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CHAPITRE II

LA PRÉDICATION AU TEMPS DE FRANÇOIS DE SALES ET LA RHÉTORIQUE DE FRANÇOIS DE SALES.

Ce premier caractère de l'éloquence de saint François de Sales va se préciser et se compléter pour nous par des comparaisons. Existait-il, dès ces temps-là, un art du sermon, un art avec ses lois et ses modèles? François de Sales l'a-t-il connu, et s'il l'a connu, s'en est-il volontairement détourné? Question d'autant moins oiseuse que déjà traitée, elle a été résolue dans un sens qui n'est pas conforme à la réalité des choses. \L' éloquence de la chaire est devenue, au dix-septième siècle, un genre de littérature. Bossuet, Bourdaloue, Massillon lui ont donné ses chefs-d'œuvre ; ils ne l'ont pascréée. Cemérite revient à d'autres, à beaucoup d'autres. On a mis du nombre notre auteur, et en bonne place (1). En quoi on s'est trompé. Il a prêché, et il a prêché merveilleusement, mais non avec les mêmes qualités qui devaient être l'apanage et le caractère distinctif de l'éloquence de la chaire. Et puisqu'on a prétendu le contraire, il faut bien commencer par lui enlever les mérites qu'il n'a point et qui d'ailleurs l'auraient privé de ceux qui ont fait son charme, sa force et son originaliteT)

Pour devenir le genre si parfait qu'il a été au dix-septième

(1) Voir Jacquinet, Les prédications du XVII' siècle avant Bossuet, et l'abbé LÉZAT, Saint François de Sales, prédicateur.

siècle, le sermon a dû passer par tine double réformation; il fallait d'abord qu'il reprît conscience de son caractère sacré, de son but d'édification; il fallait ensuite qu'il se conformât aux lois de la composition et du style, qu'il eût le sens et le respect delà beauté littéraire. Or il était entrain de faire l'une et l'autre réformation au temps de saint François de Sales.

D'abord, bien avant saint François de Sales, la prédication avait été rappelée aux convenances et à la dignité de sa condition. D'Italie et d'Espagneune sévérité nouvelle était venue (1). Des théoriciens nombreux avaient multiplié les exigences morales et religieuses, et l'art du prédicateur s'appuyait sur la pureté de la doctrine et des mœurs, sur le dédain des vanités littéraires, sur la gravité, sur la piété. Outre ces théoriciens qui formulent la rhétorique du genre, outre les Franciscains, Lucas Baglioni, Diego Estellaet Diego Valade, le Dominicain T. de Truxillo, le Frère Louis de Léon, le fameux Luis de Grenade, l'ermite Lorenzo de Villavicente, les célèbres prédicateurs Cornelio Mosso et Panigarole, des évêques, au nom de leur pouvoir spirituel, imposent au prédicateur le même respect de la chaire et des fidèles. L'évêque de Vérone, Agostino Valier, et surtout Charles Borromée, archevêque de Milan, font pénétrer dans le clergé cet esprit nouveau. En quoi ils ne sont que les interprètes des conciles provinciaux et du concile de Trente. C'est avec l'Écriture sainte que le prédicateur préparera son sermon. C'est devant Jésus-Christ qu'il le récitera d'abord pour conformer son œuvre à ce divin modèle. Puis il le dira sans souci du nombre des auditeurs, sans orgueil de la nouveauté et de la finesse des idées, sérieusement et gravement, comme il sied à un ministère sacré, avec la seule préoccupation des âmes à convertir et du Christ à glorifier (2).

(1) Voir Charles Dejob, De l'influence du concile de Trente, etc., ch. ii. — Efforts pour réformer V éloquence de la chaire. Je n'ai fait que résumer brièvement les principales indications de M. Dejob.

(2) Dejob, o/). cif., p. 116.

Hors de l'Église catholique la sévérité est plus grande encore, et le prédicateur y parle avec un accent plus grave même et plus profond. C'est là que toutes les élégances de la rhétorique sont mal accueillies et la dignité du discours chrétien trouve chez les réformés ses plus parfaits modèles. L'Écriture sainte toute seule, l'Écriture commentée sobrement, c'est toute la matière du sermon comme l'esprit de foi en est l'âme. Il faut fuir toute ostentation et longue digression, prescrit le synode national deSainte-Foy. Il ne convient pas d' « entasser une multitude de passages les uns sur les autres » , encore moins de « proposer diverses expositions '» . On usera sobrement des écrits des anciens docteurs^ presque jamais des histoires profanes ; le sermon, c'est « l'Écriture sainte dans toute sou autorité (I) w .

Certes, l'un et l'autre parti oubliaient trop souvent les règles excellentes qu'ils savaient très bien formuler. C'est par un long travail, par l'effort persévérant de certains hommes et de certains groupes, c'est avec les années que le sermon sera à peu près guéri des prétentions et des vanités littéraires, de l'abus des histoires profanes, des grossièretés, des bouffonneries et des inconvenances. Mais l'élan est donné, la piété sera l'inspiratrice de l'éloquence de la chaire, la gravité chrétienne en sera la beauté. Tout le reste tombera peu à peu, lentement, mais sûrement.

En même temps quele sermon se renouvelait dansson fond, il se renouvelait par sa forme. Quelques nobles esprits, formés

(1) Les ministres devront exposer et interprétei* le plus de texte qu'ils pourront, « fuyant toute ostentation et longue digression, et sans alléguer une multitude de passages entassés les uns sur les autres ni proposer diverses expositions, n'alléguant que bien sobrement les écrits des anciens docteurs et beaucoup moins les histoires et autres ouvrages profanes afin de laisser à l'Ecriture toute son autorité » . — Synode national de Sainte-Foy, février 1578 ; Synodes nationaux d'Aymon. — Sur la prédication pi'otestante, voir dans le Bulletin de l'histoire du protestantisme français, année 1880, p. 30, une belle leçon de M. Viguier.

Cf. Beuthet, Élie Saurin et la prédication protestante au XVII' siècle.

à l'art d'écrire par une sage discipline, imposèrent à la prédication, dès le temps de saint François de Sales, ces règles communes à tous les ouvrages de l'esprit : règles de la composition, règles du développement, règles du style qui devaient, pour tout un siècle, donner la perfection littéraire aux écrits les plus étrangers aux belles-lettres, à des pamphlets théologiques, à des pièces de théâtre, à des sermons.

Un homme domine pour ses contemporains toute cette période de l'histoire des idées : sa gloire manquait de physionomie, et elle s'est effacée avec les années. Mais de son vivant on l'appelait illustrissime : c'est le cardinal Du Perron. Nous le connaissons contre versiste, le voici orateur. Il s'est préparé à l'éloquence par l'étude et la traduction des grands traités philosophiques de Gicéron; plus tard, et sur le modèle de sa noble généralité, il a prononcé devant Henri III des discours amples sur de grands sujets : l'âme humaine, les vertus chrétiennes. Dieu. Il y portait une philosophie aux idées générales, un style d'un cours large et plein, un développement nombreux, et toujours une admirable dignité d'attitude. Du reste, les mêmes qualités font valoir le latin du président de Thon, et les préambules des traités de Du Vair en offrent un très beau modèle. En passant de la prédication philosophique à la prédication religieuse, les mérites de Du Perron ne changèrent point. C'est dire que l'éloquence de la chaire eut désormais de vrais exemples de régularité classique. Et même le souci de produire des effets oratoires donna une verve plus nerveuse à ce style un peu redondant. Il y a vraiment plus que des promesses dans la phrase suivante : « C'est le Saint-Esprit qui illumine les âmes, purifie les cœurs, nettoyé les péchés, chasse les diables, sanctifie les sacrements, consacre les prêtres, oint les rois, inspijpe les prophètes, anime et encourage les martyrs et les embrase d'un si grand zèle envers leur maistre que ni l'amour du monde, ni le soin de leur vie, ni les pleurs de leur femme, ni

les gémissements de leurs enfants, ni la crainte des tourments et. des supplices, ne peuvent éteindre l'ardeur de leur charité, mais comme s'ils étaient en des corps empruntés, ou plutôt, comme s'ils n'avaient point du tout de corps , ils rient et s'égayent parmi les croix, les flammes et les tortures (1) ! ... » Ce n'est pas un hasard heureux ou une rencontre unique dans les sermons du cardinal Du Perron, et voici, dans un court fragment, une seconde preuve de ces progrès qu'on a trop oublié de remarquer. « Maintenant donc que nous avons reçu, en ce même jour, non la loy morte et stupide, mais la loy vivante et animée, non la loy gravée dans les tables matérielles des pierres, mais la loy tracée dans les tables charnelles des cœurs, non la loy écrite du doigt de Dieu, mais le doigt de Dieu même, non la lettre, mais l'esprit, non l'ombre, mais le corps, non la figure, mais la vérité, etc. »

Il manqua peut-être à l'illustrissime cardinal la flamme intérieure qui marque le véritable orateur. Il manquait de même à ce genre nouveau qu'allait créer sa grande expérience littéraire cette âme et cette vie qui assurent la durée : un genre froid est un genre mort ou destiné à mourir promptement. Mais entre plusieurs autres, Nicolas Goeffeteau, celui qu'on lisait encore avec Amyot au temps de La Bruyère, alla chercher la vie où elle était : en Italie. L'Italie avait alors de ces orateurs, petit-fils de Savonarole, demi-poètes, demi-tribuns, à peine écrivains, moins théologiens encore, dont la parole savait émouvoir et attendrir les foules. Elle avait eu l'illustre Panigarole que Paris entendit pendant la Ligue, elle avait le Père Carracciolo dont l'éloquence fougueuse remua Milan, Venise, Gênes, l'Italie entière. Imaginez cette sorte de développement lyrique dont la définition est devenue celle du génie de Bossuet; joignez-y les larges tableaux, relevés par mille fa-

(1) Les diverses œuvres de l'illustrissime cardinal Du Perron, sermon pour la Pentecôte, p. 684.

miliarités d'expression et par mille détails pittoresques, complétez-le avec le talent dramatique de mettre en scène, à la place des idées, des personnages vivants et passionnés, vous aurez le génie de Garracciolo, vous aurez ce qui manquait à Du Perron, ce que Goéffeteau fit pénétrer dans le courant de la prédication en la revêtant de son beau français, si clair, si noble et si parfaitement régulier (1).

A tous ces éléments si riches d'où allait sortir le sermon, que doit saint François de Sales? Rien. Qu'y ajoute-t-il? Moins que rien. Sa théorie de l'éloquence religieuse nous apparaît toute différente de celle qui sei crée en son temps et qui triomphera bientôt.

Pour la réformation religieuse du sermon, d'abord, il est vrai de reconnaître que, d'une manière très générale, il semble y avoir contribué. Cette vie chrétienne et toute sainte qui peut seule donner au prédicateur une véritable autorité, cette charité ardente, cet amour de Jésus-Christ et du prochain, ce dédain pour une certaine éloquence séculière et mondaine, ce conseil de n'entrer jamais en la chaire sans avoir un dessein particulier d'enseigner la pratique de quelque vertu ou la fuite de quelque vice, voilà bien l'esprit nouveau de la prédication, et c'est ce que saint François de Sales impose avant tout au prédicateur. Mais ce n'est pas suffisant pour dire qu'il a poussé le sermon dans la voie des beautés graves et sévères, du ton et de l'attitude qui lui conviennent. Au contraire, dès que l'on entre dans le détail des conseils qu'il multiplie, et que l'on précise sa pensée, on voit qu'il faut en rabattre. Il a une méthode. Si on la -suit, on sera très loin du caractère que les réformateurs catholiques du sermon et le synode de Sainte-

(1) Sennons doctes et admirables du fameux Père Hippolyte Carracciolo... traduits d'italien en français par 'le Jî. P. Nicolas Coeffeteau. — Voir l'abbé TJebin, Nicolas Coeffeteau, p. 347.

Foy pour les protestants voulaient donner à l'éloquence de la chaire. Voici, du reste, cette méthode.

Le prédicateur commence par choisir son sujet. Puis il cherche dans l'Écriture sainte, dans les Pères et dans les écrits des saints les passages qui s'y rapportent (1). Textes et pensées, tout est prêt ; il ne reste plus que le sermon à faire. L'interprétation « naïve et claire (2) » de ces passages va nous le donner. Interpréter, serait-ce chercher le sens intime des textes, en montrer la liaison et l'unité, en faire jaillir une lumière, une idée, serait-ce les animer et les faire retentir comme la voix de Dieu même et de ses prophètes pour ajouter une majesté sainte aux paroles de l'orateur ?

Interpréter, c'est d'abord peser les mots, leur propriété, leur « emphase (3) » . Tel qui explique le commandement Diliges Dominu?n Deum tuum ex toto corde, ex tola anima, ex toia mente, remarquera que diligere vient de eligere et conclura qu'il faut « choisir et aymer Dieu entre toutes choses qui est le vrai amour appréciatif » . Il s'arrêtera aussi sur toto corde pour exhorter au courage et à la vaillance, parce qu'au cœur appartient le courage ; il retrouvera dans les trois mots ex tota anima le conseil d'aimer affectueusement, parce que l'âme en tant qu'âme est la source des passions et des affections. Il traduira enfin ex tota mente par « discrètement » , spirituellement, parce que mens, c'est l'esprit et la partie supérieure de l'âme. Ces jeux d'une synonymie subtile et contestable sont l'interprétation littérale (4).

L'interprétation allégorique la complète. Ce que dit l'Écriture sainte n'est que la moitié de ce qu'il faut y entendre,

(1) Lettre sur la prédication. — OEuvres complètes, édition Berche et Tralin, t. II, p. 14.

(2) Id.

(3) Id.

(4) Id.

Quand Dieu parle d'Ésaû, de Jacob, et des peuples qui naîtront des deux frères, la lettre dit qu'il s'agit des Iduméens et des Israélites, l'allégorie étend ces paroles aux Juifs et aux Gentils (1). L'allégorie s'entoûte évidemment de précautions, les allégories trop grandes « perdent leur grâce par la longueur et semblent tendre à l'affectation » ; il en est qu'on évitera, parce qu'elles ne sont pas « bienséantes » ; surtout il faut que « le sens allégorique ne soit point trop forcé et que l'application se fasse clairement et avec grand jugement pour rapporter dextrement les parties aux parties (2) » . Voilà d'excellentes restrictions. N'importe, cette interprétation allégorique est sœur, pour la subtilité, de l'interprétation littérale ; elle met trop de détails, trop d'analyses et trop d'esprit entre l'orateur et le texte sacré , pour que la sève même du Livre saint soit goûtée dans sa forte saveur. Nous sommes bien loin de la simplicité évangélique recommandée par le synode national de Sainte-Foy.

Et ce n'est pas encore assez de tous ces intermédiaires, de toutes ces interprétations, l'interprétation s'interprète ellemême et s'éclaire, et de plusieurs façons. De quoi est-il bon de se servir pour expliquer sa pensée ? « Des fables des poètes ou du tout point ou si peu que rien ? « Des histoires profanes ? « Quoi! elles sont bonnes, mais il s'en faut servir comme l'on fait des champignons, fort peu, pour seulement réveiller l'appétit; et lors encore faut-il qu'elles soient bien apprêtées. » En revanche, il n'est « rien de si utile, rien de si beau » que les histoires des saints, « non certaines histoires ridicules tirées de certains auteurs de basse ligne, choses indécentes et qui peuvent rendre le ministère sacré vitupérable et misérable », mais les histoires authentiques et sérieuses, et aussi les histoires naturelles qui sont excellentes pour les similitudes et

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 15.

(2) Id.

comparaisons. Et « similitudes et comparaisons donnent un grand goût à l'éloquence » . Elles en sont en quelque sorte l'ornement et le vêtement (1).

Certes, au point de vue littéraire, ces conseils sont très acceptables, ils sont entourés de toutes les mesures indiquées par le bon goût, et je trouverai tout un art d'écrire très raffiné, très élégant, dans les préceptes que multiplie saint François de Sales sur le choix des histoires « belles et éclatantes » , sur « la force merveilleuse des exemples, sur le lustre et sur le profit des similitudes, sur les pensées courtes, aiguës et fortes, et sur la vanité des fatras et jolivetés mondaines (2) n . Mais quoi ! ce n'est pas ainsi que parlait Théodore de Bèze au colloque de Poissy, et ce n'est pas ainsi que parleront Bossuet et Bourdaloue. L'interprétation littérale et l'interprétation allégorique, les histoires profanes, même quand il y en a peu, les histoires des saints et les histoires naturelles, et les similitudes et aussi les raisons qu'une belle nature et un bon esprit peuvent fort bien employer ; tous ces secours divers, que se permet l'éloquence de saint François de Sales, ne dispensent-ils pas de cette force, de cette sincérité, de cette simplicité, qui met l'auditeur en présence de l'idée et aux prises avec elle, l'idée qui est ici une parole efficace de Dieu même? Considérée en elle-même, indépendamment de ses rapports avec le génie, les intentions et la personne de saint François de Sales, cette méthode n'est pas bonne, l'éloquence de la chaire y aurait perdu sa gravité, sa grandeur, et tout son caractère évangélique . C'eût été une sorte d'amusement frivole, où se seraient exercées, bon gré, mal gré, la subtilité de l'orateur et la pénétration des auditeurs. C'eût été le triomphé d'une sorte de bel esprit, d'un esprit aimable, fin, gracieux, très ennemi de la rudesse même évangélique, très ami

(i) Œuvres, édition Berche et Tralin, t, II, p. 13 (2) Id., passim.

des élégances païennes, le bel esprit des entretiens d'Ariste et d'Eugène en regard des pensées de Pascal.

En résumé, tandis qu'un mouvement se produit, qui mène de la rigidité religieuse à un certain ordre de beautés littéraires, les théories de saint François de Sales auraient, par la force des choses, mené d'un certain ordre d'élégances littéraires à l'affaiblissement du caractère religieux dans l'éloquence sacrée.

Si nous passons maintenant à la forme et à l'esthétique du sermon, c'est à des conclusions analogues que nous allons arriver. Mais ici elles seront encore plus significatives. Non seulement saint François de Sales n'a pas encouragé les efforts des véritables créateurs de la rhétorique du sermon, mais il les a volontairement oubliés ; il n'ignorait pas ces chemins ;" résolument, volontairement, il en a pris d'autres.

Il a connu, en effet, au temps de sa docilité intellectuelle, cette rhétorique et cette école. On peut même dire qu'il y a fait son éducation d'orateur.

Regardez les sermons de la jeunesse de saint François de Sales, les seuls à une exception près qu'il ait entièrement rédigés. Des notions philosophiques d'un ordre général s'y développent méthodiquement et avec un art consommé. Au fond, c'est une philosophie d'écolier ; elle est prise dans des cahiers d'élèves, elle ne doit rien à la pratique des hommes et à l'expérience de la vie, et l'on devinerait, même s'il ne le disait pas, que le jeune orateur soit la vraie et recevable distinction que font les théologiens et les Pères (1). Mais ces lieux communs sont exposés sans pédanterie. A chaque instant le tour et le ton changent heureusement ; après une exposition élégante et noble, une apostrophe ; plus loin une comparaison,

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin. t. II, p. 371.

ailleurs un tableau. Les idées se suivent dans un ordre qui les distingue les unes et les autres, qui les groupe, qui les enchaîne. Évidemment cette belle suite n'est pas soutenue par une forte dialectique intérieure, mais elle va d'un cours égal qui porte le lecteur sans secousse de l'exorde à la péroraison. Par-dessus tout, le style a de l'ampleur et de la noblesse, les termes sont élégants et abstraits; la période, dont la construction semble obéir aux usages de la syntaxe latine, se déroule sur un rythme oratoire. A part quelques traits de faux goût et de subtilité qui rappellent la province et le jeune homme, c'est déjà toute la rhétorique nouvelle du sermon (1).

Eh bien ! tout d'un coup il semble qu'il tourne le dos à son passé : adieu l'ordre, la régularité, la composition ; le jeune orateur recule au delà de ses prédécesseurs immédiats, comme Ronsard, qui paraissait, à la fin du dix-septième siècle, avoir écrit longtemps avant Marot^

C'est la nécessité, dira-t-on. Quand on veut parler au milieu de travaux et de préoccupations de mille sortes, suivant l'occasion et les circonstances changeantes, un peu partout, un peu à toute heure, peut-on conserver l'éloquence soigneusement élaborée des Du Vair et des Du Perron? La parole doit s'échapper alors des lèvres et du cœur, à la débandade et sans aucun souci du bel ordre des parades et des revues. Calvin, qui prêchait chaque jour et qui prêchait deux fois le dimanche, a laissé des sermons qui sont fort éloignés, au point de vue littéraire s'entend, de V Institution chrétienne (2). De même, saint François de Sales, parlant souvent et préparant vite, ne pouvait avoir aucune des qualités littéraires qu'on a d'un dessein prémédité, parce qu'on veut les avoir et lorsqu'on pense

(i) Voir particulièrement son premier sermon sur le jour de la Pentecôte. — OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 364.

(2) Voir deux thèses de théologie qui ont le même sujet : Calvin orateur, et ({ui sont de la même année 1889. L'une est de M. Wattier, l'autre de M. Pasquet.

à les avoir. En faudrait-il conclure que saint François de Sales ait si fort dédaigné l'art de bien composer et qu'il ait opposé à la saine rhétorique du sermon une rhétorique toute contraire?

Je ne l'affirmerais pas, en effet, si nous n'avions que les sommaires esquisses qu'écrivait à la hâte notre prédicateur pour préparer ses sermons. Mais ce qui est plus significatif, c'est que, même quand il a le loisir et le désir en préparant son discours de composer une œuvre achevée, même quand il donne des conseils littéraires et qu'il formule la théorie de la prédication, même alors et surtout alors il combat par son exemple, il combat par ses avis l'art simple et grand qui sera celui de la prédication au dix-septième siècle.

Il n'a pas écrit beaucoup de ses sermons dans leur entier, avons-nous dit; il en est un, cependant, qui fut prêché en 1G02 à Notre-Dame pour le jour de l'Assomption, et dont le développement intégral est tout de sa main (1). Il y a donc mis un soin particulier. Il a même pris la peine d'inscrire le plan et les parties de ce sermon dans les marges du manuscrit. Dès l'abord la division étonne, l'exorde se termine par ces mots : K Et pour vray ces points sont admirables : la mère de la vie est morte, la mort est ressuscitée et montée au lieu de la vie : et ceux-cy sont pleins de consolation, c'est qu'elle est montée pour l'honneur de son fils et pour exciter en nous une grande dévotion. C'est presque le sujet sur lequel j'ay à parler devant vous. » Singulier préambule qui indique des points les uns admirables , les autres pleins de consolation , les uns et les autres à côté du sujet ! Mais avançons dans le sujet. En voici le partage plus singulier encore :

I. La sainte Vierge demeura en ce monde après l'ascension de son fils.

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