CHAPITRE XXViri
Troisième séjour à Paris.
ES Parisiens, depuis 1612, réclamaient le prédicateur qui jadis les avait charmés, mais le duc de Savoie refusait son consentement. Peut-être, les vieux soupçons de trahison, si souvent ravivés, n'étaient-ils pas tout à fait éteints. Peut-être craignait-il que la Cour de France retînt trop longtemps ou même lui ravît M. de Genève; Henri IV, jadis, avait tout fait pour se l'attacher. Or, Charles- Emmanuel savait à sa manière apprécier François de Sales; c'était le plus célèbre de ses sujets, la principale parure de ses États; il veillait sur son bien.
En 1617, à l'occasion d'une ambassade savoyarde, les Parisiens avaient cru qu'ils le reverraient enfin; cette fois encore ils furent déçus; et Richelieu, alors secrétaire d'État, écrivit au représentant français à Turin : — « Ayant vu par lettre comme M. le Duc de Savoie envoie M. l'abbé de Mante en France, au lieu de M. l'évêque de Genève qu'il s'était proposé d'y envoyer, je vous dirai que, bien que Sa Majesté ait agréable qui que ce soit qui vienne vers elle de la part de Son Altesse, elle eut eu un particulier contentement que c'eut été ledit sieur de Genève, pour les belles qualités qu'elle estime en lui. » ^
L'année suivante, on parlait de mariage entre le prince de Piémont, fils aîné de Son Altesse, et la princesse Chris-
» Ja. VI, 272.
tine de France, sœur de Sa Majesté; le prince-cardinal de Savoie, frère cadet du prétendant, dut aller à Paris négocier cette grande affaire. Il lui fallait en cette circonstance un cortège éclatant. Retenir une fois encore François de Sales, c'eût été déplaire aux Parisiens, peutêtre même indisposer la Cour. Le duc de Savoie tenait à ce mariage. Parmi les deux cents personnes chargées de suivre son fils, il nomma enfin M. de Genève ^.
L'évêque rejoignit l'escorte princière au milieu d'octobre. (M^^^ de Chantai à ce moment partit pour Bourges, où son frère lui tenait prêt un cinquième couvent ^.)
Le voyage des ambassadeurs fut long; une partie se fit en barques sur la Loire. Le prince-cardinal, qui avait vingt-cinq ans, s'amusait à ramer; il faisait ramer avec lui M. de Genève, et s'étonnait que ce prélat s'en tirât si gaîment et avec tant d'adresse ^.
A Orléans, on passa la Toussaint; le 5 novembre, on coucha à Chartres où le lendemain matin les carrosses du roi vinrent chercher les Savoyards qui, dans la soirée, atteignirent Paris.
— « Il ne peut dire avec quels honneurs Son Altesse fut reçue, ni combien grande était la foule sortie pour la voir ; de mémoire d'homme, on n'avait vu pareille afïluence pour une entrée de prince... » Voilà ce que François écrivit en Savoie. Peut-être n'avait-il pas compris que c'était lui surtout qu'on regardait *.
On donna po^ar logement au jeune prince et à l'évêque l'ancien hôtel du maréchal d'Ancre. Là, l'an passé régnaient encore Concini, massacré en 1617, et Léonore Galigaï, décapitée bientôt après. Il y avait dans leur grande salle une belle tapisserie toute semée de fleurs de
1 Oc. 444. -- 2 Db. II, 53. — ^ a. XVIII, 307. — * A. XVIII, 308
(orig. en italien).
i<:t si: s a mit il: s 389
lys et François, au iniliru (l<^ (•(; hixc, dul, iiHMliU'r longueineiiL sur riiiconsLaiice <les graiid(;urs humaines
Le lendemain de l'arrivée, les amhassadcîurs furent reçus au Louvre, sohînnellement, ce qui fut un singulier spectacle, cette troupe nombreuse d'hommes faits et d'hommes mûrs se confondant en révérences devant la famille royale qui ne comptait guère que des enfants. Marie de Médicis, depuis l'effondrement de ses amis d'Ancre, vivait à Blois, annihilée; son fds ne la connaissait plus 2. Le roi avait dix-sept ans; la reine seize; « Madame l'Aînée », sœur du roi, douze; Monsieur dix; et Madame la Cadette, neuf.
Tandis que ces petits personnages « faisaient fête » à leur cousin, M. de Genève, muet de respect, contemplait les enfants du bon roi Henri. Louis XIII était brun de peau, noir de cheveux, pas beau; il parlait lentement et bégayait un peu; mais il semblait gracieux, et avait une prestance toute royale ^. Anne d'Autriche, blonde, pâle, avec une petite bouche rouge et de grands yeux verts, l'air froid et un peu sot, la voix aigre, passait pour une beauté*. Mesdames étaient fluettes et gentilles; la plus petite, M°^^ Henriette, fut depuis la reine malheureuse immortalisée par Bossuet. M. de Genève regardait surtout M"^^ Christine, appelée à devenir la souveraine de la Savoie; elle était magnifique, ce jour-là, dans une robe incarnat surchargée de diamants, l'air pénétrée de son importance; il en eut bonne impression ^. — « .. Madame l'aînée, écrivit-il, est accomplie; la majesté et la bonté sont empreintes en ses traits; elle est grande pour son âge et met une grâce incomparable dans son accueil, avec une modestie et une gravité singulière. Son prédicateur,
1 Uc. 21. — 2 A. XVIII, 309. — 3 A. XVIII, 308. — * Pc. — ^ Oc.
qui est fort mon ami, m'a dit qu'elle est douée d'une rare piété... )) ^
Quelques jours plus tard, le prince-cardinal demanda pour son frère la main de cette princesse; le roi ne dit pas non; mais ces afîaires-Ià ne se traitent pas si vite ^. D'ailleurs, M^^ Christine voulait être reine; elle avait une grande sœur mariée depuis trois ans au prince héritier d'Espagne, et le trône de Savoie lui semblait un peu bas. Ce n'était là qu'un détail; le rusé Charles-Emmanuel faisait combler de cadeaux les amies et les femmes de cette petite fille, ce qui devait changer sa manière de voir ^. Les questions de dot et de contrat soulevaient de plus grands soucis; et les ambassadeurs pouvaient s'attendre à un long séjour.
Depuis seize ans que François avait quitté Paris, bien des choses s'y étaient modifiées.
La ville, peu à peu, s'étendait vers l'ouest, des deux côtés du fleuve *. Sur la rive gauche, au-delà des remparts, s'élevait un quartier élégant, qui comprenait rue de Tournon, l'hôtel d'Ancre (dont une caserne de gardes occupe aujourd'hui la place). A la porte de chez lui, M. de Genève admirait le palais du Luxembourg, commencé trois ans plus tôt par Marie de Médicis; près de la Seine, s'ouvraient au public de beaux jardins, ceux de la Reine Marguerite; Saint-Germain-des-Prés, grande abbaye fortifiée, dominait de ses trois clochers tout le faubourg; Saint-Sulpice n'était alors qu'une église de village.
A l'intérieur des remparts, ce qui attirait l'attention, c'était d'abord le Pont-Neuf; on venait de l'achever et ses parapets rayonnaient de blancheur. En ce temps-là, sa longueur, sa largeur paraissaient prodigieuses; les
1 A. XVIII, 309 (orig. en italien). — ^ /d. — ^ Oc. 448. — * Q. c. I.
F/r s IIS AMITIÉS IÎ91
Parisiens s'y pronuMiaiciit inlassablern«rit, au pied de la statue du bon roi Ilein-i. (l'était I.^ que stationnaient les marchands d'élixirs, les faisi^urs de tours, les arracheurs de dents, entourés chacun d'un cerc-h^ de badauds, c'était là qu'on apprenait la chanson à la mode, les dernières nouvelles de la Cour. Le Pont-Neuf était pour le Paris, d'alors ce que sont pour nous les boulevards; mais dans les balcons arrondis qui avancent au-dessus de l'eau, les promeneurs pouvaient se délasser : on voyait de là s'allonger au loin les galeries du Louvre qui n'étaient pas finies; sur l'autre rive, il y avait encore des prés et des champs; les quais n'existaient pas; les berges des deux bords, sortes de terrains vagues, descendaient en pente douce jusqu'à la Seine. Celle-ci, seul égoût de la ville, était ignoble, et sur son eau noirâtre évoluaient en abondance des barques de commerce.
D'ailleurs, il régnait dans toute la ville une animation qui étonnait les provinciaux; et ses deux grandes artères, la rue Saint-Denis et la rue Saint-Honoré, contenaient parfois une foule si dense qu'on y marchait coude à coude entre les carrosses ^. Derrière les glaces de ceux-ci brillaient des personnages magnifiques; le luxe des étoffes était insensé : on mettait jusqu'à trois mille écus dans un seul habit 2. Les dames, la gorge à l'air, une plume au chignon, un masque noir sur le nez, continuaient à se serrer le buste en bombant les hanches comme au temps d'Henri IV. Les gentilshommes avaient de grands chapeaux à plumes, les cheveux longs, des collerettes raides et plates, des hauts de chausses bouffants, et surtout, des bottes. La mode l'exigeait : en tout lieu, à toute heure, on devait être botté jusqu'au-dessus du genou, si bien qu'un voyageur revenant de Paris disait vers cette époque : — « J'ai vu bien des gens; mais il ne doit plus y
avoir personne : ils étaient tous sur le point de partir. »
Aux énormes dépenses du costume répondaient en partie celles des bonnes œuvres ^. Depuis quelques années, la charité devenait à la mode; des princesses, de grandes dames, de riches bourgeoises s'apercevaient que dans les hôpitaux les pauvres occupant à six le même lit, trois dans un sens, trois dans l'autre, n'étaient pas à leur aise; elles regrettaient que les gens des campagnes ne fussent pas instruits de la religion; elles rêvaient que des institutions nouvelles répandissent partout la piété, la vertu, le bien-être; pour cela, elles ouvraient toute grande leur bourse; elles étaient prêtes à se dévouer en personne; ce n'était pas une mode passagère; un grand soufïle de pitié, de christianisme soulevait l'aristocratie; Vincent de Paul pouvait paraître.
François de Sales remarqua aussitôt ce nouvel état d'esprit ^\ trois jours après son arrivée, il écrivit : — « J'ai trouvé à Paris un tel accroissement de piété que c'est merveille... »
Bien entendu, sans perdre un instant, les dévots parisiens l'avaient supplié de monter en chaire.
Depuis 1602, sa renommée s'était maintenue si tenace que l'annonce de ce sermon bouleversa la ville; ce fut un peu ce que nous voyons aujourd'hui lorsque rentre en scène, après un long voyage, une actrice célèbre. Le roi, la reine, les grands seigneurs, les magistrats, les théologiens, enfin tous ceux qui formaient alors ce qu'on appelle maintenant le Tout-Paris, emplirent le 11 novembre l'église de l'Oratoire, où l'on attendait M. de Genève; et la foule était si compacte que le prédicateur ne put la fendre : pour gagner la chaire, il dut passer par une fenêtre à l'aide d'une échelle^.
1 Fd. chap. XI. — ^ a. XVIII, 310, 319. ~ « N. 370; Y. II, 223.
C'ette cntrcM', la plus «^l(M"i<Misr (jik^ piiissr rrvcr un oraieur, r,onlrista François do Sales. Voyjinl volU'. ass(îniblé(î inaji;nifi<iu(î s'écrascîr à ses pieds, suspendue d'avance k ses lèvres, lui, qui n'avait connu en chaire que des triomphes, il eut peur de l'orgueil. C'était la fête de saint Martin; il se mit à conter l'histoire de ce saint, tout uniment, sans rien de personnel ni dans le style, ni dans les idées, et ce sermon fut si plat qu'avant la fin les auditeurs déçus se disaient Tun à l'autre que c'était bien la peine de venir de si loin exercer la patience des gens. De la chaire, il les entendait, et il dégustait cette humiliation, se réjouissant de parler pour Dieu seul.
Dans la vie d'un François de Sales, ce trait peut étonner, déplaire; on le verrait plus volontiers chez l'un de ces saints médiévaux, à demi légendaires, avides de mépris et d'outrages, et dont les mortifications nous semblent, à nous chrétiens médiocres, des actes insensés, presque répréhensibles. Pour François, apôtre de la modération, docteur en courtoisie fraternelle, ce sermon volontairement ennuyeux ne pouvait être qu'une exception. Dès le suivant, il reprit tout bonnement sa manière habituelle, sa douce et lumineuse ferveur; alors, le public navré du premier jour passa l'éponge sur ce souvenir étrange; les Parisiens enthousiasmés revinrent inlassablement s'écraser autour de sa chaire.
Tout ce qu'on se rappelait, tout ce qu'on avait ouï dire de l'auteur de la Vie dévote, sembla inférieur à la réalité; on prétendait que les apôtres mêmes n'avaient pu prêcher plus apostoliquement; et François, malgré son habitude des nombreux auditoires, s'étonnait de ce succès : son langage lui semblait bien simple, bien uni pour les Parisiens, si beaux-esprits, et qui aimaient les périodes sonores, ce qu'on appelait : les fleurs d'éloquence. Disant à quelqu'un sa surprise, il reçut ce rude compliment : — ■ « Pensez-vous que ce soient les belles paroles qu'ils cher-
chent en vous? Il leur suiïit de vous voir en chaire; ils ne vous verraient faire qu'une courte prière, ils seraient contents. Vos paroles communes, embrasées du feu de la charité, percent les cœurs. Il y a dans vos discours je ne sais quoi d'extraordinaire qui porte coup. Un autre en dirait trois fois plus qu'on n'y ferait pas attention. Vous avez une certaine rhétorique d'Annecy, ou plutôt du Paradis, qui produit des effets admirables. » ^
Le bouillant Camus, évêque de Belley, portait sur son ami le même jugement. En chaire, il était tout l'opposé : il parlait vite et fort, s'agitant beaucoup, avec des apostrophes et de grands élans ^. Cela plaisait aux Parisiens : « Il aurait prêché trois heures qu'on né s'y serait jamais ennuyé. » ^ Aimant à trancher le mot, il disait que M. de Genève avait « un naturel pesant, un esprit peu vif et une parole tardive »; mais la douce ferveur qui luisait en ses lents discours le charmait au point qu'un jour il mit en poche toute sa fougue, résolu désormais à parler d'une voix contenue, avec des gestes rares, pour lui ressembler *. François, quand il le sut, en rit beaucoup. — « Il y a bien des nouvelles, dit-il à son ami; il vous a pris envie de contrefaire l'évêque de Genève? — Hé bien ! Est-ce un si mauvais exemplaire? — 0 non; mais l'on m'a dit que vous l'imitiez si mal, que l'on n'y connoît rien. Joyeuseté à part, vous vous gâtez, et vous démolissez un beau bâtiment pour en refaire un contre toutes les règles de la nature. » ^
Le lecteur moderne qui, voulant admirer saint Fran-^ çois orateur, ouvre un volume de ses Sermons, est bien déçu : ce sont, pour la plupart, des canevas, des essais qu'il développait une fois en chaire; mais quelques-uns
» Y. II, 224. — 2 A. XIX, 336. — ^ Kc. 244. — * I, 14^ partie, XIÏ. — » l'e partie, XIX.
ont, une l'orme s()if]^n(^e, définiMve; ot ceux-ci sont d'une lecture non moins aride. \a) compliment (^u'on fit à l'or»teur sur sa <( rliétori(|U(^ d'Annecy » était donc bien réel : ce qui donnait h son discoins la beauté, la vie, la puissance de persuasion, c'était ce qu'un livre ne peut transcrire : la voix, le ^estc, l'expression, la douce llainme intérieure qui jaillissait dans son regard, dans son sourire, illuminait tous ses mots. Il sentait bien que c'était là le secret de son éloquence : — « Il faut, disait-il, être bien épris de la doctrine qu'on enseigne et de ce qu'on persuade. Notre-Seigneur ne demanda pas à saint Pierre : Es-tu savant ou éloquent? pour lui dire : Pais mes brebis, mais : M'aimes-tu? Il suffit de bien aimer pour bien dire. » ^
Sans doute, François de Sales n'avait jamais « mieux dit » que durant ce séjour, car jamais sa parole ne fut plus souvent réclamée; toutes les églises, tous les monastères de Paris se l'arrachaient; il lui arriva de faire deux, trois, et même quatre sermons en un jour; il en était parfois tout harassé ^. D'ailleurs, sa santé commençait à s'altérer, et bien qu'il n'eût pas cinquante-deux ans, il vieillissait si visiblement que lui-même s'en rendait compte ^. Ses amis s'indignaient de ce surmenage, ils l'accusaient de se tuer; mais il répondait : — « On a tort de se plaindre qu'un flambeau se consume en éclairant les autres », ou bien : — « Que voulez-vous? J'ai plus tôt fait un sermon que de dire nenni. Il faudrait m'établir un vicaire pour refuser. » * On compta que dans les neuf mois qu'il passa à Paris, il avait prêché cent soixante-cinq fois ^.
Ce prédicateur inépuisable, toujours émouvant, était devenu populaire au point que, dans la rue, les passants touchaient son manteau comme on touchait jadis ceux
» A. XII, 324. — 2 G. II, 189. — ^ A. XVIII, 391; 4^ partie, XXVI. — * Y. Il, 226. — 5 G. II, 190.
des prophètes ^; on s'adressait à son homme de chambre pour obtenir un souvenir de Tévêque, une relique; François Favre, quand il rafraîchissait la tonsure de son maître ou sa barbe '^, recueillait avec soin ce qu'il coupait; mais cela ne suffisait pas aux demandes, on lui confiait de menus objets pour les mettre la nuit dans les poches du saint, et le lendemain on venait pieusement les chercher.
Les pourparlers du mariage furent longs et pénibles. La princesse avait envoyé à son prétendant (qu'elle ne connaissait pas) des rubans de couleur amarante, en signe de sympathie; mais les questions de contrat ne s'accommodaient pas; on crut que tout allait rompre; seul, M. de Genève gardait espoir. Enfin, au début de janvier, les deux Cours tombèrent d'accord, et il s'en réjouit comme d'un bonheur personnel, tant M°^^ Christine lui plaisait. Il écrivait à M^^^ de Chantai : — «... Les ambassadeurs ont visité vostre chère petite Madame avec tiltre de Vostre Altesse et conjouissance de son mariage : c'est la plus brave princesse qu'il est possible de voir... En Piémont, on a fait des allégresses incroyables, et le prince publia un cartel pour un tournois général, auquel il invite toute l'Italie à venir voir mourir à ses pieds tous ceux qui diront que l'Amarante n'est pas la plus belle de toutes les couleurs, et la Princesse qui favorise cette couleur, la plus digne qui ayt jamais esté, et que chevalier qui est son esclave n'est pas le plus heureux du monde. Mais, certes, je ne sçai pas trop bien l'histoire de ce cartel; aussi n'est elle pas trop propre pour estre leiie en réfectoir... » ^
Ce galant fiancé arriva à Paris au début de février; quatre jours après se fit le mariage, très simplement, dans la chapelle du Louvre *. (La reine-mère n'était pas là; leroi avait même négligé de lui demander son consente-
1 G. II, 184. — 2 G. II, 190. — 3 A. XVIII, 347. — * Ad. II, 201,
ment); mais les jours suivants, il y (Mit (i(;s l'êtes ma^^nifiques; on donna notamnu^it (l(uix balhîts : La Foréi cnchanléc et Psyché, (jui coûtèrent un prix fcju; il est possible que l'évoque dut, comme ambassadeur, assister à ces merveilles ^ l^hisuite, les jeunes mariés, reculant leur départ, voulurent le garder près d'eux, car sa présence rehaussait leur petite cour. Le prince, depuis son séjour à l'évéché d'Annecy, le regardait comme un ami. Quant k la princesse, elle était pour lui pleine d'admiration : M. de Vendôme, grand prieur de France, lui avait dit lejour de son mariage, que la Savoie, sa nouvelle patrie, était « comme une nacre où Dieu avait enfermé la plus précieuse perle de l'Église », c'est-à-dire M. de Genève ^.
Celui-ci, qui volontiers eût rejoint sa nacre, ne pouvait qu'obéir aux princes. D'ailleurs, il ne perdait pas son temps; il préparait à la Visitation un sixième couvent que M^^ de Chantai vint fonder au printemps; il donnait, en plus de ses sermons, des conférences particulières qui lui valurent bien des conversions; puis il confessait et dirigeait les grandes dames dévotes et les âmes d'élite de la capitale ^.
M°^^ Acarie, quelques mois avant, était morte, au Carmel de Pontoise (par dévotion pour elle, il alla plusieurs fois, plein de chaleureux souvenirs, dire la messe dans ce couvent). Mais une autre femme, bien différente pourtant, commençait à l'égaler dans l'admiration des dévots, et à remplir Paris du bruit de sa sainteté. C'était Angélique Arnauld *.
Son père, avocat à la mode, ayant beaucoup de fdles, s'était résolu à faire de la plupart des religieuses. Par sesbelles relations, il obtint pour Angélique le bénéfice de Port-Royal, abbaye bernardine, voisine de Paris; mais
^ Oc. 451. — 2 Oa. 10 février. — ^ Ob. II, 57. — * Ma. année 1918, 58.
Tabbesse de Port-Royal vivait encore; il fallait attendre. On mit Angélique dans une autre abbaye du même ordre, celle de Maubuison, que dirigeait Angélique d'Estrées. C'était une sœur de la belle Gabrielle et elle donnait tant de scandale que celle-ci lui reprochait d'être « la honte de leur maison ». Heureusement pour Angélique Arnauld, l'abbesse de Port-Royal mourut sans tarder, et la nouvelle abbesse, âgée de onze ans, partit pour son abbaye. On lui donna aussitôt, devant une brillante assistance, la bénédiction abbatiale : M. Arnauld avait fait croire à Rome que sa fille avait dix-huit ans.
Port-Royal était un bâtiment lugubre, bas, en mauvais état, insalubre, entouré de bois et d'étangs ^; il enfermait en tout douze religieuses, âgées de vingt à trente ans, qui vivaient en grandes dames, gantées et masquées, portant du linge fm et de longues manches traînantes. C'étaient d'ailleurs de respectables damoiselles; on ne voyait rien à leur reprocher; elles disaient l'Office, elles se promenaient, recevaient quelques visites, et s'ennuyaient passablement. Aux grandes fêtes, elles communiaient ; durant le carnaval, elles faisaient des mascarades; parfois un religieux d'un ordre ou d'un autre leur donnait en passant un sermon; et s'il ne parlait pas bien, cela les égayait 2.
^me l'Abbesse, d'abord, ne se déplut pas en son nouveau logis; ses « filles » jouaient gentiment avec elle, car on savait sa famille influente. M. Arnauld ou sa femme venaient tour à tour jeter au couvent le regard du maître; ils avaient choisi pour prieure la plus raisonnable des sœurs; et tout allait bien.
Mais quand M"^^ Angélique eut quinze ans, elle se trouva malheureuse. Elle était belle, intelligente, elle lisait des romans; et sa vie médiocre et sans issue au milieu de ces pauvres filles tout occupées d'élégance et
» Le. 22. — * Le. 25.
KT SKS AMITIl':S 309
(le niaisories lui pesa; elh^ savait (jue ses vduix ii'élaienl, pas valal)l(^s; elle rêva dv. inaria^^e vl (l(^vint languissante. Ses parents la prirent chez eux, à Paris. Elle ne fit k sa mère aucune conlidence, et celle-ci ne l'y poussa pas : abbesse de Port-Royal, c'était un beau titre, dont la famille Arnauld était fière : il fallait être raisonnable. Angélique se résigna; elle renonça ix être heureuse, ratifia ses vœux et rejoignit son abbaye où ses fdles, qui l'ainiaient, lui firent grande fête. Pendant trois mois encore, elle resta sombre, indifférente à tout. Puis, un soir de printemps, un Franciscain s'offrit à prêcher ^. Il parla des abaissements du Christ, et avec tant de ferveur, que jVjme l'Abbesse en fut bouleversée : le devoir accompli, l'oubli de soi, le sacrifice, et peut-être un jour l'héroïsme... voilà qui pouvait occuper la vie, la rendre digne d'être vécue ! C'était pour elle comme une révélation. M°^® Angélique avait alors dix-sept ans; elle n'osa confier son âme à ce moine : il était trop jeune. Elle le remercia simplement; il partit sans se douter de rien, et jamais elle ne le revit.
Dès lors, sa vie fut bouleversée : elle passait des jours et une partie des nuits en prières; elle rêvait de quitter Tabbaye, de s'enfermer, simple sœur, dans un couvent sévère. A un vieux moine qui passait, elle dit ce désir; il répondit qu'elle ferait mieux de réformer son abbaye. C'est ce qu'elle entreprit.
Toute sa vie, Angélique Arnauld fut passionnément aimée des femmes qui l'entouraient. Elle n'était pas tendre, pas douce, et parfois pas polie; mais elle possédait un ascendant inné, le don de l'autorité; on n'avait pas l'idée de discuter ses ordres : on voulait lui plaire à tout prix; elle faisait de chacun ce qu'elle voulait.
1 Le. 46.
Ce fut vers dix-huit ans que cette puissance extraordinaire se révéla.
Quand les religieuses de Port-Royal^ qui se croyaient heureuses dans leur médiocrité, virent l'austérité de leur abbesse, elles en furent bien surprises et ne sentirent aucun désir de la suivre en cette voie. Après quelques vains essais de réforme, elle crut qu'elle n'obtiendrait rien et retomba dans le découragement; elle songeait encore à quitter Port-Royal; son visage faisait peine à voir. Deux religieuses en furent touchées, la prirent à part, la supplièrent de leur dire sa peine; l'abbesse leur avoua son impossible rêve de réforme; elles lui promirent de l'aider ^. Dès lors, Angélique prit confiance. En Chapitre, elle aborda carrément ce sujet qui, bien entendu, suscita des objections; elle tint ferme; l'une des sœurs quitta l'abbaye; les autres, peu à peu, se soumirent. On commença par mettre en commun tout ce qu'on possédait; l'abbesse, inflexiblement, exposait ses volontés; les sœurs, l'une après l'autre, cédaient. L'une d'elles cultivait jalousement un petit jardin dont elle gardait la clef; on n'avait pas le droit de toucher à ses fleurs; la pensée que les autres sœurs désormais pourraient les cueillir la révoltait; elle fut longtemps à se soumettre. Un jour enfin, M™^ l'Abbesse trouva sur sa table la clef du jardin. Et c'est ainsi que pas à pas on allait vers la perfection monastique.
A Paris, quelqu'un fit l'éloge de cette étrange petite abbesse; des religieuses d'une autre maison visitèrent Port-Royal, furent ravies de cette ferveur naissante, et restèrent sous les lois de M"^^ Angélique. Cela fit quelque bruit. M. Arnauld et sa femme en étaient tout fiers. Mais ;\|me Angélique voulut aller plus loin.
A chaque prise d'habit, les amis de la nouvelle sœur
» Le. 6L
venaient de Paris en grand é(juipaçço; on visitait toui>e l'abbaye; on faisait beaucoup de bruit : c'était fort élégant. L'abbesse frappa un grand coup : à la prochaine* profession, elle interdit l'entrée du couvent; elle avait la règle pour elle ; on ouvrit seulement la chapelle et le parloir. Gela suscita des murmures. L'abbesse comprit qu'elle devait l'exemple.
Ses parents venaient la voir quand bon leur semblait, et circulaient dans la clôture comme chez eux; elle leur fit dire que désormais ils ne la verraient qu'au parloir; aussitôt ils annoncèrent leur visite. Elle fit fermer les portes, prit les clefs sur elle; quand le carrosse arriva, elle ouvrit le guichet, et toute pâle pria son père de passer au parloir. Stupeur, indignation de M. Arnauld, qui cria à l'aide, ébranla le portail; M"^^ Arnaulc^ avec ses autres fdles étaient muettes d'émotion; l'un des jeunes gens appelait sa sœur : monstre d'ingratitude ^. Les religieuses, accourant, suppliaient l'abbesse d'ouvrir : on aimait M. Arnauld qui faisait au couvent de grandes largesses; mais elle, inflexible, répliquait : — « Vraiment, cela est plaisant. Mes parents ne m'ont point demandé ma volonté pour me faire religieuse; je ne demanderai point la leur pour vivre en religieuse. )>
M. Arnauld, hors de lui, déclara qu'il repartait et que sa fille ne le reverrait plus; à ces mots, Angélique eut une défaillance. Aussitôt, la scène changea. M. Arnauld, touché, inquiet, se fît tout tendre, tout conciliant. On dressa un lit pour l'abbesse dans le parloir; et lui, de l'autre côté de la grille, longuement causa avec elle, écouta ses raisons, l'histoire de sa conversion, ses désirs de vie parfaite. Pour la première fois il subissait l'étrange ascendant de sa fille. Il repartit soumis, l'admirant.
» Le. 70.
l'approuvant, fier de son sang. Sa femme et ses enfants faisaient chorus.
Après cette scène décisive, la réforme alla grand train. Port-Royal devint une abbaye modèle, où fleurissait toute la ferveur de la règle antique. Les sœurs se levaient à deux heures, jeûnaient à tous les jours fixés, portaient de gros linge, faisaient elles-mêmes leur pain et leur lessive, ne parlaient qu'en récréation, chantaient l'Office avec soin. C'était pour l'époque un exemple extraordinaire. On venait les voir de loin; et M. Arnauld, grâce à ses relations, développait savamment cette renommée. Le beau monde de Paris confiait à M^® Angélique l'éducation de ses filles; les dames pieuses venaient près d'elle en retraite. Port-Royal prenait une influence énorme; et Mme de Port-Rgyal était une célébrité.
François de Sales venait d'arriver à Paris lorsqu'elle gravit un nouveau degré dans l'admiration publique.
Les scandales donnés à Maubuisson par Angélique d'Estrées atteignirent de telles proportions qu'il fallut la faire enfermer, et qu'on l'emporta roulée dans un matelas aux Filles-Pénitentes ^. Puis on chargea M™^ de Port- Royal de prendre sa place et de réformer sa maison. Ce n'étaient pas une petite affaire : les dames de Maubuisson ne connaissaient que luxe, parfums, danses, comédies et autres divertissements. Angélique Arnauld alla vers elles comme un soldat va au feu. L'accueil qu'elle trouva fut froid; elle n'eut pas l'air de s'en apercevoir, refusa la belle chambre de l'abbesse, mit son lit dans un réduit lugubre, sous un escalier, près de la bouche d'un égoût; et, de là, commença à exercer, au milieu de rudes oppositions, son irrésistible autorité ^. M. Arnauld, sans doute, était bien fier; cette nouvelle réforme allait consacrer la réputation d'Angélique.
1 Le. 139. — 2 Le. 146.
De M. de Genève ou disail, de billes iiierveill(;s, que ]y[mo (j(3 porl-Hoyal désira le connaître; mais Maubuisson était à huit lieues de Paris, r^nlin, (;n avril, un ami de l'éveque, M. de Thon, obtint (ju'il vint confirmtîr sa fdle, dont M*"® Angélique avait soin ^ Ce jour-là, François prêcha dans la chapelle de Maubuisson, il eut avec l'abbesse un entretien assez bref, et du premier coup il la subjugua.
— « Si j'avais eu, dit-elle, un grand désir de le voir, sa vue m'en donna un plus grand de lui communiquer ma conscience. ))
Elle lui écrivit pour le supplier de revenir. Elle avait besoin de ses conseils. Ne voyant personne de qui elle pût prendre une conduite complète, elle s'adressait tantôt à un prêtre, tantôt à un autre, ce qui la tourmentait, parce que en réalité, disait-elle, c'est me conduire moi-même. A lui aussi, cette abbesse de vingt-sept ans, si résolue, si active, si avide de perfection, avait plu. Maubuisson était proche de Pontoise; à deux ou trois reprises, en visitant la tombe de M^® Acarie, il passa par l'Abbaye, et la dernière fois, à la fin d'août, s'y trouvant indisposé, il y prit neuf jours de repos ^. Quelle bonne aubaine pour ^/[me Angélique ! Rien ne l'embarrassait; elle soigna Monseigneur elle-même, à son idée, « tout à fait comme il le failloit, dit-il, avec de l'eau de rhubarbe »; et plein d'estime pour sa science il l'appelait gaîment une « archimédecine » ^. Durant ces neuf jours, « il ne laissa jamais de servir les âmes »; il confessait, instruisait les sœurs, et surtout M^® l'Abbesse, inlassablement. Un des autels était neuf; il voulut le consacrer; et au cours de cette longue cérémonie, les religieuses assemblées virent son visage « tout lumineux » *. L'abbesse avait pour lui une
1 A. XVIII, 367. — 2 A. XVIII, 409; A. XIX, 3. — » A. XVIII, 410. — * Ma. juin 1918, 56.
telle dévotion qu'elle « prenoit son repas des restes de sa table » ; et quand il fut parti, elle fit mettre à part et conserver comme des reliques tout ce dont il s'était servi ^.
Pour qu'Angélique Amauld devint, elle aussi, une sainte, il lui manquait une vertu sans laquelle toutes les autres, si grandes soient-elles, semblent sèches et imparfaites; c'était ce mélange de paix souriante, d'humble douceur, de bienveillance universelle auquel François de Sales donnait le nom de suavité.
On peut dire de lui qu'il rayonnait de suavité, tandis que M"^^ Angélique, débordant de bons désirs, d'enthousiasme pour le bien, de rigueur envers elle-même, d'autorité, de ténacité, d'intelligence, n'était nullement suave. Elle le savait, elle s'en désolait; elle voulait y parvenir; elle sentait que M. de Genève, mieux que tout autre, lui saurait infuser par ses conseils d'ami, par ses ordres de confesseur, par une sorte de contagion, un peu de sa douceur. Elle, tout environnée de succès, de respects, de jeune gloire, avide d'organiser, de diriger, de dominer, elle si virile, elle admirait cet homme conciliant et d'une douceur presque féminine, jusqu'à se sentir devant lui petite fille^ humble, confiante, obéissante; et elle se complaisait en ces sentiments qui l'aideraient, pensait-elle, à recevoir de lui, un jour, la perfection rêvée 2. Et lui, qu'étonnait « ce cœur extraordinaire », qui voyait la merveille humaine qu'on pouvait faire de cette femme, il ne cessait de lui prêcher affectueusement la douceur, l'apaisement dont elle avait besoin. Dans les lettres qui subsistent de lui à elle, cette idée de la suavité revient sous des formes multiples.
]V|me de Port-Royal mettait en ce qu'elle faisait une
1 G. II. 190. — 2 vc. 43.
ardeur, un cniprrssrnicnl. «jui hii ôtait toulc ra|)[)ar(^iice du calme, qui niènie reinpèehait de sc^ r(îcu(;illii'.
— « Ma fdle, lui disaih-il, aecousLumés vous à faire louL ce (jue vous l'ei-e/ doucemeut cl- loul hclhînient; et vous verres que dans trois ou quatre ans vous aurés rangés tout il fait cette si subite soudaineté ^ Mais souvenés vous bien de faire ainsy tout bellement : comme par exemple, à vous mettre au lit, à vous lever, à vous asseoir, à manger, quand vous parlercs avec nostre Seur Marie ou Anne, ou avec nostre Seur Isabelle; en somme, en tout et partout, ne vous en dispensés point. Or, je sçai bien que parmi tout cela, vous ferés mille eschappées le jour, et que tous-jours ce naturel si actif fera des saillies; mais il ne m'en chaut pas; pourveu que ce ne soit pas vostre volonté, vostre délibération, et que tous-jours vous appercevant de vos mouvements, vous taschiez de les appayser. »
Dans sa soif de perfection, M^^^ Angélique reprenait aigrement les moindres manquements de ses fdles, et des mots trop vifs lui échappaient qu'elle rapportait ensuite à Monseigneur :
— « Prenés garde, ma très chère fille, à ces mots de sot et de sotte, et souvenés vous de la parole de Nostre Seigneur : Qui dira à son frère : Raca (qui est une parole qui ne veut rien dire, ains témoigne seulement quelque indignation), il sera coulpable de Conseil; c'est-à-dire on délibérera comme il le faudra chastiés. Apprivoysés petit à petit la vivacité de vostre esprit à la patience, douceur, humilité et affabilité parmi les niaiseries des Seurs qui sont tendres sur elles-mêmes, et sujettes à tracasser autour des aureilles des Mères... » ^
y[me Angélique se lançait en des pénitences excessives, qui la débilitaient :