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LA MATIÈRE DES SERMONS DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

Que prêche-t-il, cet orateur, qui prêchait d'une manière si originale et si efficace, mais si peu imitable?

Ici notre point de. vue va changer et nos conclusions avec lui. C'est un véritable initiateur que nous aurons à étudier; c'est le prédécesseur et le maître des Bossu et, des Bourdaloue, des Massillon. Si la rhétorique du sermon ne lui doit rien, le sermon lui doit sa matière ; il doit à saint François de Sales son intérêt, sinon sa beauté. Sa parole est la première qui ait entretenu les hommes, non pas exclusivement des dogmes qu'ils avaient à croire, non pas des lois qu'ils avaient à suivre, mais d'eux-mêmes ; et c'est une singulière et durable nouveauté.

Qui a fréquenté les sermonnaires de la fin du seizième siècle peut dire qu'à leur école il a retenu quelques idées de philosophie, qu'il s'est fortement armé de théologie, qu'il a même acquis quelque teinture de philologie, et que l'histoire et la politique lui sont devenues familières. Mais il n'a rien appris sur lui-même, sur les penchjants secrets de son cœur, sur ses souffrances ou sur ses joies, sur la discipline qu'il lui est possible de s'imposer. Philosophie, théologie, philologie et politique, sont les domaines qu'exploite alors l'éloquence religieuse. Mais elle ne nous entretient pas de nous-mêmes.

Quand le cardinal Du Perron nous aura doctement enseigné

Faction et la notion de l'Esprit-Saint, qu'il nous aura dit ce que c'est que l'âme humaine, et ses facultés et ses vertus (1), et tout ce que les systèmes lui en ont appris, il a fait son œuvre, il a instruit; le prédicateur croit avoir satisfait à sa mission en se renfermant dans son magistère. Et cet autre, le théologal Porthèse (2), au milieu de beaucoup de violences et dans un style pourtant très mou, de quoi parle-t-il? De la soi-disant conversion du roi de Navarre, de l'excommunication qui pèse sur ce prince, du mépris dans lequel tout bon catholique doit tenir cet excommunié. Mais, au moins, parlerat-il de ce qu'est ce mouvement d'une conscience passant d'une religion à l'autre, saisira-t-il sur le vif son adversaire? Il parlera d'Achab, il citera force textes des Écritures, il en discutera le sens ; et d'une question toute palpitante, toute vivante, il fera un problème abstrait et, pour ainsi dire, un cas de l'algèbre théologique. Tels deux avocats que je me souviens d'avoir entendus sur le fait d'une robe refusée par une dame à sa couturière. Dans la plaidoirie de l'un, la robe, la dame et la couturière avaient disparu, l'affaire prenant une dignité imprévue devint le cas particulier d'une loi générale, et elle parut être un problème de jurisprudence obscur et sans intérêt. L'autre avocat, au contraire, par une méthode bien opposée, rappelait de toutes manières que le litige était d'une robe, d'une dame et d'une couturière, et le procès se dessina comme la chose du monde la plus simple, et qui n'exigeait ni codes ni juristes, mais un peu de bon sens et de bonne foi.

Ce que fait Porthèse pour la politique, tous les prédicateurs le font dès qu'il s'agit de convertir. L'auditeur hérétique est attaqué par des textes, des arguties et des injures. La conversion, devenue affaire de science, nous l'avons déjà montré, se cache sous un appareil théologique et philologique qui en dis-

(1) Les diverses œuvres de l'Wuslrissime cardinal : les sermons.

(2) Cinq sermons, de Porthaise. Paris, 1594.

Simule l'intérêt actuel, humain, et qui en fausse le sens réel. Toutes ces idées et toutes ces croyances qu'il faut changer en passant d'une confession à l'autre : la justification par la foi ou l'efficacité des bonnes œuvres, la suffisance de l'Écriture ou la visibilité de l'Église, l'inutilité ou la nécessité des symboles concrets de l'action divine, ce sont des théorèmes qu'on prouve par d'autres théorèmes ; et jamais, les appliquant à leur objet réel, c'est-à-dire à l'âme, on ne les étudie à travers la vie de l'âme, vivants eux-mêmes et agissants. C'est de l'algèbre , en vérité ; une algèbre très certainement dangereuse et trompeuse. Eu tout cas elle n'a, par elle-même, aucun intérêt durable et elle s'en va lorsque s'éteint l'esprit de contention. '

Maintenant, mettons en regard Bossuet, Bourdaloue, Massillon. Bossuet se plaît encore dans la théologie, il demande aussi à la philosophie des lieux communs, qu'il développe complaisamment ; enfin nul n'a fait, excepté les controversistes du siècle précédent, un plus fréquent usage de l'Écriture sacrée. Mais philosophie et théologie, tout est replacé au cœur .même de l'homme, ce sont moins les idées qu'il étudie que les manières d'être que notre âme tient de ces idées, et la vie féconde que notre âme leur donne en retour. L'illustre Père Caracciolo prêche sur l'ambition presque aussi brillamment que Bossuet, et dans l'attitude qu'il doit au Père Goeffeteau, il n'a pas beaucoup moins d'éloquence et de poésie. Mais, si l'on ne se contente pas de la forme et qu'on regarde au fond, quelle différence ! Pour guérir de l'ambition, l'orateur italien montre que ses plus brillantes promesses sont nécessairement trompeuses, et Bossuet prétend aussi traiter le même sujet, seulement l'un se confine dans la peinture des maux qu'elle cause, et des ruines soudaines qui la suivent. L'autre fait précéder ces constatations faciles de considérations d'un autre ordre : il entre « dans les ressorts secrets et imperceptibles qui

font remuer le cœur humain, afin de faire "voir comment les vices croisseint avec la puissance (1) ». II poursuit les « cent replis tortueux « des âmes ambitieuses ; c'est un psychologue, c'est un moraliste que Bossuet. Une indication plus significative encore nous est donnée par les oraisons funèbres. Là on attend des récits qui soient des louanges, un tableau animé des vertus, des dons naturels, des exploits qui ont distingué le personnage que l'on célèbre. Or, le récit et le tableau, c'est la moindre des préoccupations de Bossuet : ce qu'il prétend raconter, c'est la vie d'une âme, les événements politiques grands ou petits ne l'intéressent que dans leur rapport avec la vie intérieure du personnage qu'il pleure. Dans la révolution d'Angleterre que voit-il? Le profit qu'Henriette d'Angleterre en tire pour sa foi.

Bourdaloue est dans la même voie que Bossuet, mais il a rompu avec le passé plus complètement encore. Il n'est presque plus qu'un moraliste : un moraliste chrétien, il est vrai, un moraliste qui classe tous sentiments, passions, habitudes, suivant l'ordre de la hiérarchie chrétienne, qui absorbe les vertus humaines dans les vertus religieuses et cherche la perfection dans la sainteté surnaturelle. Mais, enfin, c'était à des âmes déjà chrétiennes qu'il parlait, c'est donc d'elles-mêmes qu'il prétendait leur parler, et il le fait avec une précision, une finesse aussi pénétrante que discrète. Massillon va même plus loin. Chez lui pas une idée métaphysique, rien qui ressemble à une coiaception vigoureuse, sauf dans de vagues aperçus où manque toute précision théologique ; les vertus et les vices, les moeurs et la conduite des hommes, sont tout le sujet de son discours. De Bossuet à Bourdaloue, de Bourdaloue à Massillon, l'homme prend une place de plus en plus grande dans les sermons, le prédicateur le cède de plus en plus au moraliste :

(1) BossvET, Sermon sur l'ambition.

or, de qui procède ce mouvement? De saint François de Sales, Parler à son homme, ce fut sa rhétorique. Parler de son homme, ce fut sa philosophie : il est le premier prédicateur moraliste.

On ne pouvait pas lui demander de rompre brusquement avec la théologie positive. Lorsqu'il savait que des protestants devaient l'entendre, il hérissait son éloquence de vingt citations. Sans elles, il n'aurait pas eu le moindre crédit ; parole humaine, raison humaine, aurait-on dit : ses pensées les plus fortes et ses réflexions les plus judicieuses reposaient donc sur la pierre angulaire de l'Écriture sacrée. Mais il prend, avec l'interprétation de l'Écriture, certaines libertés qui auraient scandalisé ses adversaires ; heureusement, les paroles passent assez vite pour que l'auditeur n'ait pas le temps de les examiner en toute rigueur ; l'impression seule demeure : sans quoi on se fût vite aperçu que notre orateur « se sert de l'Écriture avec beaucoup d'heur, encore que bien souvent ce qu'il en tire ne soit pas le vray sens (1) » . Et puis, il sait l'art de substituer habilement à la discussion des textes les vérités du bon sens et dé l'expérience ; les idées qu'on lui conteste nous apparaissent tout d'un coup simplifiées ; nous les rapprochons de nous, et c'est dans leurs rapports avec nous, avec nos besoins, avec notre conduite, qu'il nous les fait juger (2) . Il s'est, par exemple, amusé à défier les protestants de lui fournir un seul texte en l'Écriture où ils trouveront que l'Église est invisible, et le voilà qui accumule les bons et indubitables titres que l'Église a pour sa visibilité et incorruption. Ces titres, ce ne sont que textes et discussions de textes, comme bien l'on pense. Mais soudain, comme si ce travail ingrat avait fini par fatiguer sa patience, il coupe court : adieu l'érudition : « Mais quoy ! dit-il dans un mouvement que nous avons déjà signalé.

(1) Lettre sur la prédication, OEuvres, édition Berche et Tralin, t. Il, p. 18.

(2) Cf. ce que nous avons dit des Controverses.

Qu'appelez-vous Église? s'écrie-t-il brusquement. Est-ce pas une assemblée d'hommes? Oui, certes, et non d'anges. Ditesmoy où est la A'raie prédication, sinon à l'Église? Et où la cherclierai-je si je ne sais où est l'Église ? Où est la vraie administration des sacrements, sinon en l'Église, et où voulez-vous que je les cherche si cette Église est invisible ou cachée?» Ainsi même, dans les broussailles de la théologie positive, il introduit un peu d'humanité.

Laissez-le maintenant se dégager de cette philologie dans laquelle il n'excelle pas : il met tout son talent à nous montrer nos fautes, à nous corriger, à nous mettre dans le devoir : et c'est toujours en face de nous qu'il nous place. Tel prédicateur, après nous av^oir dit du péché véniel qu'il est une offense à Dieu, nous en détournera par des raisons de sentiment, tel autre se servira d'ai'guments métaphysiques : lui nous montre le péché véniel dans notre âme ; il nous le fait voir amoindrissant la ferveur de la charité, empêchant le cours et le progrès de la grâce, et nous assistons à l'affaiblissement progressif de l'âme qui ne sait plus résister au vice, et par la multitude des péchés véniels on vient peu à peu à commettre les mortels (1).

Que cette préoccupation est nouvelle chez un prédicateur ! Aussi nouveau est le souci d'apprendre aux gens, non la légitimité des sacrements et leup définition théologique, mais la façon de s'approcher d'eux : « Mais, puisqu'il vient à mon propos, s'écrie-t-il, je dirai un mot de la confession. Il arrive souvent que plusieurs confessent leurs péchés et les nient. Que veut dire cela? sinon que plusieurs se vont confesser de leurs deffauts, mais en telle sorte qu'en s'accusant ils s'excusent, disant des parolles pour faire voir qu'ils ont eu raison de commettre les fautes desquelles ils s'accusent : et non seulement ils s'excusent en s'accusant, mais encore ils accusent les au-

(1) OEuvres, t. II, p. 192.

très. Je me suis mis en cholère, dira quelqu'un, et j'ay fait telle chose ensuite, mais j'en avois bien subjet; l'on m'avoit fait ou dit telle chose, c'estoit pour une telle occasion. Or, ne voyez-vous pas qu'en confessant ainsi vostre faute, vous là niez? Dites donc simplement : Je m'accuse que, par malice, par mon impatience ou mauvais naturel, ou en suite de mes passions et inclinations mal fortifiées, j'ay fait telles et telles fautes. Un autre dira : J'aymesdit d'autruy ; mais c'a esté en des choses qui estoient toutes claires et manifestes, je ne suis pas seul qui ay fait ceste médisance : ainsi nous nions d'estre coupables des fautes dont nous nous accusons. certes! il ne faut pas faire cela, ains il se faut accuser clairement et nettement, sans mettre nos fautes sur les autres, advoûant que nous sommes vrayement coupables, sans nous mettre en peine de ce que l'on pensera ou dira (1). »

Sur ces deux exemples, on peut se rendre compte de ce que devient la prédication entre ses mains. Ce que nous devons faire, ce que nous devons penser, l'occupe ; mais ce qui l'occupe beaucoup plus, ce sont ces sentiments, ces habitudes, ce substratum qui porte notre conduite et que bien souvent nous ne connaissons pas nous-mêmes. Par tous les procédés il le découvre, et pour que nous l'explorions à sa suite, il prend tous les chemins ; tantôt c'est du dehors qu'il passe au dedans ; il fait voir le geste pour faire entendre le sentiment ; tantôt c'est d'un sentiment qu'il passe à un autre sentiment, et ce n'est plus un La Bruyère, c'est presque un Bourdaloue. Mais dans un cas et dans l'autre, il nous a parlé de nous, il ne nous a parlé que de nous.

La précieuse, l'inépuisable information que la sienne, et que les moralistes y trouveraient à glaner ! Ce serait une merveilleuse anthologie que l'on tirerait de ces sermons. Un choix

(i) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 43.

discret en saurait faire une œuvre unique, aussi vivante que celle de La Bruyère et moins artificielle, aussi pénétrante que celle de La Rochefoucauld, mais moins systématique : un vrai chef-d'œuvre.

Feuilletons ce recueil, ce « directoire ». Ici, c'est de la crainte de la mort qu'il s'agit, et notre excellent moraliste nous apprend le profit que nous pourrons en retirer : seulement, il nous prescrit de la craindre « d'une crainte tranquille et pleine de confiance en Dieu, sans anxiété ni inquiétude « ; et il y insiste, « car il pourrait arriver à quelque bonne femme que, pour avoir pensé une matinée à la mort, elle brouillera tout son mesnage ce jour-là, si que personne ne sçaura avoir paix avec elle. Et pourquoy cela? parce qu'elle a pensé à la mort, et elle en est encore tout inquiettée. Or, ce n'est pas ainsy qu'il faut penser à la mort, car ceste pensée nous serait plus dommageable que profittable. Pensons-y avec paix et tranquillité d'esprit (1). »

Là, c'est l'éternelle inquiétude du cœur humain qui est le sujet de son discours : faisons la part de la rédaction languissante des Visitandines ; que de grâce et de bonhomie dans son langage ! « Le cœur humain, mes chères âmes, est un chantre infiniment aimé de Dieu, qui est la souveraine saincteté ; mais ce chantre est plus bigearre et fantasque qu'il ne se peut dire : car, bien qu'il sçache que Dieu prend un grand contentement à ouyr les louanges que le cœur qu'il aime lui donne, et se plaist extresmement aux élans de nos esprits et en l'harmonie de notre musique intérieure, il prend toutesfois souvent envie à ce cœur de s'aller proumener, ne se contentant pas de contenter Dieu, s'il ne se contente encore soy-mesme. Et voilà que ce cœur, se laissant emporter à ses fantaysies, il va de créature en créature, comme de mayson en mayson, pourvoir

(1) OEuvres, t. II, p. 241. }

s'il en pourra treuver quelqu'une qui le veuille recevoir, et qui luy donne un contentement parfaict. Mais c'est en vain ; car Dieu, qui s'est réservé ce chantre pour luy seul, a deffendu à toutes les créatures, de quelque nature ou condition qu'elles soyent, de luy donner une véritable satisfaction, afin que par ce moyen il soit contrainct de s'en retourner à son bon et incomparable Maistre (1). »

On ne se lasserait pas de multiplier ces exemples. Mais, heureusement, tous ces mérites sont bien connus. C'est avec les extraits des sermons surtout que sont faits ces ouvrages dévots universellement répandus chez les catholiques. Et, quoique le choix n'y soit pas guidé par un goût très sûr, qu'il témoigne d'une préférence excessive pour les fleurs et les allégories, que souvent même on s'y permette de rajeunir ou d'embellir le langage de notre auteur, chacun a pu s'y faire, après tout, une juste idée du moraliste qu'était saint François de Sales. Citons cependant encore un de ces passages spirituels et pitt(^esques trop dédaignés par les faiseurs d'extraits, il prêchait sur cette pauvre malade chez qui le Christ s'arrêta, et qui attendit en silence, paraît-il, que le Maître la guérît : « Elle ne dit most, dit-il de cette malade, elle ne fait aucun compte de sa maladie, elle se contente que sa maladie soit cogneuë de Dieu : elle ne ressemble pas à certaines personnes de ce tems, qui si elles ont la migraine ou la cholique, il faut que chacun en soit instruict et que tout le voisinage le sçache ; ny à celles qui courent au médecin pour la moindre incommodité qu'elles souffrent. Ces personnes ressemblent aux petits enfans qui, estant picquez par une guespe ou par une avette, courent le monstrer à leur mère, afin qu'elle souffle sur leur notai. » Et il continue un peu plus loin : « Oh ! que si c'eust été quelqu'une de nos dames de ce tems, combien

(1) OEuvres, t. II, p. 207.

eust-elle fait de finesse pour estre guérie par ee souverain Médecin ! Elle eust bien dit qu'elle ne demandoit la santé que pour mieux servir Nostre Seigneur, ou du moins qu'elle supporteroit mieux en un autre tems d'estre malade, mais qu'en ce tems où Nostre Seigneur estoit en sa maison, elle ne pouvoit s'y résoudre, parce qu'estant dans le lict, elle ne pouvoit pas faire ce qui seroit de son service et autres semblables. Mais nostre fébricitante n'en usa jamais ; car il ne suffît pas d'estre malade parce que c'est la volonté de Dieu, il faut encore l'estre comme il le veut, quand il le veut, et aussi longtems qu'il lui plaira (1) . »

Veut-on, enfin, quelque chose de plus subtil, de plus pénétrant, de plus profond, de plus moderne . Il s'agit de sentiments qui ne sont plus les nôtres? La foi catholique n'est pas si commune de notre temps qu'il y a deux siècles. Surtout elie se traduit plus grossièrement, plus uniment, et elle n'arrive guère à ces raffinements, à ces délicatesses compliquées dont étaient jadis coutumières les âmes dévotes. Mais quoi! les raffinements et les délicatesses et les complications ne changent guère, l'objet seul diffère. Les obscurités et les embrouillements, dont se plaignait saint François de Sales, ne s'en plaint-on pas ou ne s'en flatte-t-on pas aujourd'hui? Voilà pourquoi plus d'une conscience se retrouverait encore à la fin de ce siècle dans cette page écrite pour les consciences du dix-septième siècle commençant: «Les délicats désirent de tout leur cœur et voudraient toujours demeurer aux pieds de Notre-Seigneur, comme une sainte Madeleine, pour savourer continuellement les divines suavités qui distillent de sa bouche sacrée, sans que jamais Marthe les vînt réveiller, ni murmurer contre eux pour prier Notre-Seigneur de les faire travailler. Et la suavité qu'ils ressentent en ce doux repos les rend si habiles

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. II, p. 693.

et si courageux, ce leur semble, en la pratique de la vertu, que nul n'est comparable à leur perfection. Il n'y a rien alors de trop pesant pour eux. Bref, ces bonnes âmes se voudraient fondre pour plaire à leur Bien-Aymé, qu'elles aiment d'un amour si ardent, qu'elles n'estiment rien de trop difficile pour son service, mais, toutefois, à condition qu'il continue à les consoler. Car, du reste, s'il cesse de le faire, tout est perdu. Il n'y a rien de si affligé qu'elles sont, leur peine est incomparable, elles ne cessent de se plaindre. Mais qu'avez-vous ? Qu'y a-t-il qui vous tourmente? — Dieu ! c'est que je ne suis pas saint. — Mais, qui vous fait penser cela? C'est peutêtre qu'on vous a reprise de quelque deffaut ; et si cela est, ne vous mettez pas eh si grand'peine, car c'est peut-être pour vous rendre toujours plus saint. Et ne sçavez-vous pas que ceux qui ont une vraye et parfaite cbarité ne peuvent souffrir aucun deffaut au prochain, pour petit qu'il soit, qu'ils ne tâchent de l'arracher par la correction, et surtout ceux qu'ils estiment saints, ou fort avancés en la perfection, parce qu'ils les estiment plus capables de la recevoir que les autres ? Ce qu'ils font aussi pour bien leur donner plus de connaissance d'eux-mêmes, qui est une chose si nécessaire pour parvenir à la sainteté. — Mais cela me trouble mon repos ! — Oh! certes, c'est bien là où je vous attendais ; mais croyez-vous qu'en cette vie mortelle vous puissiez avoir une quiétude si permanente qu'elle ne doive point recevoir de divertissement ou de contradiction (1)? »

Et maintenant, après lui avoir si longtemps et si souvent laissé la parole, nous pouvons le voir dans sa chaire, nous pouvons l'entendre, nous pouvons applaudir son éloquence excellente et très efficace. Son débit est lent, sa voix est

(1) OEiivres, t. II, p. 157.

lourde, et ses gestes n'ont point de vivacité : mais ses paroles mesurées et graves sont échauffées par une flamme intérieure ; bientôt notre imagination est frappée. Des idées dont les formules sommeillaient peut-être dans notre esprit se dressent devant elle, et si claires et si pittoresquement expliquées, que, dépassant notre mémoire verbale, sorte de réduit où s'accumulent obscurément les idées abstraites, elles entrent jusqu'au fond de notre conscience pour y vivre et pour agir. Détail par détail, sans suite, au gré de notre curiosité, scvl gré de nos besoins, qu'une véritable divination a, sans doute, révélés à l'orateur, nous voici promenés à travers un sujet, champ fertile où surgissent à chaque pas les rameaux chargés de fleurs et de fruits. Avançons : une surprise nous attend ; avant que notre récolte ait eu le temps de fatiguer nos bras, notre guide nous invite au repos, et il nous enseigne comment il nous faut user de ces délicates richesses ; il nous parle des autres, il nous parle de nous, voilà bien nos travers, voilà nos défauts, c'est à ce danger que nous courions, et cette goutte de poison qui allait gâter toute notre âme, c'est lui qui nous la montre suspendue au bord de notre conscience, tremblante, prête à tomber. Jamais tant de grâce ne fut jointe à tant de gravité, jamais conseils ne furent mieux choisis, jamais rayon n'éclaira si avant nos consciences. Ce n'est pas de l'éloquence, c'est de la direction, et de la plus efficace, c'est la direction de saint François de Sales.

La correspondance de saint François de Sales va maintenant nous montrer cette direction d'âmes dans sa précision et son efficacité.

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