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SAINT FRANÇOIS DE SALES ET MADAME DE CHANTAL

Il peut bien y avoir entre un directeur aimable et une pénitente romanesque une sorte de confiance et de sympathie qui ressembleraient assez à de l'amour. On peut s'y tromper. Mais personne ne se tromperait à la tendresse qui unit François de Sales et Mme de Chantai ; elle vient du cœur, et c'est de l'amour, du plus noble et du plus fort. A la première fois qu'ils se quittent, c'est peu après s'être connus à Dijon ; au premier relais, l'évêque de Genève écrit : « Madame, Dieu, ce me semble, m'a donné à vous. Je m'en assure à toutes heures davantage (I). »

C'est une déclaration, la première, et ce n'est pas la seule. Dans ses lettres à son amie, Dieu sait combien il multiplie les formules charmantes où il met tout son cœur : « Puisque le Père directeur vous permet de m'écrire, faites-le, je vous prie... Ce m'est une consolation de recevoir parmy la presse de tant de fastidieuses et difficiles affaires des nouvelles de vos semblables ; ce m'est une rosée (2). »

Voilà presque un madrigal. Une faut pas aller très loin pour en trouver un véritable et du meilleur goût. Plus François de Sales met de cœur dans ses lettres, et plus il y met d'esprit : « La sainte Église de Dieu, à l'imitation de son espoux, ne

(i) OEuvres, t. V, p. 428.

(2) Id., t. V, p. 43.

nous enseigne point de prier pour nous en particulier, mais toujours pour nous et nos frères chrétiens ; « donnez-nous » , dit-elle, « accordez-nous " , et en semblables termes qui en comprennent plusieurs. Il ne m'était jamais arrivé sous cette forme de parler générale de porter mon esprit à aucune personne particulière. Depuis que je suis sorti de Dijon, sous cette parole de « nous » plusieurs particulières personnes qui se sont recommandées à moi me viennent en mémoire, mais vous presque ordinairement la première, et quand ce n'est pas la première — qui est rarement — c'est la dernière, pour m'y arrester davantage (1). »

Le trait est amené d'un peu loin, mais il est pieux, délicat, aimable et tendre. Plus tard encore, s'il y a moins de madrigaux et moins de coquetterie, la tendresse est plus grande. Mme de Chantai avait été malade. L'évêque de Genève apprend qu'elle est rétablie : " Au nom de la Très Sainte Trinité, trois paroles à ma très chère Mère. Je suis allé tout gay comme un petit oiseau dans ma chaire, où j'ai chanté plus joyeusement que l'ordinaire à l'honneur du grand Dieu qui a racheté ma vie de la mort et qui m'a couronné en sa miséricorde et ses misérations (2). h

Je veux, enfin, vous faire entendre la parole profonde et l'accent passionné. La citation est un peu longue. Saint François de Sales ne sait pas être court. Sentiments et pensées ont chez lui des complications infinies qu'il démêle très subtilement, très longuement. Mais ses lentes analyses ont de la grâce, de la vérité, et l'on se plaît à s'attarder avec lui :

« Dès le commencement que vous conférâtes avec moi de votre intérieur. Dieu me donna un grand amour de votre esprit. Quand vous vous déclarastes à moi plus particulièrement, ce fut un lyen admirable à mon âme pour chérir de plus

(1) OEuvres, t. V, p. 437.

en plus la vôtre, qui me fit vous écrire que Dieu m'avait donné à vous ne croyant pas qu'il se pust plus rien adjouster à l'affection que je sentais en mon esprit, et surtout en priant Dieu pour vous. Mais maintenant, ma chère fille, il est survenu une certaine qualité nouvelle qui ne se peut nommer, ce me semble, mais seulement son effet est une grande suavité intérieure que j'ai à vous souhaiter la perfection de l'amour de Dieu et les autres bénédictions spirituelles. Non, je n'ajoute pas un seul brin à la vérité. Chaque affection a sa particulière différence d'avec les autres. Celle que je vous ay a une certaine particularité qui me console infiniment et qui, pour dire tout, m'est extrêmement profitable (1)... «

K J'en dy un petit trop, ajoute le saint, quoiqu'en toute vérité et pureté (2). n II en dit beaucoup, il n'en dit pas trop. Il donne des rendez-vous à Mme de Chantai, mais c'est « dans les sacrées plaies de Jésus-Christ m . Il lui fait des déclarations u en présence du Dieu de mon cœur et du vôtre » . De ce noble et saint amour, nous penserons comme François de Sales lui-même, qui s'écrie éloquemment : « Je ne vous dirai rien de la grandeur de mon cœur en votre endroit. Mais je vous dirai bien qu'elle demeure au-dessus de toute comparaison; et cette affection est blanche, plus que la neige, pure plus que le soleil (3) ! «

Comment était-elle née ?

Mme de Chantai était restée veuve très jeune. Son mari avait reçu, dans un accident de chasse, une blessure mortelle. Il était mort ayant à la bouche des paroles de consolation pour sa femme et de pardon pour son meurtrier. Il laissait un fils et trois filles, et Mme de Chantai « les nourrissait eu la crainte

(1) OEiivres, t. V, p. 436.

(2) Id., t. V, p, 437.

(3) Ici., t. V, p. 491.

de Dieu, dit son naïf biographe, s' adonnant elle-même aux exercices de la piété et de la dévotion ordinaire à son sexe (1) » .

La tragique aventure qui l'avait rendue veuve, la mort chrétienne et dramatique de son mari avaient profondément remué son âme. Mme de Chantai s'était jetée dans la dévotion éperdument. Elle était tourmentée par le désir mystique d'une inaccessible perfection. « Voyant que les choses ne succédaient pas selon sa prétention, elle entra en de grandes peines d'esprit. Au milieu de ces agitations stériles, douloureuses, elle demanda à Dieu de lui donner un homme qui fût vraiment saint et vraiment son serviteur, qui lui enseignast tout ce qu'il désirait d'elle, protestant et promettant en sa face qu'elle ferait tout ce qu'il lui dirait de sa part (2). »

Ces perplexités duraient depuis longtemps déjà, lorsque saint François de Sales vint prêcher un carême à Dijon. Il avait trente-neuf ans, et Mme de Chantai en avait trente-deux. C'était en 1604.

On a souvent célébré la mansuétude et la grâce de François de Sales. Ses relations étaient pleines de gravité, de charme et d'attrait. Et Mme de Chantai le vit fréquemment et familièrement. Son frère était, en effet, cet archevêque de Bourges lié avec l'évêque de Genève. Et il était allé en ce même temps à Dijon. Elle put donc approcher François de Sales plusieurs fois; elle s'assit même à sa table et elle avoua plus tard « qu'elle reçut avec un respect non pareil les paroles qu'il lui dit en ce temps-là, et qu'elle n'estimait aucun bonheur comparable à celui d'être toujours auprès de lui (3) » .

N'est-ce pas le coup de foudre de l'amour ?

(1) Vie de saint François de Sales, par dom Jean Saint François. — Saikt François de Sales, OEuvres complètes, édition Berche et Tralin, t. I, p. 89 et s.

(2) OEuvres, id.

(3) Id., id.

Des raisons qu'on pourrait dire raisonnables corroboraient cet élan irréfléchi. L'âme tourmentée et généreuse de Mme de Chantai dut être à la fois étonnée et ravie de la perspicacité de François de Sales et de la netteté de ses analyses. Dans la chaire ou bien au guichet du confessionnal, ce don que nous lui avons vu de lire dans les cœurs et de faire saisir avec autant de vivacité que de simplicité ce qui s'y passe d'obscur et de compliqué, dut paraître à Mme de Chantai une divination et un miracle. Voilà enfin l'homme qui la comprenait et l'aidait à se comprendre elle-même. C'était Dieu qui avait ménagé cette bonne fortune à sa piété.

Joignez-y cet art délicat, ces conseils excellents ménagés et disposés selon chaque individualité ; cette mesure exquise, cette façon spirituelle de tout dire cordialement, gaiement et en gentilhomme. Quelle différence avec la foule un peu grossière et un peu pédante des pédagogues de la piété ! Mme de Chantai suivra donc l'évêque de Genève, parce qu'il la délivrera des peines spirituelles et qu'il a pour elle les « paroles de la vie éternelle « .

De son côté, saint François de Sales a pour elle un vif attrait. Elle lui montre une soumission si fervente qu'il en est touché. Quand elle va se confier et se confesser à lui, il apprend à connaître son âme, « la plus virile » qu'il ait jamais vue. « Dès lors, lui écrit-il plus tard. Dieu me donna un grand amour de votre esprit (1). »

Ainsi naquit leur attachement.

Un obstacle imprévu qui venait de Mme de Chantai faillit tout rompre.

D'une telle liaison, la consécration naturelle et nécessaire était la suivante : il fallait que Mme de Chantai prit François

(i) OEuvres, t. V, p. 436.

de Sales pour guide spirituel, lui abandonnât son âme, dans cette union mystique où la possession des âmes remplace celle du corps, qui n'en est que le grossier symbole. Et Mme de Chantai, avant de franchir ce pas, fut prise de scrupules et fut pri^e d'émoi.

(Elle avait un directeur; elle lui aA ait promis obéissance totale ; elle craignait de violer ce vœu, et son directeur, à qui elle confia naïvement sa crainte, se garda de la dissiper. Qui en voudrait à ce prêtre d'avoir voulu conserver une pénitente qui lui faisait honneur aux yeux de Dieu et des hommes? Il prit le bon moyen, il fit renouveler à Mme de Chantai son vœu d'obéissance, et il resserra deux fois le lien qui la tourmentait. Outre ce scrupule, il y avait peut-être chez elle une répugnance secrète à prendre François de Sales pour son directeur. Et rien n'est plus naturel. Sans doute, dès le premier abord, elle était allée se confesser à lui. Mais un directeur, c'est une autorité sacrée que l'on respecte ; on ne peut guère le chérir. Lui, de son côté, doit traiter sa pénitente avec une certaine supériorité qui semble exclure la tendresse. Il y a, de part et d'autre, trop de devoirs austères, trop de vérités, trop de sujétions pour qu'il y ait de l'amour. Et Mme de Chantai ne voulait pas étouffer par le « lyen d'obligation i) l'amour naissant qu'elle avait pour l'évêque de Genève (I).

Alors celuî-ci intervint. Il envoya à Mme de Chantai deux lettres qu'elle a précieusement conservées : l'une est écrite pour qu'elle la lût à son confesseur, l'autre est faite pour elle seule. La première, toute consacrée à dissiper le scrupule de Mme de Chantai et à combattre les exigences de son directeur, est une merveille d'habileté. Non, sans doute, François de Sales ne veut pas arracher Mme de Chantai à son premier guide, homme pieux et qui « fait beaucoup de fruit à Dijon » . Il ne

(1) Tout cela est marqué par les deux lettres de saint François de Sales que nous analysons plus loin. — OEuvres, t. V, p. 430 et 432.

veut pas qu^elIe change de directeur, « ce qu'elle ne pourrait faire sans perte bien grande « ; il lui a donné seulement « en l'absence de son médecin spirituel » un « escrit dont la pratique sera toujours mesurée par le discernement de son directeur ordinaire » . Elle a bien raison de respecter son vœu. Mais il ne faut pas exagérer ce respect. « Il ne doit pas vous gehenner, dit-il, ni étouffer la juste liberté que l'esprit de Dieu donne à ceux qu'il possède, m Ces idées, habilement mêlées et dosées, étaient destinées à faire entendre au directeur tyrannique de justes vérités. Elles y réussirent.

Mais la seconde lettre, celle où il parle « cœur à cœur » à Mme de Chantai, est d'un bien autre ton. L'idée s'en dégage avec autorité, avec éloquence. Cette fois, il combat ce vain émoi qui fait redouter à cette femme inquiète l'heure où elle abandonnera son âme à l'évéque de Genève. Écoutez-le, il n'a jamais mieux parlé : « Encore faut-il que je vous die pour couper chemin à toutes les répliques qui se pourraient former en votre cœur que je n'ai jamais entendu qu'il y eût nulle liaison entre nous qui portât aucune obligation, sinon celle de la charité et vraie amitié chrétienne, de laquelle le lyen est appelé par saint Paul le lyen de la perfection. Et vraiment il l'est aussi, car il est indissoluble, et ne reçoit jamais aucun relâchement. Tous les autres lyens sont temporels, même celui de l'obéissance, qui se rompt par la mort et beaucoup d'autres occurrences. Mais celui de la charité croît avec le temps et prend de nouvelles forces par la durée... Voilà notre lyen, voilà nos chaisnes... Leur force n'est que suavité, leur violence n'est que douceur : rien de si plyable que cela, rien de si ferme que cela (1). » j

Après cette lettre, saint François de Sales attendit. Ces idées sans cesse présentes à l'esprit de Mme de Chantai pénétre-

(i) Œuvres, t. V, p. 484.

raient peu à peu dans son cœur. Il n'était pas bon de la presser. On peut tout espérer d'un peu de violence et d'un instant d'exaltation. Si saint François de Sales l'avait exigé, Mme de Ghantallui aurait sans doute porté son âme. Il se tut. Il se fia au travail intérieur qui opère de lentes transformations, mais qui les fait profondes et durables. C'est le triomphe de la raison patiente, de la sagesse, de la confiance.

Et, en effet, deux mois se passent : la crise arrive. Tendresse et répugnance, les attraits et les scrupules, les convenances mystiques, le besoin de paix et de lumière, tous les sentiments, toutes les idées qui agitaient Mme de Chantai se brouillent et s'exaltent. C'est bien la crise, la crise douloureuse qui précède les décisions graves et les engagements définitifs. La veille de la Pentecôte, Mme de Chantai demeure trente heures en une angoisse spirituelle. Elle fit appeler son confesseur (non pas son directeur), le Père Jean de Villars, recteur du collège des Jésuites, et elle lui confia ses peines. Il lui répondit que la volonté de Dieu était qu'elle vécût sous la conduite de Mgr de Genève. Alors son indécision se dissipa. Elle prit un rendezvous avec saint François de Sales : c'était à Saint-Claude, petite ville de la Franche-Comté. Il se trouva que Mme de Chantai, dans un songe, avait cru passer devant une église où l'on chantait les louanges de Dieu, et qu'ayant voulu entrer, une voix lui avait crié qu'elle ne le pourrait que par la porte de Saint-Claude. Cette coïncidence l'encouragea. Je la rapporte ici, parce que saint François de Sales y parut attacher quelque sens. Bossuet, qui n'était pas superstitieux, a mis un songe analogue au centre de la plus profonde de ses oraisons funèbres. .

Le jour de saint Loup, saint François de Sales et Mme de Chantai se rencontrèrent. Elle lui fît part de tout ce qui s'était passé dans son âme, et lui l'écouta sans rien dire. Il demanda toute la nuit pour réfléchir : il voulait consulter la volonté de

Dieu. Craignait-il en acceptant la direction de l'âme qu'il aimait, craignait-il de céder à l'attrait dangereux d'un penchant naturel, plutôt qu'il ne se conformait k la volonté divine? Au matin, il parut, pâle et fatigué, comme un homme qui n'a point dormi. Lui aussi avait eu sa crise. Mais il était assuré du caractère tout pur et tout désintéressé des motifs qui lui dictaient sa décision : il acceptait. Et, par un engagement solennel, irrévocable, consigné dans deux formules écrites, ces deux âmes se donnèrent pour toujours l'une à l'autre. C'était vraiment le mariage mystique de deux âmes.

Dès lors, saint François de Sales et Mme de Chantai s'efforcèrent de réaliser dans la mesure de leurs forces cette « union et très parfaite unité » qui est le but de l'amour et qui en fait l'excellence. C'est un idéal que les âmes grossières poursuivent par des voies grossières. Elles veulent bien s'unir dans l'amour. Mais elles ne consentent pas â sortir d'elles-mêmes. Elles exigent que la personne aimée ne voie qu'elles, s'attache à les comprendre, prenne leurs pensées, leurs désirs et toute leur âme, et ainsi s'unisse à elles sans les obliger à briser leur égoïsme. Mme de Chantai et saint François de Sales ont une connaissance plus haute et plus intelligente des conditions de l'amour. L'un et l'autre sortira de soi-même, ils secoueront l'un et l'autre cette paresse égoïste qui nous retient en nous et nous sépare du reste des hommes. Et, sortis d'eux-mêmes pour se ressembler l'un à l'autre, ils choisiront, comme un modèle, un exemplaire sur lequel ils se façonneront : et ce sera Dieu et l'idéal chrétien. Et, de la sorte, comme Dieu est le trait d'union de leurs âmes, ils disent qu'ils s'aiment en Dieu. Ils cherchent dans l'amour de Dieu la perfection de leur amour.

L'histoire donc de leur amour depuis la journée de Saint- Claude, c'est l'histoire même de leurs progrès dans la vie dévote. Ils ne distinguent pas l'une de l'autre. Ils les confon-

dent si bien qu'ils tournent à édification toutes les menues attentions qu'inspire la tendresse. Si Mme de Chantai lui demande de ne pas trop se fatiguer, il répondra qu'il ménage sa santé, parce qu'elle le désire, mais surtout parce qu'il aura plus de forces à consacrer à Dieu. Elle lui envoie une pièce de serge qu'elle a tissée de ses mains et fait teindre en violet, elle veut qu'il la porte. Mais elle le prie d'en donner l'argent aux pauvres. Ce ne sera pas seulement un agréable cadeau pour saint François de Sales, ce sera une bonne action devant Dieu. Et saint François de Sales est édifié, il remercie, et son remerciement devient tout de suite un conseil et une exhortation.

« J'ai ri vraiment et l'i de bon cœur quand j'ay vu votre dessein de vouloir que votre serge soit employée pour mon usage, et que je donne ce qu'elle pourra valoir aux pauvres : mais je ne m'en moque pourtant pas, car je vois bien que la source de ce désir est belle et claire, quoique le ruisseau soit un peu troublé. Dieu, mon Dieu me fasse tel que tout ce que j'emploie à mon usage soit rapporté à son service, et que ma vie soit tellement sienne que ce qui sert à la maintenir puisse être dit servir à sa divine Majesté. Je ris, ma chère fille, mais ce n'est pas sans mélange d'appréhension bien forte de la différence qu'il y a entre ce que je suis et ce que plusieurs pensent que je suis. Mais, bien que votre intention vous vaille devant Dieu, j'en suis content pour une pièce : mais qui me l'estimera à sa juste valeur? Car, si je pouvais rendre aux pauvres son prix selon que je l'estimerai, je n'aurais pas cela vaillant, je vous en assure. Jamais vêtement ne me tint si chaud que celui-là duquel la chaleur passera jusqu'au cœur, et ne penserai pas qu'il soit violet, mais pourprin et écarlatin, puisqu'il sera, ce me semble, teint en charité (1). »

Mais saint François de Sales ne se contente pas de ces con-

(1) OEuvres, t. V, p. 485.

seils inspirés par des circonstances fortuites. Il est le directeur de Mme de Ghanlal, c'est sa charge. II doit lui apprendre l'art d'arriver à cette perfection qu'il poursuit, lui aussi, et qui fera leur mutuelle ressemblance et leur entière unité. Méthodiquement, avec un art consommé, il guide sa pénitente, et il est curieux de voir combien son esprit reste libre et clairvoyant dans l'amour, et « pourtant l'amour vit d'illusions, dit Molière, et ne voit rien » . H voit très bien Mme de Cliantal avec sa vertu inquiète, ses efforts mal ordonnés et son découragement rapide. Il pénètre avec elle dans les replis obscurs de son cœur; il la connaît mieux qu'elle ne se connaît, et il l'éclairé sur elle-même avec une ironie indulgente et affectueuse. « Vos tentations de la foy sont revenues, écrit-il un jour, et encore que vous ne leur répliquiez pas un seul mot, elles vous pressent. Vous ne leur répliquez pas, voilà bien, ma fille. Mais vous y pensez trop, mais vous les craignez trop, mais vous les appréhendez trop. Elles ne vous feraient nul mal sans cela. Vous êtes trop sensible aux tentations. Vous aimez la foi, et vous ne voudriez pas qu'une seule pensée vous vînt au contraire, et, tout aussitôt qu'une seule vous touche, vous vous en attristez et troublez. Vous êtes trop jalouse de cette pureté de foi. Il vous semble que tout la gaste. Non, non, ma fille, laissez courir le vent et ne pensez pas que le frifilis des feuilles soit le cliquetis des armes (1). »

Et, dé même qu'il est clairvoyant dans son amour, de même il est prudent, il est avisé dans la conduite même de Mme de Chantai. Il ne veut pas d'enthousiasmes, de brusques élans, de folles imaginations.

Mme de Chantai songe un instant à devenir Carmélite : « Carmélite? ouidaaux Carmélites? Nous ne pouvons pas nous accommoder de petites obédiences, et nous en ferons des ex-

(1) OEuvres, t. V, p. 462.

trêmes (1)! » Cette précipitation manque de sagesse. Il faut cheminer par « les basses vallées des humbles et petites vertus. Il faut y cueillir entre les épines le* lys de pureté, les violettes de mortification. Et puis la douceur du cœur, la pauvreté dlesprit, la simplicité de vie valent mieux que les exercices relevés et les dévotions ambitieuses. Il convient encore de visiter les malades, de servir aux pauvres, de consoler les affligés, le tout sans empressement, avec une vraie liberté. » Il serait ridicule d'aspirer à des vertus et à des grâces extraordinaires. « Non! nous n'avons pas les bras assez larges pour atteindre aux cèdres du Liban, contentons-nous de l'hysope des vallons (2). » Et, par ces moyens, on arrivera au but, à la sainte liberté des enfants bien-aimés, « au dégagement du cœur chrétien de toute chose pour suivre la volonté de Dieu reconnue (3) » ; mais il est nécessaire d'aller « bien petit à petit » .

Saint François de Sales et Mme de Chantai sont allés bien petit à petit. Ils ont cheminé pendant des années parmi les basses vallées. Et quand ils sont arrivés à « tout faire par amour, rien par force (4) » , ils ont estimé que la volonté de Dieu, pour mieux les unir, les destinait à une même tâche matérielle; ils ont fondé l'Ordre delà Visitation. Un même idéal, un même esprit, une même œuvre ont ainsi consommé leur union. Saint François de Sales écrivait, dès 1612, que son affection le rendait père et fils et une même âme avec Mme de Chantai (5).

Et, dès lors, quel calme et quelle allégresse ! On se sent porté en haut par l'amour, écrivait un saint, comme un oiseau est porté par ses ailes. Les lettres que saint François de Sales

(1) Œuvres, t. V, p. 476.

(3) Id., t. V, p. 442.

(4) Irf., t. V, p. 441

(5) Jd., t V, p. 584

écrit à Mme de Chantai, à partir de 1610, sont pleines de paix et de contentement : il y a un élan, une expansion entière de Tâme. L'âme est d^ns son élément, s'y meut avec aisance et avec joie. Elle s'y développe suivant sa nature, ses lois, ses désirs : c'est l'activité heureuse. C'est le triomphe et la splendeur de l'amour.

Tout le reste de leur vie, saint François de Sales et Mme de Chantai se sont aimés chaque jour davantage, sans, un trouble, sans une inquiétude. Pas un nuage n'est passé sur leur tendresse, et quand saint François de Sales est mort, Mme de Chantai a conservé jusqu'à ses manières de parler et d'écrire, comme une veuve fidèle conserve en quelque sorte la ressemblance de son mari. Jamais, ce semble, l'amour, en restant plus pur, n'était mieux arrivé à ses fins. « Vous sçavez, écrivait saint François de Sales, que Dieu m'a osté à moi-même non pas pour me donner à vous, mais pour me rendre vousmême. «

Voilà le modèle le plus complet et le plus aimable de la direction des âmes telle que la fit et l'enseigna François de Sales.

Cette direction des âmes est un art si complexe et en même temps si délicat, qu'on peut la dire parfaite en son genre et qu'elle se suffit à elle-même ; elle est assez absorbante pour occuper toute l'activité même d'un esprit robuste, elle est assez attrayante pour lui faire oublier tous les autres horizons.

Mais si l'on peut, après l'avoir excellemment pratiquée, se dégager d'elle, que de richesses n'y aurait- on pas amassées! Quelle préparation pour un philosophe et un moraliste! Une expérience si variée, si étendue et si pénétrante serait pour qui la mettrait en œuvre une royale mise de fonds. Imaginez qu'on s'en serve alors pour développer et appuyer une doctrine, ne sera-t-on pas mieux armé que n'importe qui?

Eh bien, saint François de Sales sut se dégager de la direction des âmes pour écrire un livre avec ce qu'elle lui avait appris, et ce livre qui n'était pas une simple lettre de direction plus ample, plus complète, plus générale, plus impersonnelle, mais un vrai livre, un grand livre, va nous donner, s'il y en a une, la pensée profonde et comme la philosophie de l'action qu'exerçait François de Sales sur les consciences.

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