‹ Saint François de Sales [microform]Chapitre 27 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

STYLE ET COMPOSITION DU TRAITÉ DE l'aMOUR DE DIEU.

La première et la plus grossière raison pour laquelle ce livre ait cessé d'être populaire, c'est que son texte a cessé d'arriver jusqu'au public. Dans quelle bibliothèque de piété ne trouve-t-on pas quelque exemplaire du Traité de ï amour de Dieu de saint François de Sales? c'est du moins le titre que porte le volume. On l'ouvre, on est surpris de tomber sur des conseils de haute spiritualité rangés dans un bel ordre auquel notre auteur ne nous avait pas accoutumé. Il est vrai dédire qu'il n'y a nulle dialectique, ce qui ne nous étonne pas moins. Se laisse-t-on séduire par l'éclat du style et la réputation du livre, veut-on connaitre de plus près ces conseils : on recule. Il faudrait une intelligence très subtile, une ferveur très courageuse et une longue initiation préalable pour suivre, que dis-je? pour goûter, pour entendre ces conseils. Quel intérêt trouve-t-on à s'instruire du souverain degré d'union par suspension et ravissement (1), et que nous fait à nous de savoir comment la pureté de l'indifférence se doit pratiquer « es actions de l'amour sacré (2) » ? 11 n'en faut pas plus pour estimer que ce Traité de F amour de Dieu, trop technique, ne saurait avoir d'importance que pour des Visitandines ou des Carmélites. Et l'opinion reste, le livre est classé, on n'y revient plus,

(1) Traité de l'amour de Dieu^ liv. VIII, et. Iii.

(2) Id., liv. IX, ch. IX.

OU l'on n'y revient guère. Mais c'est qu'il y a eu méprise et surprise. Ce qu'on nous offrait sous le nom de saint François de Sales, c'étaitbiende son livre, mais ce n'était pas son livre. Il avait entendu faire une œuvre très générale d'une haute portée philosophique; ses éditeurs, qui ne l'ont pas entendu ainsi, ont pris avec lui les plus audacieuses libertés. Ils ont coupé çà et là des pages, ils les ont rangées à leur fantaisie, ils ont brisé toute dialectique, ils ont dédaigné toute philosophie; ces rapsodies courant le monde sous le nom du Traité de l'amour de Dieu ont pris la place du vrai traité; elles ont fait croire par leur médiocrité que sa réputation était bien surfaite (I). Il semble que l'auteur ait prévu ce triste sort et qu'il ait tenté de le détourner lorsqu'il écrivit dans sa préface : « Quelques-uns peut estre trouveront que j'ay trop dit, et qu'il n'estoit pas requis de prendre ainsi les discours jusques dans leurs racines. Mais je pense que le divin amour est une plante pareille à celle que nous appelons angélique, de laquelle la racine n'est pas moins odorante et salutaire que la tige et les feuilles. Les quatres premiers livres, et quelques chapitres des autres pouvoient sans doubte estre obmis, au gré des âmes qui ne cherchent que la seule prattique de la saincte dilection ; mais tout cela néantmoins leur sera bien utile, si elles le regardent dévotement. » Cet avertissement n'a pas été écouté, et l'œuvi'e de saint François de Sales a été mutilée et dégradée. Du reste, je ne blâme pas ces éditeurs d'avoir composé avec le Traité de V amour de Dieu un livre de piété pour les religieuses, mais je leur reproche de l'avoir intitulé : « le Traité de V amour de Dieu, de saint François de Sales. »

(1) Cette profanation date de loin. « Le Père Fellon — dit dom Mackey — dans la préface d'une édition publiée en 1754, annonce hardiment être déterminé à regarder le traité du saint evesque de Genève comme un ancien bâtiment qu'il fallait détruire en réservant les matériaux comme autant de pierres précieuses pour en construire un nouvel édifice » , et il procède en conséquence. — Saint Frahçois de Sales, OEuvres complètes, édition Lecoffre, t. IV, p; lxkxi.

D'autres raisons moins accidentelles pourront, en nous expliquant aussi l'oubli où est tombé ce livre, nous le faire connaître de plus près. Le Traité de l amour de Dieu est écrit et composé de telle sorte qu'il exige de ses lecteurs un continuel effort qui écarte de lui les gens pressés, et c'est le grand nombre aujourd'hui.

Serait-il donc mal écrit? Il l'est trop bien. Dans sa préface, l'auteur nous dit qu'il ne s'est pas « détraqué » de sa simplicité pour enfler son style de paroles pompeuses, son discours de conceptions mondaines, et ses conceptions d'une éloquence altière et bien empanachée (1). Sans doute, il n'y a pas dans son livre des ornements et des pointes, mais c'est un style extrêmement travaillé, cherché, précis et compUqué.

Si je passe en revue les écrivains que l'on appelle des stylistes, chez aucun d'eux je ne trouve l'art d'écrivain, l'art conscient et voulu, l'art accompagné d'artifice, aussi visiblement et aussi continuellement que chez saint François de Sales, auteur du Traité de l'amour de Dieu. Il a un choix d'expressions d'une élégance, d'une discrétion et d'une variété incomparables, et il en dispose en merveilleux artiste. Il se compare à ceux qui gravent et entaillent sur les pierres précieuses, et qui, ayant la vue lassée à force de la tenir bandée sur les traits déliés de leurs ouvrages, tiennent très volontiers devant eux quelque belle émeraude afin que, la regardant de temps en temps, ils puissent recréer et remettre en nature leurs yeux alanguis(2). Ce n'était pas de son style qu'il voulait alors parler, mais c'est à son style que cette comparaison s'applique naturellement. Ses périodes, avec toute leur souplesse et toute leur richesse, ont la fermeté précise d'un dessin entaillé sur une pierre précieuse. Il est un de ces très rares écrivains qui savent si bien placer les mots et les éclairer que le terme usé, déco-

(1) Traité de l'amour de Dieu. Préface.

(2) Id.

loré, reprend une véritable magnificence et ravit les yeux comme la verte émeraude. Lorsqu'il définit la beauté, il met au nombre de ses éléments la splendeur et la clarté, il y met aussi la bonne grâce, « laquelle, oultre la convenance des parties parfaites cjui fait la beauté, adjoute la convenance des mouvements, gestes et actions, qui est comme l'âme de la beauté des choses vivantes (1) ». En définissant ainsi la beauté, il a presque défini le mérite de son style. Et c'est encore à lui que j'emprunterai l'heureuse alliance d'épithètes capable de faire sentir le charme de sa langue : elle est délicate, intellectuelle et cordiale (2).

Mais la rançon de cet art très parfait, qui dépasse de bien loin tout l'art de ses Letires et de V Introduction à la vie dévote, c'est qu'avec lui s'en va ce que nous avions admiré dans ces ouvrages écrits d'une plume moins savante. Adieu tout le pittoresque agrément de ces dialogues et de ces images qui reposaient l'attention. Notre esprit n'est plus égayé par les images piquantes et familières ; la comédie plaisante de nos mille défauts ne s'agite plus devant nous. L'homme a disparu avec sa verve naturelle, je n'ai plus que l'auteur, bien aimable encore, mais auteur à l'excès : il lasse ma vue à force de la tenir bandée sur les traits déliés de son ouvrage. Et quand même son art multiplierait les phrases aussi bienvenues que celle-ci : « Quoique notre cœur soit couvé, nourry et eslevé emmy les choses corporelles, basses et transitoires, et, par manière de dire, sous les aisles de la nature ; néantmoins, au premier regard qu'il jette en Dieu, à la première cognoissance qu'il en reçoit, la naturelle et première inclination d'aymer Dieu, qui estoit comme assoupie et imperceptible, se resveille en un instant, et à l'impourvu paroist comme une esteincelle

(1) Traité de l'amour de Dieu, iiv. I, ch. i.

(2) « L'union délicate, intellectuelle et cordiale » , dit-il. — Traité de V amour de Dieu, Iiv. I, ch. x. . -

qui sort d'entre les cendres, laquelle touschant nostre volonté, luy donne un eslan de l'amour supresme, deu au souverain et premier principe de toutes choses (t) », ce serait encore, ce serait toujours de l'art, et l'art continu est comme l'éloquence, il ennuie. Et il dégénère malheureusement aussi. Le jeu subtil des motifs que l'on oppose l'un à l'autre, que l'on rajeunit dans des combinaisons inattendues, que l'on répète avec des modifications délicates de sens et de forme, c'est souvent un moyen précieux de rendre avec élégance et fidélité des idées complexes et des nuances fugitives. Mais l'abus en suit de près l'usage. L'esprit du lecteur s'y perd souvent, s'y fatigue toujours. Lirez- vous sans peine jusqu'au bout ce développement, dont le début a pourtant une allure relevée : « Notre cœur, par un profond et secret instinct, tend en toutes ses actions et prétend à la félicité, et la va chercher çà et là, comme à tastons, sans sçavoir toutesfois ny où elle réside, ny en quoy elle consiste, jusques à ce que la foy la lui montre, et luy en descrit les merveilles infinies ; et alors , ayant treuvé le thrésor qu'il cherchoit, hélas ! quel contentement à ce pauvre cœur humain , quelle joye , quelle complaysance d'amour ! Hé ! je l'ay rencontré celuy que mon âme cherchoit sans le connaître : ô que ne sçavois-je à quoy tendoient mes prétentions, quand rien de tout ce que je prétendois ne me contentois, parce que je ne sçavois pas ce que, en effet, je prétendois ! Je prétendois d'aymer, et ne cognoissois pas ce qu'il falloit aymer ; et, partant, ma prétention ne treuvant pas son véritable amour, mon amour, estoit toujours en une véritable, mais incogneuë prétention : j'avois bien assez de pressentiment d'amour pour me fayre prétendre ; mais je n'avois pas assez de sentiment de la bonté qu'il falloit aymer pour exercer l'amour (2). »

(1) Traité de l'amour de Dieu, liv. I, ch. xvi.

(2) Id., liv. II, ch, XVI.

Trop d'art, trop de subtilité d'expression, c'est beaucoup déjà; on l'excuserait cependant si ce n'était qu'accidentel. Tous ces mots, tous ces jeux, au contraire, ce ne sont pas des surcroissances, des ornements ajoutés; ils tiennent de si près à la méthode et à la philosophie de saint François de Sales qu'ils font partie intégrante de sa pensée et que nous n'en sortirons jamais. Son dessein n'est jamais fait que de ces mille petits traits déliés et multipliés à l'infini ; jamais une ligne accusée et un vif relief, jamais une formule ; jamais la verte émeraude qui remettra en leur naturel nos yeux alanguis. Bossuet, dans une lettre à Mme Cornuau, s'excuse d'employer beaucoup de termes, et il ajoute que s'il avait su pénétrer au fond de son idée, un seul mot aurait dû suffire : c'est qu'il voit toute chose dans sa racine métaphysique. Tout ce que voit saint François de Sales lui semble fait de détails, de nuances, de mille éléments divers, tout lui apparaît vivant et emporté dans une perpétuelle transformation : et il ne dit que des nuances, il ne dit que des transformations ; sa précision distingue plus qu'elle ne définit, son style n'est, en fin de compte, qu'une analyse très fine, très déliée, très exacte, et cette analyse se complète et se complique à chaque instant par des traits nouveaux qui l'enrichissent, la modifient et la plient sans fin et sans mesure à toutes les modifications de son objet. Et certes, cette analyse est d'une très grande nouveauté et d'un très grand mérite. Elle ne décompose pas un sentiment, une idée, une part de la réalité, en éléments abstraits et en concepts logiques, elle est descriptive et non destructive ; elle dégage le principe vivant de l'objet qu'elle considère, elle distingue ce principe essentiel de tout ce qui en altère les contours et en brouille la notion, elle le tourne et le retourne, elle en éclaire toutes les faces, elle ne l'immobilise pas dans une formule, elle lui laisse son indétermination, et elle peut suivre ses développements : c'est d'une niéthode louable et

extrêmement habile. Mais combien elle est fatigante et fuyante même pour l'attention la plus soutenue !

Dans ces conditions, le Traité de l'amour de Dieu ne pourrait être compris et goûté que si son plan était net, si la place de chaque détail s'y voyait d'un coup d'œil et s'il était facile de rétablir le mouvement et la suite de ces fragments, dont la longueur se mesure sur la force d'attention du lecteur. Mais ce cadre précis et clair, ce plan rectiligne, furent toujours le moindre souci de saint François de Sales.

Il y a d'abord des « surcroissànces » . Une idée lui est suggérée par celle qu'il développe. Elle ne tient pas au reste de son discours. Il s'arrête cependant et rompt ainsi l'enchaînement de ses pensées. Il explique, par exemple, que le hasard est fait par la concurrence de plusieurs causes, lesquelles, « n'ayant point de naturelle allyance les unes aux autres, produisent une chascune leur effect particulier, en telle sorte néantmoins que de leur rencontre reiissit un autre effect d'autre nature, auquel, sans qu'on l'ayt peu prévoir, toutes ces causes différentes ont contribué » . Cet épisode n'est point utile à la suite des idées. Mais quoi ! notre auteur est « sur le discours de la Providence divine (1) » , et l'occasion lui parait opportune pour parler de la Providence naturelle : il en profite longuement. Il a bien essayé de retrancher toutes ces superfluités, et il a réduit de moitié la première rédaction de son Traité avant de le publier ; mais sa sévérité a souvent faibli, et il s'en excuse sur ce qu'il écrit « entre plusieurs distractions » .

Il y a ensuite une souplesse excessive et déconcertante dans sa dialectique. Les grandes œuvres du dix-septième siècle offrent, en général, un enchaînement très étroit des idées qui se déduisent logiquement l'une de l'autre ou qui se juxta-

(1) Traité de l'amour de Dieu, liv» II, ch. m.

posent dans un ordre de complexité croissante ; et chaque idée prise à part n'est guère développée que dans ses rapports avec celle qui la précède et celle qui la suit. De là un mouvement vif, des directions nettes, une lecture aisée. Ici, au contraire, nous sommes beaucoup plus près de Platon que de Descartes. Outre que le passage d'une idée à l'autre ne saurait se ramener à une forme de raisonnement, chaque idée, à mesure que la dialectique la fait surgir, se développe intégralement comme si elle était seule dans le livre. Saint François de Sales veut-il nous dire que l'amour de Dieu se consommera après la mort dans l'union avec Dieu, et que l'élu jouira du spectacle ineffable de la Trinité, de la génération du Fils par le Père, de l'Esp rit-Saint par le Fils et le Père, aussitôt il explique très longuement de quelle façon peut se concevoir cette génération. C'est un petit traité sur la Trinité qui s'emboîte dans son grand traité. Rien de plus fréquent chez lui que ce défaut de rigueur, qui tient pour beaucoup aux circonstances dans lesquelles il a composé son livre. Il lui est souvent arrivé d'avoir à prononcer un sermon à ses Visitandines au moment où il en était dans son Traité à quelque doctrine obscure de la théologie, à quelque point délicat de la vie intérieure. De cette doctrine obscure, de ce point délicat, il faisait le sujet de son sermon, soit pour abréger son travail, soit peut-être pour essayer sur ses auditrices la clarté de son exposition (1). Mais, dans ces sermons, il devait prendre son sujet par le commencement et le poursuivre dans tous ses développements. Or, c'est ce sermon dans son intégrité que, pressé par le temps, il insérait tel quel dans son livre. Et, de la sorte, plus d'une nouveauté à sa place nous paraît une surcroissance, nous déroute et nous choque.

Ce n'est pas seulement par ses défauts que cette dialectique

(1) Voir, par exemple, le ch. ix duliv. IV, qui est vraiment un sermon.

est obscure, elle l'est surtout par son principe : elle prétend être une analyse, avons-nous dit, elle s'attache à suivre la vie, elle décrit la génération des choses les unes parles autres, elle a par suite une marche très incertaine et très imprévue. Comme la vie ne se fait pas de sauts brusques et n'a pas d'arrêt, jamais sa dialectique ne s'arrête à ces sortes de reprises et de résumés, qni éclairent un développement, points de repère où le lecteur embrasse d'un regard le chemin parcouru et s'explique la direction qu'il prend. Avec saint François de Sales, le lecteur « ne connaît jamais le progrès de ses connaissances (1)».

Mais il y a plus : même quand la dialectique de saint François de Sales embrasse un ensemble assez vaste pour se dégager de sa fidélité à suivre les mouvements des choses réelles, même quand elle gouverne les idées et les détails par grandes masses, elle reste obscure, oserai-je le dire, par sa magnificence même, elle a pour principe une esthétique trop savante et trop subtile.

Dans le premier livre de son Traité^ l'auteur a dit ce qu'était l'homme et ce qu'était l'amour dans l'homme. Il avait cherché la racine de l'amour, il avait montré que son essence même est d'aspirer au bien, et en même temps il aA^ait fait voir que si la raison naturelle révèle Dieu à la volonté tourmentée par « l'appétit insatiable d'aymer » , à cette « première appréhension de ce souverain objet, voire même par le seul discours naturel, la volonté est prévenue et se sent excitée à se complaire en iceluy (2)i) . Mais il avait conclu que ce premier mouvement est un amour imparfait, « un certain vouloir sans vouloir,, un vouloir qui voudrait, mais qui né veut pas, un vouloir stérile, un vouloir paralytique, un avorton de bonne volonté (3) » . Toute

(1) L'expression est de fiossuet.

(2) Traité de l'amour de Dieu, liv. I, ch. x.

(3) Jd., liv. I, ch. XVII.

cette analyse avait été faite de détails infinis, avec mille retours et mille replis de la pensée. En somme, il avait étudié l'amour jaillissant de l'intimité du cœur humain et de la nature même de l'homme pour aspirer à Dieu sans pouvoir parvenir à lui. La suite régulière de la dialectique exigeait alors qu'il opposât à ce mouvement inachevé de l'homme vers Dieu le mouvement de Dieu vers l'homme. Et c'est bien ce qu'il fait dans son livre II intitulé Histoire de la génération et naissance céleste du divin «moM?', le titre en est même assez clair. Seulement voici par quel chapitre il commence : « Que les perfections divines ne sont qu'une seule, mais infinie perfection, » Sans transition nous passons de l'analyse psychologique à la plus haute métaphysique, celle qu'avait enseignée saint Denys de l'Aréopage : «■ Il n'y a en Dieu qu'une très simple infinie perfection, et en ceste perfection qu'un seul très unique et très pur acte, ains pour parler plus sainctement et sagement, Dieu est une seule, très souverainement unique et très uniquement souveraine perfection, et ceste perfection est un seul acte très purement simple et très simplement pur, lequel n'estant autre chose que la propre essence divine, il est par conséquent tousjours permanent et éternel (I). " Et cette métaphysique se poursuit assez longuement. Où sommes-nous? Le fil conducteur est perdu. Au livre précédent, l'auteur avait presque conclu par cette phrase qui était une promesse : « L'inclination doncques d'aymer Dieu sur toutes choses, que nous avons par nature, ne demeure pas pour néant dans nos cœurs; car quant à Dieu il s'en sert comme d'une anse, pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer à spy . " Et maintenant il débute par des traductions de VAréopagite. Le ton, le style, le sujet, tout a changé. Serionsnous égarés? Loin de là. Il a voulu mener son Traité en artiste consommé. « Parmy l'innumérable multitude et variété d'ac-

- (1) Traite de l'amour de Dieu, Itv. II, ch. il.

tions, mouvements, sentiments, inclinations, habitudes, passions, facultés et puissances qui sont en l'homme (1) », il avait dégagé peu à peu l'amour, l'amour de Dieu. Maintenant, au contraire de l'acte très unique et très pur qu'est la perfection divine, il dégage degrés par degrés la Providence divine en général, puis la Providence surnaturelle, puis la rédemption, puis les faveurs spéciales exercées en la rédemption des hommes par la divine Pi'ovidence, enfin la diversité des grâces qu'elle distribue aux hommes, c'est-à-dire qu'il dégage l'amour précis et pai-ticulier que Dieu témoigne à chaque homme, à chaque individu (2). Les deux livres avaient suivi une progression inverse delà diversité à l'unité, de l'unité à la diversité, pour arriver enfin à se rejoindre, l'amour diversifie de Dieu atteignant l'amour unifié de l'homme, la grâce s'unissant à la volonté bien disposée, la charité surnaturelle prenant la place de l'amour. Le plan est beau, il faut en convenir, et il se poursuit aussi harmonieusement lorsque, revenant à la psychologie, notre auteur montre l'amour de Dieu qui s'épanouit au contact de la grâce et qui passe par des formes diverses, foi, [espérance, pénitence, avant d'arriver à sa forme définitive, la charité. La dialectique est irrépi'ochable, mais cette beauté de plan est d'une esthétique trop raffinée, elle était si bien cachée que le lecteur était excusable de se perdre à chaque tournant; pour la deviner, il fallait être arrivé à la fin du deuxième livre. Alors on la voit, on l'admire, mais jusque-là que de peines ! Et tout à l'heure il faudra recommencer à cheminer par les mêmes obscurités où va nous mener le troisième livre, puis le quatrième; et le plan total de l'ouvrage ne nous apparaîtra qu'à la fin. Mais il aura fallu marcher à l'aveugle à travers les analyses subtiles de deux volumes, et qui en aura eu le courage et le loisir ?

(i) Traité de l'amour de Dieu, liv. I, et. i. (2) Id., liv. II, cil. VII.

Que faudra-t-il pour affronter tant de difficultés? Savoir, comme le savaient les contemporains de saintFrançois de Sales, que son livre contenait une doctrine très excellente. Il faudrait aussi que ce livre eût pour nous l'attrait qu'il avait pour eux de répondre à leurs préoccupations les plus nouvel les. S'excusant d'avoir joint à un traité de mystique tout un traité de philosophie, il disait qu'il avait en considération la condition des esprits de son siècle. La condition a changé, et le Traité de /'amour rfe Dieu ne répond plus à nos besoins. Tâchons donc, pour ramener à ce livre la louange dont il est digne, d'éclairer les difficultés de sa lecture ; sa dialectique est obscure, son analyse est fatigante, et on s'y perd : nous essayerons, par une rapide esquisse, de dégager le plan et les idées principales. Puis, la doctrine ainsi connue, nous dirons à quelles préoccupations immédiates elle répondait. L'histoire nous servira à faire vivre les idées abstraites et à leur rendre leur âme.

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