CHAPITRE II
LE LIVRE. PHILOTHEE'.
Du dialogue que nous venons de citer, le premier acteur, c'est saint François de Sales; le second s'appelle Philothée, du nom commun de toutes les âmes qui veulent être dévotes (1). Mme de Gharmoisy, en effet, a cessé d'être le vous auquel s'adresse saint François de Sales. La correspondance qui fut la première matière de ce livre avait été largement remaniée dès la première édition, qui pourtant, au gré de son auteur, était fort incomplète. Les éditions successives furent augmentées de plusieurs chapitres et choses notables ; ainsi, l'analyse des sentiments intimes de Mme de Gharmoisy, les conseils d'occasion, en un mot, tout ce qui avait un intérêt purement individuel disparut et fit place à des considérations d'un sens et d'une utilité générale. U Introduction à la vie dévoie devait pouvoir guider toutes les âmes qui, vivant dans le monde, auraient un sincère désir de dévotion.
Mais, en élargissant ainsi le cercle de ses lecteurs, ce livre risquait fort de diminuer l'efficacité de son influence. Si chaque âme a « sa particulière différence d'avec les autres » , si elle est « comme un grand royaume qui, pour se conserver, a ses lois et ses maximes différentes (2) » , n'est-on pas forcé de rester bien à la surface des choses pour donner les mêmes conseils à toutes les âmes? Car, quelle apparence de ramasser
(1) Introduction à la vie dévote. Préface.
(2) M. de Bérulle, cité par Habert, dans la vie de Monsieur de Bérulle.
un grand nombre d'avis utiles à chaqiie sorte d'individualité et de laisser à chaque lecteur le soin de choisir dans ce trésor confus? Contradiction singulière qui peut se formuler ainsi : écrire pour la généralité des lecteurs, et cependant laisser l'illusion à chacun d'eux qu'on n'a eu que lui seul en vue, qu'on a particulièrement écrit pour lui.
La contradiction n'est pourtant pas insoluble. Saint François de Sales avait un exemple dans un dialogue immortel , où la plainte de l'âme inquiète et désolée se transforme en espérance invincible dans les consolations du Christ. Ce livre, V Imitation de Jésus-Christ, est vraiment un ami, à la fois un confident et un conseiller. Ceux qui savent le lire voient bientôt leur âme, au lieu de ce fidèle sans personnalité qui est en tête des chapitres ; elle s'exprime par les paroles du livre. Et c'est à elle aussi que vont directement les consolations divines. Eh bien ! de même le lecteur pieux de V Introduction à la vie dévote devient, en quelque sorte, Philothée. A-t-il quelque temps médité sur ce livre, il le goûte, il l'aime comme si les pages en avaient été composées pour lui seul. Il n'y voit pas des préceptes généraux, il y cherche et il y trouve des paroles très particulières, très intimes. Et le secret de cette illusion extra;ordinaire n'a rien de mystérieux.
Les traités ascétiques et les manuels de conduite morale, aussi bien que les ouvrages de philosophie, étudient dans l'homme et veulent corriger en lui de générales manières d'être : l'ambition, l'avarice, la paresse, ou, dans un autre ordre : la joie, la mélancolie, la tristesse, ou encore l'amour, la haine, l'antipathie. Est-ce bien l'humaine réalité? Des mots et des idées, une façon abstraite et insuffisante d'exprimer des états complexes à l'infini, de les classer, d'en faire des objets de science, c'est tout. Mais au philosophe qui me dira que j'ai de l'ambition, de la mélancolie ou de la haine, je répondrai
qu'il ne me connaît pas, qu'il ne m'apprend rien sur moi. Je n'ignore pas, en effet, que j'aime les honneurs, que je suis porté à la tristesse, que je souhaite du mal à telle personne. Ce que j'ignore et ce que pourtant je sais exister en moi, et en moi autrement que chez les autres, ce sont les motifs pour lesquels j'aime les honneurs, ou l'argent, et la manière tout individuelle dont cet amour se développe et se manifeste. Moimême, cependant, je me contente de formules générales et inexactes. Mes observations, l'analyse que je peux faire de mes états d'âme ne vont pas au delà d'une certaine surface sous laquelle je sens la vie obscure et féconde. Dussé-je voir clair dans ce je ne sais quoi, que la langue me ferait défaut pour le décrire. Lé langage procède par généralisations, le langage n'a qu'un mouvement discontinu. Gomment exprimer par lui l'individualité, la continuité, la complexité? Il faut donc s'arrêter à des généralités que l'esprit peut s'exercer à subtilement analyser, comparer, ordonner, mais dans lesquelles personne ne reconnaîtra sa vie et la vie de son âme. Il en résulte une création abstraite, l'homme, objet de science.
Pourtant, le moi que chacun de nous oppose à l'homme n'est pas si contraire qu'il le paraît à toute connaissance et à toute science. Chaque homme a son moi, sans doute, mais chaque individualité n'est pas une exception ou un monstre, elle n'est pas sans analogie. Elle est autonome, c'est vrai, eJle se régit par ses propres lois. Elle n'est pas le produit des idées ou des événements qui, de l'extérieur, viennent la frapper. Comme le corps donne sa forme aux aliments dont il se nourrit, de même les individualités donnent leur forme aux idées et aux faits qui sont la matière de leur pensée ou de leur vie. Mais cette autonomie, qui les rend libres et responsables, ne les soustrait pas à des analogies d'origine, de nature et de développement. Lorsqu'un observateur sagace a su voir- et a su
écrire l'histoire de son individualité, combien de gens s'y reconnaissent, y reconnaissent leur moi !
Dans un livre de morale qui s'adresse à des lecteurs ayant, par hypothèse, les mêmes croyances, les mêmes désirs et, pour ainsi dire, la même orientation de leur vie, il est possible de les intéresser tous, de les peindre tous dans leur intimité. Chacun d'eux y verra ce qui le fait être lui-même, les sentiments et les événements qui lui révèlent son individualité. En effet, au lieu d'une définition abstraite dans laquelle n'entrent les individualités qu'en se dépouillant de ce qui les fait distinctes et vivantes, on y trouvera un cas particulier assez riche et assez précis pour que chaque personne, par le mystérieux effet de l'analogie, y reconnaisse elle-même sa vie et ses possibilités. La difficulté qui arrête alors l'auteur n'est plus que d'avoir une langue assez souple et assez riche pour saisir les complexités delà vie intérieure, une méthode d'observation assez subtile et assez sincère pour ne pas substituer à la réalité des choses des idées abstraites et des simplifications purement rationnelles.
Ce n'est pas encore l'heure pour saint François de Sales de raconter son voyage dans le mystérieux pays des individualités. Mais il a déjà beaucoup vu, beaucoup retenu, et dans V Introduction à la vie dévote il en fait son profit. Il exhorte Philothée à ne pas alléguer de généralités dans la confession. Si elle avoue qu'elle a menti, c'est insuffisant. Si elle ajoute qu'elle a menti sans « intéresser personne » , c'est encore trop peu; « tous les hommes de la terre pourraient dire les mesmes choses s'ils se confessaient » , « mais dites si c'a été par vaine gloire, afin de vous louer ou excuser, ou par vaine joie, ou par opiniâtreté (1)» . C'est ainsi qu'on découvre « les mauvaises inclinations, coutumes, habitudes et autres racines du péché (2) » .
(i) Introduction à la vie dévote, 2° partie, ch. xix. (2) Id.
Cette méthode de « particularisation » est la sienne dans l'étude qu'il fait de l'âme chrétienne, pour y trouver les « racines du péché M et celles de la vertu.
Voyez, pas une seule formule précise et brève qui se grave dans le souvenir. « Meurs ou tue » , c'est une situation et un devoir en trois mots. Il en faut beaucoup plus à saint François de Sales pour la moindre définition ; c'est l'esprit de finesse qui saisit toutes les nuances et ne veut en sacrifier aucune. Des mots et des mots, une phrase souple, insinuante, qui se prolonge et s'enrichit d'allégories, de fleurs et de métaphores, c'est l'apparence; sous cette apparence un prodigieux souci de l'exactitude, une surprenante fidélité à suivre les complexités des choses. Cet instrument enguirlandé, enjolivé, c'est « un rasoir en les mains du chirurgien qui veut trancher entre les nerfs et les tendons (1) » .
Un exemple entre mille. Saint François de Sales recommande d'aimer et de respecter son directeur. Il naît là un sentiment qui n'est ni du respect ni de l'amour. Saint François de Sales ne néglige pas de le décrire dans « sa particulière différence » . C'est une extrême confiance mêlée d'une sacrée révérence, en sorte que la révérence ne diminue point la confiance et que la confiance n'empêche point la révérence ; c'est le respect d'une fille envers son père et la confiance d'un fils envers sa mère. « Bref, cette amitié doit être forte et douce, toute sainte, toute sacrée, toute divine et toute spirituelle (2). » Cette manière subtile de définir par approximations successives, non par synthèse, ne laisse pas une trace vigoureuse dans la mémoire ou l'imagination, mais c'est le seul instrument assez souple et assez fidèle pour suivre les sentiments et pour atteindre l'intimité.
Grâce à lui, saint François de Sales décrit les sentiments
(i) Introduction à la vie dévote, 3° partie, ch xxix. (2) Id., i" partie, ch. iv.
sans les analyser. Il se garde bien de les décomposer dans les éléments qui suffisent à notre esprit pour les expliquer. Tout sentiment porte en lui quelque chose de plus que ses éléments abstraits : il est vivant. Saint François de Sales veut en respecter la vie ; aussi son observation est-elle plutôt descriptive et historique qu'analytique. Il suit très fidèlement la genèse et les transformations des sentiments, c'est là qu'il excelle. Il pénètre ainsi très loin et très avant dans les âmes, sans jamais tomber dans l'abstraction. Il découvre des sentiments inconnus qui ne sont pas de pures combinaisons d'esprit ou des hypothèses de philosophe, c'est la réalité même de la vie. Est-il rien de plus vrai et de plus exact dans sa subtilité que cette observation : « Encore que la raison veut que quand nous faisons des fautes, nous en soyons desplaysans et marrys, si faut-il néanmoins que nous nous empeschions d'en avoir une déplaysance aigre et chagrine, dépiteuse et cholère. En quoy font une grande faute plusieurs qui, s' estant mis en cholère, se courroucent de s'estre courroucez, entrent en chagrin de s'estre chagrinez, et ont despit de s'estre despitez. Car, par ce moyen, ils tiennent leur cœur confit et destrempé en la cholère, et si bien il semble que la seconde cholère ruine la première, si est-ce néanmoins qu'elle sert d'ouverture et de passage pour une nouvelle cholère à la première occasion qui s'en présentera : oultre que ces cholères, despits et aigreurs que l'on a contre soy-mesme,. tendent à l'orgueil et n'ont origine que de l' amour-propre qui se trouble et s'inquiette de nous voir imparfaicts (1). «
Cette façon d'écrire et de décrire est une lumière qui éclaire un coin de l'intimité, elle révèle à l'âme des mouvements que l'âme sentait en elle, mais qu'elle ne connaissait pas, ne dirigeait pas, ne dominait pas. A la suite de saint François de
(1) Introduction à la vie dévote, 3° partie, cl», ix.
Sales, l'âme se replie sur elle-même, ou, pour parler comme notre auteur : « L'esprit se retire en l'âme (1) », où il retrouve, reconnaît et revendique son individualité, maintenant racontée et définie.
Il y a aussi une individualité extérieure. Notre vie, dans ses rapports avec les hommes et les choses, a sa particulière différence d'avec la vie des autres, et le «moi » intime de chacun denous s'y révèle aussi à sa manière. Peintre de l'individualité intérieure, saint François de Sales est le peintre non moins exact et non moins heureux de l'individualité extérieure ; et c'est avec les mêmes moyens qu'il suscite encore l'illusion qui fait dire au lecteur : « C'est moi. » Les moralistes et théologiens qui avaient disserté sur l'Homme, le Péché, la Vertu, la Loi de Dieu, connaissaient de la même manière la Souffrance, le Plaisir, la Vie mondaine, c'est-à-dire qu'ils en avaient une idée abstraite et générale où l'on aurait en vain cherché la réalité des choses. Il faut entendre Lambert Daneau parler de la danse (2), et le cardinal Du Perron parler du mariage ou du célibat (3) ; ils s'en forgent des monstres qui ne ressemblent à rien de vrai, ils sont les pédants de la morale. Saint François de Sales, au contraire, s'ingénie ànoterles devoirs quotidiens, les circonstances menues dont la trame fait le tissu de notre particulière existence. S'il recommande à Philothée de supporter patiemment les petites souffrances journalières, il en dit le détail avec une vérité et une fidélité scrupuleuses. L'amusante et précise énumération qu'il nous donne là! « C'est ce mal de tête, ce mal de dents, cette défluxion, cette bigearrerie du
(1) « Retirez voire esprit dedans votre cœur » , dit-il ailleurs, 2' pai-tie, et. xii. — n répète cette expression à laquelle il tient, Bipartie, ch. xxiv.
(2) IVailé des danses, auquel est amplement résolue la question à savoir s'il est permis aux chrestiens de danser, chez Fr. Estienne, 1579, in-S".
(3) Réplique à la réponse du roi de la Grande-Bretagne. — Paris, 1633, in-folio.
mary ou de la femme, ce cassement d'un verre, ce mespris ou cette moiie, cette perte de gants, d'une bague, d'unmouschoir, cette petite incommodité que l'on se fait d'aller coucher de bonne heure, et de se lever matin pour prier (1). » Quelle nouveauté encore et quelle hardiesse pour un auteur ascétique que cette peinture d'une visite inattendue dans un moment inopportun : « Les vins avaient tourné dans la cave, et il ne restait plus que les mauvais et les verts » ; « on se trouvait aux champs, dans quelque bicoque où tout manquait » , « on n'avait ni lit, ni chambre, ni table, ni service » , et voilà qu'arrive K un hôte qu'on voudrait et devrait bien traiter (2) » . Gros ennui pour une ménagère, détail futile pour un moraliste, mais saint François de Sales le remarque et le fait remarquer, il croit nécessaire d'indiquer la conduite à tenir en pareille occasion. La vie n'est-elle pas faite d'accidents et de désagréments semblables?
Il tient si bien compte de toutes ces petites et inévitables difficultés, il a si grand soin d'éviter de poser dans l'abstrait ses avis et ses conseils (3), qu'il indique jusqu'aux moyens matériels de les suivre, jusqu'à l'heure et jusqu'au lieu où il est plus facile de les mettre en pratique. Ce n'est pas assez d'ordonner le recueillement, et pour le recueillement un peu de solitude locale et réelle, il spécifie qu'on la trouvera dans sa chambre ou dans le jardin (4) . Il est nécessaire de faire un examen de conscience un peu long, le temps semble manquer, mais il n'est pas indispensable de le faire en une fois : on en fait une partie en se promenant et une autre au lit (5).
(1) Introduction à la vie dévote, 3° partie, et. xxxv.
(2) Id., 3" partie, ch. xv.
■ (3) En voici un exemple :
« Quel est votre cœur à l'endroit du prochain? l'aimez-vous bien cordialement et pour l'amour de Dieu? Pour bien discerner cela il vous faut bien représenter certaines gens ennuyeux et maussades. » 5° partie, ch. vi.
(4) Id., 3° partie, ch. xxiv.
(5) Id., 5" partie, ch. m.
Chaque lecteur trouye donc là les événements les plus ordinaires de sa vie, et il lui semble que saint François de Sales, qui a pris la peine de les noter, n'a pu le faire que par une sollicitude très particulière. Il y trouve de minutieux conseils qui ne peuvent partir que de la même sollicitude . Il faut que saint François de Sales ait connu sa vie pour la peindre avec une aussi exacte vérité, et pour le suivre avec une si vigilante affection.
Il y avait même un intérêt de plus pour les contemporains. Ce conseiller de toutes les heures n'oubliait pas qu'une bonne part de la vie de ses lecteurs se passait dans le monde, et là il les précède pour les instruire. IS Introduction à la vie dévote leur offrait une peinture du monde et de la société aussi précise qu'instructive. «Les moustaches relevées, la barbe bien peignée, les cheveux crêpés, et les mains douillettes » , voici venir un gentilhomme qui se rend « fier et morgant pour être sur un bon cheval, et pour avoir un pennache en son chapeau (1) » . Plus loin c'est le « dameret galant qui pavanne, qui se pare, et qui vient comme cela cajoler, chuchoter et barguigner aux oreilles d'une femme ou d'une fille (2) -d . Prêtez l'oreille, c'est un médisant des plus fins et des'plus vénéneux qui parle, il fait des préfaces d'honneur et mêle des petites gausseries et gentillesses entre deux. Que raconte-t-il? « Je proteste que je l'aime et qu'au reste c'est un galant homme. Mais cependant il faut dire la vérité, il eut tort de faire une telle perfidie, ou bien c'est une fort vertueuse fille, mais elle fut surprise (3) . »
Alidor, dit un fourbe, il est de mes amis, Je l'ai connu laquais avant qu'il fût commis ; C'est un homme de cœur et de piété profonde, Et qui veut rendre à Dieu ce qu'il a pris au monde.
(1) Introduction à la vie dévote, 3° partie, ch. iv.
(2) Id., 3' partie, ch. xx.
(3) Id., 3' partie, ch. xxix. t
Du satirique ou du moraliste, de Boileau ou de François de Sales, lequel est le plus vrai et le plus fin?
C'est ainsi que saint François de Sales accompagne partout l'âme qu'il dirige par son livre, pour lui signaler périls, embûches et illusions. Les sentiments qui germent dans l'obscurité du cœur, les petites épreuves quotidiennes qui surprennent et qui ébranlent nos meilleures résolutions, les trompeuses apparences de la politesse et du monde, tout est décrit, étudié, tout est tourné à notre profit particulier. Dans le champ si touffu de la vie quotidienne, rien de ce qui intéresse la formation de la personnalité n'échappe à son regard ou à sa plume. Il va si loin qu'il serait tout près de l'indiscrétion s'il ne savait si bien « dire tout ce qu'il veut dire et faire entendre sans le dire tout ce qu'il ne veut pas dire (1) ».
Et pendant qu'il nous précède et nous entraîne à sa suite dans la vie, sa tendresse pour nous éclate en mille façons. C'est une continuelle et touchante sollicitude, lorsqu'il nous presse, nous exhorte, nous mène à Dieu, Comment l'illusion ne serait-elle pas complète? Se peut-il qu'il ne nous ait pas connus, qu'il n'ait pas écrit pour nous, que nous ne soyons pas le « vous r) auquel s'adresse son discours?
Artifice merveilleux qui fait de saint François de Sales le directeur spirituel de tous ceux qui lisent son livre avec docilité dans un motif d'édification. Et il est un directeur comme il entendait l'être, c'est-à-dire qu'il l'est un peu trop à notre avis. Il laisse trop peu à faire à l'âme, dont la volonté se soumet à sa volonté et à ses lumières. Il nous semble aujourd'hui plus viril de donner la formule du devoir à accomplir et de laisser chacun choisir les moyens. Nous croyons aussi que tant d'adresse et de subtilité, qu'une sollicitude qui nous conduit
(1) Introduction à la vie dévote, 3' partie, ch. xxxix.
ainsi par la main et ne nous quitte pas une seconde n'est pas faite pour seconder la libre initiative et l' autonomie de la volonté dans le bien. Quand le grand Corneille jette ses héros devant un devoir douloureux ou sanglant, il leur dit trois mots. A eux de marcher au but les yeux fixés sur lui, toujours tout droit. Aujourd'hui nous préférons cette méthode.
Je ne dirai pas que celle de saint François de Sales, abstraction faite de nos préférences, est en réalité la meilleure, la plus efficace. Mais, nous l'avons dit, c'était celle que devait préférer une époque que la violence et la raideur des convictions avaient ensanglantée. Après ce seizième siècle où tant d'âmes viriles ont enfermé leurs pensées dans des formules inflexibles, se sont dévouées à leur foi comme les héros de Corneille, et n'ont réussi qu'à " piller, brigander, tuer, assassiner » , une réaction naturelle se produit. Le conducteur des âmes n'est plus le curé Boucher déchaînant sur les foules ses déclamations féroces, c'est le «suave» docteur « dont les maximes salutaires, comme autant de ruisseaux d'une source pure et féconde, s'insinuèrent agréablement dans les âmes des lecteurs (l) » .
Voilà donc par où ce livre plaît, attache et séduit. Qu'enseigne-t-il?Porte-t-il en lui quelque chose de plus que les lettres de direction, dont il ne nous semble jusqu'ici qu'avoir affirmé les mérites et résumé les enseignements? Une pensée habitet-elle en lui ?
(1) Bulle de canonisation.