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CE QUI RESTE DE SA PRÉDICATION

On ne saurait étudier à part l'action et la pensée de François de Sales, car la distinction en serait arbitraire. L'une et l'autre, liées par une mutuelle influence, procèdent à chaque instant l'une de l'autre, leurs progrès vont de pair. D'année en année, l'action devient plus large, la pensée plus profonde. C'est le Traité de l'amour de Dieu qui clôt ce mouvement et qui l'achève. Mais on ne doit pas dire, ou que c'est l'homme d'action qui se recueille, ou que c'est le penseur qui agit. Il faut respecter l'unité de cette féconde existence.

Notre méthode nous est donc imposée par notre sujet : le missionnaire pouvait bien s'étudier séparément, mais nous n'en ferons pas de même pour ce qu'on pourrait appeler le penseur, le directeur d'âmes, l'écrivain : ce serait enlever à notre personnage sa suprême originalité. Prenons-le chaque fois tout entier, penseur et directeur d'âmes, écrivain et psychologue dans toutes les œuvres où l'on saisit ce qu'il voulut, ce qu'il fit et ce qu'il fut. Nous suivrons un ordre qui soit autant que possible fidèle à la chronologie, c'est-à-dire à la

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suite même de ses progrès, et qui nous permette cependant d'aller du dedans au dehors, du simple au compliqué, des sermons au Traité de l'amour de Dieu.

La première attitude, en effet, sous laquelle François de Sales s'est présenté à ses contemporains, c'est celle du prédicateur, et la forme la plus simple qu'il ait donnée à sa pensée, c'est dans ses sermons qu'on la trouvera. Faisons connaissance avec lui quand il est dans sa chaire. Plus tard nous pénétrerons mieux dans son intimité.

Cette éloquence fut abondante, fut évangélique et resta célèbre (1). Bossuet met la chaire tout à côté de l'autel et ne craint pas de comparer l'efficacité de la prédication au mystère eucharistique. On sent là l'influence directe de la Réforme qui avait élevé si haut le ministère de la parole. Plus près des origines du protestantisme et de sa première ferveur religieuse, saint François de Sales en subit mieux encore l'heureuse action. Pour faire oublier ces prélats qui ne prêchaient pas et ce méchant sermon, toujours le même, répété à chaque occasion par un méchant prêtre (2), le concile de Trente avait déterminé que le principal office de l'évêque est de prêcher. Saint François de Sales cite aux autres ce principe (3), le rappelle avec insistance, et lui-même le met généreusement en pratique (4). Pendant son premier séjour à Paris, il prêcha en

(i) L'année qu'il prèclia à Grenoble l'Avent et le Carême, il y eut un tel concours à son auditoire, non seulement de catholiques, mais encore de protestants de la confession de Genève, que l'on n'en avait jamais vu de semblable. — Cambs, Esprit de saint François de Sales, partie 1, section 27.

(2) Voir Introduction, p. 4,

(3) Lettres, t. V, p. 160.

(4) u Durant que j'étais prévôt de notre Eglise, racontait saint François de Sales, je m'exerçais à tous propos à la prédication. Mon bonbomme de père entendant sonner la cloche du sermon, demandait qui prêchait. » On lui disait : « Qui serait-ce, sinon votre fils? «

« Un jour il me prit à part, et me dit :

Il Prévôt, tu prêches trop souvent. J'entends même des jours ouvriers sonner la cloche pour prêcher, et toujours on me dit : C'est le prévôt, le prévôt! De mon

six mois cent fois. Il portait dans ce ministère une ardeur et un entrain qui témoignent d'un goût naturel, le goût d'un bon soldat à qui l'on parle de bataille. Son ami, Tévêque Fenouillet, — le même qui devint longtemps après un personnage équivoque (1), — l'invite à venir à Montpellier, et lui, pour payer son hospitalité, promet d'y prêcher; il plaisante avec une bonne humeur significative sur le succès de ses sermons; il voit déjà autour de sa chaire non seulement les catholiques, mais les protestants, qui seront sans doute attirés et trompés par son titre d'évêque de Genève, et à la perspective de cette foule qui viendra, « huguenots et catholiques » pêle-mêle, il est ravi et il s'écrie qu'il s' « en donne à cœur joye (2) » . Beaucoup plus tard, à l'époque même où il semble arrivé à un détachement de toute chose, qui ne va pas sans lassitude et sans découragement, il a pour prêcher la même ardeur juvénile, a Je prêche ici les avents, les commandements de Dieu qu'ils ont désiré ouïr, écrit-il à Mme de Chantai , et je suis merveilleusement écouté, mais aussi je prêche de tout mon cœur (3). «

N'imaginez pas sous cette vivacité un orateur qui se plaise au bruit de sa parole, qui aime la foule et que le succès enchante. Il avait la parole un peu lente et un peu lourde, ce

temps il n'en était pas ainsi. Les prédications étaient bien plus rares ; mais aussi, quelles prédications ! Dieu le sait! elles étaient toutes Lien étudiées; on disait des merveilles, on alléguait plus de latin et de grec, en une, que tu ne fais en dix, tout le monde en était ravi et édifié, on y courait à grosses troupes : vous eussiez dit qu'on allait recueillir la manne. Maintenant tu rends cet exercice si commun qu'on n'en fait plus d'état, et on n'a plus tant d'estime de toi. »

11 Voyez-vous, ajoutait saint François de Sales, ce bonhomme parlait comme il l'entendait et à la franche marguerite... C'était selon les maximes du monde... Tout cela ne sont qu'imagination de la sagesse humaine. Croyez-moi, on ne prêchera jamais assez. 11 Camus, Esprit de saint François de Sales, 3° partie, section 9.

(1) Voir sur Fenouillet M. Germain, Le temporel des évêques de Maguelonne et Montpellier, p. 60, et aussi : Bulletin de l'histoire du protestantisme français, t. XXVII, p. 323.

(2) Lettres, t. V.

(3) Id. (13 décembre 1619), édition Berche et Tralin, t. V, p. 373.

qu'il disait semblait réfléchi, mûri et définitif (1) ; il ne faut donc pas compter qu'il ait eu jamais la joie de l'improvisateur grisé par la facilité et la rapidité de son débit. Et quant à l'adniiration et aux applaudissements, nul ne s'en soucia moins que lui. Quand il revint à Paris, en 1618, sa réputation de grand orateur était universelle. Il devait prêcher pour la première fois dans la chapelle de la Visitation ; ces pieuses filles se promettaient une grande joie de cette solennité, où un auditoire d'élite admirerait l'éloquence de leur cher fondateur. L'auditoire d'élite vint, en effet, s'attendant à merveilles ; mais son attente fut bien trompée, car, au lieu du beau sermon qui était préparé, le prédicateur raconta fort simplement, à la savoyarde, les vertus de je ne sais quel Bienheureux ; on trouva sa réputation surfaite. Plus tard il s'égaya, avec saint Vincent de Paul, du tour malicieux qu'il avait joué à l'amour-propre de ses religieuses et à la mondanité de ses auditeurs. Grâce à ce détachement absolu de toute prétention, il prêchait indifféremment et du même cœur devant quatre personnes ou devant une foule (2) ; pour les paysans de ses

(1) « J'admirais quelquefois en notre Bienteureux comme la pesanteur de sa constitution naturelle pouvait compatir avec la gentillesse des reparties qu'il avait d'ordinaire en la bouche. Il est vrai qu'il ne parlait pas par boutade ni par vivacité d'esprit... mais après avoir un peu pensé. » — Camus, Esprit de saint François de Sales, 8*^ partie, section 10.

Cf. cet autre témoignage de Camus :

B II me vint une fois en fantaisie de l'imiter en prêcliant...

« Or ne vous imaginez pas que je m'efforçasse de le suivre en la hauteur de ses pensées, en la profondité de sa doctrine, en la force de son jugement et de sa conduite, en la douceur de ses paroles, en l'ordre et la liaison si juste de ses écrits, et en cette douceur incomparable qui arrachait les rochers de leurs places... Je m'amusai et comme vous allez entendre je m'abusai en me voulant conformer à son action extérieure, à ses gestes et à sa prononciation. Tout cela en lui était lent et posé pour ne pas dire pesant, à cause de sa constitution naturelle. » — Camus, Esprit de saint François de Sales, partie 1, section 23.

(2) C'était même une idée très raisonnée chez lui qu'il fallait se réjouir d'avoir peu d'auditeurs, car la prédication en était plus efficace.

tt Ayez grande joie, disait-il, quand, montant en chaire, vous observez peu de gens devant vous et que votre auditoire sera comme à claire-voie. » — Camus, Esprit, etc., 2° partie, section 38.

pauvres montagnes ou pour les courtisans de Henri IV et de Louis XIII (I), aux esprits subtils et raffinés comme à ses très modestes Visitandines. D'un bout à l'autre de son diocèse il va, préchant et préchotant; il irait d'un bout à l'autre de la France si son prince, trop soupçonneux, l'y autorisait, Paris l'aurait souvent entendu, il serait venu fréquemment à Bourges et à Dijon, il serait allé à Salins, à Lyon, à Marseille, à Montpellier, à Toulouse, Toulouse qu'il a grandement prisée, « non pour sa grandeur et noblesse » , mais, comme dit saint Ghrysostome de son Gonstantinople, « à cause du service de Dieu, qui y est si constamment et si religieusement maintenu (2) » .

Qu'est-il resté de cette parole si désirée et si prodigue d'ellemême? En reste-t-il au moins assez pour que nous puissions la faire revivre un instant? Trop peut-être. Indistinctement, on a recueilli des pièces, on les a étudiées sans discrétion et sans choix. Pour ne pas nous y perdre, notre premier travail sera de les classer et d'en critiquer la valeur. De la main de saint François de Sales on a les manuscrits de quelques sermons. L'un, qui est encore inédit, mais qui sera bientôt publié, contient le texte complet d'un sermon sur la sainte Eucharistie. Il est conservé au couvent de la Visitation de Turin. Un autre nous a gardé un sermon sur la Pentecôte, puis c'est un sermon sur le jour de saint Pierre : toutes œuvres de jeunesse, presque les débuts de saint François de Sales dans la prédication. Un quatrième sermon sur l'Assomption, dont le précieux naanuscrit, tout entier de la main de l'auteur, porte le plan et les divisions indiqués dans les marges, date de 1602 et a été pro-

(1) « La veille de Noël, je prêcliai devant la Reine aux Capucins où elle fit sa communion, écrit-il à M. de Chantai, mais je vous assure que je ne prêchai ni mieux ni de meilleur cœur devant tous les princes et princesses que je ne fais en notre pauvre petite visitation d'Annecy. » — 29 décembre 1619. Œuvres, édition Berche et Tralin, t. V, p. 698.

(2) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. V, p. 279.

nonce à Notre-Dame. C'est une pièce d'éloquence fort soignée. Ce n'est pas l'éloquence ordinaire de notre orateur. Il s'agissait évidemment d'une solennité exceptionnelle pour qu'il s'y préparât ainsi. Je n'y ajoute pas l'oraison funèbre du duc de Mercœur, publiée par l'auteur même ; ce n'est pas un sermon, c'est une oeuvre d'apparat où se devinent des préoccupations littéraires; d'ailleurs, elle fut refaite après avoir été prononcée (1).

Mais ce soin d'écrire les sermons avant de les prononcer devait bientôt disparaître. A la manière dont saint François de Sales entendait ses devoirs de prédicateur et sa mission d'évêque, il n'aurait pas eu le temps de prendre un tel souci de son éloquence. Doit-il monter en chaire, il ajuste le loisir de songer à l'Évangile du jour, de noter quelques textes, de choisir au passage quelques idées; après quoi le voilà prêt nécessairement; il faut qu'il s'en tienne là. Et, en effet, nous avons un grand nombre de ces esquisses. Le manuscrit en ferait deux gros volumes, dit un contemporain de saint François de Sales (2). Ce qui en est édité déjà est assez volumineux , et nous en possédons encore presque autant. Rien de varié et d'animé comme le recueil de ces canevas. La hâte de la pensée avec la précipitation de la plume entremêlent dans un désordre pittoresque les citations, les discussions, les allégories, les cris de joie, le latin et le français (3). Quelquefois ce ne sont que des textes, aride et sèche nomenclature; quelquefois c'est un plan tout entier; ou bien encore c'est une idée plus intéressante ou plus délicate qui a sollicité sa réflexion, et il la développe ; puis il s'arrête court, pressé par le temps (4).

(1) OEuvres, édition Lecoffre, t. I, p. lxxi.

(2) Id., t. I, p. LUI.

(3) Par exemple le Plan d'un pa)iégyri<jue de saint Louis, prêché à Paris, édition Berche et Tralin, t. II, p. 719, ou le Plan en latin d'un panégyrique de sainte Geneviève, id., p. 640.

(4) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 577.

Ce n'est pas son sermon qui revit dans ses notes rapides et tumultueuses, c'est son imagination en branle, c'est sa pensée à l'œuvre ; c'est lui plus que son éloquence. Il est donc aisé de voir quel danger il y aurait à se guider sur ces notes pour définir son talent oratoire. Les premiers sermons nous présentaient l'application d'un jeune prédicateur qui cherche encore sa voie. Ses canevas nous initient au travail préliminaire que lui coûtaient ses discours. Mais ses discours eux-mêmes et son éloquence, où les trouver?

Quand saint François de Sales prêchait dans les chapelles de ses couvents, pas un mot de lui ne se perdait. Les religieuses l'écoutaient de toutes leurs oreilles et de tout leur cœur; leur mémoire, doublement attentive, gardait précieusement chacune de ses paroles. Quelques notes y aidaient sans doute. Puis notes et souvenirs étaient mis en commun, et, sous la plume d'une des auditrices, le sermon revivait, ou semblait revivre. Or, ces rédactions ont été conservées, publiées. Est-ce là que nous trouverons enfin ce que nous cherchons? On l'a cru, mais il faut bien en rabattre.

Notez d'abord que tous ces sermons s'adressent directement aux religieuses; il y avait bien des auditeui's laïques, et plus d'un développement passe à côté des Sœurs pour aller jusqu'à eux; mais, en définitive, c'est d'elles surtout qu'il s'agit et c'est à elles que parle l'orateur. Il est donc tenu à un langage à la fois plus mystique, plus familier et plus affectueux; il connaît ses religieuses une par une ; elles sont peu nombreuses, elles ne s'intéressent qu'à un ordre d'idées assez restreint. Voilà du coup l'éloquence de l'orateur restreinte dans les mêmes bornes. Un côté de son éloquence pourrait seul se montrer à nous dans ces rédactions; on la verrait dans sa poésie et dans son intimité; on ne la verrait pas tout entière.

Une seconde remarque beaucoup plus grave, c'est qu'on ne saurait compter toujours sur la fidélité de ces rédactions ; mal-

gré leur bonne foi, leur attention, leur diligence, les religieuses se sont trompées à maintes reprises ; si quelques-uns de ces sermons « exhalent tout le parfum du style de saint François de Sales (1) », la lecture des autres ne laisse pas la même impression d'authenticité. On y rencontre des termes vieillis, des locutions qui sentent la province, même des tournures incorrectes, alors qu'on sait avec quelle attentive pureté de langage parlait saint François de Sales. Les analyses minutieuses des sentiments ne sont pas toujours bien comprises, et l'abondance des mots, qui n'est plus excusée par le sens exquis et l'exacte description de la vie intérieure, y devient souvent un ennuyeux bavardage. C'en est fait des allégories délicates qui savaient s'arrêter à temps pour ne pas être trop subtiles et invraisemblables. C'en est fait aussi des images gracieuses et insaisissables. Une main lourde, maladroite, a brouillé toutes les nuances, et c'est un parfum de niaiserie, si j'ose m'exprimer ainsi, qu'exhalent plusieurs de ces rédactions trop naïves.

Cependant elles sont, dans leur ensemble, une image exacte, au moins pour le mouvement, la disposition et les idées principales, des sermons mêmes de saint François de Sales, et, au prix de quelques précautions, il est facile d'y trouver d'utiles renseignements.

Il faut encore user avec discrétion de la quatrième source que nous avons maintenant à indiquer, la lettre de saint François de Sales à l'archevêque de Bourges sur la prédication. Il semble qu'on l'ait prise très au sérieux, et l'on a l'air d'y voir les réflexions les plus profondes et le dernier mot de saint François de Sales sur l'éloquence de la chaire. C'est peut-être le beau latin de maître Martin Steyaert, professeur royal de théologie à l'université de Louvain, qui est responsable de ce contresens ; il a traduit en latin la lettre écrite par saint Fran-

(1) Saist FnAîiçois de Sales, OEuvres, édition Lecoffre, t. I, p. lxxxvu.

çois de Sales en français, et son élégante version, plus connue que l'original et souvent attribuée à saint François de Sales lui-même, présente sa lettre sous un faux jour; toute familiarité, tout abandon, tout naturel ont disparu. L'archevêque de Bourges est devenu un de ces personnages anonymes et hypothétiques auxquels s'adressent les traités écrits en forme de lettres ou de discours ; il s'appelle quidam ayitistes : un certain prélat. La « vraie façon de prêcher n y devient vera prœdicandi ratio. Qui ne sent combien cette traduction est trompeuse avec toute son exactitude? En réalité, saint François de Sales s'est peut-être proposé, au début de sa lettre, d'écrire un traité complet sur la vraie méthode de la prédication, et il esquisse une division qui promet une étude approfondie de la matière. Mais il s'est bientôt rappelé pour qui il écrivait. Mgr Frémiot, archevêque de Bourges, n'osait pas, ne savait pas prêcher. C'était un apprenti et un apprenti craintif; on l'écrasait sous le mérite de son prédécesseur, et lui « se faisait scrupule de monter en chaire s'il n'avait des myrobolans d'éloquence » . Sous ces hésitations, se cachait peut-être un peu de vanité. Saint François de Sales commence donc par détruire ces scrupules et la cause de ces scrupules. « Le prédicateur est toujours assez savant, dit-il, quand il ne veut pas paraître de savoir plus qu'il ne sait; il doit tenir toute son autorité de la dignité de sa vie, il ne lui sied pas de chasser ou de danser (1) », et l'on devine sous ces détails la leçon discrète que fait un pieux évêque à un prélat mondain; puis c'est l'oubli des artifices littéraires qu'il conseille, c'est la sincérité, c'est la chaleur et la confiance. «Le souverain artifice est de n'avo.r point d'artifice. Il faut que nos paroles soient enflammées, non par des cris et actions démesurées, mais par l'affection intérieure; il faut qu'elles sortent du cœur bien plus que de la

(i) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 10.

bouche. On a beau dire, mais le cœur parle au cœur et la langue ne parle qu'aux oreilles (1). » Ces conseils de piété s'entremêlent d'indications multiples sur les moyens de composer facilement un sermon. Où doit-on chercher des textes, des idées? Gomment trouver, dans une brève citation, tout un développement? Il répond à ces questions diverses d'une façon un peu décousue et tout au hasard de la plume. Il y joint le nom de quelques auteurs : Diez, « qui inculque bien, explique bien les passages, fait de belles allégories et similitudes et des hypotyposes nerveuses, mais auquel il manque l'ordre de la méthode, car il n'en tient point ; un Espagnol qui a fait un gros livre qui s'appelle Sylva allegoriarum, lequel est très utile à qui le sait bien manier, et enfin les Concordances de Benedicti (2) » . Est-ce à dire que ce soit tout le secret de son éloquence? Non pas. Si c'est sa méthode de prêcher qu'il nous donne, il a dû l'adapter aux besoins particuliers de la personne à laquelle il écrivait, il a été contraint de la rendre plus facile, plus superficielle, propre, en un mot, à un débutant (3). Or, il y a longtemps que saint François de Sales est passé maître. Cette lettre n'est pas un tableau de l'éloquence de saint François de Sales, et si elle en donne les traits, elle peint en même temps Mgr Frémiot, et peut-être a-t-on confondu ces deux images en une seule.

(1) OEuvres, édition Berclie et ïialin, t. II, p. 21.

(2) Ici., t. II, p. 20.

(3) « Vous voulez traiter de la vertu d'humilité, et vous avez disposé vos points en cette sorte :

« i° En quoy yist cette vertu; 2° ses marques; 3° ses effets; 4° moyens de l'acquérir. Voilà votre disposition. Pour remplir chaque point de conceptions, vous chercherez en la table des auteurs les mots « humilitas, humilis, superbia, superbus >' , et vous verrez ce qu'ils en disent; et trouvant les descriptions ou définitions,

vous les mettrez sous le titre « En quoy yist cette vertu Pour remplir le

second point, vous verrez « humilitas ficta » en la table, « humilitas indiscreta " , et semblables, et par là vous monstrerez la différence entre la fausse humilité et la vraye. » — OEuvrea, édition Berche et Tralin, t. II, p. 20.

Ces conseils que donne saint François de Sales ne montrent-ils pas clairement que cette fameuse lettre sur la prédication n'avait pas d'autre but que de mettre en état de prêcher un apprenti de la pi-édication ?

LA PREDICATION. i4T

En résumé, quatre sources de renseignements surTéloquence de saint François de Sales sont à notre disposition : sermons manuscrits, notes et canevas manuscrits, rédactions des Visitandines, lettre à l'archevêque de Bourges sur la prédication, et de ces quatre sources aucune n'est absolument sûre, aucune ne laisse une définition exacte et complète de son génie oratoire ; il a été pourtant un orateur très grand si l'éloquence se mesure à ses effets. Comment cette éloquence n'a-elle rien laissé de complet et de définitif? C'est sans doute qu elle ne devait pas sa valeur à une méthode impersonnelle et à un style d'une forme achevée. Elle tenait à la personne de l'orateur et à celle des auditeurs, elle devait être mêlée de si près à leurs sentiments, à leurs pensées immédiates, à leurs préoccupations changeantes, que saint François de Sales n'avait pula conformer à des lois et à un idéal. Ce fut sans doute une éloquence au jour le jour, une beauté de physionomie plutôt que de traits.

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