CHAPITRE PREMIER
LE DOUBLE SUJET DU TRAITÉ DE l' AMOUR DE DIEU.
S'il est naturel aux directeurs de conscience et aux moralistes de connaître les minutieux ressorts du mécanisme psychologique, et s'il leur est nécessaire de concevoir un idéal de vie morale, selon lequel ils s'efforcent de régler ce mécanisme et de gouverner ces ressorts, il est plus rare de trouver chez eux un principe qui permette d'appliquer la morale à la psychologie, un lien qui les unisse l'une à l'autre. Ils manquent le plus généralement d'une conception totale de la vie intérieure en qui se mêleraient si heureusement la psychologie, la morale et la mystique, que l'âme y paraîtrait former une synthèse étroite de toutes ses énergies, de toutes ses fins et de toutes ses actions.
Ce défaut n'est pas celui de saint François de Sales. S'il
/-définit l'âme une harmonie, c'est qu'il s'en fait lui-même une
conception harmonieuse, c'est qu'il la voit dans son unité
vivante et agissante, portant déjà dans ses manifestations
inférieures le principe de ses aspirations supérieures. C'est
qu'il trouve en elle un accord à la fois esthétique et moral, de tout ce qu'elle est, de tout ce qu'elle peut, de tout ce qu'elle désire, de tout ce qu'elle fait et de tout ce qu'elle doit faire. A ses yeux, la vie de l'àme a un sens, un sens que sa nature lui indique, et dont la direction, une fois acceptée, la gouverne toute, depuis les profondeurs de ses mouvements inconscients jusqu'aux actes les plus sublimes de ses plus sublimes facultés.
Or, justement, à l'heure où saint François de Sales devait songer à exposer sa doctrine de l'homme, il formait un autre dessein, il voulait guider les âmes dans ce qu'on appelle la haute spiritualité, comme il leur avait ouvert les voies de la dévotion ordinaire. La spiritualité de V Introduction à la vie dévote est, en effet, insuffisante pour les âmes de choix, et, de même qu'après avoir mené ses pénitents à la perfection de la vie commune, saint François de Sales est contraint de leur ouvrir un autre ordre de vie et des cloîtres nouveaux, de même il est amené à écrire pour elles un livre d'un mysticisme plus raffiné. Eh bien! ce livre, où il devra être traité de l'amour de Dieu, lui servira pour exposer la philosophie de ses enseignements.
Le lien n'est pas factice entre les deux sujets. Ce que les réformés avaient bâti sur le dogme du péché originel et sur la misère radicale de Vhomme, lui l'avait élevé sur l'amour. . L'amour avait été son point de départ, comme il allait être son point d'arrivée. Calvin avait fait entrer l'amour dans la foi; lui, il fait entrer la foi dans l'amour. Anne Du Bourg trouvait en lui et dans tous les hommes un mal irréparable qu'un miracle seul pouvait guérir, et voilà pourquoi il se tournait vers le Christ. Philothée sent avant tout, au fond de son âme, le besoin d'aimer Dieu, et cet amour la guérit du mal auquel peut-être Philothée n'a songé que pour aimer davantage le Christ miséricordieux. L'amour, c'est l'essence de la religion,
l'amour, c'est le principe essentiel de l'âme. La philosophie de l'âme sera la philosophie de l'amour. N'ést-il pas légitime de la mettre en tête d'un livre où est représentée simplement et naïvement « l'histoire de la naissance, du progrès, de la décadence, des opérations, propriétez , avantages et excellences de l'amour divin (1) » ?
Cette union inattendue et féconde allait en même temps renouveler tout, la mystique. En commençant par l'analyse de l'âme humaine, l'exposé des rapports transcendants que l'âme très parfaite peut avoir avec Dieu, il faisait une véritable révolution.
S'ilest un caractère commun à la plupart des mystiques, - c'est qu'ils fondent leur système sur l'infinité de Dieu. L'inaccessible grandeur de Dieu, c'est leur point de départ. Ils voient la divinité bien loin d'eux, et de cet éloignement elle leur, paraît trop grande pour entrer dans leurs formules, trop parfaite pour avoir besoin de nos pensées et de nos actes particuliers. Denys de l'Aréopage, maître Eckardt, Guillaume Briçonnet, sainte Thérèse, Mme Guyon et Fénelon, tous les mystiques, qu'ils aillent au bout de leur doctrine ou qu'ils s'arrêtent sagement en chemin, ont tous une même méthode. C'est la nature même de Dieu qui exige de nous, disent-ils, que nous allions à lui par l'union cordiale, par l'oraison, le pur amour et l'extase.
Saint François de Sales n'a jamais aimé cette méthode. Dans la pratique de la dévotion il se défiait d'elle. «Un esprit qui d'un côté considère la grandeur de Dieu, écrit-il quelque part, son immense bonté et dignité, ne se peut saouler de luy fayre de grandes et merveilleuses préparations. Il luy prépare une chair mortifiée, sans rébellion, une attention à la prière
(1) Traité dç l'amour de Dieu. Préface.
sans distraction,, une douceur de conversation sans amertume, une humilité sans aucun eslancement de vanité. Tout cela est fort bon, voylà de bonnes préparations. Encore en faudroit-il davantage pour Dieu selon nostre devoir ; mais au bout de là, il faut chercher qui le fasse ; car quand ce vient à la prattique nous demeurons courts (1) • « Cette défiance allait s'aiguiser plus encore dans les questions de pure doctrine, car cette base purement métaphysique ne devait pas plaire à un homme qui a vécu au milieu d'expériences journalières, qui n'a jamais prétendu qu'à être leplus pénétrant etle moins systématique des observateurs. Son espritsubtil et prompt, ami des nuances et des complications, avait probablement entrevu les dangereuses simplifications que la logique du quiétisme introduirait dans la doctrine du pur amour. Et alors par'un véritable coup de génie, saint François de Sales change les prémisses du système mystique, il en transforme radicalement la méthode: ce n'est pas sur l'inaccessible perfection divine qu'il établit le mysticisme. Mais c'est sur ce que nous connaissons, ce que nous observons, et que pour ainsi dire nous touchons du doigt, sur
/notre-nature. Nous devons aller à Dieu par le pur amour, non point parce que l'obscurité de Dieu ne nous laisse que ce chemin d'aller à lui, mais parce que c'est la marche naturelle de
^notre âme. Le mysticisme a dès lors pour base, non pas un rêve métaphysique, mais ce que l'expérience nous révèle de plus certain sur les hommes et la nature humaine. , Aussi saint François de Sales reste le maître incontesté de la mystique catholique ; il est un docteur de l'Église. On peut mal entendre quelques-unes de ses formules, et ne pas entendre du tout sa méthode. Fénelon l'a fait quelquefois. Mais l'esprit nouveau de la mystique au dix-septième siècle, cet esprit sensé, judicieux et pratique, c'est de saint François de
(i) 0£uwe5 com/j/èfejî, édition Berche et Tralin, t. VI, p. 431,
Sales! qu'il vient, c'est de lui que vient ce que j'oserai appeler le mysticisme expérimental. :'
Mais ici noiis ne nous attacherons pas à la partie plus vérita-
blement mystique du Traité de l'amour de Dieu, li' autre partie,
celle qui « prend les discours dans leurs racines (1) » et qui
/-est une esquisse purement théorique et une philosophie de la
^personne humaine, retiendra seule notre attention. Le sens de
la vie intérieure et la finalité de l'âme y sont exposés avec une
profondeur et une vérité dont le lecteur pourra bientôt juger.
Cette partie se compose des quatre premiers livres, plus
« quelques chapitres des autres (2) » . C'est elle seule qui nous
arrêtera ici.
Seulement, avant d'exposer la doctrine, il nous faudra expliquer l'oubli où semble être tombé un livre jadis si populaire. Le grand public ne connaît pas ce traité, goûté peut-être par quelques délicats, mais, dédaigné par les historiens de la philosophie et par les historiens de la littérature. Qui a parlé de lui en connaissance de cause ? On a jugé saint François de Sales sur ses entretiens, sur ses sermons, sur ses lettres, sur V Introduction à la vie dévote, et son chef-d'œuvre, on ne le nomme qu'en passant. Pourquoi cet injuste traitement?
J'en dirai les raisons qui sont très fortes. Ce n'est point par négligence ou parti pris qu'on l'a laissé de côté. La querelle du quiétisme est bien aride, et elle a trouvé son historien. Un philosophe très éminent a fait de l'étude de Jean Taulère et des mystiques allemands l'introduction de profondes recherches sur l'histoire de la philosophie allemande (3) . Si le Traité de V amour de Dieu est d'un style curieux, s'il contient une psychologie exacte et des conceptions nouvelles, s'il a exercé une
/ (1) Préface du Traité de l'amour de Dieu.
^ {^) Id. ^
(3) C'est par l'étude des mystiques allemands du moyen âge que M. Boutroux commença à la Sorbonne ses leçons fameuses sur l'Histoire de la philosophie allemande.
réelle influence sur la pensée française au dix-septième siècle, et si, malgré tant de mérites divers, il est à peu près ignoré, que conclure? C'est qu'il faut pour arrivera lui écarter non pas des préjugés qui tiennent à nous, mais des difficultés qui viennent de lui. Ce sera là notre premier travail.