face de sa
1 Eb. 218, 220. — 3 A. XVI, 303. — ' Eb. 227.
petite amie « fort ajustée et magnifique avec quantité de rubans et de frisons ». Elle rougit beaucoup. Il la regarda longuement en silence; puis il lui dit : — « Je ne suis pas tant fâché que vous le pourriez croire; ces ajustements se ressentent à la vérité un peu du siècle; mais cette rougeur vient apparemment du ciel et d'une conscience dont la grâce de Jésus-Christ n'est pas éloignée. » Il lui cacha quelques frisons sous ses coiffes, et ajouta en souriant : — « Vous cacherez bien le reste sans secours; il ne faut pas vous ôter ce mérite : et vous verrez que vous serez plus agréable à Dieu que vous n'auriez été au monde. » ^
Bien sûr, si M"^^ de Chantai eût pu voir ces rubans et frisons, ce n'est pas ce ton-là que, dans sa stupeur, elle eût employé.
Elle venait de regagner Annecy quand l'évêque donna la preuve, non pas la plus éclatante, mais peut-être la plus méritoire de son esprit de mansuétude.
Mgr de Marquemont, archevêque de Lyon, admirait l'humble institut dont sa ville avait reçu le premier essaim; il lui faisait pourtant quelques objections 2. D'abord, il n'approuvait pas que les sœurs visitassent les pauvres; en France, on ne voyait pas de religieuses autorisées par leurs règles à circuler dans les rues. Il avouait que la sainteté de M^^^ de Chantai et de ses filles excusait cette tentative et même la rendait admirable; mais plus tard, si la ferveur première, là comme en d'autres Ordres, s'attiédissait, que deviendraient ces visites journalières? Une source de distractions, de dissipations, peut-être de scandales. Enfin, ces sorties l'offusquaient; et dans son diocèse il les interdit.
Dès lors, pour des religieuses cloîtrées, le nom de Visi-
1 /rf. — 2 Db. I, 521.
i;'i' sios AMiTii':s 'A(y.i
Laiioii lie s\!X|)li(|uail pas; il voiilul. icxriiii' à crliii de Prôs(viiLalion.
]^]iiliii, réve(|uc de Genève ii'a.vait établi (|ii'iiii(; congrégation à vœux simples; sans dout(!, \r. titre; de fondateur d'Ordre l'eiTrayait. Mgr d(; Lyon eut préféré un Ordre véritable;, avec des vœux formels, sous la règle de saint Augustin.
Tous ces changements en vue consternaient M^^ de Chantai.
C'est à ce propos que les deux prélats s'étaient fait et rendu visite, en 1615; ils n'avaient eu l'un pour l'autre que des témoignages d'amitié; mais au sujet de la Visitation leur différent subsista : les sœurs d'Annecy continuèrent à visiter les malades, et celles de Lyon à garder la clôture ^.
M^® de Chantai, rentrée au premier monastère, suivait avec angoisse ce débat; elle suppliait l'évéque de tenir bon; il subsiste d'elle un billet qui montre quelles étaient ses instances : — « Mon très cher Père, l'on vient de nous dire tout maintenant, que demain matin il part un homme pour Lyon; si vous pouvez, écrivez, je vous supplie, mais de bonne encre... Mon cher Père dira que je suis toujours trop ardente. Oh ! Certes, je le serais de bon cœur pour ceci, si j'y pouvais quelque chose. )) ^
Le Cardinal Bellarmin, mis au courant du litige, poussait l'évéque à ne pas céder : -7— « Je vous donne le conseil que je suivrais moi-même, si c'était mon affaire : je laisserais ces fdles et ces veuves dans l'état où elles sont, et je ne changerais pas ce qui est bien ainsi. » ^
On conçoit que François de Sales, qui depuis tant d'années organisait sa « petite institution » et qui la voyait maintenant si doucement triomphante, se sentît attaché à son maintien intégral. Il y tenait par toutes les fibres
^ Db. I, 523. — 2 Db. I, 259. — ^ A. XVII, 418 (orig. en latin).
humaines qui pussent encore subsister en son cœur. Et peut-être était-ce là, précisément, ce qui plus que tout l'incitait à céder.
En janvier 1616, Mgr de Marquemont lui adressa un long mémoire où étaient exposés ses projets de changements : — « ... Jamais je ne pourray bien establir icy la congrégation, si je n'y metz la closture. C'est l'advis de touts les Religieux et Gasuistes qui, an entendent parler; mais c'est ce que me dient ouvertement les plus honorables et qualifiés personnes de cette ville... » ^ L'archevêque concluait que, si un commun accord restait impossible, chacun des prélats édicterait en son monastère les constitutions qu'il lui plairait. Pourtant, il ajoutait : — « ... Si, après avoir recommendé l'afïaire à Nostre-Seigneur, vous voulés que je laisse les sorties, et que je me conforme à vous entièrement et qu'il vous plaise an respondre à Dieu pour moy, je vous déclare vostre vertu, je mettrey sous les pieds mon sentiment et tout qu'avec cete condition, et soûles la confiance que j'ay en ce que le monde pourra dire ou faire, et establirey la Congrégation, et en ferey publier les Constitutions de mot a mot/ telles que vous ordonnerés... »
Pour qui connaissait l'humilité de François, son esprit conciliant, sa défiance de soi, c'était lui porter le dernier coup; il céda 2.
Il écrivit à la sœur Favre, supérieure du couvent de Lyon : — « ... J'ay fait cet acquiescement avec une douceur et tranquillité, ains avec une suavité nompareille. Et non seulement ma volonté, mais mon jugement a esté bien ayse de se soumettre et rendre l'hommage qu'il doit a celuy de ce digne prœlat.. » ^
« ... Si Monseigneur l'Archevesque vous dit ce qu'il m'a escrit, vous luy respondrés... que vous tascherés de bien
1 A. XVII, 406. — 2 Db. I. 532. — ^ A. XVII, 139.
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conduirez les Sciii'S selon les l'è^des de la (lou<^r(;}^^al,i()ii; (|U(^ s'il plaisL à Dieu, après cela, que cette Congrei^aliori change de nom, d'i^stat et de condition, vous vous en rapportés à son bon playsir.. ^ Vax elTect, ma très chère fille, il faut avoir cet esprit-l{\ en nostre congrégation, car c'est l'esprit parfait et apostolique. Que si elle pouvoit estre utile i\ establir plusieurs autres congrégations de bonnes servantes de Dieu, sans jamais s'establir elle-mesme, elle n'en seroit que tant plus aggreable à Dieu, car elle seroit moins sujette à l'amour propre... »
Ainsi, les religieuses vêtues de noir que l'on voyait depuis cinq ans circuler dans Annecy et soulager tant de misères, disparurent. Cette innovation des Filles de Charité aic^ait vécu; et les Visitandines, enfermées dans leur monastère comme les Clarisses ou les Carmélites, renonçaient à l'ofTice de Marthe pour se donner tout à celui de Marie. Désormais, François de Sales put dire : — « Je ne sais pourquoi chacun me dit fondateur : j'ai défait ce que je voulais faire. » ^
Il ne faut pas entendre ce mot avec trop de rigueur- D'abord, la règle de saint Augustin, sous laquelle la simple Congrégation fut érigée en Ordre formel, est très large; elle laisse à ses interprètes une grande liberté, et François remplit ce cadre élastique de son esprit personnel. — « Gardans nos règles, disait-il, nous ferons plus que saint Augustin n'ordonne, et le tiltre de la Règle Saint Augustin honorera nos Règles sans rien y ajouster. » ^
Enfin, les changements apportés par l'archevêque n'entamaient pas l'idée primordiale du fondateur, ce qui, avant tout, rendait son œuvre originale : la suppression officielle, régulière, des grandes austérités corporelles, compensée par la perfection des vertus courantes. A
1 A. XVII, 150 — 2 I, 6e partie, V. — ^ A. XVII, 140.
ceti(3 première base de la Visitation, les secours aux pauvres n'avaient été joints que comme un doux exercice passager, presque un délassement ^
C'était beaucoup, pour un seul Ordre, de ces deux grandes innovations. La première, en ce temps-là, suffisait à étonner les âmes pieuses. Quant à la seconde, Dieu allait susciter Vincent de Paul qui, renouvelant après vingt ans d'oubli les sœurs visiteuses de François de Sales, devait prouver avec éclat l'erreur de l'archevêque de Lyon.
On ne peut dire non plus que l'évêque de Genève, qui voyait cette erreur, eut tort de se soumettre à son entêté voisin, puisque Dieu bénit tant d'humilité par l'extension extraordinaire que prit la Visitation. ,
(Ce nom, adopté par le peuple et enregistré par le roi, subsista.)
Entre les pures contemplatives que dès lors ses filles devaient être. Monseigneur en admirait une tout spécialement : la sœur Anne-Marie Rosset.
Née de petits bourgeois, à Saint-Claude, il l'y avait connue en 1604 : c'était chez ses parents qu'il logeait, lors de son pèlerinage avec les trois dames de Bourgogne. Elle avait onze ans, et se prit d'un tel enthousiasme pour cet évêque souriant et point fier, qu'à son départ elle voulait partir aussi pour devenir servante en sa ville. Ses parents, bien entendu, s'y opposèrent. Plus tard, quand on sut qu'il fondait un couvent, elle obtint de s'y présenter 2.
Une contemporaine de la sœur Rosset, et qui écrivit son histoire, prévient qu'elle passe sous silence la plupart des miracles et aventures mystiques dont cette sœur fut l'objet, parce que le lecteur ne voudrait pas les croire ^.
^ Ab. 159. — 2 A. XIX, 34; A. XIV, 230. — « Bc. I.
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C'était une àinc pour <jiii \v. siirnalurcl oL S(is pliéiioiiioucs seusiblcîs étaieul devenus, comme pour M'"® Acarie, une atmosphère normale. Or, M. de Genève et M™® de Chantai attachaient aux vertus vulgaires, solides et sûres beaucoup plus d'intérêt qu'aux extases et ravissements ^ Tout au début de la Visitation, dans la pauvre maison de la Galerie, voyant ses filles comblées de ces faveurs mystiques, M"^^ de Chantai s'en était effrayée, pensant qu'on le saurait en ville, qu'on regarderait le couvent comme un lieu de miracles, les sœurs comme des saintes, et qu'enfin tout cela pouvait nuire à leur humilité 2. Alors, elle supplia Dieu de modérer ses faveurs envers les religieuses de la Visitation, en sorte que rien d'éclatant ne les relevât aux yeux du monde. Monseigneur s'était joint à elle pour faire cette demande, elle resta convaincue que Dieu s'y était complu et l'avait exaucée.
Cela n'empêcha pas que les premières Visitandines furent toute leur vie plus ou moins douées de ces « oraisons passives « dont sainte Thérèse, un demi-siècle avant, avait tracé l'image dans ses Châteaux de VAme. Mais pour la plupart, ces grâces furent discrètes, cachées, tout intérieures, sans rien qui alarmât l'humilité défiante des deux fondateurs.
La lettre suivante de François de Sales montre combien il redoutait pour elles les splendeurs, parfois équivoques et tentatrices, des oraisons surnaturelles. M^^^ de Chantai dirigeait alors la maison de Lyon, et elle voyait en cette ville une religieuse tiercerette, la mère Isabeau, qui voulait visiter le couvent d'Annecy et en connaître le fondateur. Il répondit à M^^ de Chantai : « ... Nous avons eu icy le Père général des Feuillans, lequel, me parlant de la mère Isabeau, m'a dit qu'on luy en avoit
Bb. III, 199; A, III, 260. — ■' Ab. 166; Db. I, 465.
mandé des merveilles ^. Je dis merveilles es accidens extraordinaires ou de ravissements, ou d'illusions. Cela me met fort en peine, car si elle vient icy avec ces espèces de choses inconneûes, en lieu de tirer de la consolation de nous, elle nous donnera fort à faire et nous tiendra empeschés à discerner si cela est saint, si ceci est faint, et troublera grandement la pauvre petite troupe de colombes innocentes qui n'ont prétention à des choses si ravissantes. C'est pourquoy, si vous scavez que cela soit vray, vous pourrés la destourner, luy escrivant que ne sachant si je seray icy cet hiver, je désire qu'elle ne s'incommode point. Que si il n'y a pas tant de danger, vous la laisserés venir. »
C'est peut-être la seule occasion où l'on voie François de Sales, toujours si accueillant, se dérober à une visite.
Aussi, lorsque Anne-Marie Rosset eut apporté à la Visitation ses ravissements et ses visions, les deux fondateurs firent mine de n'y prendre aucun intérêt; ils avaient trop de crainte que les autres sœurs ne désirassent les mêmes faveurs et qu'elle-même ne s'en enorgueillît. M"^^ de Chantai lui montrait même un visage sévère, comme si une vie si extraordinaire n'eût pas été tout à fait innocente. Si elle la voyait sous le coup d'une extase, elle prenait cet instant pour lui donner des ordres; la pauvre sœur Rosset, docile et respectueuse, luttait contre l'esprit divin, s'efforçait d'obéir à sa supérieure, ne pouvait; et, quand elle retrouvait ses sens, c'était toute honteuse, comme une grande coupable. Elle voyait en elle la dernière du couvent et « ne paraissait qu'avec peine » ^.
M'^^ de Chantai, qui la rudoyait par prudence, l'admirait profondément; en arrière, elle la donnait pour modèle, à cause de son humilité, de sa douceur, de son
1 A. XVII, 71. — 2 Bc. 18.
esprit d'obéissance; elle disait (jun si les (loiisLituLions (3b le CouLuiiiier se fussent perdus, il eût sulïi, pour les retrouver, de la regarder a^j^ir.
Le respect que la sœur Kosset témoi<,aiait aux observances allait jus([u'îi l'héroïsme. Un jour, elle fit une chute violente; on accourut, on la releva, on s'enquit si elle avait mal; c'était l'heure du silence : elle ne répondit pas ^. Mais à l'infirmerie on vit avec horreur que l'os de son bras perçait l'étoffe. Alors, on la gronda de n'avoir rien dit. Elle répondit : — « Je ne croyais pas, ma mère, d'avoir en cela une cause suffisante pour rompre le silence. »
Sa santé était mauvaise; parfois, on l'exemptait de jeûne, ce qui la désolait; elle eût voulu s'accabler de pénitences comme les grandes saintes de jadis; et elle craignait un peu qu'à la Visitation la vie ne fût trop douce aux yeux de Dieu 2. Mais, avouant à l'évêque cette pensée, elle ajouta que sainte Gertrude lui était apparue et lui avait dit qu'elle aussi, faible de corps, s'était sanctifiée sans grandes pénitences, par la seule obéissance, parce que Dieu préfère cette vertu à toutes les naacérations.
Monseigneur causait volontiers avec la sœur Rosset ^. Il étudiait curieusement, sans en avoir l'air, les états d'extase, de ravissement, d'union, où elle passait chaque jour; et dans son Traité de V amour de Dieu c'est elle qui fut son modèle pour les chapitres de la vie extatique.
La Visitation venait d'être cloîtrée lorsque surgit son troisième couvent. L'ardente M'^^ des Gouffiers, au loin, toute seule, à l'insu de Monseigneur et de M^^ de Chantai, l'avait établi.
Comme celui de Lyon prospérait et qu'elle n'avait plus rien à y faire, elle s'était remise en route en janvier 1616,
1 Bc. 25. — 2 Bc. 28. — » Bc. 17.
après un arrêt d'un an, vers l'abbaye du Paraclet où l'annulation de ses vœux restait en souffrance. En passant par Moulins, elle fit un nouvel arrêt à cause de l'hiver rigoureux qui rendait le chemin pénible. Or, elle n'avait en tête que M. de Genève, la beauté de sa Vie dévole, l'excellence de sa Visitation. Tandis qu'elle attendait la fonte des neiges, elle parla de cet institut abondamment, à son hôtesse ^. Elle parlait bien, et avec une ardeur communicative. L'hôtesse qui était pieuse, buvait les paroles de cette religieuse, si grande dame, si dévote, si instruite; elle en chanta les louanges aux dames de Moulins, qui voulurent connaître la voyageuse. Enfin, il arriva que « quantité de dames et damoiselles s'assembloit journellement pour ouïr » M^^^ des Gouffîers qui, toute à son affaire au milieu de ce cénacle, la bouche pleine des délices d'Annecy, ne songeait plus à continuer sa route. Deux mois après, elle était encore là, discourant, s'agitant, remuant la ville pour y établir les filles de la Visitation; elle annonçait à M^^^ de Chantai le bon espoir qu'elle en avait; et elle réclamait la copie des Constitutions.
M^^ de Chantai possédait alors, dans ses deux couvents, trop peu de religieuses, et trop jeunes, pour fonder une troisième maison; mais par complaisance envers son amie, elle lui envoya la copie, pensant que c'étaient là des projets en l'air. M^^ des Gouffîers voulut voir en ce papier l'adhésion officielle des fondateurs; elle ne leur écrivit plus; ils crurent qu'elle avait repris son voyage. En juin^ quand M^^ de Chantai apprit par un tiers qu'elle était toujours à Moulins, elle en fut toute surprise : — « J'admire ma sœur de Gouffier; elle perd son temps. » Elle ne se doutait pas qu'à force de démarches, de discours et de correspondances, celle-ci avait obtenu du maire de Mou-
KT si; S AMITIIIS
lins, du inaréclial gouverneur dii la province, el (1(; l'archevêque du diocèse toutes les autorisations nécessaires pour la fondation d'un couvent, enfin ([u'elhi achetait une maison et y préparait une chapell(\
Le 25 juin, les dames et damoiselles de Moulins convoquées par elle s'y assemblèrent; le chapitre de Notre- Dame, tous les religieux de la ville, suivis du gouverneur, du maire et des échevins s'y rendirent en procession; un délégué de l'archevêque y célébra la messe et fit un beau discours; puis on chanta le Te Deum : la fondation était faite. Il ne manquait que des religieuses.
Alors, le maire, l'archevêque et le gouverneur écrivirent chacun à M. de Genève pour en réclamer. Monseigneur et M°^^ de Chantai pensèrent tomber des nues. Il ne leur restait qu'à remercier et à s'exécuter. Ils envoyèrent la sœur de Bréchard avec quelques jeunes religieuses ^.
^ Ab. 186.
CHAPITHK XXVI I
Grenoble. — Esprit de la Visitation.
E Parlement de Grenoble pria l'éveque de Genève de lui prêcher l'avent de 1610 et le carême de 1617. Son Altesse consentit à ce % voyage : la conduite de sa bonne ville d'Annecy en face des troupes de Nemours l'obligeait à des égards.
Durant ces deux stations, les succès du prédicateur furent les mêmes qu'à Dijon ou à Paris ^. « C'estoit une merveille comme cet homme apostolique pouvoit suffire et satisfaire à prescher tous les jours, à entendre les confessions, à recevoir les visites et à vacquer aux disputes des points de controverse. »
Il trouva là un ministre qui voulut entrer avec lui en conférence publique. Depuis son duel oratoire avec La Faye en 1596, il semble que pareille aubaine ne lui était pas arrivée. Ce calviniste était un discoureur, peu intelligent, qu'il écouta avec calme, sans rien faire pour l'interrompre; il plaçait seulement, tandis que l'autre cherchait haleine, quelques mots précis qui réfutaient d'un coup toutes ses phrases; le ministre aussitôt reprenait la parole.
On reprocha à Monseigneur de lui laisser trop de temps : ^ « Hélas ! Il faut bien lui laisser le temps, puisqu'il n'a ni le droit ni la raison. )> Il ajouta : — « Il