SAINT FRANÇOIS DE SALES A PARIS EN
Entre Henri IV et le duc de Savoie Charles-Emmanuel, la paix, nous l'avons vu, avait été longue à conclure. Charles- Emmanuel avait profité des guerres sanglantes ouvertes par la succession éventuelle de Henri III pour confisquer, avant même la mort de ce prince, et sans la moindre apparence de provocation, le marquisat de Saluées. Henri IV ne pardonna pas cette spoliation injurieuse, il réclama le marquisat de Saluées avec une énergie singulière. Le duc, d'autre part, tenait à sa conquête avec un égal entêtement. Enfin, sa ténacité l'emporta, mais il paya cher son succès ; il dut donner en échange, en 1602, les pays ou seigneuries de Bresse, Bugey, et Valromey et la baronnie ou bailliage de Gex.
Or le pays de Gex dépendait jadis, pour le spirituel, de l'évêque de Genève; depuis, il était devenu protestant, et les Genevois jouissaient des revenus ecclésiastiques de cette province, et, quoiqu'elle eût été ramenée au catholicisme par le prévôt de l'église d'Annecy, François de Sales, cette situation n'avait pas changé. Mais en faisant retour à la France, le pays de Gex devait être régi par les lois françaises et notamment par l'édit de Nantes : telle était, du moins, la thèse soutenue par l'évêque de Genève, Claude Granier. Dans ces conditions, les revenus ecclésiastiques devaient être enlevés à Genève et rendus à l'évêque résidant à Annecy. De là, un important dé-
bat dont Henri IV était le juge. La République de Genève envoya à Paris Chapeaurouge et Anjorran pour défendre ses droits; l'évêque Claude Granier délégua le missionnaire du Ghablais, François de Sales.
Chapeaurouge et Anjorran triomphèrent des prétentions de l'évêque, quoiqu'elles fussent soutenues de toute la diplomatie et de toutes les séductions de François de Sales; et les revenus ecclésiastiques du pays de Gex restèrent entre les mains des protestants. Aujourd'hui, cette compétition financière nous semble assez indifférente. Ce fut toutefois dans cette circonstance que François de Sales, Savoisien, bel esprit de province, élégant écrivain de second ordre et disciple docile de tous ses maîtres, devint un Français, se prépara à devenir un écrivain original et excellent, un penseur, et le maître de l'esprit nouveau qui allait rajeunir et ranimer le catholicisme.
Suivons-le dans le milieu nouveau où il fut appelé.
Il eut rapidement de très hautes relations, il devait les unes à sa famille, les autres au premier séjour qu'il avait fait à Paris dans sa jeunesse. Et comme sa mission avouée cachait probablement d'autres intérêts, politiques ceux-là, et très importants, il eut souvent à traiteravec les premiers personnages de l'État, avec le Roi surtout. François de Sales était, en effet, dès cette époque, désigné comme le successeur de l'évêque de Genève, et, pour le moment, il avait tout le prestige de cette dignité. Mais il en aurait désiré, pour plus tard, tout le pouvoir. Le futur évêque de Genève voulait reconquérir Genève (1). Or il savait que seul le roi de France aurait assez d'autorité pour imposer à Genève le libre exercice du catholicisme; pour le reste, lui seul s'en chargerait sans doute. Il est
(1) Nous avons vu ces prétentions dans les lettres éditées par Peraté .
donc vraisemblable qu'il traita plus d'une fois cette question avec Henri IV.
De toutes les façons, le prévôt de Genève eut donc, en arrivant à Paris, une situation très en vue ; sa bonne grâce et sa prudence naturelle le firent très vite apprécier ; et l'on reconnut que ses amis et quelques autres « bien affectionnés au nom savoisin « n'exagéraient pas lorsqu'ils racontaient les triomphes et les vertus de F « élu de Genève » . Et ces amis, c'était la vieille duchesse de Nemours, la fameuse Anne d'Esté, veuve des deux plus brillants chevaliers de son époque, le duc de Guise et le duc Jacques de Nemours; c'était la princesse de Mercœur qui le chargea de prononcer h Notre-Dame la harangue funèbre de son époux, Ph. -Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur; c'étaient M. Deshayes, gouverneur de Montargis et secrétaire du Roi, M. de Marcillac, la princesse de Longueville, le cardinal Du Perron, et Henri IV lui-même (1).
Invité à parler devant le Roi, mêlé aux personnages illustres de la politique, de la littérature et de la théologie, lancé à la cour, diplomate, prédicateur et controversiste, il fit ample connaissance avec ce monde nouveau qu'était Paris. Quelle différence avec le temps où il étudiait au collège de Navarre ! Cette science nouvelle, qui s'appelait la théologie positive, régnait, la philosophie partageait son autorité ; et l'imposant appareil de la religion d'État, unique, souveraine et irréprochable, y frappe ses yeux et l'attache pour toujours à la France.
Il y fut un peu un écolier : et il s'apei'çut, à ses dépens, qu'il ignorait les méthodes nouvelles de la controverse. fSes panégyristes citent ce mot du cardinal Du Perron, que lui savait convaincre les hérétiques, mais que M. de Genève avait l'art de les persuader ; ce mot prouve que François de Sales savait persuader, mais qu'il ne savait pas convaincre. Et c'est vrai.J
(1) Jules VijY, La l'hilothée, l. I, p. 85.
Un jour, il resta court dans une discussion avec un hérétique. Lui-même en fit l'aveu : il plaide bien que son ignorance était sur un point de petite conséquence, mais Duplessis-Mornay en a toujours dit autant et avec raison, et son autorité n'en fut pas moins ruinée (1). Au reste, Henri IV lui recommanda d'étudier la théologie, entendez la théologie dite positive, et, un an après son départ de Paris, il promit de s'y' appliquer de toutes ses forces (2). Heureusement qu'il fit tout autre chose. Et sous cette science impeccable qu'il put admirer dans tant d'illustres personnages, sous cette profondeur politique et sous ces hautes dignités d'un du Vair, d'un du Perron, d'un cardinal d'Ossat, que vit-il? Il vit cette froideur du sentiment religieux que nous avons signalée. Il vit des sages et non des chrétiens. Il vit, par exemple, d'Ossat, qui était un prêtre, solliciter l'intervention du Pape en faveur de Genève. Et lui, qui croyait d'un élan si vif, d'un sentiment si fort, dut s'étonner, se scandaliser peut-être, que ce monde si plein des dogmes catholiques fût si vide de l'amour unique du Christ.
Et voici ce qu'il connut d'un autre côté. Cette piété qui paraissait morte brûlait d'une flamme inextinguible. De tout ce mouvement de la Réforme et de la contre-réformation, il était resté dans quelques âmes, nous l'avons dit, une ardeur religieuse qui s'était comme repliée sur elle-même ; ces âmes vivaient en dedans; elles vivaient d'une vie intérieure. Isolées, sans direction, elles se cherchaient, se rencontraient par hasard (3) ou à dessein, se comprenaient entre elles, alors que les autres ne les comprenaient pas, se conseillaient, s'encou-
(1) OEuvres complètes, édition Berclie et Tralin, t. V, p. 427.
(2) Id., t. V, p. 451.
(3) Voir une de ces rencontres caractéristiques dans la Fie de M. de Bénille, par M. Habeut; c'est celle de Bérulle avec Mlle de Bois-Fontaine, qui entra . au Carmel, et y a laissé une longue réputation vivante encore aujourd'hui. Elle s'y appela Mère Magdeleine de Saint-Joseph. — Habert, Vie de M. de Bérulle, p. 213, 214 et 215.
rageaient, et, dans ce triste état de dispersion où le siècle les condamnait, elles rêvaient l'union et la douce intimité du monachisme ; dans les distractions, les occupations du monde, elles rêvaient les prières, la paix et l'isolement des cloîtres.
Elles étaient forcées de rester dans le monde, les unes par leur situation de famille, les autres par le manque d'Ordres qui leur convinssent. Elles y restaient. Et, en attendant que leur rêve se réalisât, elles tâchaient de concilier avec les exigences de leur position les exigences de leur foi.
Le plus célèbre de ces personnages était Mme Acarie. Cette femme illustre est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la peindre ici ; grande âme, avisée pourtant et pleine de mesure et de prudence. Chacun faisait appel à son jugement, etla nouveauté de sa piété éclatait par le contraste avec celle de son mari. Il représentait le passé. Homme démonstratif, ancien ligueur, il avait toutes les vertus qui font les martyrs et qui ne sont pas d'un usage courant ; quant aux autres, celles dont l'usage est de tous les jours, et qui sont toutes voisines de la politesse, il ne les avait point. François de Sales conte l'anecdote d'une jeune fille qui avait des visions merveilleuses. Pour la mettre à l'épreuve, on la plaça en service chez Mme Acarie ; M. Acarie était jugé capable de fournir assez d'exercice à sa patience. Et de fait on reconnut bien que la pauvre fille n'était pas sainte (1). A côté de cet homme qui aurait été un héros à l'occasion et s'en contentait, Mme Acarie mettait son effort à atteindre la perfection de la douceur, de la patience, de la régularité, de la bonté dans le train ordinaire de sa vie. Elle ne cherche point de coups d'éclat ; plus tard, ayant appelé le Garmel en France, elle y entre^ mais comme Sœur converse; les autres iront au choeur, elle balayera la chapelle, ouvrira la porte et fera les commissions. Le « blanc
(1) Saint Fkançois de Sales, OEuvres complètes, édition Bercte et Tralin, t. VI, p. 102.
de la perfection » qu'elle vise, ce n'est pas défaire de grandes choses, c'est de faire parfaitement de petites choses. François de Sales, qui a vu le fond de sa conscience, déclare qu'elle a passé des journées entières sans commettre le moindre péché véniel (1). La maison de cette femme d'un si haut mérite fut le centre de cette piété nouvelle.
Cette sorte d'Église dévote était gouvernée par des prêtres qui avaient une réelle valeur. L'un d'eux est M. André du Val, docteur en Sorbonne, qui avait été « sorbonniste » jadis, qui ne l'était plus, et qui était « universellement propre pour les offices de piété ». Il y avait un curé d'Aumale, M. Galemand, « homme apostolique par son zèle » , dont la petite ville d'Aumale en peu de temps transformée, puis Senlis, Pontoise, Gisors, Rouen, Paris, évangélisés tour à tour, attestaient la grandeur et l'efficacité (2). Il y avait Asseline et Gospéan, et, au-dessus de tous par sa haute intelligence et son autorité, M. de BéruUe.
Sa vie a été racontée par l'abbé Houssaye dans un livre riche de détails. C'est là qu'il faut chercher la physionomie qu'avait, à cette époque, l'illustre cardinal. Il est jeune encore, il n'a fondé ni l'Oratoire, ni le Carmel ; mais il est, avant saint François de Sales, un directeur d'âmes ; il sait manier les âmes, il ne se borne pas à leur enseigner des conduites particulières, il les refait en quelque sorte et leur communique une manière d'être nouvelle. Et qu'est cette manière d'être? La perpétuelle présence de la pensée du Christ, la perpétuelle appréhension de l'amour de soi : la dévotion, en un mot.
Au-dessus de ces prêtres sont des .personnages privilégiés, qu'on envie, qu'on écoute, qu'on voudrait imiter : des moines. C'étaient des capucins. Ils étaient, en ce moment, peu en faveur auprès du Roi, et leur liberté les avait rendus plus
(i) OEuvres complètes, édition Berche et Tralin, t. VI, p. 38. (2) L'abbé Houssaye, Vie de M. de Bérulle, t. I, p. 229.
chers aux dévots. Le plus illustre d'entre eux, c'était un duc et pair, un maréchal de France, le cardinal de Joyeuse ; puis, le Père Archange de Pembroke, et, enfin, le fameux Frère Benoît de Ganfeld, dont la vocation avait été entourée de visions étranges et de faits pi-odigieux (1).
Pour compléter ce tableau, ajoutez le surnaturel : visions, miracles, possessions surtout. Je ne sais quoi d'énervant et de troublant se mêle à la piété robuste qui semble naître, comme pour l'altérer. Cette piété n'est considérée que comme une pierre d'attente jusqu'au jour où l'on pourra s'abandonner aux élans du mysticisme espagnol.
Là, dans ce milieu, François de Sales, conduit par M. de Bérulle qui avait été son condisciple et qui était resté son ami, fut accueilli fraternellement, et sa haute piété, ses relations avec la cour de Rome, lui valurent un rang à part. Il traita, sans doute, d'égal à égal même avec M. de Bérulle. Il fut, pendant son séjour h Paris, le confesseur de Mme Acarie . Il fut très activement mêlé aux démarches qui décidèrent et préparèrent la fondation en France de couvents de Carmélites.
Et là se fit, non pas d'une façon brusque, à la manière d'une révélation, mais lentement et naturellement, la transformation de son génie : il put juger par comparaison que les invincibles controversistes qui avaient écrasé la doctrine réformée n'avaient rien édifié à sa place. Il reconnut que luimême n'était pas armé pour de tels combats, et que de tels combats ne valaient plus rien. Il y renonça.
Il conçut, en revanche, la puissance de la piété, et que, pour convertir les hérétiques, il suffisait, d'une part, d'augmenter en eux la vivacité du sentiment religieux, et de montrer, d'autre part, l'aliment que le catholicisme offrait à ses exigences.
(1) Pour tous ces détails, je renvoie au premier volume de l'abbé Hotjssate, sur M. de Bérulle,
(Et ainsi sa tâche, celle qui lui parut sans doute utile et nécessaire, maintenant que la défense de la religion orthodoxe considérée comme un dépôt objectif de vérités, a été très suffisante, sa tâche se réduit à accroître la piété. Elle s'y réduit — ou s'y grandit (1).
Et quelle piété ? Non pas celle qui s'isole du monde, vit dans les couvents et, enlevant au monde l'exemple de la ferveur, éteint tous les foyers du sentiment religieux : mais bien celle qui s'accommode à la vie « commune » , non pas celle qui instruit pour « le cloître et la vie consiliaire » , mais celle qui « instruit à la vie civile et forme un homme pour le monde » (Charron).
Car il y a une piété, une dévotion qui le peut faire sans qu'on ait recours à la sagesse « humaine et non divine » , c'està-dire antique et païenne, de Montaigne, de P. Charron ou de
(1) Sur ce qu'il pense des Controverses, voir dans ses OEiivres complètes, t. V, p. 367 et 426.
Camus nous apporte aussi son témoignage dans l'Esprit de saint François de Sales.
« Les disputes en matière de religion lui étaient fort à contre-cœur principalement quand on les entamait à table ou à la sortie du repas. Surtout il désapprouvait que l'on traitât de Controverses en la prédication, n — Esprit de saint François de Sales^ partie i4, section 17.
Cf. ce passage du même Camus :
K La douceur de son esprit ne pouvait admettre les disputes en matière de religion. Mais il aimait fort les conférences paisibles et aymables avec les dévoyés...
« Il écoutait volontiers les errants avec qui il conversait parlant de leur religion, sans leur témoigner ni de l'ennui ni du mépris... 11 ne répondait point à leurs objections ni même à leurs demandes... Après cela s'il pouvait obtenir par civilité quelque loisir de parler, il ne perdait point ce temps-là... et sur le sujet qui avait été traité par l'errant ou sur quelque autre plus utile, il déduisait brièvement, nettement et fort simplement ce qui était de la créance catholique et sans aucun esprit de contention... mais en la manière que l'on traite ses articles de foi dans les catéchèses. »
Et saint François de Sales expliquant cette conduite finissait ainsi : « Sur le champ ils hochent la tête et se moquent de nous; mais quand ils sont retirés et seuls et viennent à faire réflexion sur ce que nous leur avons dit, vous les voyez revenir sur le poing, comme des oiseaux de leurre, en nous disant : Nous vous entendrons parler volontiers derechef des choses que vous nous avançâtes l'autre jour. 11 — Esprit, etc., partie 3, section 16.
Du Vair. Cette piété, François de Sales l'a vue chez Mme Acarie, il en a vu les fruits plus sûrs et plus grands que n'en portent les dévotions relevées. Et loin de vouloir conduire d'étape en étape les gens du monde au mysticisme des cloîtres, c'est dans les cloîtres qu'il veut faire pénétrer cette « humble, basse, mais solide piété » .
C'est peu de chose en soi, semble-t-il, que cette nouvelle idée de la piété. Que le prévôt de Genève, au lieu de convertir les protestants, se contente de donner à la fois de la ferveur et du bon sens aux catholiques, il n'y a pas lieu d'y voir une révélation .
Mais le génie lent et patient de saint François de Sales avait trouvé là sa voie. Elle allait le conduire à des considérations d'un ordre et d'une importance que le point de départ ne nous laisserait point soupçonner, et c'est jusque-là maintenant qu'il nous faut suivre le développement de sa pensée A
LIYRE II