CHAPITRE IV
l'ami.
Jusqu'ici la direction de saint François de Sales s'est montrée surtout comme une opération intellectuelle où l'esprit agit presque seul, et où la part laissée à l'influence de l'homme est à peine perceptible. Changeons notre point de vue : par un autre côté, la direction de saint François de Sales a un autre aspect; ce n'est plus la conduite d'un lumineux esprit sur des consciences obscures, c'est l'attrait d'un cœur aimable sur des cœurs aimants : l'autorité non tyrannique, mais insinuante et irrésistible, d'une tendresse vive et parfois passionnée, saintement passionnée si l'on veut, s'ajoute à celle de l'obéissance chrétienne; cette tendresse sagement éveillée, prudemment contenue, mérite une véritable description.
Saint François de Sales n'est pas insinuant et flatteur: on se ferait une idée fausse de lui-même si on le confondait, par exemple, avec ce gardien des Capucins qui était à la porte de Port-Royal, et qui avait une humeur « je ne sais quelle " . « Il veut que je le caresse, écrit la Mère Angélique de ce moine fort habile d'ailleurs et homme de bien, que je lui die mes affaires et que j'aye une fort grande confiance en lui (I). n Pas davantage ce n'est un de ces grands admirateurs des personnes comme M. de Belley, son ami, qui ne leur fait pas faire grand
(1) OEuvres, t. VI, p. 51.
chemin (1). Lui-même marque quelque part sur autrui la distinction qu'il convient de faire. « Je ne dy pas que vous soyez flatteuse et cajoleuse et ryeuscjmais douce, souave, aimable, affable (2). » Doux, suave, aimable, affable, il n'y a pas trop de ces quatre épithètes pour qualifier les mouvements gracieux et sans violence par lesquels il agit dans les esprits (3). Bossuet a une sorte d'écorce un peu dure et un peu rude, dirai-je aussi qu'il voit de trop haut les gens et les choses dans leur définition métaphysique, dans leur genre et dans leur espèce, pour les aimer ou en être aimé (4). Sans doute, on peut prétendre de lui, comme on le fait de Calvin, qu'il avait une humeur douce et pliable; n'importe, sonattitude etson accueil n'attiraient pas les confidences et ne promettaient qu'une tendresse tout intellectuelle. Saint-Cyran avait l'esprit tyrannique et mystérieux, et par là il exerçait une impression de grandeur qui lui attachait les grandes âmes ou les imaginations excitées ; mais les personnes rassises, lentes ou médiocres étaient rebutées par son abord. Il aimait et il était aimé, j'en conviens, seulement d'une affection particulière avec tremblement et crainte; c'est que son conseil était une espèce de commandement; il disait qu'il faut faire une charitable violence à certaines âmes (5) : ces façons d'agir ont effrayé souvent plus qu'elles n'ont attiré. Ce que Bossuet et Saint-Cyran ne sauront pas obtenir, saint François de Sales l'obtint, lui, par son tempérament, ou ses tempéraments, par sa science des âmes, par sa bonne grâce naturelle et sa tendresse communicative.
Les âmes qui viennent sont accueilUes gracieusement, avec
(1) OEuvres, t. VI, p. 53.
(2) Id.,t. VI, p. 67.
(3) Ici., t. V, p. 441.
(4) Lansox, op. cit.
(5) Lettres chrestiennes et spirituelles de Messire Jean Du Verger de Hauranne. Paris, MDGXXXXV, p. 136.
des mots aimables et mille compliments. Point cajoleuse, mais d'une exquise politesse, la réception qu'il leur fait semble une sorte de remerciement pourun grand honneur qu'il aurait reçu. Sa première lettre à la Mère Angélique marque bien cette sorte d'humilité, de bonne grâce et de facilité, relevée par une dignité qui ne s'oublie pas. « Madame, non, je vous supplie, ne soyez jamais en crainte de m'importuner par vos lettres, car je vous dy en vraie vérité. » Et après ce début, François de Sales continue ainsi : « Il n'y a peut-être rien qui soit plus capable de m'acbeminer à l'humilité, admirant que tant de serviteurs et servantes de Notre-Seigneur ayent une si grande confiance en un esprit si imparfait comme est le mien (1). » C'est d^ns cette lettre que se trouve ce conseil dont la Mère Angélique trouvait périlleux d'user : il n'y a point de mal à recueillir de plusieurs fleurs le miel qu'onne peut trouver sur une seule. « Le mot est plus charmant que sûr » , ajoute Sainte-Beuve. C'est que François de Sales ne veut rien dire qui rebute et qui effraye au premier abord. Mais, comme le remarque Sainte-Beuve, le sérieux vient vite dans ce sourire, et quand notre directeur sent qu'il peut compter sur la volonté et la docilité de ses correspondants, et que leur dévotion n'est pas un caprice passager, il est sévère, il est ferme, il est intraitable.
Non pas dans la forme cependant; au contraire, il a beau savoir qu'il tient les âmes par une prise robuste, il les traite toujours avec une sorte de coquetterie; le désir de plaire éclate dans ses lettres. On n'entend pas évidemment qu'il les écrive avec de la vanité littéraire, qu'il les veuille jolies et admirées. « Je ne cherche point, dit-il de ses lettres de direction, les beaux édifices et le langage des anges, ains le nid des colombes et le langage de la dilection (2) » : le langage de la
(1) OEuvres, t. VI, p. 33.
(2) W., t. VI, p. 35.
dilection, c'est-à-dire une façon affectueuse et vive de donner des conseils, un ton dans la réprimande qui ne blesse point, une tendresse qui éclate à chaque mot.
Faire entendre des vérités pénibles et quelquefois humiliantes, les faire entendre clairement, fortement, afin qu'on ne s'y méprenne pas, et cependant ménager les plus fines susceptibilités, c'est son triomphe, et là, il est uniquement admirable. Il y a un moyen facile d'exprimer un reproche pour une mauvaise action sans froisser profondément le coupable, surtout s'il se repent; il suffit, tout en restant sévère dans la réprimande, de marquer pourtant une estime pour le fond du caractère ; cette estime compense l'humiliation du reproche. Mais ce n'est pas de ce moyen qu'use saint François de Sales. L'orgueil y trouverait trop bien son compte, et puis il est rare que ce soient les actions qu'il ait à blâmer, ce sont surtout les façons d'être, leshabitudes, les dispositions des cœurs ; c'est cette intimité sur laquelle on se montre si chatouilleux que François de Sales prendra à partie, et nous avons appris avec quelle profondeur. L'abbé de Saint-Cyran n'est pas un plus sévère appréciateur des niaiseries, enfantillages et imperfections humaines (1). Notre misère et notre imbécillité, voilà le beau sujet dont il sait entretenir aimablement, qui donc? Des personnes pleines d'un beau feu religieux qui se persuadent embrasser d'un seul coup la perfection et qui, tenant de tout leur cœur à cette illusion de leur amour-propre, sont susceptibles à l'excès.
Il n'y réussit point par cet attendrissement sentimental que lui prêtent ses biographes : on connaît cette scène où l'on représente l'évêque de Genève accueillant un scélérat endurci, et tous les deux, le saint et le misérable, pleurant également et
(1) OEuvres, t, VI, p. 40.
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abondamment dans les bras l'un de l'autre : c'est un spectacle d'une invraisemblance criante. Ce serait plutôt une sorte de bonne humeur, une façon allègre et vaillante de supporter les imperfections de la nature humaine, qui serait tout le secret de saint François de Sales. Il ne s'apitoie pas, il ne larmoie pas : il s'étonne encore moins. « Vos misères et vos infirmités ne doivent pas vous étonner, écrit-il, Dieu en a vu bien d'autres (1)! » Il sourit, il plaisante, il se permet de gracieuses ironies, et il n'y ménage pas la vérité ; mais il n'a ni mépris ni apparence de hauteur, mais il parle gracieusement et familièrement avec des imaginations et des façons de dire qui semblent toutes spontanées, mais il a une touche fine et mille jolis manèges où se plaisent sa souplesse et sa délicatesse. On l'a vu plus haut rappelant à une dame qui acceptait d'être mise par Dieu en n'importe quelle sauce, à quelle sauce elle avait effectivement été mise (2) ; à une autre qui avait dit des choses outrées à son avantage, il écrit un petit chef-d'œuvre (3) .
Pourrait-on se fâcher de pareilles réprimandes, si doucement, aimablement et saintement faites?... Ce cas s'est vu cependant, et plus d'une pénitente qui n'avait pas « la peau du cœur assez dure (4) » ou qui avait l' amour-propre trop susceptible, s'est froissée de ces vérités. On devine, par exemple, au ton de saint François de Sales que ses conseils de conciliation à une dame qui avait un gros procès, et qui ne voulait pas se
(1) OEuvres, t. VI, p. 337. Si je ne craignais le paradoxe, je dirais que ce maître si aimable avait l'humeur narquoise. J'en citerai pour exemple une jolie anecdote rapportée par Camus :
u Une de nos bonnes Sœurs se" plaignait un jour à notre Bienheureux Père de quelque indisposition corporelle qui la rendait depuis un certain temps tellement assoupie qu'elle s'endoi'mait assez souvent au temps de l'oraison. Le Bienheureux lui dit par joyeuseté : « Vraiment, ma Sœur, voilà une vraie oraison de quiétude. » — Camus, Esprit, etc., 2^ partie, section 265.
(2) OEuvres, t. VI, p. 382.
(3) Ici., t. VI, p. 340.
^4) Jd., t. V, p. 531.
laisser «fouler aux pieds, tordre le nez, habiller et deshabiller comme une marmotte (1) », ont été accueillis avec une certaine aigreur. Que faire dans ce cas, dans les cas analogues? Se fâcher, s'imposer par autorité. Non pas. "Voyez avec quelle bonne grâce il fait les premières avances à une demoiselle qui le boudait : « Je crains que si nous demeurons ainsi sans dire mot, votre cœur n'apprenne petit à petit à me désaymer. Ma lettre n'est point certes si amère qu'une douce fille ne l'eût admise, elle étaittoute pleine d'une paternelle confiance; et je veux bien qu'il y eût de la rusticité, mais faut-il se despiterpour cela? Vous savez bien le pais où vous m'avez pris, devez-vous attendre des fruicts délicats d'un arbre des montaignes, et encore d'un si pauvre arbre comme moy? Oh bien! ne me soyez plus que ce qu'il vous playra, moy je serai tousjours vostre, mais je dy tout à fait, et si je ne puis autre chose, je ne cesserai point de le tesmoigner devant Dieu, es saincts sacrifices que j'offriray à sa bonté (2). »
Nous avions dit que la direction de saint François de Sales était une lumière vive, une connaissance expérimentale que saint François de Sales faisait prendre à chaque âme de son amour -propre et des déguisements de son amour-propre. Nous venons de voir comme il sait éviter dans ces recherches et ces découvertes les cuisantes blessures qu'elles ouvrent d'ordinaire. La direction de saint François de Sales est ensuite et par-dessus tout une pédagogie, un ensemble de conseils propres à briser l'amour-propre. A ce point de vue encore, François de Sales se plaira et plaira infiniment par cet office de pédagogue qui rend d'ordinaire les gens pénibles à supporter.
Évidemment c'est souvent le ton qui fait qu'un conseil est
(1) OEuvres, t. VI, p. 395.
(2) Id., t. VI, p. 355. . - .
bien ou mal pris, et nous savons quel ton prend François de Sales ; mais, quelle que soit la douceur de la voix, si le commandement est dur, il reste mal accueilli. L'industrie de saint François de Sales consiste à éviter ces commandements impérieux, ces exigences presque brutales, ces coups de rasoir, comme il les appelle (1). Sa méthode qui est « souève » laisse lieu aux mouvements que petit à petit les exercices spirituels ont accoutumé de faire dans les âmes ; il laisse ordinairement K es mains de Dieu la serpe avec laquelle on retranche (2) » . Une âme à diriger, c'est un jeune cheval « à mettre au pas, à assurer sous la selle et la bride (3) » ; on y emploie des années entières, sans brusquerie et sans violence, je dirai presque avec de la diplomatie.
Il ne conseille jamais, en effet, que d'aller tout bellement, tout bellement et doulcement. Il emploie cette expression six fois en six lignes dans une lettre à la Mère Angélique (4). Il n'exige que ce que personne n'ose refuser. Beaucoup de gens, s'il leur disait d'aller aux Carmélites, n'iraient point. Mais il leur recommande de cheminer et pratiquer ces basses et grossières, mais solides, mais saintes, mais excellentes vertus (5). Gomment résister à des demandes si simples et si raisonnables ?
Et cependant on va très loin, par cette route : d'obéissance en obéissance on chemine petit à petit, chaque jour, sans apercevoir les progrès faits : « on trompe finement sa nature et on attrape son cœur subtilement (6) » ; au bout de quelques années, si l'on jette un regard en arrière, combien le chemin parcouru paraît grand! et sans secousse, sans résistance, je ne
(1) OEuvres, t. VI, p. 124.
(2) Id., t. VI, p. 124.
(3) Id., t. VI, p. 47.
(4) Id., t. VI, p. 45.
(5) Id., t. VI, p. 432.
(6) Id., t. VI, p. 425.
dis pas sans effort, on est arrivé au bout du monde, aux cloîtres de la Visitation.
Les ruses s'il le faut, les ruses de la diplomatie, ne seront pas étrangères à saint François de Sales ; il tourne habilement les décisions les plus fermes qu'on lui oppose. Une jeune fille disgraciée physiquement veut à toute force se marier, et lui la voudrait religieuse. Il ne la contredit pas d'abord, c'est un simple regret qu'il exprime, il acquiesce même aux désirs de la jeune fille. Mais voyez si dans les conseils qu'il lui donne il ne glisse pas d'une main discrète les considérations les plus capables de rendre le mariage moins séduisant même pour un cœur prévenu : « Si le mary qui vous est proposé est d'ailleurs sortable, homme de bien et d'humeur compastissante, vous pouvez utilement l'accepter ; je dy, s'il est d'humeur compastissante, parce que ce manquement de taille requiert cela, comme il requiert de vous que vous contre-échangiez ce deffaut par une grande doulceur, par un sincère amour et par une humilité fort résignée. » Il rouvre même à la fin de sa lettre avec une insistance significative la perspective de déboires qu'un mari réserve souvent à une femme disgraciée. « L'état du maryage est un estât qui requiert plus de vertu et de constance que nul autre ; c'est un perpétuel exercice de mortification ; il le sera peut-être à vous plus que l'ordinaire (1). »
Ainsi fait-il en toute circonstance, tyrannique et impérieux si l'on veut par l'effet, mais ne heurtant jamais, ne froissant jamais, ne forçant jamais, témoignant d'un tact et d'une légèreté de main que Fénelon lui-même n'a pas égalés.
Au fond, la véritable raison de ce soin de plaire, de ces ménagements et de cette diplomatie, c'est que saint François de Sales entend être aimé et que, de son côté, il aime (I). Il les aime en Dieu si l'on veut, mais il les aime telles qu'elles
(i) OEuvres, t. VI, p. 443.
sont, il les aime comme il les connaît dans leur individualité. Saint-Gyran aussi aimait les âmes; c'était un amour théologique s'adressant à l'âme sauvée par le Christ, à l'action du Christ dans les âmes. Et puis il sacrijfiait un peu les âmes à ses projets et à ses idées. Mais François de Sales aimait les âmes pour elles-mêmes, de tout son cœur (1). Voilà le secret du charme et de l'efficacité de sa direction.
Au reste, toutes les analyses que nous ferions de ce sentiment ne vaudraient pas l'histoire exacte des rapports de saint François de Sales avec Mme de Chantai. Là, laissant le plus souvent la parole à l'un et à l'autre, nous y verrons s'animer, s'unir et vivre tous les détails que nous avons donnés, dans un ordre plus rationnel qu'historique, sur la direction de saint François de Sales.
(1) II en fait lui-même l'aveu à Mme de Chantai sur la fin de sa vie : « II n'y a point d'âme au monde comme je pense, qui chérisse plus cordialement, tendrement, et pour le dire et à la bonne foy, plus amoureusement que moy, et même j'abonde un peu en dilectioa et paroles d'icelle, surtout au commencement. 11 — Lettres, t. VI, p. 89.