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faut aussi que nos frères réformés sachent bien que ce que nous voulons, ce n'est pas les vaincre, mais les convaincre. » Et, tandis que le ministre s'élançait à nouveau en de longues périodes où il s'embrouillait, le président du Parlement regardait François qui patiemment, affectueusement l'écoutait, et il déclara que cet homme « était éloquent jusque dans son silence » ^.
A Grenoble, les protestants étaient nombreux; ils désertèrent le prêche pour s'empresser aux sermons de l'évêque, et beaucoup se convertirent.
Mais la plus remarquable conquête qu'il fit en cette ville, ce fut celle d'une catholique, M^^^ Armand, née Madeleine Le Poivre.
Agée de vingt-huit ans, elle était d'une merveilleuse beauté; son mari, avocat au parlement, l'idolâtrait 2; et jyjme Armand avait pour seul souci d'entretenir et de rehausser sa propre splendeur. Son temps se passait à inventer des robes nouvelles, les essayer, les modifier, les mener à la perfection; puis elle les exhibait, triomphante, au bal ou à la comédie. Elle avait un tel soin de son teint qu'elle fuyait la vapeur des potages, et ne sortait jamais sans un masque, préférant au danger du grand jour le regret de cacher au peuple la merveille humaine qu'elle était.
Durant le carême de 1617, M^^ Armand voulut entendre l'évêque à la mode, et sa parole la charma. Elle le pria de la confesser, et trouva en cet entretien de l'agrément; enfin, elle se prit d'une telle sympathie pour ce prélat de bonne compagnie, indulgent, toujours souriant, que lorsque après Pâques il fut parti, elle déclara qu'elle ne pouvait plus s'en passer, qu'il l'avait trop bien comprise pour qu'elle acceptât désormais un autre confes-
1 O. 109. — 2 Oa. VIII, 70.
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sour; (^1, I(î 1)011 M. Ai'inaiid, (|iii voulail, l-oiil, ce; (jikî voulait sa foiniiK^, lâcha son posl,(î do Grenoble; ot partit avec clic pour Annecy.
hh, M^^ Armand mena do froni, s(^s éléj^anccs liahi- Uk^IIcs et une sorte de dévotion initijj^nc, (\yn\ Monsfii^^ncur cjd.retcnait doucement, sachant (|u'il n'en obtiendrait rien de plus. Par exemple, un jour ([u'elle avait communié, elle vint lui demander une permission : celle de s'habiller en nymphe pour paraître le soir dans un ballet qu'elle préparait depuis longtemps. Il lui répondit : — « Ma fdle, ayant communié le matin, il serait bien plus parfait de vous tenir en recueillement toute la journée; mais, quand je vous défendrais de jouer, vous n'en feriez ni plus ni moins; c'est pourquoi je consens à ce que vous voulez. »
Et ce fut par cette voie fleurie qui peut scandaliser bien des dévotes, que Monseigneur mena Madeleine Le Poivre à la sainteté.
Son mari, voyant qu'elle prétendait à la dévotion, était devenu dévot. Elle entra en retraite à la Visitation; elle s'y plut. Au milieu des religieuses, le monde lui parut vain, la vie brève; elle désira prendre le voile; son mari, loin de s'y opposer, se fit Jésuite; et plus tard ce fut lui qui célébra sa profession.
La belle M^^ Armand passa le reste de ses jours à brûler ce qu'elle avait adoré. Elle bêchait la terre au vent ou au soleil, rapiéçait de vieux habits, versait en sa soupe de la cendre, éraillait ses mains à laver la vaisselle, et penchait sur le feu, en tournant les ragoûts, son visage rouge et moite. Elle mourut en 1664, après quarante ans de vie religieuse, admirée pour ses vertus, comme jadis pour sa beauté.
Au printemps de 1617, quand l'évêque revint de Grenoble, son frère, le bgiron de Thorens, partit pour le Pié-
mont où la guerre se poursuivait. Il s'était distingué l'an passé contre les troupes de Nemours et Son Altesse lui confiait un régiment. Marie-Aimée, pour ne pas rester seule à Sales, vint rejoindre sa mère à la Visitation.
Mariée depuis sept ans, elle aimait passionnément Bernard, car l'on ne saurait croire, disait Monseigneur, combien il était accompli. Cette séparation la consterna; un pressentiment lui disait qu'elle ne le verrait plus ^.
Deux semaines après son départ, pris d'une fièvre pestilentielle, Bernard mourut à Turin, pieusement ^. Quand Monseigneur, à la fin de mai, en reçut la nouvelle, « il frappa fortement sur sa cuisse (ce qui parut extraordinaire chez un homme si maître de soi) et jetta à force larmes; mais aussitôt levant au ciel les mains et les yeux, il prononça tranquillement ces paroles : « Ouy, Père, parce que cela vous a semblé bon w; puis il partit pour la Visitation prévenir sa « pauvre petite » ^.
Celle-ci, qui songeait sans cesse aux dangers de la guerre, voyant que sa mère, à l'heure d'un exercice, n'était pas là, guetta tout angoissée sa sortie du parloir *; mais M^^ de Chantai eut la force de cacher son trouble, et sut « la divertir suavement »; puis, durant la récréation, elle donna aux sœurs pour sujet d'entretien : l'amour du bon plaisir de Dieu en toutes rencontres; ainsi, « plusieurs belles choses furent dites comme sans dessein qui commencèrent de disposer » la petite veuve à son malheur.
Le lendemain, Monseigneur vint dire la messe au couvent, et d'abord il confessa sa belle-sœur. « Après des discours plus doux et suaves que le miel, )> — « Hé bien, dit-il, ma chère fille, ne sommes-nous pas toute à Dieu? — Ouy, Monseigneur, absolument. — Et ne sommesnous pas bien preste a recevoir de sa saincte et bénite
1 A. XVIII, 15. — 2 G. II, 159. — 3 A. XVIII, 15. — * Ac. 4U.
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main ioul, ce qu'il luy |)Iairn (h; nous «Mivoycr? Oui, Monsei<^u(uir (^l, mou Pure; mais lirlas, rcîpriL-clln, vous voulez nie dire que mon cher mari est mort, w 11 ne le nia pas. — « Ha! Mon Seigneur et mon l)i(!u, (îsl,-il hitui vray? »^ Après ((uehiues mois connue lui seul savait les dire, Tévèque la laissa pleurer, el conunenca la messe. De la sacristie, elle y assistait, appuyée contre sa mère, et les sœurs l'entendaient se plaindre tout haut avec une voix douce qui leur perçait le cœur : — « Hé ! mon vrai et mon unique bien, qu'est-ce que vous avez fait ! Ha ! que cette playe est profonde... Mais coupez, brisez... Donnez moy seulement la force de supporter la pesanteur de vostre main, j'ay besoin d'un soutien extraordinaire, parce que ma douleur est à l'extrémité de la mort... Vous m'aviez donné ce cher gage, pourquoy me l'avez vous osté? » 2
Après le Paier, cette pauvre voix qui accompagnait la messe comme un chant des morts, se tut. Marie-Aimée communia; et dès lors elle resta silencieuse, immobile, les mains jointes, laissant couler ses larmes; elle venait de prononcer, ainsi que sa mère jadis, le vœu de chasteté.
Dès ce jour, M"^^ de Thorens vécut comme les religieuses, fidèle à tous leurs exercices; il ne lui manquait que le voile, qu'elle ne pouvait espérer, car elle était enceinte.
Au début de septembre, une nuit, la naissance s'annonça brusquement; M"^^ de Chantai baptisa l'enfant à la hâte; après quoi, il mourut. — « Mon Dieu, dit Marie- Aimée, si cette petite créature eut vécu, je n'eusse pu luy refuser quelques pensées. Maintenant que vous l'avez logée dans vostre Paradis, je suis tout vostre. )>
Le médecin déclara que M"^^ de Thorens ne se relèverait pas. Sa mère fit chercher l'évêque, qui communia la
1 Ac. 43. — 2 Db. II, 9; Ac. 44.
mourante. Ensuite, elle dit : — « Ma chère mère, je vous demande en toute humilité la grâce de votre saint habit », et s'adressant à l'éveque : — « Monseigneur, je vous conjure de ne regarder point à mon indignité, mais à ce grand désir que Dieu m'avait donné dès si longtemps de mourir religieuse. )> On lui mit le voile blanc des novices et ce fut ainsi qu'elle reçut l'extrême-onction ^.
— « Monseigneur, dit-elle ensuite, j'ai fait mille fois les vœux dans mon cœur. N'auray-je pas la consolation de les faire solennellement de bouche, pour me voir en effet religieuse professe? » L'éveque répondit qu'au nom de toutes les sœurs, il y consentait; et le voile blanc fit place au voile noir; mais l'on abrégea les prières et les cérémonies : pour cette nouvelle professe, le drap funèbre qui rappelle les fins dernières, était superflu.
La douleur de M"^^ de Chantai se faisait si déchirante que Monseigneur, par pitié pour la mourante, la supplia de se contenir. Marie-Aimée tourna les yeux vers lui : — « J'ayme cette mère, dit-elle, plus que je ne puis dire, mais mes pensées ne sont plus qu'au ciel où je m'en vay, et où je prierai Dieu éternellement pour vous et pour elle. »
Ses dernières heures furent pleines de souffrances. — « Oui, mon Dieu, disait-elle faiblement, punissez en ce monde cette pécheresse, afin que l'âme sorte des liens de ce corps toute libre. »
Au milieu de la nuit, elle expira. Elle avait dix-neuf ans.
Le mois suivant, M"^^ de Chantai, dont ce deuil avait « percé et outrepercé le cœur », fut prise d'une fièvre qui fit craindre pour sa vie ^. Elle était encore très mal, quand à la fin de novembre, Monseigneur partit pour
1 Ac. 50. — 2 A. XVIII, 24.
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Greiiobh^; Messieurs du ParhMiiciil, l'uvai^MiL .suj)|)lié de; revenir Icui- [)reclier l'aveiiL. II duL y relouiiin- uik; (jujitriôme fois, trois mois plus lard, pour le carême de; 101 S; et celte dernière station en cette ville, insatiable de sa parole, y eut pour couronnement en avril l'installation d'un nouveau couvent, le quatrième de la Visitation. La sœur de Châtel vint en prendre la tête ^.
La fondatrice était la femme du premier président, une enthousiaste admiratrice de Monseigneur, pleine de vertus, mais un peu maniérée, et qui reçut de lui cette lettre, dès qu'il eut rejoint Annecy :
— « Ma très chère fdle de mon cœur, sçachez que j'ay une fdle laquelle m'escrit que mon esloignement a fait approcher ses douleurs, que si elle ne tenoit ses yeux, ils verseroyent autant de larmes que le ciel jette des gouttes d'eau pour pleurer mon despart; et semblables belles paroles 2. Mais elle passe bien plus avant, car elle dit que je ne suis pas homme, mais quelque divinité envoyée pour se faire aymer et admirer... Que dites-vous, ma très chère fdle? Vous semble-t-il qu'elle n'ayt pas tort de parler ainsy? Ne sont ce pas des paroles excessives? Rien ne les peut excuser que l'amour qu'elle me porte, lequel certes est tout saint, mais exprimé par des termes mondains. Or, dites^luy, ma très chère fdle, qu'il ne faut jamais attribuer ni en une façon ni en l'autre, la divinité aux chetifves créatures, et que de le dire ce sont paroles desordonnées; qu'il faut avoir plus de soin d'éviter la vanité es paroles qu'es cheveux et habitz; que des-ormais son langage soit simple, sans être frisé. Mais pourtant, dites le luy si doucement, amiablement et saintement, qu'elle treuve bonne cette réprimande, laquelle part du cœur plus que paternel que vous connoissés. »
» Db. II, 50. — 2 A. XVIII, 197.
Cette année-là, Monseigneur eut la joie de réformer une abbaye d'hommes, celle des chanoines de Sixt, dans les monts du Faucigny. Depuis longtemps, c'était son désir, comme pour Talloires. Ces religieux lui contestèrent d'abord le droit d'intervenir. Il recueillit patiemment les preuves que leur supérieur direct était l'évêque de Genève; il chargea le Sénat de ratifier ses droits; et il continua à pousser ces chanoines doucement vers la réforme, sans rien commander, sans rien brusquer : mieux valait, pensait-il, une évolution tardive mais cordiale qu'un remaniement immédiat et contraint ^. Peu à peu ses exhortations affectueuses portèrent fruit, car en septembre 1617, il leur écrit : — « Mes Révérens Frères, ayant sceu... la bonne disposition en laquelle vous vous trouvez pour remettre votre monastère au train de l'ancienne piété, j'en ay loué Dieu de tout mon cœur... Pour a quoy vous servir et assister, je vous envoyeray homme bien instruit et de bonne qualité, quand vous me ferés sçavoir qu'il en sera tems, et moy-mesme, s'il est requis, je m'y achemineray très volontiers... » ^ On ne peut demander à un supérieur des formes plus conciliantes.
Un an après, sur l'appel des moines repentants, il prit la route de leur abbaye. C'était dans les grandes chaleurs de l'été. En traversant le village de Saint-Jeoire, comme « non pas luy tant seulement, mais tous ses serviteurs alloyent séchant, il fust advis de s'arrester jusques à ce qu'il y eust un peu d'ombre par les montagnes. Il n'y avoit qu'un seul hoste, nommé Danton, auquel l'évêque ayant demandé du vin, il apprit qu'il n'y en avait point, sinon de corrompu ^. — « Mais bien plutost, Monseigneur, disoit l'hoste, je vous conseillerois de boire de l'eau : car si vous beuviez de ce vin, vous en seriez malade. — N'importe, luy dit-il, faites nous voir quel vin c'est, je vous en