ET LES MONDAINS
« J'ai eu en considération la condition des esprits de ce siècle, et je le devais, il importe beaucoup de regarder en quel âge on écrit. » Ainsi parle saint François de Sales dans sa préface au Traité de V amour de Dieu. Et ce fut sa règle générale dans tous ses livres de ne pas s'adresser à une humanité abstraite, mais à l'homme de son temps. Lorsqu'il a composé V Introduction à la vie dévote, il a tenu compte avant tout de la condition des esprits de son siècle. Son dessein s'explique par cette considération. Et (l'on s'exposerait à ne pas comprendre son œuvre si l'on ne se rappelait à qui elle s'adressait. Il ne parle pas aux moines, aux religieuses, à tous ceux qu'une vocation exceptionnelle enchaîne dans des observances rigoureuses. Il écrit pour les catholiques qui vivent dans le monde, les uns orthodoxes par tradition ou par habitude ; les autres, réformés d'hier, convertis par faiblesse, par exemple ou par intérêt. Ces catholiques-là n'étaient pas dévots, ils en 1/ étaient éloignés par de vieux préjugés et par des goûts nouveaux. La première intention de saint François de Sales, c'est de combattre le plus spécieux de ces préjugés et de profiter du plus légitime de ces goûtsJ
Ce préjugé, nous le connaissons bien, c'est celui qui reléguait la dévotion dans les cloîtres. « La vertu et probité des
théologiens, dit Charron, dans son Traité de la Sagesse (1), est toute chagrine, austère, subjette, triste, craintive et populaire, w La dévotion, ce sont les pieds nus, la tête nue, la barbe négligée, la robe de bure des Capucins. La vie civile veut tout autre chose. D'ailleurs, cette vertu austère et sèche qui n'est bonne que pour le cloître et la « vie consiliaire » est un don gratuit de Dieu, elle porte à des actes extraordinaires, monstrueux presque. Montaigne la met à part avec un grand respect, l'isole loin du monde et de la vie ; elle est sacrée à la manière des cantiques de Lefranc de Pompignan : sacrés ils sont, car personne n'y touche (2) .
Le philosophe et le prêtre séculier, Montaigne et Charron ne se trompaient pas de beaucoup. La dévotion à leur époque était un peu ce qu'ils prétendaient qu'elle était. « Ceux qui ont traité de la dévotion ont presque tous regardé l'instruction des personnes fort retirées du commerce du monde, ou au moins ont enseigné une sorte de dévotion qui conduit à cette entière retraite (3). » Qui parle ainsi? Saint François de Sales. Effectivement le Combat spirituel, le Guide des Pécheurs, du Père Louis de Grenade, ont des exigences trop absolues et trop rudes pour s'harmoniser avec les difficultés et les nécessités de la vie civile ou mondaine. C'est une dévotion raide, tout d'une pièce, dont les observances minutieuses ne sont praticables que dans le cloître. Et puis cette dévotion rigoureuse s'est élevée sur le coup d'aile de sainte Thérèse jusqu'à l'extase et jusqu'à l'illuminisme. Le sentiment jaillit à flots pressés des âmes espagnoles enchaînées dans les rigueurs de leur cloître et l'intransigeance de leur ascétisme. Une femme qui vit dans le monde, qui va peut-être à la cour, qui a le soin de son mari, de ses enfants, de son ménage, peut-elle avoir ces
(1) Voir notre Introduction.
. (2) Id.
(3) Introduction à la vie dévote. Préface.
observances strictes, ces prières à heure fixe, ces longues méditations, ces haires, ces disciplines, et ces entretiens mystiques avec Jésus-Christ ?
[Aussi ne comprend-on qu'une manière d'embrasser la piété. Quand une femme veut être dévote, elle songe à entrer aux ic Garmélines (1) ». Dure perspective en vérité, et qui mettait
^ la dévotion à un trop haut prix. D'autant plus que l'instinct de la sociabilité se développe alors merveilleusement. La vie de société est aimée, affinée, idéalisée. De la brutalité, de la grossièreté, de la licence passée on a conservé un dégoût durable de tout ce qui sent le soldat, de tout ce qui s'appuie sur la force matérielle, de tous les instincts sauvages de l'homme, même de toutes les passions ardentes. On veut la paix, l'harmonie, les jouissances délicates que donnent les sympathies superficielles et le commerce du monde. L'Italie et l'Espagne, les Amadis, la Diane de Montemayor, VAminte du Tasse, les pastorales et les romans d'amour font surgir dans toutes les imaginations des paysages aux couleurs tendres, dés rêves
j d'innocence champêtre, et préparent la royauté de l'amour subtil, délicat, douloureux et contenu, qui est une aspiration, une dévotion. Mais déjà il règne, cet amour, il a son évangile, cette Astrée dont le symbohsme transparent annonce des mœurs nouvelles et traduit des espérances réalisées. Déjà il a son temple et ses fidèles, ce culte nouveau. La fille du marquis de Pizani, de l'ami d'Antonio Pérez, Catherine de Vivonne, élevée à Rome, où son père est ambassadeur, mariée au marquis de Rambouillet, ramenée à la cour de France, y trouve un roi qui a conservé les airs et les goûts d'un soldat, et elle va chercher une retraite merveilleuse qui laissera un nom fameux : la chambre bleue d'Arthénice. Autel contre autel, au moment où Mme Acarie et M. de Bérulle appellent en France
(1) Voir notre Introduction et la Correspondance de saint François de Sales. Passim,
les Carmélites, Mme de Rambouillet ouvre sa demeure aux grâces élégantes et aux tendresses mondaines/
Saint François de Sales ne veut pas que la dévotion soit exclusive, qu'elle demande l'hospitalité dans les couvents et qu'elle ne puisse la recevoir dans le monde.
C'est d'abord un préjugé très faux, c'est une « hérésie » de vouloir bannir la vie dévote de la compagnie des soldats, de la boutique des artisans, de la cour des princes, du ménage des gens mariés (1). Sans doute la dévotion «purement contemplative, monastique et religieuse» , ne peut être exercée que dans les cloîtres. Mais la piété ne consiste pas dans les observances ou dans les extases. Pour l'un, par exemple, être dévot, c'est jeûner; pour l'autre, c'est ne point tremper sa langue dans le vin ni même dans l'eau par sobriété; pour celui-ci, c'est « tirer volontiers l'aumosne de sa bourse » , et, pour celui-là, c'est « dire quantités d'oraisons par jour» . Tout cela, ce ne sont que des statues et « fantosmes de dévotion (2) » . Plusieurs encore «estiment vertu et dévotion, certaines choses qui ne le sont aucunement: les extases ou ravissements, les insensibilités, impossibilités, unions déifiques, élévations, transformations, et autres telles perfections, desquelles certains hvres traitent qui promettent d'élever l'âme jusqu'à la contemplation purement intellectuelle, à l'application essentielle de l'esprit et vie superéminente (3) » . Ces perfections ne sont pas des vertus, « elles ne sont nullement nécessaires pour bien servir et bien aymer Dieu » . Même «la douceur, suavité, consolation et tendreté sensible du cœur qui nous provoque aux larmes et soupirs et nous donne une certaine satisfaction agréable et savoureuse es quelques exercices spirituels (4) » ,
(1) Introduction à la vie dévote, 1'" pai'tie, ch. m.
(2) Jrf., l'* partie, ch. i.
(3) Id., 3° partie, ch. ii.
(4) Id., h" partie, ch. xiii.
sont tout à fait indépendantes de la dévotion. Ainsi les mortifications du cloître, les extases du cloître, les consolations du cloître, ne sont pas nécessaires à l'âme pieuse.
La dévotion se contente des actions ordinaires de la vie, pourvu qu'elles ne soient pas contraires aux règles de la morale chrétienne; elle sait causer, jouer, danser même à l'occasion, elle peut être exercée « par l'artisan, par le valet, par le prince, par la veuve, par la fille, par la maryée » ; elle s'accommode aux forces, aux affaires et aux devoirs de chaque particulier (1).
Mais enfin ne donne-t-elle pas « un visage fâcheux, triste et chagrin « ? Ne serait-elle pas un trouble-fête dans le monde (2) ?
Au contraire , " l'homme est un animal sévère, âpre et rude (3) » . La dévotion est le sucre et le miel qui l'adoucira. « Toutes sortes de pierreries jetées dedans le miel en deviennent plus éclatantes, 'chacune selon sa couleur, et chacun de vient plus agréable en sa vocation, la conjoignant à la dévotion ; le soin de la famille en est rendu paisible, l'amour du mary et de la femme plus sincère, le service du prince plus fidèle et toutes sortes d'occupations plus suaves et aimables (4). » La vie du monde surtout en subit la salutaire influence. Philothée ne sera pas médisante, elle n'apportera pas dans le monde un égoïsme encombrant, elle joindra au respect des bienséances le désir d'être agréable et d'être utile, elle aura la réalité de toutes ces apparences qui forment la politesse (5).
Agréable à autrui, la dévotion n'est pas moins douce pour
(1) l'* partie, le ch. m, qui a pour titre : « Que la dévotion est convenable à toutes sortes de vocations et profession !»
(2) Inlroduction a la vie dévote, liv. IV, ch. i.
(3) Id., liv. III, ch. XXXIX.
(4) Id., liv. I, ch. IV.
(5) Je renvoie à la plupart des chapitres de la 3^ partie, les plus intéressants, les plus fins, les plus laïques, si j'ose dire, de Y Introduction.
le dévot. Les efforts des dévots pour «souffrir les injures, servir les malades, donner aux pauvres, contraindre la colère et autres sortes d'actions » , seront peut-être jugés âpres et rigoureux ; mais c'est qu'on n'aura pas vu « la dévotion intérieure et cordiale, laquelle rend toutes ces actions agréables, douces et faciles (1) » . Cette suavité, cette vie douce et aimable que l'on cherche dans le monde, se trouve dans la possession de la piété. Et avec une éloquence persuasive et abondante, saint François de Sales s'adresse aux mondains dans les premières pages de son livre pour leur montrer combien la vie dévote est « douce, heureuse, aimable « . Le sucre et le miel, et le thym, et les abeilles ne lui offrent pas assez d'images gracieuses pour cacher «ce visage fâcheux, triste et chagrin», que le monde, peut-être aussi les docteurs ascétiques, prêtent faussement à la dévotion intérieure et cordiale. La dévotion « ôte l'amertume aux mortifications, et la nuysance aux consolations ; elle ôte le chagrin aux pauvres, et rempressement aux riches, la désolation à l'oppressé et l'insolence au favorisé, la tristesse au solitaire et la dissolution à celui qui est en compagnie. Elle sert de feu en hiver et de rosée en été, elle remplit le cœur d'une suavité merveilleuse (2). « D'ailleurs ne ressemble-t-elle pas au sentiment que célèbre l'Astrée, et que rêve le monde sans le réaliser ? « Comme ceux qui sont amoureux d'un amour humain et naturel ont presque toujours leurs pensées tournées du côté de la chose aimée, leur cœur plein d'affection envers elle, leur bouche remplie de ses louanges, et qu'en son absence ils ne perdent point d'occasion de témoigner leur passion par lettres, et ne trouvent point d'arbre sur l'écorce duquel ils n'écrivent le nom de ceux qu'ils
(1) Introduction h la vie dévote, liv. I, ch. ii.
(2) Id., liv. I, cb. II. — « Je vous ay dit beaucoup de clioses qui vous sembleront dures, mais croyez-moi, elles seront plus douces que le sucre et le miel quand vous les pratiquerez.» — Liv. Il, ch. vu. De même, liv. IV,' ch. xii, et surtout liv. V, ch. xi.
aiment : ainsi ceux qui aiment Dieu ne peuvent cesser de penser à lui, respirer pour lui, aspirer à lui et parler de lui, et "voudraient, s'il était possible, graver sur la poitrine de toutes les personnes du monde le sainct et sacré nom de Jésus (1). »
C'est ainsi qu'au début même de son livre, saint François de Sales réconcilie la dévotion avec le monde. Les catholiques tièdes n'auront plus désormais d'excuse s'ils ne transforment en résolution effective leur désir de vivre pieusement. La piété, sans les forcer à changer leur vie, sera la satisfaction des goûts nouveaux qu'ils tournaient vers la galanterie et vers le monde.
Cette entreprise de saint François de Sales n'est pas singulière. Montaigne, qu'il connaissait si bien, lui avait sans doute servi d'exemple, encore qu'il s'y fût agi de philosophie et non de dévotion. C'était.avec un autre ton et un autre accent, mais avec le même esprit et presque dans les mêmes termes, que Montaigne s'était moqué du » visage renfrogné, sourcilleux et terrible » que l'École donnait à la philosophie. Il avait essayé de dissiper cette « sotte image » de la vertu « triste, querelleuse, dépite, menaceuse, mineuse, placée sur un rocher à l'écart, emmy des ronces, fantosme à étonner les gens » . Il avait évoqué l'image de cette « vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse » qui arme Tliomme d'une « gracieuse fierté, d'un maintien actif et allègre et d'une contenance contente et débonnaire » . Il l'avait « logée » , non pas « à la tête d'un mont coupé, raboteux et inacessible » , mais « dans une belle plaine fertile et fleurissante » , où l'on peut arriver « qui en sçait l'adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées etdoux-fleurantes, plaisam-
(1) Introduction à la vie dévote, 1. I, ch. xiii. Cf. dans l'Âstrée. Céladon écliappé à Galatée se consume en tristesse au fond des forêts. « Bien souvent sur les tendres écorces des ieunes arbres il gravait le triste sujet de ses ennuys, quelque fois son chiffre et celui d'Astrée. » Liv. XI, Impartie.
ment et d'une pente facile et polie comme est celle des voûtes célestes (1) » .
(Montaigne arrache la philosophie à l'École pour la rendre , humaine et civile. Saint François de Sales arrache la dévotion aux cloîtres pour la rendre civile et mondain e.J)
Faut-il déjà conclure ? Saint François de Sales aurait contre lui de fâcheuses apparences, et ce serait l'heure de souscrire aux jugements qu'on a prononcés contre lui. Cette dévotion mondaine, aisée et amoureuse, semble être un demi-paganisme, et l'on se répète cette apostrophe célèbre de Pascal, qui ne s'adressait pourtant pas au bienheureux évêque de Genève, le père et le modèlei de l'abbé de Saint-Cyran : « Autrefois il fallait sortir du monde pour être reçu dans l'Église, au lieu qu'on entre aujourd'hui dans l'Église en même temps que dans le monde. On les considérait comme deux ennemis irré- )y conciliables dont l'un persécutait l'autre sans discontinuation. On abandonnait les maximes de l'un pour embrasser les maximes de l'autre, on se dévêtait des sentiments de l'un pour se revêtir des sentiments de l'autre, et ainsi on concevait une différence épouvantable entre l'un et l'autre. » Mais ne nous hâtons pas de condamner. Nous serions ici les dupes de l'imagination riante et séduisante de saint François de Sales. Il nous dit en somme que la dévotion réside plutôt dans les dispositions du cœur que dans les pratiques particulières. Il ajoute que l'amour adoucit les sacrifices. C'est tout. Mais, s'il exige des dispositions excellemment vertueuses et des sacrifices pénibles entre tous, s'il met la dévotion au prix d'efforts inces- i^ sants et d'un renouvellement complet du cœur, faut-il lui reprocher d'avoir montré, au delà des difficultés de la marche, la beauté du but et la douceur du succès? Cet auteur, qui veut
(1) Montaigne, Essais, 1. I, ch. xxv.
réconcilier le monde avec la dévotion, laisse échapper cet aveu significatif que le chrétien doit >< crucifier le monde dans son cœur » . Ce moraliste indulgent s'ingénie à trouver pour sa Philotée les mortifications les plus « abjectes « . Devant ces contradictions, j'hésite à conclure, et, poursuivant plus loin la pensée de l'auteur, je me rappelle qu'il s'adressait aux réformés autant qu'aux catholiques tièdes, et je cherche comment il pouvait légitimement espérer de son livre qu'il convertirait les protestants réfractaires aux meilleurs arguments de Bellarmin et de du Perron.