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CHAPITRE III

l'art de FRANÇOIS DE SALES.

Pour toutes les raisons qui précèdent, nous ne saurions définir l'éloquence de saint François de Sales comme une première ébauche de l'éloquence de la chaire au dix-septième siècle. Elle n'appartient pas à l'histoire de l'évolution d'un genre. Systématiquement, elle s'est mise en dehors des cadres nouveaux. Les sermons de l'évéque de Genève doivent tenir un rang analogue à celui des Essais, effort original d'un esprit qui n'imite personne et que personne n'a imité, image d'un tempérament plutôt qu'expression d'un art. Il ne faut pas les juger suivant les lois de la rhétorique traditionnelle. Ils ont leur secret. Il est vrai que ce secret ici n'est pas difficile à trouver.

Saint François de Sales l'a confié. Il ne l'a certes pas dit dans sa lettre à ce disciple de courte imagination et de grandes prétentions, à qui l'on veut qu'il ait communiqué ses plus profondes pensées sur l'éloquence sacrée. C'est Vaugelas, le fils du président Fabre, qui nous l'a conservé, et il en avait senti tout le prix. « Il convient, lui avait dit saint François de Sales, de parler, de causer avec « son homme » , adloqui hominem (I). »

(1) OEuvres complètes, édition Lecoffre, t. I, p. lxx.

Ne semble-t-il pas, à lire les grandes œuvres oratoires du dix-septième et du dix-huitième siècle, que, s'adressant à un auditoire composé de personnes très différentes, elles ne font appel qu'aux sentiments, aux pensées, aux facultés communes de tous les auditeurs possibles ? Cette éloquence tient peu de compte de ce qui est individuel et intime. Les idées qu'elle présente, elle les présente à la raison universelle, ses plus grandes précisions ne vont pas plus loin qu'une classe, une caste, une mode, encore s'empresse-t-elle de les ramener à des manières d'êti*e générales, si bien qu'un érudit est nécessaire aujourd'hui pour nous montrer le détail particulier, le trait pris sur le vif, un temps et un homme là où Ton ne distingue que l'homme. Parler à son homme ! De telles familiarités ne conviennent pas à Bossuet et à Bourdaloue. Bossuet médite, et son style, ce beau style biblique, éclaire pour nous la vie profonde des idées, dont le développement est réglé sur un rythme mystérieux. Suivons cette pensée vivante, cette méditation oratoire : elle se déploie sans nous, elle nous ignore, elle ne nous parle pas. Plus près de nous, en apparence, faite de détails pris à l'observation de la vie réelle, la dialectique de Bourdaloue poursuit cependant, sans nous, sa rigoureuse déduction. Qui gouverne sa marche? Est-ce notre âme avec ses besoins particuliers, notre âme changeante et multiple? C'est la logique, c'est la raison, c'est un principe supérieur à notre vie individuelle. Et seul, de tout le dixseptième siècle, Pascal, dans un fragment inachevé, un mémorable effort où se retrouve celui qui inventa la machine à calculer, Pascal parla à son homme. Abstraitement, il avait réduit le problème religieux à un pari ; abstraitement, il avait examiné les deux partis, il avait calculé le gain et la perte et les chances du pari. Et soudain, derrière le raisonnement, il voit celui qui lira ces pages, qui a besoin de les lire, il le voit, il l'entend, il lui répond, il repousse son admiration, il résiste

à ses émerveillements en se jetant aux pieds de la croix, il réfute ses objections, il le presse de réduit en réduit, et enfin : «Mais je m'abêtirai, dit ce personnage, du drame le plus inattendu. — Eh bien ! qu'y perdras-tu? " répond Pascal.

Saint François de Sales parle sans cesse à son homme, et son désordre même en a le mérite.

Je ne prétends pas que toute sorte de désordre aurait droit à cette louange, mais le sien n'est pas d'un ignorant, c'est un désordre voulu pour une fin supérieure. Voyez : de sa voix lente et mesurée, un peu lourde d'accent, le prédicateur a commencé; il prêche sur l'Assomption de la sainte Vierge. Il raconte d'abord que la sainte Vierge demeura en ce monde après l'ascension de son divin Fils, comme une étoile destinée à rendre les ténèbres « tolérables » après le coucher du soleil (1); et il passe : elle est morte (2), comment est-elle morte (3)? La logique n'exige pas cet ordre et cette suite, c'est notre curiosité qui, par un mouvement naturel, pose cette question. Devinant qu'elle est sur nos lèvres, le prédicateur y répond : « Notre Dame, mère de Dieu, est morte de la mort de son Fils. » Aussitôt, une objection : a Mais alors elle dut mourir à l'heure où son Fils mourait, et pourtant il a été dit qu'elle survécut à son Fils (4). » Le prédicateur résout la difficulté : « Voyez, je vous prie, n'arrive-t-il pas souvent qu'une biche est blessée parle veneur et que, néanmoins, elle s'échappe, avec son coup et sa plaie, et va mourir bien loin du lieu où elle a été blessée et plusieurs jours après? » Or, ici il faut s'arrêter; un « sujet agréable " sollicite et détourne l'attention : K Notre Dame mourut de la mort de son Fils, mais son Fils, de quelle mort mourut-il (5)? » La mort n'avait pas

(1) C'est le premier point.

(2) C'est le deuxième point.

(3) C'est le troisième point.

(4) C'est le quatrième point.

(5) C'est le cinquième point.

assez de force pour se rendre victorieuse sur une telle vie; elle n'y avait point d'accès : comment mourut-il donc? Il est mort parce que « l'amour fit entrée à la mort et lui livra Notre-Seigneur pieds et mains cloués » . Et le sermon se continue par stations successives : il n'est pas besoin de le suivre jusqu'au bout. La méthode de saint François de Sales ne vous semble-t-elle pas suffisamment caractérisée? On dirait d'un compagnon aimable et obligeant qui, nous guidant pour une excursion nouvelle, se plie à nos caprices et à nos fantaisies. Un autre aurait d'avance fixé son itinéraire et n'en aurait pas dévié; lui n'en avait peut-être pas. Nous apercevons, ou il aperçoit un coin pittoresque, il nous y mène, de là à un autre; ainsi se poursuit un plan quelque peu décousu avec la collaboration de son expérience et de notre curiosité; quand les heures ont passé, la course prend fin. Rien ne fut plus varié, plus imprévu; et cette promenade au hasarda créé sans doute, entre ce guide et ceux qu'il conduisait, une sorte de gracieuse intimité. Le désordre des sermons où saint François de Sales discute et enseigne vient, en somme, de ce que nos ignorances et nos curiosités ne foi*ment pas un système bien lié et que, pour avoir l'air de leur parler, il faut renoncera une composition logique et rigoureuse.

De même, nos erreurs et nos fautes ne tiennent pas les unes aux autres par une dépendance étroite. La métaphysique, amie des synthèses, aurait le droit et le temps de soutenir la gageure qu'en chacun de nous erreurs ou fautes viennent d'un principe secret et peuvent se ramener en quelque sorte à l'unité. Mais le moraliste, pressé de guérir, renonce à ce souci de l'unité ; il suit un par un les maux qu'il veut soulager ; et, docile à ce médecin qui, passant d'une plaie à une autre, dans le désordre où le hasard les a faites, applique à chacune d'elles un traitement particulier, le malade sent avec joie qu'il n'est

pas entre les mains d'un empirique ou d'un théoricien, imposant à uu patient qu'il ne connaît pas un remède bon pour tous les maux.

C'est de cette manière que s'avance saint François de Sales dans les sermons où il est moraliste. Il y a, en effet, à côté des sermons où il enseigne, d'autres sermons — et ce sont de beaucoup les plus nombreux — où il est plus directement moraliste. Les idées diverses qui naîtraient à l'examen du sujet qu'il traite, il les indique à peine et d'une façon sommaire; il cherche seulement des défauts à peindre, des conseils à formuler, des exemples à donner. Ici aussi, ici surtout, son plan décousu est une fois de plus l'art de parler à son homme, et le désordre de sa composition, c'est celui même de nos imperfections. Voyez cet exemple :

Dans la ville de Rome, un homme de distinction, nommé Jean, lequel n'avait pas d'enfants, désira, de concert avec sa femme, consacrerions ses biens à la Divine Majesté en Thonneur de Notre-Dame, et il leur fut dit en songe « qu'ils allassent sur la colline nommée Mont Aquilin, et qu'en l'endroit qu'ils trouveraient couvert de neige, ils fissent bâtir une église en l'honneur de Notre-Dame» . C'est la fête que l'on célèbre le 5 août dans la liturgie catholique, sous le nom de Notre-Dame des Neiges. C'est sur ce sujet que saint François de Sales prononça une homélie devant ses religieuses (1). Que fait l'orateur de son sujet? Il y voit d'abord que l'amour de ces deux personnages pour la Vierge était effectif plutôt qu'affectif ; il s'adresse aussitôt aux personnes qui, « entendant un sermon sur la mort de Nôtre-Seigneur, pleurent fort tendrement et qui ne laissent pas cependant de nourrir en elles mille soi'tes d'imperfections qui sont contre la passion du Sauveur, sur laquelle elles ontpleuré» ; etilleur enseigne comment il faut

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 713.

s'y prendre pour prêter aux discours une attention active et mettre en pratique ce que dans le sermon l'on a « affectionné » . Il en donne les moyens, c'est fait en deux pages et c'est dit en cinq minutes, et avec une extrême précision. Tout un petit système pourrait s'échafauder sur ce point, et Bossuet n'y a pas manqué dans son sermon sur la prédication évangélique, mais, le conseil donné, l'évêque de Genève court à d'autres avis d'une utilité immédiate : le système lui est de peu, il le sacrifie aux nécessités des âmes. Et, en effet, à propos des deux personnages de son discours, ces personnages si pieux qu'ils laissent à la volonté de Dieu le choix même de leur bonne œuvre, n'a-t-il pas à parler de ces autres pieuses personnes qui consentent bien à faire abandon de leurs richesses, de leur liberté, de leur vie même, mais veulent en faire largesse à la manière qui leur plaît et dans des conditions qui flattent leur amour-propre ou leur vanité ? N'est-il pas opportun de signaler cet écueil de la pitié à des religieuses? Il le fait, mais sans s'arrêter, et brusquement il passe encore à d'autres considérations : voilà de nouveaux et profitables conseils que la logique n'appellerait pas à cette place, mais qui ne manqueront point d'édifier l'auditoire. Ne peut-on pas observer que cette neige, toute blanche, montre le prix de la chasteté? A d'autres points de vue, elle peut être le symbole poétique de Fâme obéissante « et souple » , qui s'est consacrée à Dieu.

Et je passe bien d'autres avis qui viennent à chaque instant se greffer sur l'histoire de l'église consacrée à Notre-Dame des Neiges. Ces défauts et ces vertus, examinés sans aucun esprit de système, ces conseils qui semblent cueillis le long de la route, selon les désirs ou les besoins des promeneurs, le bouquet spirituel que sont ces sermons, — pour employer une jolie image chère à saint François de Sales, — n'est-ce pas la vraie manière, la seule peut-être, d'enseigner la morale et de parler à son homme, de causer avec lui et pour lui ?

Ce qui convient à cet ordre ou à ce désordre, ce n'est pas le ton grave et impersonnel, ce ne sont pas les amples généralités du style, ni la noblesse un peu froide des attitudes. Il faut un langage familier, humain et tout direct, relevé par la vivacité dramatique et pittoresque de l'imagination.

Que de saillies, quelle verve et quelle vie dans les sermons de saint François de Sales ! Tout s'y personnifie, tout y devient portrait et caractère. Un peuple de figures pleines de vérité et d'animation se lève à la voix de l'orateur, et les auditeurs, intéressés par ce changeant spectacle, y reconnaissent les autres et s'y reconnaissent quelquefois eux-mêmes. Ainsi, dans un même sermon et coup sur coup, quel piquant et rapide défilé : l'artisan qui survend sa marchandise, le chicaneur qui, sur un pied de mouche, entretient un procès, et les usuriers, et les prêtres, et les dames qui, n'aymant point leurs maris, se plaisent d'être courtisées, de passionner celui-ci ou celui-là, et, parce qu'elles ne font point d'actes contraires à leur honneur, disent qu'elles ne voudraient pour rien violer la loy de leur mariage (1)! La vie pénètre jusque dans la plus froide et plus revêche théologie ; l'esquisse rapide d'un sermon de pure controverse se termine par cette indication amusante : « Et c'était la question qui était entre les Juifs et les Samaritains que cette femme propose, et me semble voir une femme, dans Genève dire : « Pourquoi ne mangez-vous pas de la chair? les apôtres « en ont bien mangé, etc. (2). »

Dessiné d'un trait, le personnage a désormais la vie, il entre, prend place, et le sermon devient un dialogue; ce n'est pas un procédé de rhétorique, rien de plus naturel, de plus spontané : «i Si on parle de fréquenter les sacrements, les paralytiques spirituels confessent que cela est bon ; mais ils n'en sauraient prendre la peine, disent-ils, il faut ceci, il faut cela.

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 541.

(2) Id., t. II, p. 223.

— Hé! mon frère, je te dirai ce qu'il faut faire : il faut presser les affections du cœur, ôler ce qui déplaît à Dieu, qui est le péché mortel, puis se préparer avec bonnes intentions et avoir ferme propos de s'amender. Gela te semble-t-il chose si difficile qu'il ne le faille faire pour un si grand bien? C'est chose tout arrêtée, que si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, vous n'aurez pas la vie en vous. — Mais j'ai mesnage, direz-vous, je ne saurais vraiment me tenir sans crier et sans me distraire ; je suis homme de conversation et ne puis que je ne me trouve en des lieux où il me faut faire le bon compaignon. — Mon bon frère, prends peine à ne point offenser Dieu, et, du reste, vis joyeusement. — Ouy, mais il y a de la peine à se confesser et à se préparer. — Certainement la peine est légère ; mais, si tu ne veux prendre aucune peine, je te dirai : Si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange point ni le pain du corps ni le pain de l'âme, comme indigne de vivre. » Et après ce dialogue, qui se prolonge encore, saint François de Sales, n'oubliant pas son auditoire, son homme, se tourne vers lui. « Voyez-vous, s'écrie-t-il, les maux que fait cette paralysie qui nous garde de cheminer à Dieu! vous avez vu ce que c'est (1). »

C'est ce fréquent dialogue qui donne à son éloquence le ton vif et pressant; les questions succèdent aux questions, à la manière socratique : « Lorsque les mondains voyent une personne dévote, ils disent aussitôt qu'elle est une sainte, et si vous leur demandez pourquoi elle est une sainte, ils vous répondront : Parce qu'elle demeure longtemps dans les églises, qu'elle dit quantité de chapelets, qu'elle entend beaucoup de messes. Tout cela est bon. Mais encore, pourquoi est-elle sainte? Parce qu'elle communie fort souvent. Voilà qui est bon; mais pourquoi encore est-elle sainte ? Parce qu'elle verse

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 199, 543 et 679.

une quantité de larmes dans l'oraison. Cela est bon quand Dieu les donne; mais que fait-elle encore pour être aussi sainte que vous le dites? Elle donne fort souvent l'aumône. Tout cela est très bon ; mais a-t-elle de la charité et de l'humilité? Car, si elle n'en a point, je ne fais aucun cas de toute sa sainteté, ses vertus ne sont que des phantosmes (1). "

Mais ce n'est pas seulement le personnage fictif créé par son imagination qui est son interlocuteur, c'est aussi à son auditoire directement qu'il parle, et il prend avec lui le ton que l'on prend à causer avec deux ou trois personnes. Il le mêle au développement de ses idées, le consulte ou lui fait des confidences. « Je vous dis cela de l'Eucharistie, remarque-t-il, parce qu'il vient, à mon propos, non point pour vous enseigner ce mystère, non point aussi pour vous confirmer et affermir en ce divin sacrement, mais seulement pour réjouir un peu vos cœurs et les remplir de suavité (2). » Ailleurs, il l'interpelle directement, interprète ses réponses, rétorque ses arguments, et le dialogue reprend : « Mais quoy qu'appelez-vous Église, est-ce pas une assemblée d'hommes — oui certes, non d'anges, dites-moi où est la vraie prédication sinon à l'Église, et où la chercherai-je si je ne sais où est l'Église. Où est la vraie administration des sacrements sinon en l'Église, et où voulez-vous que je la cherche si cette Église est invisible ou cachée (3)? «

Au reste, il se met sans cesse à la portée de ceux qui l'écoutent. Avec un soin admirable, il cherche dans leurs habitudes, dans leurs souvenirs, dans leurs expériences journalières, la comparaison exacte^ la similitude, comme il dit, qui fera bien entendre sa pensée. Une. seule chose est nécessaire, a-t-il enseigné, c'est d'aimer Dieu, et il ajoute : « Mais, direz-vous, ne faut-il pas aymer le prochain, ny les exercices spirituels? Puis-

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 727.

(2) Id., t. II, p. 41 et 95.

(3) Jd., t. II, p. 76 et 607.

que vous dites qu'il ne faut aymer que Dieu, et ne vouloir que lui seul, pourquoy donc tant de livres, de prédications, et choses semblables? Un exemple vous fera entendre cecy. Vous regardez ceste muraille qui est blanche, et je vous demande qu'est-ce que vous voyez? Je voy, direz-vous, ceste muraille. Mais ne voyez-vous point l'air qui est entre vous et elle? Non, parce que je ne regarde que la muraille, et bien que ma vue traverse et passe parmi l'air qui est d'icy là, néantmoins je ne voy pas, d'autant que je n'y arreste pas ma vue (1). » Voici enfin un dernier exemple de cette verve familière dont le moindre mérite est de mettre le prédicateur tout près de l'auditeur: « N'avez-vous jamais vu des dames tuer des moutons pour nourrir un petit chien couard et caignard qui ne valoit pas l'un des pieds du pauvre mouton (2) ? » En vérité c'est une causerie à laquelle on a presque envie de répondre. « Il faut que je vous dise cette petite folie, écrit notre prédicateur à Mme de Chantai (7 mars 1606). C'est que je prêche si joliment à mon gré, en ce lieu, je dis je ne sais quoi que ces bonnes gens entendent si bien que quasi ils me répondraient volontiers, w

Mais arrêtons-nous ici crainte d'exagérer, et ne nous imaginons pas sur la foi de cet exemple que la familiarité de saint François de Sales ait quelque chose d'excessif et de bas. Sur tous les exemples que nous nous sommes plu à citer et que nous aurions volontiers multipliés encore pour faire toucher du doigt les mérites par lesquels saint François de Sales compense l'infériorité de son art et de sa rhétorique, on a peut-être jugé très vite que notre orateur a trop porté, dans la chaire chrétienne, le langage de la conversation courante. N'emploie-t-il pas des locutions populaires? Ses pittoresques images ne sont-

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 320.

(2) Id., t. V, p. 479.

elles pas d'un ordre inférieur, et la facilité de ses développements ne confîne-t-elle pas à un bavardage vif, mais un peu vulgaire? En vérité, on pourrait presque le craindre si, avec saint François de Sales, on pouvait conclure de ce qu'on sait à ce qu'on ignore. Mais rappelons, une fois de plus, les précautions qu'il faut prendre avec une nature si riche en contrastes surprenants. Voici, en effet, par quels points saint François de Sales évite la vulgarité et le bavardage, grâce à quelles qualités et à quels défauts aussi il conserve sa dignité épiscopale et toute l'autorité de la chaire.

D'abord la distinction naturelle de son esprit l'arrête à temps dans la familiarité populaire du langage. Lisez Montaigne. Que ne se permet pas la prose au seizième siècle ! La verdeur des expressions brave les susceptibilités du goût et de la décence, et l'imagination de Montaigne en quête du pittoresque passe trop souvent à travers les convenances pour y arriver. Saint François de Sales a un goût, je n'ose dire plus sévère, mais à coup sûr moins libre, et s'il parle de ce petit chien « cagnard et couard » , si ailleurs il s'amuse des gens qui « crient au ventre » pour avoir veillé la nuit de Noël, s'il s'attendrit sur une nourrice montrant la mamelle qu'elle offre à son poupon, il y a dans son style une sorte d'innocence, de candeur qui fait passer avec elle l'image ou singulière, ou grossière qu'il évoque.

Mais surtout ce pittoresque est relevé par un autre ordre de beautés. L'imagination de notre orateur nous a paru, jusqu'à présent, semblable, avec plus de délicatesse et moins de force, à celle de Montaigne, à celle de Régnier, et tout d'un coup elle se montre sous un jour très différent. Aumilieu des textes arides assemblés sans art pour un sermon de controverse, le premier qu'il ait prêché, à Thonon, le 18 septembre 1591, soudain il s'interrompt : « Ce grand témoignage de notre salut nous donne sujet de nous réjouir, comme l'aube fait chanter les coqs, comme

la belle estoile réjouit les malades, comme le soleil du printemps fait gazouiller les oiseaux (1). » Cette poésie naturelle jaillit non certes à chaque instant, mais assez souvent pour donner une poétique distinction à l'abandon, à la verve , à la vivacité d'un talent qui excelle dans la peinture piquante des hommes et des choses. Il n'est pas à craindre que jamais la parole de saint François de Sales ait paru commune et populaire. Elle avait trop de candeur et de poésie pour courir un tel danger.

Mais si distinguée qu'elle fût, en même temps que si vivante et si directe, ne pouvait-elle pas être accusée de longueur et de bavardage? Sainte-Beuve a fait entendre ce reproche, d'autres l'ont repris en l'accentuant. Ceux-là ne connaissaient guère l'habitude physique de notre orateur. Un bavard c'est un homme qui parle abondamment, et saint François de Sales n'a jamais parlé de la sorte. Il laissait tomber les mots avec une véritable lenteur, et son parler savoyard les accentuait encore. On se moquait à Paris de celui de M. de Vaugelas, et pourtant M. de Vaugelas avait, sans doute, essayé de corriger le sien, jugez avec quelle pureté avait dû se conserver celui de l'évêque d'Annecy. Et ce débit lent, pénible, que nous n'imaginions guère et qui s'accorde si bien pourtant avec la stature lourde et carrée, la coupe rustique de la barbe, la négligence relative des vêtements, ce débit même, c'était la moitié de son succès, c'était lui qui donnait à son éloquence sa véritable physionomie : on le savait bien; et, lorsque le bon Camus, dont le débit rapide, abondant et enflammé ne manquait pas de succès, voulut accroître ce succès même en imitant l'éloquence de son illustre ami, il commença d'abord par imiter son parler lent et accentué, en quoi il se trompa fort et fit rire de lui (2). Quelle est donc la physionomie que peuvent prendre des discours

(1) OEuvres, édition Berclie et Tralin, t. II, p. 745.

(2) Voir ci-dessus, p. 140.

ainsi débités? On le devine, les mots paraîtront pesés avec soin, les synonymes répétés, ce seront les approximations successives d'un homme qui veut exprimer ses idées avec une précision extrême. Les images, les allégories, les comparaisons ne semblent plus un luxe. Ce sont autant d'efforts que fait l'orateur pour que l'auditeur entre pleinement dans sa pensée. Ces croquis, ces interpellations familières, ces dialogues, ces exclamations, qui nous paraissent à nous les saillies naturelles d'une vive imagination, y prennent une apparence sérieuse et grave, ce sont desmouvements réfléchis et voulus. Etd'aiDeurs saint François de Sales aurait-il obtenu cette grande et universelle autorité, ses moindres paroles auraient-elles eu un si durable retentissement, aurait-il trouvé autour de lui tant de respect mêlé à tant d'affection; saint Vincent de Paul aurait-il osé dire qu'il voyait en lui l'Évangile vivant, l'Évangile qui défend les mots inutiles et les longs discours, si sa parole abondante et fleurie eût été semblable à celle de ce grand druide Adamas, le consolateur de Céladon et d'Astrée, en qui l'on a voulu, bien à tort, reconnaître l'image de saint François de Sales (1)? Il faut rendre à cette éloquence son véritable caractère; il faut restituera ces vives paroles pleines de mouvement, de grâce pittoresque, de poésie familière et de mystique émotion, il faut leur restituer la dignité et la profondeur qu'elles ont : tout fut dit avec poids et mesure; la longue préparation préalable manquait à ces sermons, mais elle n'était pas remplacée par l'emportement et le torrent de mots dont les orateurs faciles cachent le néant de leurs pensées; elle était suppléée par la réflexion et, si j'ose dire, par la conscience professionnelle, qui pesait chaque mot avant qu'il sortît des lèvres du prédicateur. Et comme ce n'est pas du premier coup que l'on rencontre l'expression parfaitement exacte, et

(1) Voir MONTÉGUT, En Bourbonnais et en Forez. Paris, Hachette, 1881, p. 268.

que d'ailleurs, l'eût-on trouvée, elle ne ferait pas suffisamment entendre à l'auditoire tout ce qu'elle contient, saint François de Sales procédait par retouches successives, par approximations et développements complémentaires où le bavardage et la frivolité n'étaient pour rien.

Le jugement définitif sur l'éloquence de cet orateur dont on ne connaît guère que la tendresse d'âme et l'imagination fleurie, a été porté par un de ses contemporains, et le voici. Après nous avoir rapporté que saint François de Sales résumait son éloquence dans ce court précepte : Adloquî hominem, Vàugelas ajoute : « Je n'ay jamais ouï parler si hautement et si clairement tout ensemble des mystères de la foi qu'il faisait (1). »

(1) OEuvres, édition Lecoffre, t. I, p. lxxii.

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