CHAPITRE II
l'aME dirigée par saint FRANÇOIS DE SALES.
La Bruyère se demande au chapitre de la Mode : Qu'est-ce qu'une femme que l'on dirige ? Il répond : « C'est une femme qui a un directeur. »
Sa définition malicieuse aurait été insuffisante pour celles que dii'igeait saint François de Sales. Celles-ci subissaient si singulièrement l'action de leur doux maître — était-ce une action bonne ou mauvaise, on en jugera plus loin — qu'elles en étaient entièrement transformées. Le premier caractère de cette direction des âmes, c'est qu'elle était très efficace.
Regardez quelques-unes de ces personnes qui viennent d'entendre un sermon de l'évêque de Genève, ou qui ont lii la Philoihée, la Théotitne, et qui brûlent du désir de. se ranger sous sa coridiiite. Ce ne sont pas des âmes indifférentes, et déjà le sentiment religieux habite en elles. Mais voyez ce qu'il est; et puis vous verrez ce qu'il deviendra.
La perfection, la douceur de l'amour divin, les extases, les pratiques extraordinaires, des conduites suréminentes (1), voilà le vœu, le désir impatient et l'inquiétude da ces consciences ferventes. Elles ne songent pas simplement à faire bien ou très bien, il leur faut des actions d'éclat, leur dévotion fut un coup de foudre, et rien n'est trop haut pour ce soudain amour de Dieu ; rien n'est trop mystique ; sainte Thérèse
(1) Saint Fhasçois de Sales, OEuvres, t. VI, p. 430..
i96 SAINT FRANÇOIS DE SALES.
ne suffit pas à ces imaginations échauffées, on lit la Méthode, la Pei'feciion, la Perle, «livres fort obscurs et qui cheminent par" la cime des montagnes (l) » , Là-dessus, des visions, des possessions, des extases, des révélations, tout au moins des rencontres singulières, des songes, des hasards où l'on voit des avertissements miraculeux et des signes divins (2) ; et l'on dédaigne son état et les devoirs de son état ; « on veut toujours être ce qu'on ne peut être, et Ton ne veut pas être ce qu'on ne peut pas ne pas être (3) « . Qu'arrive-t-il ? La paix s'en va, les impatiences, les tristesses se multiplient. L'esprit trop subtil en et pensées d'avancements (4) » se trouble, s'inquiète de s'être inquiété (5), se sent en faute, ne se supporte pas luimême, et s'il a joint à ce malaise des sécheresses, des adversions et répugnances au bien ((3), l'âme s'estime perdue. Que faire? Courir de directeur en directeur, comme si la ferveur dépendait de la bouche de confesseurs différents (7) ; et tomber pour dernier remède, soit dans un dégoût absolu des pratiques religieuses, soit dans un pharisaïsme minutieux et intolérable, soit enfin dans un mysticisme grossièrement exalté.
Telle apparaît, visionnaire et tourmentée, avec cette violence qui dénature alors tous les sentiments et grossit toutes leurs manifestations, telle apparaît la ferveur à la fin du seizième siècle, un rêve d'inaccessible perfection qu'il faut réaliser tout de suite, d'un seul effort si éclatant qu'il élève l'âme jusqu'au ciel.
(1) OËuvres, t. VI, p. 304, et Traité de l'amour de Dieu, édition Lecoffre. Introduction, p. ix.
(2) Correspondance, passim. Pour voir comment saint François de Sales traite ce mysticisme visionnaire, recourir aux amusantes et raisonnables lettres du t. VI, p. 102, 104 et 414.
(3) OEuvres, t. VI, p. 203 et 483.
. (4) Id., t. YI, p. 337.
(5) Id., t. VI, p. 387.
(6) IJ.,t. VI, p. 372.
(7) Id., t. VI, p. 112.
Maintenant, en face de ces consciences inégales et excessives, regardons celles qu'a définitivement instruites et formées la direction de saint François de Sales. Opposons en quelque sorte lé point de départ au point d'arrivée ; la véritable œuvre d'art patiemment taillée dans la matière rude et cassante de ces ferveurs, la voici :
Une « petite brebis » , une « petite colombe, toute simple, douce et aimable, sans répliques ni retours (1) » , des habits simples, mais selon la propre bienséance et convenance ; des paroles simples, coui'toises, néanmoins douces; des gestes et une conversation ni trop resserrée et contrainte, ni trop relâchée et molle, une face nette et décrassée (2), en un mot la suavité et la modestie régnant en toutes choses ; une façon d'agir et sur soi et sur les autres « comme les anges font » , par des mouvements gracieux et sans violence (3), la pratique des plus aimables vertus, le support des prochains, le service, l'humilité, la douceur du courage ; une humeur doucement pliable aux actions de vertu et de charité (4); en tout la sainte liberté des enfants de Dieu qui ne s'attachent pas avec une opiniâtreté chagrine à tels exercices ou telles vertus, mais qui offrent un visage égal et un cœur gracieux à tous les devoirs et à toutes les croix (5), au fond pour soutenir cette délicate merveille, un sentiment généreux, unifiant, et le plus robuste de tous, l'amour essentiel, fort et impliable de Dieu (6); c'est l'âme parfaite, c'est Philothée.
Philothée ne s'est pas formée sans peine; jadis elle préférait ceci ou cela, être toujours en douceur, trouver de la « tendreté » dans la méditation, ne pas faire de chute,
(1) OEuvres, t. VI, p. 231.
(2) Ici., t. VI, p. 337.
(3) Id., t. VI, p. 441.
(4) Id., t. VI, p. 432.
(5) /(/., t. VI, p. 443 et 444.
(6) Id., t. V, p. 519.
accomplir d'éclatantes actions, entrer aux Carmélites, fonder lin couvent, que sais-je ? C'était l'amour-propre qui parlait alors en elle ; mais elle s'est dépouillée d'elle-même et de ses préférences. Elle a quitté ce qui est autour d'elle, chose facile; elle « quitte sa peau, sa chair, ses os, elle pénètre dans l'intérieur et jusqu'à la moelle, chose grande, difficile et impossible à autre qu'à la grâce de Dieu (1) ». Et' alors souverainement maîtresse de son âme qu'elle « tient ;en ses mains » en sorte ~ qu' " elle né lui échappe ni à droite ni à gauche (2) » ; ne regardant nullement à la substance dés choses qu'elle fait, mais à l'honneur qu'elles ont, toutes chétives qu'elles peuvent être, d'être voulues de Dieu, d'être dans l'ordre de -sa prudence et disposées par sa sagesse, Philothée (3) chemine répétant « le cantique de l'Agneau qui est un peu triste, mais qui est harmonieux et beau. Mon Père, qu'il soit fait non pas selon que je veux, mais selon que vous voulez. » Voilà le but qu'il faut atteindre, « le blanc de la perfection (4) » , auquel nous devons tous viser. Et n'imaginez pas qu'il soit facile d'y arriver. Ce saint détachement n'est pas une sorte d'anéantissement ; les âmes molles n'en sont point capables, et ce n'est pas être parfait que d'être prêt à tout, pai'ce qu'on n'a pas la force de tenir à rien ; au contraire, « plus la sainte humilité vous coûtera de travaux, plus elle vous donnera de grâces (B)» . Et pour que notre esprit soit perpétuellement maître de nos inclinations et humeurs, pour que « nous ayons arraché des replis de nos cœurs les ordes productions que l'amour-propre y fait germer par l'entremise de nos humeurs, inclinations et aversions (6) » , il a fallu, il faut une énergie toujours en éveil et
(1) Œuvres, t. V, p. 690.
(2) W., t. VI, p. 244.
(3) U., t. VI, p. 30 Qipassbn.
(4) Id., t. V, p. 383.
(5) Id., t. VI, p. 125.
(6) Id., t. V, p. 625.
toujours tendue. La vie chrétienne est un combat. « Nous avons deux hommes, deux peuples en nous; l'un combat contre l'autre (1) » , La bataille ne finit jamais. Le bon principe peut triompher, mais il est sans cesse menacé : notre auteur le répète mille fois. « L'amour-propre ne bouge de chez nous (2) ; quelquefois, il dort comme un renard, puis tout à coup se jette sur Tépaule et la mord. » Aussi est-ce un long effort (3),
« des années et des dizaines d'années " d'attention et de travail que coûte l'œuvre de la perfection. La douceur des blanches^ petites colombelles s'acquiert seulement au prix de ce -rude apprentissage ; sous les apparences mièvres de cette dévotion
« douce et reluisante en humilité et simplicité » se cache une indomptable vigueur. ." Rien de si pliable que cela; rien de si ferme que cela (4). »
Que signifie et que vaut cet idéal ?
Ne trouvera-t-on pas que cela, c'est bien peu de chose? Après avoir convenu que cette perfection ou du moins la recherche de cette perfection suppose une invincible opiniâtreté à se surveiller et se maîtriser soi-même, ne dira-t-on pas que le résultat est chétif après de tels efforts? Nos mémoires sont peuplées des récits de sainteté qui nous offrent des vertus suréminentes et des conduites extraordinaires. Et même sans sortir de l'histoire littéraire, les religieuses de Port-Royal ne prennent-elles pas une autre attitude dans lé livre de Sainte- Beuve? Peut-être saint François de Sales a-t-il déjà répondu de lui-même à ce reproche lorsqu'il conseillait à une dame d'éviter comme très suspects les désirs de certaine perfection chrétienne « qui peutêtré imaginée , mais non pratiquée, et de laquelle plusieurs font des leçons, mais nul n'en fait les actions (5) » .
(1) OEuvres, t. V, p. 449.
(2) Id., t. V, p. 449 et 610.
(3) Id., t. VI, p. 306.
(4) Id.,x. V, p. 433.
(5) It/., t. VI, p. 430.
Mais lui, il enseigne une perfection pratique ou praticable, sensée, judicieuse, et il l'a prise dans la « connaissance expérimentale (1) M des âmes. Ce sont sans doute de petites besognes que les nôtres, et nous sommes de pauvres gens qui ne pouvons guère bien faire (2); mais Dieu qui est infiniment bon se contente de ces petites besognes ; et il faut nous aussi nous en contenter, ceux qui aspirent au pur amour de Dieu n'ont pas tant besoin de patience avec les autres comme avec eux-mêmes.
Certes, il n'est pas impossible que la grâce fasse de merveilleuses transformations. Saint François d'Assise passe, rencontre un chevalier, l'appelle, et voilà un saint de plus. Mais les miracles sont rares, et il ne faut pas compter sur ces coups de grâce et sur cette sainteté acquise sans effort, ou d'un seul effort. La perfection que l'âme doit poursuivre est celle qui convient à sa nature, nature chétive, navrée par le péché, accompagnée jusqu'au cercueil par l'imperfection.
Aussi saint François de Sales fait-il marcher ses disciples terre à terre, puisque la haute mer nous fait tourner la tête et nous donne des convulsions (3) ; et si les vertus qu'il fait pratiquer nous paraissent petites, c'est qu'elles sont appropriées à noti-e petitesse : à " petit mercier, petit panier » . Je ne reprocherai donc pas à l'idéal de saint François de Sales d'être d'un mysticisme mesquin et sans envolée (4) ; s'il parait tel, c'est qu'il est mesuré sur notre taille et dicté par la connaissance de notre vraie condition; je le louerai au contraire d'inaugurer cette féconde alliance du bon sens avec la ferveur religieuse qui honore les grands catholiques du dix-
■ (1) OEuvres, t. V, p. 522.
(2) Id., t. VI, p. 431.
(3) Id., t. VI, p. 432.
(4) Un autre reproche qu'on pourrait lui faire, c'est d'être trop aisé. Mais ce serait un reproche Lien superficiel. Est-il aisé « de s'abaisser et s'humilier, se mépriser soy-même jusqu'à la mort de toutes nos passions et je dys jusqu'à la mort de la Croix »? — OEuvres, t. VI, p. 35.
septième siècle. Quelque paradoxale que semble cette conclusion, elle s'impose : l'idéal mystique de saint François de Sales est un idéal de bon sens. On peut regretter à un point de vue héroïque et poétique l'absence d'actes extraordinaires ou d'éclatants épisodes. Mais le seizième siècle est fini, et c'est le dix-septième qui commence.
'\JLe défaut de cet idéal qui n'est pas dans l'absence des coups d'État et des actions d'éclat, le voici :
La direction de saint François de Sales ne s'occupe pas assez de la nature et du choix des actes que pratiquera la dévotion : il suffit pour lui qu'ils soient dans l'ordre des choses permises et au nombre des devoirs que chaque heure présente. L'activité du sentiment religieux ne se porté donc pas au dehors et sur des objets extérieurs à l'âme. S'il était permis pour mieux comprendre le sens de cette observation d'en rapprocher la forme que le sentiment religieux a prise de nos jours, on remarquerait que les directeurs des consciences les mènent vers les oeuvres extérieures de la charité, de la propagande ou de la controverse. Au contraire, ici, tout l'effet du sentiment religieux est enfermé dans l'âme même où il fleurit, si bien que le dévot, énergique sur lui-même, se refait et se repétrit en quelque sorte lui-même, mais ne domine ni ne conduit les choses, les événements et les hommes; et nous voyons alors, nous le verrons surtout plus tard et dans V Introduction à la vie dévote se préparer un siècle où la religion replia les âmes sur elles-mêmes, leur apprit à s'observer, se connaître, se conduire, se réformer, et ne leur donna pas cette initiative qui s'exprime par l'ambition politique, l'amour de la liberté, la chaleur du prosélytisme^
(^Upe telle conception est en soi discutable et forcément incomplète, mais le reproche n'en doit pas tomber sur saint François de Sales ; elle était, en effet, merveilleusement ap-
propriée aux conditions historiques au milieu desquelles naissait le dix-septième siècle. Tous les malheurs du siècle précédent venaient de ce que les hommes avaient poursuivi avec trop d'âpreté la réalisation historique et politique de leurs rêves ou de leurs dogmes. Et il était souverainement intelligent de réduire à une action intérieure et profitable cette force des convictions qui devenait une odieuse intolérance en s'appliquant à une- action extérieure^ \ - ... : , >
Bon ou mauvais, cet idéal demeura pour la direction des âmes; et, pendant tout le dix-septième siècle, il régna. Il régna, car il s'accommodait admirablement avec le tour d'esprit nouveau que les lettres et la société polie commençaient à donner à tous les honnêtes gens ; il régna, car il se pliait à cet état politique que le génie autoritaire, absolu de Richelieu, de Louis XIV allait bientôt créer. S'il est un directeur de conscience qui semble fait pour renouveler tout l'esprit de la direction, en tout cas pour exiger autre chose de ses disciples que cet abandon à Dieu, cette souplesse et docilité de l'âme, c'est bien l'abbé de Saint-Gyran. Jamais deux tempéraments ne furent plus divers que celui de l'abbé dei Saint-Gyrân et de l'évêque de Genève. On a justement opposé le vouloir absolu et sans ménagements du premier aux lenteurs, aux précautions, aux enveloppements et aux tendresses du second. Et, pourtant, l'un reste le disciple de l'autre quand il s'agit de déterminer le but de la direction des âmes. Sainte-Beuve a remarqué (1) que l'abbé de Saint-Gyran semble ne point chercher de résultat extérieur et de développements manifestes sur la terre, qu'il n'a eu d'autre préoccupation que de « guérir » l'âme humaine individuelle, chaque âme une à une. Il cite
(1) Sainte-Bedve, Port-Royal , liv. II, ch. i. Sur ce point Sainte-Beuve (qui confond plusieurs choses fort différentes) l'oppose à tort à saint François de Sales,
, DIRECTEUR D'AMES. 20a
comme pour résumer la doctrine de ce directeur sous lequel Port-Royal devint un couvent plus mâle de pensée et de courage qu'il n'était naturel à un monastère de filles, il cite la lettre suivante qui semblerait véritablement écrite par saint François de Sales : " Les âmes qui sont à Dieu ne doivent avoir ni assurance ni prévoyance ; elles doivent agir parla foi qui n'a ni clarté ni assurance dans la suite des bonnes œuvres : elles regardent Dieu et le suivent à tout moment, dépendant des rencontres que sa Providence fait naître. Il faut une flexibilité nonpareille et universelle â une âme chrétienne. » On ne saurait trouver une meilleure preuve de triomphe de la doctrine de saint François de Sales. La convenance de cette doctrine s'impose alors aux gens les moins faits pour l'accepter. Et ce triomphe dura jusqu'au jour où d'un côté changèrent les conditions de la vie sociale et politique, où l'esprit de la littérature, d'un autre côté, se transforma. Quand Louis XIV, vieilli, fut hors d'état de dominer les hommes et les événements, et qu'en même temps l'intérêt et la fécondité d'une littérature toute de vie intérieure parurent épuisés, alors on s'aperçut que cette direction des âmes était insuffisante. Il fallait apprendre l'action aux hommes qui devaient agir, il fallait apprendre aux écrivains la beauté de la vie extérieure . Le mémorable exemple du duc de Bourgogne, formé par Fénelon sur les principes de saint François de Sales, et incapable, à la tête d'une armée, de songer à autre chose qu'à surveiller et préserver sa piété, montre le suprême triomphe et en même temps l'insuffisance politique de cette direction des âmes. D'un autre côté, l'origine et la formation intellectuelle de tous les écrivains, chefs d'école du dix-huitième siècle, tous étrangers et hostiles à l'Église catholique, alors qu'au dix-septième siècle, presque tous étaient venus d'elle et revenus à elle, prouvent que, si cette direction des âmes était excellente pour donner le sens de la vie intérieure, elle était bien inca-
pable de faire découvrir et comprendre le monde extérieur. Mais il reste à la décharge et à l'honneur de saint François de Sales que ce qu'il fit de la ferveur religieuse était ce qu'en son temps il y avait de mieux à en faire : une action de la conscience sur elle-même, et action possible seulement par l'étude de la vie individuelle des âmes.