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CHAPITRE VI

FRANÇOIS DE SALES ET THÉODORE DE BÈZE. LA <f DÉFENSE

DE l'ÉTENDARD de LA SAINTE CROIX i) .

Achevons le l'écit de cette mission du Chablais par deux faits plus connus que significatifs : d'abord les relations de François de Sales avec Théodore de Bèze, ensuite la composition de la Défense de l'Étendard de la Sainte Crbix.

Théodore de Bèze était vieux, il n'avait jamais eu d'attitude inflexible , il était doux et il paraissait maniable ; peut-être avait-il quelque tristesse et gardait-il de sa jeunesse un souvenir mélancolique et des regrets ; le bruit courut chez les catholiques (1) que ce patriarche du calvinisme était agité par les remords et qu'il reviendrait sans peine à l'orthodoxie. Ce bruit vint aux oreilles du pi'évôt de Genève; il résolut de tenter l'entreprise et, aA^ec l'autorisation du pape Clément VIII, il la tenta.

Après être vainement allé cinq ou six fois à Genève, il obtient enfin, le 8 avril 1597, une entrevue particulière avec Théodore de Bèze. Les deux hommes causèrent assez longtemps, et Bèze invita son interlocuteur à l'evenir le voir (2). Celui-ci revint donc accompagné de son ami, le président Fabre, le « phénix « de la Savoie, et l'entretien fut cordial.

(1) Pebaté, p. 21. « Ne redeunti heresiarctas (si videlicet rumorem sequatur eventus) apostolica desit providentia. »

(2) Abbé GosTHiEB, p. 76.

François revint encore seul auprès de Bèze (1) : encouragé par les paroles et l'accueil du vieillard, il se décida à lui demander nettement de revenir catholique. Tout était prêt, la question matérielle même aurait été réglée : chassé de Genève, l'hérésiarque converti aurait trouvé auprès du Pape un aisile et une pension de quatre mille écus. Théodore de Bèze refusa de se renier lui-même et ne voulut plus voir le prévôt de Genève (2).

Que se passa-t-il dans ces entrevues? On a fait sur elles de nombreuses hypothèses que chaque historien a trop manifestement tournées au gré de ses sympathies. Les pièces authentiques, dont la principale est une lettre de saint François de Sales, publiée en italien par M. Peraté, avec un texte fort différent des éditions antérieures, sont pauvres en renseignements précis (3). On ne peut faire que des conjectures. Voici celles qui me paraissent le plus conformes aux temps et aux circonstances. François de Sales ne se présenta point tout hérissé d'arguments pour convaincre d'erreur le noble vieillard. Il était un humaniste et un lettré, ce fut à ce titre qu'il vint, à ce titre qu'il fut accueilli ; il était un peu dans le petit pays d'Annecy ce que Bèze était dans sa grande Genève ; tous deux ils devaient se convenir, s'apprécier, l'un, plus jeune, avec une nuance de respect, l'autre avec l'autorité de son âge et de son génie. Après les premiers compliments, ces deux humanistes , par une transition insensible que François de Sales était mieux capable que tout autre de ménager, ces deux humanistes causèrent de ce qui les tenait au cœur. Où peut-on faire son salut? Le catholique expose son opinion avec toute la chaleur de son âme et toute la grâce de son imagination. Ce

(1) 8 avril 1597. — Gonthier, p. 82.

(2) 3 juillet 1597. — Gonthieh, p. 99.

(3) Cette lettre a été publiée de diverses façons. Charles-Auguste de Sales le premier l'a citée en l'altérant; le seul texte authentique est dans Peraté, p. 21.

n'était point une thèse historique ou théologique qu'il soutenait, le vieux lutteur qui avait affronté le colloque de Poissy, et tous les théologiens catholiques auraient, sans doute, souri dédaigneusement ; mais la croyance d'une âme raisonnable et sincère inspire toujours de la sympathie et du respect aux esprits nobles et de bonne foi. Et Théodore de Bèze, devant la chaleur, la bonne grâce et la politesse du prévôt de Genève, conçut peut-être le chimérique espoir de voir s'établir entre ce jeune homme et lui des relations durables et pleines d'aménité (1).

Lorsque François de Sales revint avec son ami, dont la réputation était déjà très grande, Théodore de Bèze dut prendre cette double visite comme un nouvel hommage rendu au plus grand des humanistes français, et c'est ainsi, sans doute, que l'entendaient les deux visiteurs. Cette fois encore, ils passèrent des belles-lettres à la théologie, et ce fut toujours le problème du salut qui fut débattu ou plutôt, car il n'y eut point de débat, qui fut exposé : le rôle des bonnes œuvres et l'utilité qu'elles ont pour le salut. Théodore de Bèze écouta avec sympathie ; au fond, sur ce point, catholiques et protestants, fort opposés en principe, se rejoignaient dans la pratique ; ce n'est que dans l'abstrait que ce problème est susceptible de longs débats, et jamais François de Sales ne dut traiter question de la sorte, et devant Théodore de Bèze il l'aurait fait moins qu'ailleurs. Aussi, à l'heure du départ, le vieillard ne contredit point les deux étrangers, et ceux-ci s'en allèrent pleins d'espoir.

(1) Bèze invite François de Sales à revenir le saluer avant son départ de Genève. — GoKTHiEn, p. 83.

Après cette première entrevue, François de Sales, en revanche, semble avoir eu peu d'espérance de convertir Théodore de Bèze : il entoure de mille réserves cette éventualité, il trouve son cœur « lapideum et immotum » ou peu s'en faut, et s'il laisse entendre que Bèze reviendra un jour au catholicisme, il y met un « futurum forsitan « et un « possit » qui ne marquent pas une grande confiance. — Peraté, p. 22.

Mais, à la troisième entrevue, Théodore de Bèze comprit ses illusions ; François de Sales avait été malhabile : craignant à chaque heure la mort du vieillard (1), il brusqua les choses, il cessa d'être l'homme du monde et l'humaniste, le croyant sincère, mais respectueux; il se posa en convertisseur, bien pis, en négociateur. Il était jeune encore et il était trop de son temps (2). Car ce n'est point ici l'auteur de V Introduction à la vie dévote et du Traité de l'amour de Dieu, c'est un agent diplomatique trop zélé que Théodore de Bèze éconduisit.

La Défense de l'Étendard de la Sainte Croix marque la fin de la conquête du Ghablais, comme les Controverses en araient marqué la première partie. Mais, entre les deux ouvrages, le même contraste se révèle qu'entre les deux périodes. Malgré les tempéraments et les douceurs qu'y met saint François de Sales, ce traité est d'une époque brutale et d'une théologie sans cordialité.

Aux Quarante heures d'Annemasse, des placards qui contenaient l'exposition de la doctrine catholique sur l'Adoration de la croix, avec des textes des Pères et de l'Écriture, avaient été distribués à la foule (3) ; le conseil de Genève décida qu'il fallait y répondre dans la même forme, et « en fut baillée la charge à M. de Faye, en communiquant avec MM. de Bèze et Perrot(4) » . De Faye avait une haute situation dans la Réforme ; principal du collège de Genève, professeur de théologie et

(1) 11 In homiae octogenario periculum est in mora i> , écrit-ïL — Peraté, p. 22.

(2) Il avait cependant bien compris que la première condition du succès était de ne point se presser.

Il Meum vero de illo judicium... hoc sane fuerit. Si paulo frequentior ac tutior ad ejus congressum accessus pateret, futuruni forsitan ut reduci possit ad caulas Domini. » — PEnATÉ, p. 22.

(3) OEuvres, édition Lecoffre, t. II, p. vu.

(4) Extrait du registre du Conseil de Genève, vendredi 2 septembre (ancien style); cité par Eugène Ritter, Recherches sur un ouvrage de saint François de Sales, etc.

médecin , c'était un savant universel ; il avait beaucoup écrit (1).

Ce fut un petit livre que publia de Faye en 1597 ; il n'avait que soixante-deux petites pages, et en la première, observe malicieusement François de Sales , il n'y a que le titre (2). C'était plus que des placards et moins qu'un traité. L'ordre n'y était pas très rigoureux, et l'on y trouvait quelques injures sur les catholiques (3) : « Forcenés, rendus punais par l'idolâtrie et plus stupides que le bois » , plus les textes et arguments habituels ; l'œuvre était rapide et hâtive (4).

Immédiatement, le prévôt de Genève résolut d'y répondre. Il fut presque aussitôt arrêté par une « longue et douloureuse maladie (5) » , dont il ne se rétablit complètement qu'au mois d'avril 1598. Il se remit à l'ouvrage, et il avait à peu près fini en octobre 1598, au milieu de mille autres occupations. Avant qu'il eût pu s'entendre avec un imprimeur, il fut forcé, en novembre, de partir pour Rome ; à son retour, il revit le manuscrit, le livre parut à Lyon en 1600 sous le titre de : Défense de l'Étendard de la Sainte Croix de N.-S. Jésus- Christ. La Défense de l'Étendai^d ne resta pas sans réponse ; La Faye publia, en 1603, une Réplique chrétienne à la réponse de M. François de Sales, se disant évéque de Genève (6).,. François de Sales en fut blessé, il crut qu'on l'y représentait comme un évêque mondain, comme un chasseur : il s'en plaint. Il eut la tentation d'y répondre et la sagesse de ne pas le faire. 11 sut fuir l'exemple des controversistes de son temps qui poursuivaient leurs disputes indéfiniment, renchérissant sur une réponse par une réplique, sur une réplique par une

(1) Sur Antoine de La Faye, voir la France protestante.

(2) OEuvres complètes, édition Lecoffre, Défense de l'Étendard, p. 26.

(3) Id., p. 156.

(41 Edition Lecoffre, t. II, p. ix.

(5) Le 20 novembre 1517, Claude Gi'anié écrit que le prévôt a « uno febra continua et mortale » . — Peraté, p. 33.

(6) Edition Lecoffre, t. II, p. xxu.

réponse à une réplique, forcés de crier sans cesse plus fort et, à la fin, échauffés par l'ardeur de la dispute, ne gardant plus ni mesure, ni justice, ni dignité (1).

Que vaut ce traité? Au point de A^ue scientifique, la réponse est facile à faire, la valeur en est nulle, et je ne veux pas, avec le dernier éditeur de la Défense, condamner en bloc les données de la science historique en ces temps-là ; bien au contraire (2). A une époque où la science historique , qui traite particulièrement de l'antiquité, a laissé des modèles de méthode et d'investigations, auxquelles on n'a su ajouter, depuis trois cents ans, que la critique verbale, François de Sales paraît tout ignorer, méthodes, problèmes et résultats. Il cite

(1) Pour faire mieux apprécier cette louange qui semble négative, il est opportun de donner un exemple de ces luttes. Ce sera un jour jeté sur la controverse populaire opposée à la controverse savante et relativement modérée des Du Perron et des Du Plessis.

Le Père Cotton a écrit sur la Messe ; le ministre Bansilion répond aussitôt par Il les Confessions, vanités et nouveautés de la Messe, en réponse à un traité du Père Cotton » (1601).

C'est une première polémique, mais le cKampion protestant est déjà appelé sur un autre champ de bataille. Le Père Abraham de Saint-Loup, Carme, s'était converti et, suivant l'habitude, avait publié le motif de sa conversion. Frère Nicolas, autre Père Cordelier de Bordeaux, avait couru sus au transfuge et le tance, lui et ses pareils, dans les 210 pages in-12 de son Fouet des apostats. (Paris, 1601.) Aussitôt Bansilion ceint ses reins, et de sa plume la plus alerte il écrit la défense de la Religion réformée contre le libelle appelé Fouet des apostats.

Aubespin, qui avait la dent dure, publie un nouveau fouet. Bansilion prépare sa riposte : tout à coup un troisième lutteur entre dans le champ clos. C'est le Père Louis Richéome, dont l'imagination est fertile. Le Père Richéome est de Nîmes, et il a le secret des mots qui font du bruit et des titres qui forcent l'attention : l'Idolâtrie huguenote figurée au patron de la vieille païenne : c'est son livre. — Bansilion, qui est aussi de Nîmes, apprécie le titre et le reprend à son compte, . l'Idolâtrie papisLique , opposée en réponse à l'Idolâtrie huguenote, 1608 (546 pages). Le Père Richéome ne se tient pas pour battu, et, redoublant d'épithètes, il accable son rival sous le Panthéon huguenot découvert et ruiné contre l'auteur de l'Idolâtrie papistique, 1610 (331 pages).

Tout ce fracas ne suffit pas à Bansilion, il s'en prit au Père Fulgence Brun, Récollet, qui rappela dans son Anthropographie ministeriale que Bansilion avait été doucement peloté par le Père Cotton et richement estrillé par le Père Richéome !

(2) OEuvres complètes, édition Lecoffre, t. II, p. xxi. Tout ce que dit dom Mackey à partir de la page xxiv jusqu'à la page xxxi a besoin d'être complété et rectifié par une connaissance plus exacte et plus générale de la Controverse religieuse de ce temps-là.

des textes sans se douter des difficultés qu'ils soulèvent (1). Comparez à tout ce qu'il dit de l'Adoration de la Croix les quelques pages qu'y consacre Duplessis-Mornay dans sa réponse à Févêque d'Évreux, et l'évéque d'Évreux dans sa réponse à la réponse de Duplessis-Mornay. De ce qui fait le très grand mérite de ces débats, à savoir la discussion scientifique du sens des textes et de la valeur des témoignages, rien n'apparaît, même comme une simple indication, dans la Défense de l'Étendard.

Et ce peu qu'il y a, ces textes cités tels quels, sans examen, ni défiance, ni discussion, est-ce lui qui les a trouvés en dépouillant l'antiquité sacrée, les Pères de l'Église et l'histoire religieuse? C'est la monnaie courante de la controverse. Je veux bien qu'il ne les ait pas pris dans Gretserus, comme le lui reprochait du Faye; il les a trouvés, pour ainsi parler, à chaque coin de rue, et non pas dans Bellarmin seulement, mais partout. L'unique trace d'un choix personnel qu'on puisse reconnaître dans la Défense de V Étendard, ce n'est pas celui du titre — il paraît inspiré de la seule figure que contiennent les Controverses de Bellarmin : le Labarum de Constantin (2) — c'est la préférence donnée à certains auteurs de l'antiquité chrétienne qui venaient h peine de trouver un éditeur, et qui offraient un intérêt de curiosité (3) et d'actualité, saint Paulin, par exemple, et Arnobe.

Cette pauvreté scientifique ne se rachète point par le mérite de la forme. Si ce livre a des mérites, ils sont tous négatifs ; il

(1) Il cite le verset 5 du ps. xlviii que nous avons vu dans l'inti-oduction si amplement discuté par Du Perron et Du Plessis, et il se contente d'ajouter : Il On ne peut gaucher à ce coup ; il porte droit dans l'œil du traiteur pour le lui crever. » — Etendard, liv. I, ch. v, p. 52.

(2) Estendard de la Sainte Croix. Bellai'min (De imaginibus sanctoi-um, liv. II, ch. XXVII, p. 1549), — dans son livre : « Disputationum Roberti Bellarmini Politiani Societatis Jesu de Gontroversiis cliristianae fidei, adversus hujus temporis haereticos » , donne une image du « labarum » de Constantin ; d'après Eusèbe, c'est un étendard. — Yoir Saint Frakçois de Sales, liv. II, ch. i.

(3) OEuvres complètes, édition Lecoffre, t. II, p. xxi, note 1.

ne contient pas les injures grossières (1), les coq-à-l'âne et l'ironie énorme, inévitables ornements des œuvres de controverse qui ne sont pas des œuvres de science. Mais il n'a pas la bonne grâce et la distinction aisée de ces feuillets que François de Sales écrivait dans l'isolement de Thonon. Il n'a plus ce souci du style élégant qu'il devait à son éducation d'humaniste (2), il n'a pas encore cette langue personnelle, gracieuse et pittoresque qu'il saura créer à l'image de son esprit. Il est lourd, grave et sentencieux, ou bien, quand il plaisante, il est parfois vulgaire et dépasse la mesure. Non pas certes qu'il ait cessé d'être lui-même. Ses qualités reparaissent souvent, mais comme un hasard heureux, comme un resouvenir qui s'effacera bientôt.

Je ne retrouve vraiment l'auteur des Controverses que dans l'effort qu'il fait pour exposer clairement la doctrine catholique, pour la dépouiller de ce que lui prêtent ses ennemis ou ses amis, pour la rendre justiciable du seul bon sens et de l'expérience (3). Mais il y réussit bien moins que dans les Contro-

(1) C'est très relatif, et La Faye releva quelques qualifications plutôt dures que lui avait adressées François de Sales. A la page 2 de sa réplique, il en relève un certain nombre : «Ledit traitté n'est rien qui vaille; il est rempli d'inepties, de mensonges et blasphèmes ; il est écrit par un arrogant, pauvre ministre morfondu, à qui la rage et passion a ôté la raison, téméraire, insolent, aveugle, très impudent imposteur, charlatan, protée, caméléon, etc. »

(2) En voici un exemple : «jEt cependant ce n'est pas un petit argument pour la vertu et honneur de la Sainte Croix que Dieu l'ayt ainsy conservée près de trois cens et trente ans sous terre sans que pourtant elle soit aucunement pourrie, et que les ennemis du christianisme ayans fait tout leur possible pour en abolir la mémoire, elle leur ait esté cachée pour estre révélée en un temps auquel elle fust saintement révérée, et pour tant plus rendre le miracle de l'invention et conservation de cette Sainte Croix illustre, avoir conservé deux autres croix qui donnassent occasion à la preuve miraculeuse que l'on eust de la vertu de la troisième, n — Liv. I, ch. -vi. On ne saurait être plus confus.

(3) De cela encore il faut donner quelques exemples, et les exemples ne sont pas communs.

« Mais pourquoi la (la croix) salue-t-on, pourquoi lui parle- t-on, comme on le ferait au Crucifix même?

« Certes, c'est parce que les mots vont à la Croix; mais l'intention est dressée au Crucifix : on parle du Crucifix sous le nom de la Croix. Ne disons-nous pas ordinairement : Il appela cinquante cuirasses, cinquante lances, cent mousquets.

verses, ses idées ne se dégagent pas clairement, et dans son plan, qui est peu net, tout s'embrouille : histoire, philosophie et bon sens.

Il avait voulu y mettre trop de choses; son ami Girard, le prévôt de Belley, écrivant une sorte de préface qui fut imprimée en tète du livre, qualifie l'œuvre de son ami de « Panthologie )i . Ce mot fut repris par l'éditeur Claude Rigaud, qui publia, en 1603, la Défense de V Etendard sous ce titre : Panthologie ou Trésor précieux de la Sainte Croix, par François de Sales. Effectivement François de Sales crut avoir tout dit, plus tard il jugea son œuvre avec d'autres yeux. «Depuis peu, écrit-il dans la préface du Traité de l'amour de Dieu, on a réimprimé cette défense sous le titre prodigieux de la Panthologie ou Trésor de la Croix, titre auquel jamais je ne pensai comme, en vérité aussi, ne suis-je pas homme d'étude, ni de loisir, ni' de mémoire, pour pouvoir assembler tant de pièces de prix en un livre, qu'il puisse porterie titre de Trésor ni de Panthologie, et ces frontispices insolents me sont en horreur :

L'architecte est un sot qui, privé de raison, Fit le portail plus grand que toute la maison. »

cent chevaux? N'appelons-nous pas l'enseigne d'une compagnie celui qui porte l'enseigne? Si, parlant des chevaux, nous entendons les chevaliers; si par les mousquets, lances, cuirasses, nous entendons ceux qui portent les mousquets, lances et cuirasses, pourquoi par la Croix n'entendrons-nous hien le Crucifix?

« Ne parlons nous pas souvent du Roy de France et du duc de Savoye, sous les noms de Fleur de Lys et Croix Blanche, parce que ce sont les armes de ces souverains princes? Pourquoi ne parlerons-nous du Sauveur sous le nom de la Croix, qui est sa vraye enseigne? » — lAv^ IV, ch. xii.

Et encore :

La Faye s'était moqué (p. 18 et 19 du brief traité) de certaines légendes racontées par les placards : k Qui ne voit, disait-il, que c'est fable de ce qui se lit qu'une fille mangeant une laitue sans faire le signe de la Croix avala un diable ? qu'un père couvers buvant du vin sans faire le dit signe fut saisi du Diable? »

François de Sales répond, mettant quelque bon sens dans l'absurdité même : « Parce que le signe de la Croix est une prière briève, aysée, vigoureuse et ordinaire es bénédiction de viande (aliments) , dire qu'à faute de faire la Croix, le diable saisit un religieux et une religieuse, c'est-à-dire que ce fut à faute de faire cette prière-là, qui était la plus familière. » — Edition Lecoffre, t. II, liv. 111, ch. v, p. 245.

Arrêtons-nous sur cette appréciation. Elle est juste pour le traité de la Croix, elle l'est plus encore pour la mission du Ghablais. La vie de saint François de Sales a été mémorable et son oeuvre est grande, il a élevé un édifice considérable iJLa mission du Chablais, les ouvrages de controverse en sont le portail N''essayons pas de faire ce portail plus grand que la maison. François de Sales se montra, dans cette mission, homme d'expérience, de sagesse, de discrétion, de dévouement; mais il n'est encore ni le séduisant et original écrivain, ni le psychologue subtil et riche qu'il fut plus tard. Et surtout il n'a encore rien entrevu de la pensée qui doit renouveler le monde religieux. Il n'a pas encore trouvé sa voie. Un voyage à Paris la lui révélai

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