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LA CORRESPONDANCE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

Il est heureux pour nous que François de Sales ait résidé à Annecy. Les personnes qu'il dirigeait étant presque toutes et presque toujours fort loin de ce son petit Annecy " , c'est par lettres qu'il s'entretenait avec elles; la direction des âmes remplit ainsi sa correspondance. Elles ont vécu l'une par l'autre, celle-là sans celle-ci n'eût pas laissé de trace, et celle-ci sans celle-là n'aurait pas eu d'intérêt.

La correspondance de saint François de Sales est très volumineuse. Sur tous sujets et à tous propos, jene dis pas hors de propos, il écrit abondamment. Faut-il réconcilier des plaideurs (I), solliciter des juges (2), presser le payement d'une dette criarde, obtenir d'un riche créancier qu'il épargne un débiteur pauvre (3), le voilà qui a pris la plume et qui réconcilie, et qui sollicite, et qui presse, et qui supplie. Un ecclésiastique veut être précepteur, et il écrit pour cet ecclésiastique (4) ; un Genevois se convertit, il demande pour le nouveau catholique

(1) OEuvres complètes, édition Berclie et Tralin, t. YI, p. 443.

(2) Id., p. 502.

(3) frf., p. 540.

un secours ou une pension (1). Il prend la défense de ses amis disgraciés ou emprisonnés, il proteste contrôles calomnies (2). Un personnage oisif et considérable qui se donnerait tout entier à ce rôle d'homme important et de patron n'aurait pas une clientèle plus nombreuse, ni plus d'ardeur ou plus de loisir pour la servir. Et pourtant ce n'est qu'une petite part de la vie de François de Sales et une petite part de sa correspondance.

Il est missionnaire, il est évêque. Le Ghablais à organiser, un diocèse à gouverner, des prêtres, des monastères, Charles- Emmanuel, le nonce, le Pape, que d'affaires diverses et de gens différents à manier et à ménager ! Toute la diplomatie solliciteuse qu'exigea l'établissement de curés et de missionnaires dans le Ghablais, c'est déjà un gros recueil de lettres (3). Puis ce sont des avis qu'il faut envoyer trop souvent à des prêtres imprudents ou incapables, ou criminels (4). Celui-ci porte une chevelure qui fait scandale (5), cet autre appuyé sur de hautes protections prétend obtenir un bénéfice sans le gagner au concours. Plus tard, quand il s'agit de fonder l'Ordre de la Visitation, c'est un redoublement de lettres à propos de chaque nouvelle religieuse que ses parents veulent garder, que des monastères jaloux (6) ou des influences rivales (7) veulent gagner surtout si elle a un nom, des protections ou une dot. Avant la Visitation, les autres cloîtres d'hommes ou de femmes qui, placés sous son autorité épiscopale, avaient grand besoin d'une réformation, lui coûtent aussi des lettres nombreuses (8), petits chefs-d'œuvre où sa volonté s'affirme et triomphe, sans

(1) OEuvres, édition Berclie et Tralin, t. V, p. 134 etpassim,

(2) Id.,t. V, p. 219, 222, 369; t. VI, p. 555 et suiv.

(3) Peraté, op. cit.

(4) OEuvres, t. V, p. 182.

(6) Ici., p. 723.

(7) Id., t. VI, p. 12 et 199.

(8) Ll., t. VI, p. 129 et 199

que le style perde rien de son insinuation, de sa grâce et de son aimable diplomatie.

Enfin François de Sales est un conseiller, un médecin, un directeur des âmes ; son action d'abord se renferme dans le cercle étroit de ses relations et de ses amitiés naturelles ; à mesure que sa réputation s'établit, le nombre des personnes qui lui ouvrent leur conscience devient plus considérable. Ses prédications le font connaître et apprécier dans les villes diverses où il va parler. Sa Philothée achève de le représenter aux imaginations comme celui qui sait manier des âmes et les mener par des voies douces et sûres à la paix du cœur, au salut éternel. Une dame qui avait lu « six fois depuis un an » la Philothée et « tout le Théotime en un mois » , lui écrit pour lui demander ses conseils particuliers. Elle est assurée que Dieu a lui a ouvert le livre des consciences (1) » , et veut se ranger « sous les douces lois de sa sainteté » . Voilà qui fera comprendre la foule sans cesse grandissante des pieuses personnes qui s'adressaient à lui. Et lui les accueille, les bras ouverts; de son petit Annecy il répond à toute^s leurs demandes, aux plus graves et aux plus futiles. Une rebute personne, et si l'on prend mal ses avis, il va chercher par la main celui qu'il craint d'avoir blessé (2). Avec tant de complaisance et de bonne grâce sa correspondance devait prendre de singulières proportions. Il y a des lettres qui sont de véritables petits traités; il examine point par point, abondamment toutes les difficultés qu'on lui propose. Les billets courts sont très rares : même quand il est pressé et qu'il le dit, il ne sacrifie rien de sa clarté, de sa précision verbeuse et de sa familiarité ordinaire (3) ; aussi cette partie de sa cor-

(1) OEuvres, édition Berche et Tralin, t. "VI, p. 374.

(2) Id., t. VI, p. 355.

(3) tt Je suis pressé d'écrire, dit-il quelque part, et néanmoins ne sçay finir, tant je suis consolé de vous parler sur ce papier. » — OEuvres, t. VI, p. 386, et ailleurs, t. VI, p. 125. — « Je ne me lasse point en ce doux entretien de Dieu, de son amour et de nos âmes. »

respondance éditée sous le titre d'Épurés spirituelles, environ dix ans après sa mort, a plus de mille pages in-octavo. Encore avait-on beaucoup élagué, beaucoup abrégé.

Eh bien, dans toute cette correspondance, si volumineuse, si variée, ces dernières lettres seules offrent un sérieux intérêt.

Car nous sommes bien loin ici de cette correspondance de Voltaire où tout prend de la vie et de l'intérêt. S'agit-il de lettres d'affaires, rien de plus froid pour la forme. On sent que François de Sales ne se met pas en frais, et l'on n'y retrouve pas un grain de passion ou de coquetterie. Quant au fond, événements et personnages, il a ce grave défaut d'être presque toujours d'un petit pays et d'une petite ville. Les affaires d'Annecy et même de la Savoie nous sont, en général, fort indifférentes. Un court billet de Voltaire éveille en nous mille souvenirs, et le moindre renseignement glané dans sa correspondance est précieux; les mœurs, les hommes, que nous connaissons ainsi, nous les connaissons par ailleurs, et notre souvenir s'attache justement à eux parce qu'ils tiennent à l'histoire de la littérature française et à celle de l'esprit moderne. Mais que nous fait la disgrâce et l'empi'isonnement de M. de Gharmoisy, personnage obscur, connu de quelques érudits, non pour lui, mais pour sa femme (1)? Que nous importent les aventures du théologal Flocard, de mille autres dont la silhouette ne se dessine même pas dans les lettres d'affaires de saint François de Sales? Et de même ces lettres d'amitié que tout jeune, il est vrai, il écrivait en latin à son ami le sénateur, puis le président Fabre. Elles sont ennuyeuses, s'il faut le dire, avec leurs compliments et leurs plaisanteries de collège. En périodes élégantes et bien tournées, ils setraitent naturellement d'Apollon (2), ils se félicitent de leur style (3) où 1' « esse videatur »

(i) La Philothée de saint François de Sales^ ou Mme de Charmoisy, par Jules Vu Y, op. cit.

(2) OEuvres, t. VI, p. 475.

(3) Id., t. VI, p. 500.

se garde d'être absent. Et quand ils jouent sur les mots, c'est sans grâce ni vivacité, à l'imitation des beaux esprits qui vivaient mille cinq cents ans avant eux, car ils jouent sur les mots et les noms, Fabre n'y manque point à propos de sa femme, Benedicta Fabra : « Quœ tôt fahros fahricata est{V). »

Laissons ces lettres monotones, utiles au biographe, et où l'historien peut à peine glaner çà et là quelques renseignements; venons aux lettres de direction (2), monument unique, où saint François de Sales n'a point d'égal pour le sérieux du fond, pour la vivante beauté de la forme.

Avec elles, en effet, nous retrouvons le moraliste et l'écrivain original des sermons : c'est toujours cette admirable façon de saisir et d'éclairer d'une lumière pittoresque le monde intérieur des sentiments et de la conscience ; c'est ce don de repro-

(i) OEuvres, t. VI, p. 40.

(2) Il faut mettre à part ce que j'appelle lettres de dévotion , faute d'une meilleure formule ; ce sont celles où saint François de Sales cherche à évoquer de pieuses ima^çes et d'édifiants souvenirs. Les éditeurs les ont réunies sous ce titre : Lettres écrites pour les fêtes. Leur objet est en effet d'exciter des « affections 11 , et par là il faut entendre de sentimentales et passagères effusions; c'est le mysticisme superficiel qui s'attendrit sur des tableaux touchants. Quant au style, c'est un singulier mélange de poésie et d'enfantillage. Elles sont une des preuves les plus frappantes du progrès que le goût a fait au dix-septième siècle. Là, saint François de Sales n'est pas retenu par le désir de rendre exactement les fines nuances des âmes, il s'abandonne à sa fantaisie, et l'on voit que cet écrivain si délicat avait le goût le plus mauvais qui se puisse supposer. Jamais il ne s'arrête à temps, il outrepasse sans cesse l'aimable et le gracieux, et trop subtil pour être naïf, quand il vise à la simplicité d'esprit, il n'atteint que l'enfantillage. Ainsi la veille de la fête de. la Visitation il écrit à une religieuse : « Demain vous verrez la petite jeune dame enceinte du Fils de Dieu, qui vient doulcement occuper l'esprit de son cher et sainct mary pom* avoir le congé de fayre la saincte visite de sa vieille cousine Elizabeth. » {OEuvres, t. "VI, p. 464.) Et parlant de la fuite de la Saiiite Famille en Egypte, il continue : « Dieu, quel beau pèlerinage ! Le Sauveur leur sert de bourdon, de viande et de petite bouteille à vin ! » {Loc. cit.) Giterai-je encore ce singulier développement sur saint Jean-Baptiste : « Sa casaque d'armes faite de poils de chameau représentait son humilité qui le couvrait partout; sa ceinture de peau morte, mise sur son ventre et sur ses reins, signifiait la mortification avec laquelle il restrecissait et serrait toutes ses concupiscences. Il mangeait des sauterelles, pour montrer que si bien il était en terre, il sautait néanmoins perpétuellement en Dieu; le miel sauvage lui servait de sausse. » — OEuvres, t. VI, p. 458. — Ces lettres heureusement sont peu nombreuses.

duireavec fidélité la vie elle mouvement, et sans rien devoir à la métaphysique et à l'esprit de système, de dire ce qui se cache au plus obscur de l'âme. Maisnousn'avons plus besoin de deviner ces qualités sous la rapidité des notes jetées à la hâte avant de monter en chaire, ou sous la rédaction languissante des Visitandines. Le voilà lui-même avec son esprit net et sa plume rapide ; voilà ce vocabulaire infiniment riche et cette merveilleuse syntaxe qui permet aux phrases de saisir toutes les subtilités, toutes les finesses et toutes les nuances. Voilà l'écrivain célèbre qui, à l'égal de Montaigne, a su trouver des images vives et sans cesse renaissantes pour exprimer les particularités changeantes et la nature complexe des hommes, et pour achever cette ressemblance avec Montaigne, auteur, il l'est aussi peu que possible; ses lettres sont des lettres de bonne foi. Entendez qu'elles ne sont jamais un prétexte à faire une jolie phrase, à exprimer une séduisante théorie. Une songe qu'à faire œuvre de directeur d'âmes. Diriger des âmes, c'est son bonheur; à mesure qu'il avance en âge, le progrès qu'il remarque chez lui, c'est qu'il aime de plus en plus les âmes. Aussi a-t-il été un incomparable directeur des âmes, et le maître dans cet art difficile. Quand Bossuet, qui dirigea aiissi quelques consciences, avait reconnu quelque utile effet de ses conseils, il s'écriait, nous raconte la Sœur Gornuau, que nous sommes redevables à saint François de Sales de nous avoir appris les règles de la conduite des âmes (1).

Ge sont ces règles de la conduite des âmes que nous chercherons dans la correspondance de saint François de Sales.

(1) Bossuet, OEuvres complètes, édition Lefèvre, t. XI,- p. 300.

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