LE MORALISTE
Prendre son âme dans ses mains et la soumettre à toutes les volontés de Dieu, c'est donc là le blanc de la dévotion, et ce qui rend ardue la poursuite de cette perfection, c'est l'amourpropre, disons mieux, l'amour de sa volonté propre, forme la plus commune et la plus naturelle de l'égoïsme. S'il ne voyait pas dans les cœurs la notion de l'amour divin, saint François de Sales ne serait pas loin de La Rochefoucauld, ou plutôt La Rochefoucauld est tout près de saint François de Sales. Ce que l'auteur des Maximes fait pour la conduite et les attitudes des hommes dans la vie de société, pour les vertus purement morales et en quelque sorte séculières, saint François de Sales l'avait déjà fait dans ses Lettres pour la conduite religieuse et pour les vertus de piété. Il avait subtilement recherché, dans tous les sentiments, dans tous les mouvements des personnes qu'il dirigeait, l'amour de leur volonté propre, amour presque insaisissable et presque partout présent. Il l'avait saisi déjà sous ses déguisements et ses transformations infinies, non pas dans les formules amères et tranchantes, mais avec de fines et minutieuses analyses où il excelle (1).
C'est dans les ferveurs excessives de ses pénitentes, dans « ces pensées d'avancement qu'il voudrait émousser avec un bon
(1) « J'ai usé (de cette longueur) pour échapper, s'il m'est possible, les répliques et scrupules qui naissent assez volontiers dans les esprits de votre sexe. » — OEuvres, t. V, p. 434.
marteau » , c'est là surtout qu'il s'ingénie à démêler l'amourpropre. Tous les troubles qui surviennent alors lui révèlent l'ennemi. Une de ses religieuses s'inquiète de ne pas trouver
K les goûts et les sentiments en l'oraison, les suavités intérieures en la méditation. Pourquoi cela? Parce que, sans doute, nous aimons nos consolations, nos aises, nos commodités. »
« Nous voudrions prier dans l'eau de naffe et être vertueux à manger du sucre ! » C'est l'amour-propre. Et que veut dire que, s'il nous arrive quelque imperfection ou péché, nous sommes étonnés, troublés et impatients? .Sans doute, c'est que
K nous pensions être quelque chose de bon, résolu et solide, et partant quand nous voyons par effet qu'il n'en est rien, et que nous avons donné du nez en terre, nous nous estonnons de reconnaître et toucher au doigt notre néant, notre misère et notre imbécillité (1) » .
Notre subtil analyste voit encore l'amour-propre dans les pénitences matérielles, macérations, jeûnes et disciplines, que l'on se plaît souvent à s'imposer à soi-même. Il n'était pas systématiquement opposé à ces moyens grossiers par lesquels la volonté dompte le corps ; il conseille quelque part à Mme de Chantai cinquante ou soixante coups de discipline, ou «trente" , selon que vous serez disposée, et il ajoute : « C'est grand cas comme cette recette s'est trouvée bonne en une âme que je connais (2). » Mais il en sait le danger et il l'expose avec beaucoup de soin dans une lettre à une supérieure de la Visitation ; ce danger, on le devine, c'est l'amour-propre : «Par ces abstinences cette pauvre fille affaiblit son corps et la volupté d'iceluy , mais, par un pauvre échange, elle renforce son amour-propre avec sa propre volonté. L'abstinence qui se fait contre l'obéissance ôte le péché du corps pour le mettre dans le cœur (3). »
(1) OEuvres, t. VI, p. 141.
(2) Ici., t. V, p. 438.
(3) Id., t. V, p. 703.
DIllECTEUR D'AMES. 207
Où n'est pas l'amoùr-propre ? ir est sous lés formules générales et les protestations vagues! où l'on se complaît souvent pour éviter les vertus particulières qui seraient sans éclat, et ces menues actions qui seraient pénibles : « Vous me dites qu'en quelque sausse que Dieu vous mette ce vous est tout un, écrit-il à une darne mariée, que son sort ne contentait pas. Or sus, vous sçavez bien en quelle sausse il vous a mise, en quel estât et condition ; et dites moy, vous est-il tout un?... Mon Dieu, que l'amour-propre se fourre subtilement parmy iios affections, pour dévotes qu'elles semblent et paraissent (1)! » Il se « fourre » partout, même dans l'amour de Dieu, lorsqu'on aime Dieu pour soi et non pour lui, lorsqu'on aime non pas Dieu, mais la douceur d'aimer Dieu.
Ces analyses se multiplient d'une façon incroyable dans les lettres de direction de saint François de Sales. Toute la « fourmilière d'inclinations (2) » que l'àmour-propre nourrit et jette dans notre cœur est vue, décrite avec une pénétrante vivacité qui se garde de rien oublier. Dominée de la sorte par une vue constante de ce qui est le mal dans l'bomme, la direction de saint François de Sales a une allure philosophique et un intérêt universellement humain, qui nous attachent encore, qui nous instruisent, qui nous font dépasser les murs étroits du sanctuaire, en nous montrant le cœur humain dans les particularités des consciences dévotes.
Mais la généralité et l'abstraction, compagnes ordinaires de toute pensée philosophique, ne viennent cependant pas transformer en thèse systématique la direction de saint François de Sales.
K Chaque chrétien est un monde, dit M. de Saint-Gyran, et subsiste en soy-mesme aussi parfaitement que tout l'univers » ;
(1) OEuvres, t. VI, p. 382.
(2) Ici., t. V, p. 48.
belle formule qu'on avait déjà prêtée à M. de Bérulle ; elle vient de saint François de Sales. Lui, le premier, il considère chaque chrétien comme un monde, c'est-à-dire comme un être qui est distinct de tous les autres et qui porte en lui la raison et le mode de ses progrès futurs ; il voit les hommes dans leur individualité.
On se tromperait, en effet, très grossièrement, si l'on croyait trouver dans les lettres de saint François de Sales un parti pris de construction logique ; et, quoiqu'il ramène à l'amour de soi tous les défauts des hommes, il n'a jamais transformé les analyses en exemples particuliers d'une loi générale. Elles décrivent en les respectant des façons d'être individuelles.
En réalité, tous les hommes se ressemblent; en tout cas, on peut les ranger par groupes, sans trop altérer la notion fondamentale de chacun d'eux. Mais saint François de Sales n'a jamais tenté cette simplification. Il avait un grand respect des âmes, d'une âme : « Le monde entier ne vaut pas une âme « , écrit-il, et ce même sentiment qui faisait entendre à Pascal cette parole du Chiust : « J'ai versé telle goutte de sang pour toi 5! , révélait à saint François de Sales l'amour particulier et déterminé que le Christ avait eu pour chaque âme, vue à part, aimée à part, sauvée à part, toute seule -et comme un monde. D'un autre côté, il excellait naturellement par la finesse de son observation et la délicatesse subtile de sa plume à comprendre et à faire comprendre ces nuances, qui sont imperceptibles souvent dans leur détail et qui mettent dans la réalité une irréductible différence entre un individu et un individu. Pour ces deux raisons, ce fut une loi pour lui, cette loi est restée depuis lui dans la direction des âmes, de les connaître justement dans leur « particulière différence » d'avec les autres.
Combattre l'amour-propre , c'est une formule générale et abstraite qui nous a suffi tout à l'heure et qui, maintenant, est incomplète. Quand saint François de Sales dirige une âme,
il ne combat pas en elle l' amour-propre : il combat ses inclinations, humeurs et habitudes, lesquelles, il est vrai, sont les manifestations de Tamour-propre. Mais, au lieu que ce mot désigne l'idée rationnelle que se fait l'entendement pour expliquer toutes les individualités par un seul principe, les inclinations, humeurs et habitudes sont, au contraire, des phénomènes qui ne se concluent pas, mais s'observent, et qui varient d'une personne à l'autre à l'infini. Il les démêle donc avec une patience inépuisable, il les décrit pour les saisir et les combattre avec une abondance pleine de précision. / Aussi, en son temps, les personnes auxquelles il écrivait s'étonnaient de la perspicacité avec laquelle il comprenait leur nature et pénétrait dans l'intimité de leur conscience. Elles n'étaient pas loin de lui attribuer un don divin, et sa pénétration leur paraissait un miracle. « Je suis très assurée, lui écrit une dame, que Dieu vous a ouvert le livre des consciences, et qu'en déclarant mon nom je vous découvre qui je suis et tout ce qui se passe dans mon intérieur (1). » Lui-même reconnaît qu' « il s'y entend un peu (2) » , et c'est en ces termes qu'il rassure une autre dame « affligée » de ce qu'elle ne se découvrait pas assez parfaitement à lui : « Encore que je n'aye pas connaissance des actions que vous faites en mon absence, car je ne suis pas prophète, je pense, toutefois, que pour le peu de temps que je vous ay vue et ouye, il n'est pas possible de mieux cognoistre vos inclinations et les ressorts d'icelles, que je fay ; et m'est advis qu'il y a peu de replys dans lesquels je ne pénètre bien aysément (3). » En quoi il ne se flattait pas. Le recueil de ces lettres, est donc un recueil de portraits particuliers et réels, comme la littérature française n'en a point d'autres, d'autant que François de Sales y déploie toute
(1) OEiwres, t. VI, p. 375.
(2) Id., t. V, p. 518.
(3) Id., t. VI, p. 382.
la fertilité de son imagination, toute la minutie de son observation. La longueur et l'abondance des développements dont il use pour échapper aux répliques et scrupules « s'il est possible M lui permettent de pénétrer dans les plus intimes replis du cœur, de passer par tous les détours où se perd l'esprit humain, sujet à s'embrouiller et à s'embarrasser soi-même ; de donner, enfin, une ressemblance analogue à celle qu'obtiennent les artistes de l'extrême Orient par une habileté patiente et quasi miraculeuse (1).
Quel dommage que ces âmes qui vivent d'une vie si intéressante et si individuelle, et qui sont, d'ailleurs, « grandes et belles » au point de vue religieux, n'aient, en vérité, aucun intérêt pour nous ! Quel dommage qu'elles n'aient pas laissé de traces dans l'histoire ! Les faire revivre ainsi dans la fidèle peinture qui nous les a conservées comme on a fait revivre les Atticus, les Brutus, tous les correspondants de Gicéron, ce serait une tâche bien facile et bien variée, mais elle resterait, et je le déplore, une tâche sans intérêt et sans profit. Voici une jeune fille qui voudrait demeurer dans le monde. Saint François de Sales croit qu'elle se trompe pour se mal connaître ; il la force à regarder en elle-même et il lui tend l'image d'elle-même, et la voici : elle a une incomparable aversion à la soumission, et, avec ce défaut, une très grande activité, subtilité, délicatesse d'entendement; elle aime la hauteur et la dignité de sa vie, et elle se guide suivant les calculs de la prudence et sagesse naturelle et humaine ; et, tout au fond, son cœur est bon (2). N'en est-ce point assez pour la recon-
(1) Il faut avouer que s'il y excelle, il s'y complaît et quelquefois, rarement il est vrai, il se joue dans d'excessives subtilités.
Par exemple, t. V, p. 478 : » Vous craignez la crainte, puis vous craignez la crainte de la crainte; vous vous faschez de la fascherie et puis vous vous fascliez d'être fascliée de la fascherie, c'est comme j'en ay vu plusieurs qui s'estant mis en colère sont puis après en colère de s'être mis en-colère, et semble tout cela aux cercles qui se font dans l'eau quand on y a jeté une pierre. «
(2) OEuvros, t. VI, p. 434.
naître si nous la rencontrons ? Seulement, nous ne la rencontrerons pas, sa vie n'a point laissé de trace, et son souvenir n'a pu lui survivre.
Une figure, pourtant, mérite de nous arrêter : il vaut la peine de faire sa connaissance et d'entrer dans le secret de son caractère : un noble caractère fait de sincérité et de pieuse énergie : il est vrai, l'amour-propre qui est en elle, « l'amour de sa propre excellence v , y nourrit, et « la vanité y jette une fourmilière d'inclinations « : « la fertilité et la sublimité d'un esprit subtil et délicat » u y prête la main aux entortillements de ces pensées de vanité » ; « son âme est toujours en branle » , « continuellement agitée du vent de ses passions » . « La vivacité et la subite soudaineté de son naturel » lui font faire « mille échappées par jour » ; mais, « à la pointe de son esprit, l'étendard de la croix est toujours arboré » . Avec une énergie admirable elle s'observe, elle surveille la vivacité de son naturel, elle se dompte, s'humilie, se corrige. Vienne Saint-Gyran, cet esprit sublime et grand , cette énergie impliable , cette possession de soi-même, cette subite soudaineté, c'est le plus grand personnage du jansénisme : la Mère Angélique (1).
Cette connaissance individuelle le mène à proposer à chacun comme une sorte de perfection particulière et une direction, je dirai presque une médication individuelle. Gela peut paraître obscur. On comprend mieux Bossuet : il arrive souvent que ses pénitentes lui exposent des états d'âme fort compliqués; il les entend, il les explique, non pas longuement et minutieusement, mais avec une pénétration grave et sobre ; et le remède, la vérité, il la donne, mais c'est pour lui la « vérité simple « : il l'exprimerait par " un seul mot » , s'il pouvait, et comme il lui en faut plusieurs, il s'en accuse et s'en excuse, c'est qu'il n'est pas arrivé au « fond " qu'il voudrait trouver. Indépendante
(1) Les lettres de saint François de Sales à la Mère Angélique ou à propos de la Mère Angélique sont t. V, p. 601; t. VI, p. 2, 26, 36, 199.
des diverses individualités qui la réaliseront, la formule générale de la perfection se pose dans l'absolu. Chaque conscience doit la soutenir devant elle, s'en pénétrer en la respectant, et dédaignant les recettes particulières et empiriques, chaque âme assouplira son individualité et la modèlera sur la perfection^ armure rigoureuse et inflexible (1).
C'est, en vérité, tout le contraire qu'enseigne saint François de Sales dans un de ses sermons. Il raconte l'histoire d'un jeune homme, lequel, étant touché de l'esprit de Dieu, s'en alla trouver un bonPère qui était dans un des monastères delà Thébaïde : « Mon Père, lui dit le jeune homme, je viens à vous afin qu'il vous plaise m'enseigner comment je deviendrai bientôt parfait. — Mon fils, répondit le bon Père, quant à vous enseigner la voie de vous perfectionner, je le feray de bon cœur ; mais que vous soyez si tôt parfait que vous le désirez, je ne vous le puis promettre, d'autant qu'en cette maison pas plus qu'ailleurs nous n'avons point de perfection toute faite, ains il faut que chacun fasse la sienne (2). » Cette formule est bien précise; rapprochez-la de cette autre formule du Traité deVamow de Dieu « que chacun en terre reçoit une grâce si particulière que toutes sont diverses (3) « , de même qu'au ciel cliacun des Bienheureux a son nom particulier selon l'être nouveau de la gloire qu'il acquiert. Vous y surprendrez le vrai sentiment de saint François de Sales. Reste à le bien comprendre. Ne croyez pas, en effet, que saint François de Sales conseille telle ou telle action et fasse à chacun, pour ainsi dire, son domaine dans le monde moral. Il n'y a pas chez lui une once dé casuistique, et jamais il ne s'occupe des seules choses dont s'occupe la casuistique, à savoir si telle action est plus ou moins conforme avec le bien. La casuistique, bonne ou mauvaise, a son
(1) Voir Lassos, Bossuet, ch. ix, et BossuET]lui-même, t. XXI, p. 18.
(2) Sermons, t. II, p. 323.
(3) Traité de l'amour de Dieu, liv. II, ch. vu.
domaine. Le domaine delà direction de saint François de Sales est tout différent. Les âmes que dirige saint François de Sales sont déjà parvenues à ce degré de vertu où l'on ne cherche plus à frauder soi-même sa conscience : si bien que, des défauts de ces excellentes consciences, lorsqu'elles en produisent, saint François de Sales peut dire : « Chères imperfections qui nous font connaître notre misère, nous exercent en humilité et mépris de nous-mêmes en la patience et diligence. » Dételles âmes n'en sont donc pas à calculer la limite exacte où leurs actions cesseront d'être légitimes et transgresseront la loi, et c'est un autre sens qu'il faut donner à cette formule que chaque âme a sa perfection et des moyens particuliers pour la réaliser.
La perfection, ce n'est pas un ensemble d'habitudes, d'actes et de pensées qui s'impose à une conscience par le dehors. La perfection est un état intérieur de l'âme ; en d'autres termes, il y a des âmes qui aiment Dieu plus ou moins fortement, plus ou moins généreusement. Cet amour peut s'exprimer de mille façons diverses, et à vrai dire chacun aime avec son cœur et sa personnalité. Il faut respecter ces nuances, et saint François de Sales ne prétend pas les effacer en soumettant toutes les âmes au même régime. De régime, d'ailleurs, il n'y en a point. Diriger une âme, pour saint François de Sales, c'est guider cet amour dans le dédale des habitudes, des instincts, des attraits et des répugnances de chaque nature pour qu'il s'y « naturalise « , ce mot est de lui, et s'épanouisse parfaitement. Il est donc nécessaire de changer de méthode et de conseil d'une âme à l'autre, comme changent ces habitudes, ces instincts, ces attraits et ces répugnances : et le résultat obtenu, c'est l'amour triomphant, l'amour identique à lui-même dans sa déjfinition scientifique, individuel et irréductible dans sa substance et sa réalité. Dans ce sens, il n'est peut-être pas si loin de Bossuet qu'il nous avait semblé.
Que seront, par suite, les conseils prodigués par saint François de Sales? Peu ou point de ces recommandations qui pénètrent dans le gouvernement de la vie et font changer toute la conduite. On est surpris et presque déconcerté, surtout si l'on a commencé par lire la correspondance spirituelle de Fénelon, à voir cette réserve et cette indifférence vis-à-vis des décisions importantes de l'existence. Cette trop fréquente tyrannie de certains directeurs de consciences qui réglementent les moindres démarches de leurs pénitentes, et qui imposent en toutes choses leurs goûts et leurs préférences, est hannie des lettres de saint François de Sales. Certes il crée des goûts, des habitudes, des besoins, il refait à sa mode les personnalités qui s'abandonnent à lui. En quoi il est un tyran, si l'on veut, un artiste, pour parler plus juste.
Mais choisir des actions pour autrui, gouverner la vie des gens, il le laisse à d'autres directeurs, ceux que peindra La Bruyère ou Pascal, et qui d'une extrémité à l'autre vont de Fénelon à Tartufe.