JEUNESSE HUMANISTE DE SAI
puisse que vous reprocher une seule faute, d'avoir eu plus (ie courage et de (aient pour enlreprendre que tous ceux qui en out la cliarge et le devoir, de bonne volonté pour aider... Mais cependant, si vous m'en croyez, continuez comme vous avez commencé, jusqu'au temps où le désespoir aura une excuse, non dioÎds approuvée et connue de tous, que juste. Vous aurez non seulement comme témoins, mais comme admirateurs de votre courage et de votre vertu, ceux qui auraient dû vous aider '. » Le 16 avril i5gG, François écrit encore : 4 Une espérance qu'on ajourne toujours afflige l'âme... Cette arrivée du prince qu'on nous promet pour demain et toujours pour demain me fait souffrir depuis longtemps, parce qu'elle remet depuis longtemps à demain cette heureuse issue de notre chrétienne affaire. Dis-moi, Posihamus, ce demain quand oiendra-t-il ? ^ »
Il avait, d'ailleurs, pris la liberté d'écrire, le 29 décembre 1 5y5, au duc de Savoie. Après lui avoir exposé les mesures à prendre pour entretenir «quelque bon nombre de praedicateurs », « pour redresser les églises et y establir revenu convenable pour les curés qui en auront la charg-e», il lui dit : « Mays l'on preschera pour néant, si les habitans fuyenl la pracdication et conversation des pasteurs, comm'ilz ont faict cy devant en ceste ville. Playse donques a Vostr' Altesse fair' escrire une lettre aux scîndiqucs de ceste ville, et commander à l'un des Messieurs les Sénateurs de Savoye de venir icy convoquer généralement les bourgeois, et en pleyn' assemblée, en habit de magistrat, les inviter de la part de Vostr' Altesse à presler l'oreille, entendre, sonder et considérer de près les raysons que les prêcheurs leur proposent pour l'Eglise catholique... » II recommande aussi, comme un moyen daltirer les courages à la religion « de priver a forme des edictz de tous offices
de justice et de charges publiques les persislans en l'erreur *. »
Ainsi se prépare la fin d'une période qu'on a eu raison ^ d'appeler « la période pacifique de la mission du Cliablaîs. b Désormais la politique et la force se mêleront à la persuasion et à la religion^, La période où saint François de Sales est le plus intéressant est la première. Il nous plaît mieux quand il est seul en face des protestants, sauf quand il se plaint d'être seul et qu'il appelle le secours du bras séculier. Sa correspondance latine avec Favre nous a fait connaître de plus près celte première période : ces confidences entre deux amîs intimes nous ont fait surprendrCj comme sur le vif, son zèle si allègre et si brave, ses espérances, et aussi sa lassitude et ses découragements, et c'était un beau et toucliant spectacle.
Nous avons maintenant à étudier ces lettres à un autre point de vue, comme un témoignage de la culture d'esprit de ces deux hommes, surtout de saint François de Sales qui n'est encore, quand commence ce commerce, qu'un jeune homme, sorti tout récemment des études. Les rares lettres que nous avons conservées du temps de ses éludes nous ont fait déjà apercevoir en lui l'homme du XVI^ siècle, l'humaniste bel esprit ; peut-être ce commerce épislolaire nous le fera-t-il voir. C'est une des formes de son talent ; c'est une de ses séductions ; de là procèdent aussi quelques-uns des plus graves défauts de sa manière, comme
î. M. STROW9RI, oJiv. cilé, p. 80.
3. Voir ea ptrtîculUr une lettre do s Eramtinucl I^, écrite de Thonon
inçois de Sates k Charles
écrivain et comme orateur sacré. Il importe donc de la bien connaître.
Cet Antoine Favre, avec quelle amitié entliousiaste il en a parlé ! « Monsieur le président Favre, écrit-il, personae d'une piété et d'un mérite singulier, et, pour le dire à ma façon, le phénix de notre Savoie *. a Ailleurs, il l'appelle « l'une des plus riches âmes et des mieux failles que noslre aag^e ayl portées et qui, par une rare rondition, sçait exlremenient bien assortir l'exquise dévotion dont il est animé avec la singulière vigilance qu'il a aux affaires publiques ^. » Sa liaison avec Favre est, dit-il encore, une « amitié fraternelle que la divine bonté, comme maistrcsse de la nature, a mise si vive et si parfaite entre liiy et moy, nonobstant la diversité de nos naissances et vacations ^. » Cet enthousiasme rappelle tout naturellement celui de Montaigne, parlant de La Boétic. Il va se donner libre cours dans cette correspondance latine.
Dès la première lettre, le ton est celui d'une admiration excessive. Ils écrivent dans une langue qui aime trop les superlatifs et les redondances. De sens rassis et en français, Favre oserait-il dire ? « Si je dis que vous êtes à cet égard (l'aide du bon exemple) le seul qui puisse me lenîr lieu de tout le monde, qu'à peine sorti de l'adolescence, vous offrez, non seulement des témoignages et des preuves, mais un modèle éclatant, de toutes les connaissances et de toutes les sciences, à tel point que personne ne pourra vous dépasser à l'avenir, je crains que vous ne me soupçonniez d'être un flatteur plutôt qu'un honnête artisan d' smiùé {probum amicitiaefabmm)* n; et François de Sales oserait-il écrire cette phrase que nous avons lue, oiî Favre est représenté, va l'excellence de ses fruits, comme
I. Lettre italienne à Mgr Giccardi, 18 mai lâ9S, t. si. p. 334. !. Défense de l'etlendarl de la Sainte Croix, iipélace, p. !9. 3. Ibid. p. 29.
t arbre le meilleur du monde cultivé et savant {universo... orbi litterario citm ex fructu arbor optima et sis et habearis), comme un homme à qui personne n^ est supérieur et qai a peu d'égaux (nullibi superiorem, paucos etiam liabeat pares)? ^ Amitié de lêle, qui dépasse la mesure, trop curieusement exprimée d'ailleurs pour Hre tout à fait sincère. Admiration excessive, qui brave, sans scrupule, la modestie. Humilité excessive aussi. Dans sa première lettre à Favre, François de Sales se représente comme un tout jeune débutant (jauencm lirunculum) qui a été prévenu, provoqué à Tamilié par un homme très illustre, par un personnage considérable de l'ordre sénatorial (vir clarissime, senalor inlegerrime, vir grauissimus senatorii ordinis '). « Vous avez été le premier à donner, ce qui est plus divin ; j'ai été le premier à recevoir, ce qui convenait à mon infériorité ^. »
Ils commencent leurs lettres exactement, scrupuleusement, comme de vrais latins de l'antiquité. « Viro clarissiino Francisco de Sales, Anlonius Faber salutem dicit ». — n Clarissimo viro, Senalori integ-errimo » ou « Amplissimo Scnatori, Antonio Fabro Franciscus de Sales salutem dicil, » Bientôt les superlatifs s'attendrissent, deviennent fraternels avec passion. François de Sales envoie son salut à son frère très doux et très cher « fi-alri suavissimo ». Antoine Favre n'es! pas en reste d'amitié vive et tendre, et lui aussi écrit à François, comme à un frère très aimé. « Fratri dulcîssimo, Fralri suavissimo, Francisco Salesio u, ou encore : « A monsieur mon frère, monsieur de Sales », voilà sa manière ordinaire d'adresser ses lettres. Ces deux amis sont donc devenus deux frères, qui s'aiment comme peu de vrais frères se sont aimés. Les expressions caressantes se répèlent, se multiplient tant, qu'il faut bien.