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LE FOND DE LA DOCTRINE. LA DEVOTION ET LES REFORMES

La douceur et l'onction du langage, le charme qui pare la piété sous la plume de saint François de Sales, l'agrément et la sûreté que la dévotion ainsi comprise donne à la vie, tous ces attraits pouvaient bien séduire les catholiques tièdes, mais ce n'était pas assez pour convertir les protestants qui avaient résisté aux arguments de la controverse et aux avances du pouvoir royal. Cependant, les contemporains catholiques et protestants virent dans V Introduction à la vie dévote un véritable manuel — non pas de controverse, mais de conversion. « Ce livre, écrit Pierre de Villars, le grand ancien archevêque de Vienne, est la fin de l'infamie de Genève qui a infecté toute l'Europe par son hérésie. Ce livre convertit les hérétiques mieux que les livres des docteurs excellents dont Bellarmin est le chef (1). »

C'est qu'il contenait une doctrine qu'on aurait cherchée en vain chez les « docteurs excellents » . Ce livre convertit les réformés en donnant satisfaction au sentiment religieux qui les animait. On peut lui appliquer l'éloge que M. Habert faisait du cardinal de Bérulle : « Au lieu que dans les autres conversions des hérétiques, on ne fait souvent qu'une conversion imparfaite

(1) Saikt François de Sales, OEuvres complètes, édition Berche et Tralin, t. V, p. 210.

OÙ la vérité est rarement accompagnée de la dévotion, ici la dévotion fraye le chemin à la vérité, il les fit bons catholiques en les faisant bons chrétiens (1). »

L'esprit chrétien se reconnaît et se distingue aux deux idées du péché et de la rédemption. L'homme, atteint dans les racines de sa moralité par la faute originelle, ne saurait produire aucun acte qui entre en compte pour gagner le bonheur éternel. De lui-même il va aux peines éternelles. De là pour lui l'impérieux besoin du salut. Et le salut n'est pas le prix de certaines observances ; ce n'est pas la loi, c'est la grâce qui sauve, la grâce, c'est-à-dire l'action mystéineuse qui transforme, qui transmue le fonds et le tréfonds de notre activité. L'homme nouveau prend la place du vieil homme. Ce vieil homme, c'est celui qui a péché avec Adam; l'homme nouveau est celui qui, racheté par le Christ, porte Jésus-Christ dans son âme et dans ses actes, qui devient membre du Christ, qui revêt le Christ. « Ce n'est plus moi qui vis en moi, dit l'apôtre Paul, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » C'est, en dehors de tout appareil théologique, la doctrine du péché et de la rédemption.

A l'oubli de ces principes se reconnaissent les siècles et les civilisations qui ne sont pas chrétiennes. C'est à leur rappel que sont dues toutes les réformes.

A la fin du seizième siècle, l'influence de la Renaissance est restée si grande que les catholiques semblent avoir oublié ces notions. Il ne faut pas se laisser abuser par les ferveurs de la Ligue et par les épidémies de pénitence qui se réveillent parfois à cette époque, comme en plein moyen âge. Ces mouvements que toutes les religions savent susciter n'ont rien de commun avec la foi et le repentir dans le sens chrétien. La

(1) Vie du cardinal de Bérulle, par Habeut.

vraie preuve que pour la généralité des esprits cultivés, Tadhésion au catholicisme ne comportait aucun élément chrétien, c'est le peu de place qu'occupe dans la vie de ces hommes le besoin de recourir à Dieu comme à un rédempteur et à un sauveur. On s'acquitte des cérémonies du culte, nous l'avons vu, comme on s'acquitte d'une fonction de l'État, on accepte les vérités des dogmes, et c'est tout, la vie de l'homme se passe ailleurs.

Nous ne rappellerons pas ici le catholicisme de Ronsard, ni celui du président de Thou. Nous avons analysé les poétiques confessions de foi du premier et les curieux mémoires du second. Rappelons seulement l'oraison funèbre de Ronsard par le cardinal du Perron qui prouve que cette conception de la vie était couramment admise par le clergé même. Du reste, on la professait officiellement : les moralistes catholiques, ceux qui devaient à leur situation, à leur talent ou à leur génie une incontestable autorité, Montaigne, Charron qui a été un des défenseurs les plus écoutés de l'orthodoxie, Pierre du Vayr, grand chancelier de France, évêque, et auteur de la Divine Philosophie, n'enseignent-ils pas, tous les trois, que l'homme se suffit à lui-même pour réaliser un idéal raisonnable de vertu et de sagesse? «Ils ont enclos et cherché en lui la vertu et moyens de résister au vice et de se rendre vertueux. » S'ils surajoutent à cette sagesse les dons de Dieu, la foi et les vertus surnaturelles, ils estiment qu'elles sont un luxe ou un couronnement, rien de plus. Le service de Dieu a ses heures comme le service du prince, et l'on n'a que faire de la piété hors de son domaine. Sans elle, l'homme vertueux est un sage ; avec elle, il devient un sage divin. Saint Paul, au jugement de Charron, est un sage divin. Ces moralistes creusent un abîme entre leur credo et la façon dont ils entendent la vie. D'un côté, c'est le domaine de la grâce, où l'homme entre parfois les yeux bandés, conduit par une puissance mystérieuse. De l'autre, c'est le domaine de

la nature où l'homme, guidé par la raison et le conseil, arrive à la perfection de son être. La foi, la piété ne jouent aucun rôle dans la formation morale de la personnalité. « Sans les remèdes que l'Évangile nous propose en Jésus-Christ» , l'homme arrive « à faire excellemment l'homme (1) » .

Aussi ne paraît-il pas nécessaire de chercher plus loin que les actes et leurs intentions, le fond de l'âme, la source de l'activité, pour la convertir. On reste à la surface des choses, à l'écorce de l'âme. « Les gens de ce temps n'ont communé- / ment qu'une foi mourante, dit saint François de Sales. Ils imaginent qu'il ne faut pas tant de choses pour se sauver, que Dieu se contente de peu, qu'il suffit de croire tous les mystères de la foi et de garder les commandements (2). « Sans doute, ce n'est pas un signe des temps, et ces âmes lâches et paresseuses qui s'accommodent d'un pharisaïsme peu austère sont la majorité à toutes les époques. Mais ce qui est plus probant, c'est que pas une voix ne s'élève alors contre elles, et l'on n'entend pas une seule de ces condamnations solennelles que l'abbé de Saint-Cyran, Pascal, Bourdaloue, Bossuet prononceront contre les hommes qui se contentent de « l'écorce et des grimaces » . Qui donc alors, parmi les catholiques, songe à proclamer que la piété est le tout de l'homme?

Les réformés, au contraire, s'étaient emparés des principes générateurs du christianisme. Ils disaient bien haut qu'ils reniaient l'Église romaine, parce qu'elle avait renié la pure doctrine chrétienne. Ils l'accusaient d'idolâtrie et de paganisme. « Dans l'Église romaine, écrivaient-ils, on adore et invoque la créature au lieu du Créateur, l'image morte et moins que morte au lieu du Dieu vivant ; on invoque le spectacle otieux de la messe au lieu du sacrifice salutaire du Fils de Dieu en la croix ; on substitue le mérite des hommes, qui

(1) Voir notre Introduction.

(2) OEuures complètes, édition Berche et Tralin^ t. II, p. 113.

LE SENS DE LA DÉVOTION. 27â

ne sont que péché, au lieu de la miséricorde gratuite du Père céleste (1). n Et ils opposaient aux superstitions du papisme la pureté de leurs doctrines.

/Ce n'est pas à leurs actes que Dieu juge les hommes, enseignaient-ils. Les actes n'ont, par eux-mêmes, aucun sens. Le Christ n'a pas dit : « Pour que tes péchés soient effacés, il faut que tu jeunes tant de fois, que tu récites tant de prières, que tu donnes telles aumônes (2). » La faute originelle a vicié l'homme dans les sources de son activité, tout ce qui sort delà est mauvais, c'est le péché radical. Mais Dieu vient parfois dans les âmes, il les rachète par les mérites infinis de Jésus- Christ. C'est la conversion. L'action dé Dieu ne s'est pas bornée alors à pardonner tel ou tel péché, elle a étouffé le germe du péché. Le chrétien sauvé est digne de la paix promise par Dieu à l'homme de bonne volonté. « L'homme intérieur est uni à Dieu, il est joyeux, il est plein d'allégresse en songeant à Jésus, qui a tant fait pour lui. Il met son unique bonheur à le servir avec désintéressement et dans un libre amour. » (Luther.)

Voilà ce qui faisait la force des réformés (3). On avait beau ruiner leur crédit, déshonorer leur érudition, réfuter leurs raisonnements, ils se tenaient là : le catholicisme n'était pas chrétien, eux, ils étaient chrétiens. C'est le secret de leurs conquêtes, et c'est le secret de leur résistance.

Répondre à ces reproches, rajeunir le catholicisme en le rapprochant de ses origines chrétiennes, ce fut le grand œuvre tenté par les initiatives individuelles de quelques pieux catholiques, à partir de 1398. M. de Bérulle l'essaya, Vincent de Paul l'essaya. La popularité singulière de V Introduction à la vie

(1) DuPLESSis, Réponses a V archevesque d'Évreux.

(2) Ldther, cité par Jahsen, L'Allemagne et la Réforme, t. II, p. 78, de la traduction française de Paris. Pion et Nourrit. Paris, 1889.

(^3) Voir MiLSAKo, Luther et le- serf arbitre.

dévote en vint à bout. Car V Introduction à la vie dévote, sous ses apparences mondaines, ne cachait d'autre pensée que celle-là.

Revenons au point où, dans le chapitre précédent, nous nous sommes arrêtés. La dévotion, avons-nous dit, avait ce caractère de pouvoir s'exercer dans le monde, parce qu'elle ne consiste pas dans certaines démarches, mais dans une disposition particulière de l'âme, dans une volonté constante, résolue, active, d'obéir à Dieu(l). Par suite, elle peut se mêler à toutes choses et animer tous les instants de la vie. « Soit qu'on niange, soit qu'on boive, soit qu'on dorme, soit qu'on se récrée, soit qu'on tourne la broche (2). « Elle le peut et elle le doit. Jésus doit vivre dans tous nos déportements. « Nous ne saurions avoir un seul brin de vertu que par la grâce de Notre- Seigneur, et nous devons employer la piété et la sainte dévotion pour vivre vertueusement (3). »

Qu'est donc la dévotion ?

Saint François de Sales définit la dévotion de bien des manières, et, selon l'occurrence, il nous la montre sous les aspects les plus propres à nous la faire aimer. Cependant, si l'on presse les différentes descriptions qu'il en donne, on a bientôt une idée précise de ce qu'elle est. C'est la foi, mais la foi vivante qui devient amour. Cet amour doit graver Jésus en nos cœurs, et, par ce mot de cœur, n'entendez pas la faculté de s'attendrir, mais la racine de notre activité, le cœur « duquel vient notre vie comme un amandier de ses noyaux (4) » . Où, pour parler avec plus de précision, l'amour doit se loger

(i) Introduction à la vie dévote, liv. IV, cli. xiii.

(2) Id., liv. III, cil. xxxvr.

(3) OEuvres complètes, édition Berche et Tralin, t. II, p. 167.

(4) Introduction à la vie dévote, liv. III, ch. xxiii.

« en la fine pointe de notre esprit et volonté supérieure (1)» . Pourquoi cette place singulière, cette place d'honneur? C'est que l'amour a pour mission de changer l'âme et de la renouveler (2), et l'âme a besoin de ce renouvellement pour être délivrée des imperfections et de toutes les affections au péché véniel. Aussi cet amour ne se contente pas de nous apporter le pardon de nos fautes, il arrache en nous les « affections du péché (3) " . Il doit finir par prendre dans l'âme la place de la nature (4), il est la vie de toutes les actions qui sortent de l'âme, il est l'âme de l'âme, et je m'explique qu'il rende l'exercice de la vertu aisé, vif et prompt, puisqu'il rend la vertu naturelle à l'âme.

L'analogie éclate ici : la doctrine de saint François de Sales sur la dévotion, c'est la traduction dans la langue dé la psychologie de la doctrine de Calvin et de Luther sur la justification. Essayez, en effet, de retrouver dans l'âme, ou plutôt dans la vie, le péché radical, le vieil homme dont se dépouille l'homme nouveau. Sous quelle forme se présentera le péché? Faudra-t-il le voir dans les actes mauvais ? Ils peuvent aussi bien venir des erreurs de l'esprit que de la corruption naturelle. Mais ces actes mauvais nous offrent « une certaine malheureuse délectation « . Nous avons le goût des péchés. Même après avoir renoncé au péché, l'homme reste « tout embarrassé de l'affection du péché » . Cette affection, ou, pour parler avec la même précision que saint François de Sales, ces affections du péché, mauvaises inclinations, coutumes et habitudes sont les racines du péché, le péché radical. Or, la principale (i purgation de l'âme » , c'est celle des « affections du péché » ,

(1) Introduction à la vie dévote, liv. IV", ch. xv.

(2) Jd., liv. I, ch. VI.

(3) Id., liv. I, ch. VII.

(4) François de Sales parle quelque part d'une affection naturalisée en l'âme. (OEuvres complètes, édition Berche . et Tralin, t. VI, p. 43.) Bossuet dit de même que la vertu peut se tourner en nature par l'habitude.

et en ce point consiste « le rajeunissement de l'âme que le prophète compai'e au renauvellement de l'aigle (1) " •

De même cet amour de Dieu qui chasse les affections du péché, représente la grâce qui justifie et la foi qui sauve. La métaphysique peut concevoir à sa manière la grâce qui renouvelle l'âme en effaçant le péché originel. Mais si cette grâce est plus qu'un noumène, si son efficacité peut être saisie par nos observations, il n'est qu'une façon de la définir, c'est la dévotion, c'est-à-dire « la volonté constante et résolue de faire ce que l'on sait être agréable à Dieu ». H y a quatre degrés dans l'âme : « Au premier, nous discourons selon l'expérience des sens ; au second nous discourons selon les sciences humaines ; au troisième nous discourons selon la foi ; et , enfin, outre cela, il y a une certaine éminence et suprême pointe de la raison et faculté spirituelle qui n'est point conduite par la lumière du discours, ni de la raison, mais par une simple vue de l'entendement et un simple sentiment de la volonté (2). « La dévotion de Dieu doit résider à cette « extrémité et cime de notre âme » , à cette « pointe supérieure de notre esprit » . L'âme et le corps peuvent être accablés de stérilités et de sécheresses, de travaux et déjeunes, être battus par les tentations « qui couvrent toute l'âme de cendres » , être amollis par les larmes et tendretés sensibles, le fidèle n'a rien à redouter, pourvu qu' « au milieu du cœur, au fin fond de l'esprit » , brûle la flamme de l'amour divin (3). L'amour de Dieu ainsi compris, n'est-il pas tout voisin, au moins en ^ son fonds, de la foi vivante et justifiante des protestants?

Ce serait, cependant, un grossier paradoxe de représenter saint François de Sales comme un protestant. S'il prêche avec

(1) Introduction à la vie dévote, liv. I, cli. vu et vm.

(2) Traité de l'amour de Dieu, liv. I, ch. xii.

(3) Introduction à la vie dévote, 1'" partie, ch. xm.

.LE SENS DE LA DEVOTION. 27r

eux la nécessité du renouvellement de Tâme par la foi ou par l'amour, il se sépare d'eux sur les deux doctrines de la justification par la foi seule et de la prédestination. Pour Luther et Calvin, en premier lieu, la foi est un don gratuit que nos bonnes œuvres n'attirent pas. Nous ne sommes pas dispensés de bien agir, mais ce n'est pas là-dessus que Dieu nous juge; il ne regarde en nous que la foi. En second lieu, cette foi est indéfectible ; l'âme est fixée dans le bien, elle est sainte dès sa conversion. La conversion prédestine l'âme, elle arrête en ce monde le jugement de Dieu, la sanctification est contemporaine de la justification .

La psychologie de saint François de Sales n'accepte pas ces théories. Il n'admet pas que l'on puisse séparer l'âme de son activité. " L'homme se connaît et s'aime soi-même par des actes produits et exprimés de son entendement et de sa volonté. " « Une âme, dit-il ailleurs, ne vaut rien sans ses résolutions (1). » Les bonnes œuvres ont donc ce caractère d'être les formules par où notre âme s'exprime. Puis elles sont les instruments par lesquels la grâce divine agit en nous. « Le sacré concile de Trente nous assure que les amis de Dieu, allant de vertu en vertu, sont renouvelés de jour en jour, c'est-à-dire croissent par bonnes œuvres en la justice qu'ils ont reçue par la grâce divine et sont de plus en plus justifiés (2). » Par suite, les âmes ne lui paraissent pas fixées dans le bien ou dans le mal. « L'homme ne monte pas à la perfection tout à coup, mais petit à petit et de degré en degré. Tout de même en est-il de déchoir de la perfection et

(1) OEuvres, t. V, p. 14. — Bossuet soutient la même idée (sermon sur la haine des tommes pour la vérité) : « Pour nous détromper des tromperies de notre amour-propre, la règle est de nous juger par les œuvres. C'est la seule règle infaillible, parce que c'est la seule que Dieu nous donne. Il s'est réservé de juger les cœurs par leurs dispositions intérieures, et il ne s'y trompe jamais ; il nous a donné les œuvres comme la marque pour nous reconnaître. »

(2) Traité de l'amour de Dieu, liv. IV, ch. i.

de tomber en quelque péché et imperfection, car l'on ne tombe pas toujours tout à coup, mais l'on vient des petites fautes aux plus grandes (1). » La conversion ne se fait pas en un jour et. n'est jamais définitive. Saint François de Sales ne prétend pas sans doute qu'il suffise d'un pur caprice, d'un accident pour convertir l'âme, la perdre et la convertir de nouveau ; mais il connaissait trop bien les âmes pour ne pas affirmer leur plasticité ; un système d'influences savamment combinées permet à l'âme qui a un ferme désir de dévotion , de réaliser son désir, d'atteindre le fond de son activité que sa connaissance n'atteint pas et de se convertir elle-même. « Il n'y a point de si bon naturel qui ne puisse être rendu mauvais par les habitudes vicieuses. Il n'y a point aussi de naturel si revêche qui, par la grâce de Dieu premièrement, puis par l'industrie et diligence, ne puisse être dompté et surmonté (2). «

C'est ainsi que sa psychologie, s'accommodant aux décrets du concile de Trente, part du protestantisme pour s'éloigner de lui et suivre jusqu'au bout l'orthodoxie catholique.

Mais jusque dans ces conclusions, l'esprit chrétien anime cette philosophie. Les bonnes œuvres n'ont pas tant de valeur par elles-mêmes ou par nous-mêmes que par la transformation profonde dont elles sont pour nous l'instrument efficace (3). La méditation et l'oraison, la solitude mentale et la solitude réelle, les considérations générales et les résolutions particulières, même les examens de conscience et jusqu'à la pratique des sacrements, tous les exercices que saint François de Sales conseille ont sans doute une valeur absolue, mais nous sont présentés surtout comme le moyen de « loger la dévotion à la fine pointe de l'âme » et de l'empêcher d'en dé-

(1) Il semble dire le contraire dans le Traité de l'amour de Dieu, liv. IV, cil. IV ; mais c'est dans un sens différent.

(2) Introduction à la vie dévote, 1" partie, ch. xxiv.

(3) Sermons, t. II, p. 227.

choir. Non pas que ces exercices dussent à l'effort humain leur efficacité. Dans la pensée de saint François de Sales ils la devraient à la présence spirituelle ou réelle de Jésus-Christ. C'est Dieu présent par son esprit dans les formules, par son corps dans l'Eucharistie, qui donne toute efficacité aux instruments humains de la conversion : et si notre auteur ordonne et combine ces influences suivant leurs rapports naturels, cela ne veut pas dire qu'il abandonne la conversion à leurs effets naturels. La grâce divine ne peut-elle pas agir suivant l'ordre naturel des symboles dont elle se revêt, et faut-il qu'elle ait toujours l'irrésistible et l'absurde violence des coups de foudre ? La grâce divine opère le plus souvent par des voies naturelles, par l'obsession des mêmes images, l'habitude des mêmes pratiques, par les exemples, les exhortations, l'hygiène morale ou religieuse. La grâce agit d'une manière naturelle, mais c'est elle qui agit et non la nature (1).

Nous avons étudié V Introduction à la vie dévote sous un premier aspect; nous avons vu que, profitant de la mondanité v qui s'éveille, saint François de Sales en détourne le goût au profit de la dévotion et entraîne ainsi à sa suite les catholiques tièdes, hommes et femmes de cour écartés de la piété par des préjugés dont s'accommode leur mollesse. Maintenant nous avons pénétré plus avant dans la pensée de l'auteur, nous y avons trouvé une intention évidente de dissiper les défiances des réformés et de satisfaire les exigences du sentiment religieux.

Anne du Bourg et ses frères' étaient morts pour la foi en Jésus-Christ. Leurs doctrines, c'est-à-dire la forme raisonnée qu'ils avaient donnée à leurs sentiments n'a pas triomphé.

(1) Je trouve chez Bossuet la même idée exprimée pour l'action de Satan. Sermons sur le démon : « Il suit le courant de nos inclinations... il ne cesse d'enflammer nos premiers désirs jusqu'à tant que par ses suggestions il les fasse croître en passion violente. Si nous avons commencé à aimer, de fous il nous rend furieux. »

Mais leurs sentiments intimes, leur amour du Christ, la haute et souveraine idée qu'ils se faisaient de la foi, est-elle morte avec la défaite de leur parti ? Par ce livre qui représente le mouvement nouveau du catholicisme et qui résume si merveilleusement tout l'effort religieux des premières années du dixseptième siècle, par Vlnti'oduction à la vie dévote, l'esprit chrétien, celui de Bernard Palissy, d'Anne du Bourg, ne vientil pas de nouveau se replacer sous les formules de l'Église catholique? Mondains ou prêtres, nouveaux convertis ou orthodoxes restés fidèles, ont devant les yeux un nouvel idéal. La vie doit prendre pour eux un sens nouveau ; elle doit détruire dans l'âme la nature gâtée par le péché, elle doit à sa place édifier une personnalité nouvelle dont la foi vivante sera l'âme. \^ous pouvons comprendre maintenant la foi du dix-septième siècle, nous pouvons la juger avec plus de justesse et de justice qu'on ne semble l'avoir fait. La foi ne se réduit pas à êtrelagardienne d'un dépôt objectif et réel de vérités toutes faites, sorte de trésor extérieur à l'homme que Dieu avait, une fois pour toutes, livré au monde, et que le monde n'avait qu'à conserver dans son intégrité. La foi ainsi conçue est incomplète, et aux yeux de tout le dix-septième siècle elle est morte. Depuis saint François'de Sales elle ne vit que parla piété. L'adhésion de l'esprit, la soumission de la conduite, c'est la matière de la foi, la piété en est l'âme, la piété est le tout de l'homme . Et que fait donc cette piété qui grandit et s'épanouit peu à peu dans toute la vie ? Est-ce qu'elle ne transforme pas la vie spirituelle en un effort continu de l'âme, marchant de conquête en conquête, et gagnant ainsi par les étapes successives d'une sorte, d'ascension mystique une révélation de plus en plus abondante du divin {V)T\

./(l) Oserai-je avouer que cette phrase est de M. Rebellieau, qui définissait ainsi le protestantisme par opposition au catholicisme ? De même j'aurais pu plus d'une fois me servir pour exprimer la pensée de saint François de Sales des formules de M. Taine sur le sentimeriTTeligieux en Angleterre. (Rebellieau, Bossuet historien du protestantisme.) 1

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