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CHAPITRE IV

LE TRAITÉ DE l'aMOUR DE DIEU ET LES CONTEMPORAINS DE SAINT FRANÇOIS DE SALES.

Tel apparaît rharmonieux dessein de ce système dans son intégrité. Mais chaque époque, on le sait, entend un livre à sa manière et en tire un profit particulier. Si le Traité de V amour de Dieu a été lu, et il ne l'a pas été seulement par des religieuses fort dévotes et par des âmes très mystiques, si des esprits plus ouverts aux lettres et à la philosophie ont goûté et ont compris la partie philosophique de l'œuvre de notre auteur, que devaient-ils y voir?

Une véritable apologie delà vérité religieuse.

« Quand Dieu exige que nous consentions à être ses sujets, dit Bossuet dans son Sermon sur les fondements de la vengeance divine, il veut que nous consentions à être ce que nous sommes et que nous accommodions notre volonté au fond même de notre essence. » Prouver solidement et démontrer par des arguments sérieux que le christianisme est l'explication et l'aspiration profonde de notre nature, ne serait-ce pas la plus grave défense du christianisme et sa plus efficace apologie? Or en reprenant la doctrine de saint François de Sales, il semble se dégager de tou;te cette dialectique l'intention manifeste d'établir que l'esprit qui doit animer la vie chrétienne est conforme au fond même de notre essence. En effet, lorsqu'il a étudié avec tant de soin et d'exactitude l'essence de l'homme,

c'était pour montrer que son mouvement naturel était un mouvement d'amour, d'amour vers Dieu; et vers quel Dieu? Le Dieu qui est une providence, qui est un rédempteur et un sauveur, le Dieu du christianisme. Le petit « monde » , qui est l'essence de l'homme, ne s'organise et ne se constitue en naonarchie, en personnalité, que dans l'amour et par l'amour; et à quoi prétend l'amour? L'amour ne le sait pas lui-même, il va « quêtant çà et là » , lorsque d'abord la raison naturelle lui parle de Dieu, et c'est une belle, mais inefficace révélation, lorsque enfin Dieu lui-même lui parle, et c'est la foi. Cette intervention suprême, ces paroles et la foi qui se fonde sur elles rie sauraient être une erreur, un mensonge, une illusion. Elles viennent trop à point compléter nonpas seulement la notion de l'homme, mais la personnalité vivante de l'homme, paur ne point être la vérité.

Ce serait donc une apologie véritable que cacherait cette philosophie mystique. Et ce système qui semblait d'abord n'être édi6é que pour expliquer et justifier une morale et une pédagogie religieuse, aurait encore un autre rôle et une autre valeur, il serait une justification de la foi. L'histoire va nous montrer les vraisemblances de cette hypothèse.

f Les meilleurs esprits de ces temps-là avaient entendu déjà les négations radicales qui attaquaient les principes du christianisme et de toute religion. Cet « exécrable athéisme », que Montaigne voyait venir à la suite de l'examen indiscret des secrets de Dieu et des raisons de croire, se montrait presque à visage découvert à la fin du seizième siècle. Lescontroversistés, tout acharnés qu'ils soient à se déchirer entre chrétiens, s'arrêtent parfois et tournent leurs efforts contre ce nouvel adversaire. Du côté des protestants, le ministre Georges Pacard avait publié, en 1579, une Théologie naiwelle ou i?ecuezZ contenant plusieurs arguments contre les « Épicuriens et athéistes de notre temps» ; ce livre n'avait pas manqué de lecteurs, car il

fut réimprimé en 1606. L'illustre Duplessis-Mornay, après son Traité de l'Église, &i Tparaitre, en 1581, nn Traité de la vérité delà religion chrétienne contre les athées, épicuriens, mahométans, juif s et autres infidèles. Du coté des catholiques, Montaigne avait donné la traduction de V Apologie de Raymond de Sebond ; Pierre Charron, dans ses Ti^ois Vérités, dont le succès fut très considérable, s'adressait, en premier lieu, à ceux qui, « scandalisés et ennuyés de toutes les si vilaines, opiniâtres , sanglantes divisions et disputes interminables qu'ils voyent depuis si longtemps en la chrétienté 5> , ont rebroussé chemin jusqu'à être athéistes et irréligieux, et sa première vérité était « qu'il doit y avoir et y a une religion recevable par obligations de tous et un chacun des hommes " . Il n'est donc pas invraisemblable, après tant d'exemples fameux, que saint François de Sales ait entendu, par son livre, combattre les athéistes à sa manière, c'est-à-dire sansl'espritde contention, sansl'attitude delacontroverse. C'était même un devoir pour lui de songer à un péril que les progrès frappants du socinianisme devaient incessamment et douloureusement rappeler àson esprit. Voilà pourquoi il a pu dire qu'en écrivant ces parties philosophiques qui ont semblé étrangères au dessein général de son ouvrage, il a en considération la condition des esprits de son siècle. Les esprits de son siècle vont à être, pour reprendre les paroles de Charron, athéistes et irréligieux. Il tâche de les arracher à l'athéisme et à l 'irréligion^

Mais il ne s'y prend pas de la même manière que ses prédécesseurs. Ceux-ci avaient établi d'abord la vérité d'une religion naturelle; ils avaient cru qu'à bien faire il fallait démontrer par les forces de la raison, et que Dieu existe, et « qu'il y a une religion recevable par obligation » . Ils avaient donc usé de tous les arguments que donnent le spectacle du monde et les causes finales; ils s'étaient servis de ceux qu'on tire du consente-

ment universel des peuples; et même Charron, pour être plus sûr que ses efforts ne soient pas perdus, avait commencé par réfuter toutes les attaques irrespectueuses de Montaigne contre la raison. Bref, ces apologistes sont plus près de Fénelon, de Jean-Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre que de Pascal et de Bossuet. Or saint François de Sales n'a pas puisé son argumentation aux mêmes sources que ses prédécesseurs. Et pourtant n'y semblait-il pas porté et comme prédestiné? Se trouvant un jour sur le petit plateau de Saint-Germain, le saint évêque contemplait toutes ces beautés de la nature, réunies en un seul point de vue; ravi d'admiration, il s'écria : « Dieu! que ne sommes-nous pour ne plus partir de ce lieu! Voicy une retraite toute propre à bien servir Dieu et son Église avec nostre plume. » Et s'adressant au prieur de l'abbaye de Talloires qui l'accompagnait : « Sçavez-vous, nostre Père prieur, les conceptions descendroient et pleuvroient dru et menu ainsi que les neiges y tombent en hiver (1). » Ce goût de la nature éclate à chaque page dans ses livres ; c'est la nature qui lui fournit ses plus délicates comparaisons. Ne devait-il pas rechercher dans la nature la marque d'une Providence? Pourquoi ne le fait-il point ? C'est que cette religion naturelle menait directement à la morale naturelle, conclusion du siècle précédent, et la plus grande ennemie du sentiment religieux. ^ Cette morale naturelle qu'il avait combattue par toutes ses paroles, tous ses écrits, ce rêve d'apprendre à l'homme à faire excellemment l'homme sans que la foi y soit nécessaire , elle n'est pas encore si bien abattue qu'on puisse songer à lui laisser des armes. Au contraire, le mal ou le progrès qui vient de loin a grandi d'année en année. Ces païens n'ont été attaqués que par les « dévots » , ils étaient avec les orthodoxes, puisqu'ils acceptaient le dogme comme

■ (1) S AïKT François de Sales, OEuvres complètes, édition Lecoffre, t. I, p. xxxv.

une vérité historique, ils acceptaient la discipline et les pratiques comme un bien social et une tenue décente. Personne n'était plus qu'eux acharné contre les athéistes qui troublaient leur philosophie et contre les sociniens qui troublaient leur credo; la religion naturelle était leur plus ferme appui. Vingt ans, trente ans après Charron et du Vair, leur nombre s'est multiplié. Le Père Garasse, esprit un peu gros qui confond les philosophes avec les hypocrites, l'esprit laïque des uns avec le libertinage des autres, Théophile avec Montaigne et Montaigne avec du Vàir, sonne bruyamment le tocsin. Il dénonce tout en bloc, et les maximes pernicieuses à la religion, à l'État, aux bonnes mœurs, qu'il prête aux beaux esprits de son temps, témoignent autant du progrès des philosophes que du progrès des athées (1) : or, la Doctrine curieuse . a paru en 1624, c'est-à-dire huit ans à peine après le Traité de V amour de Dieu. Le Père Garasse voit le péril chez les beaux esprits, plus tard l'abbé de Saint-Cyran le voit partout, même chez les Jésuites, même chez le Père Garasse. Théologien aride,' affublé du pédantisme sorbonnique, il n'a sans cesse à la bouche que le mot de Pélagianisme. Pélagien est le Père Garasse pour avoir dit que les gens désespérément méchants sont rares. Mais ce que sa théologie un peu brutale désigne par cette injure de Sorbonne, c'est cette même philosophie qui ne fait pas de l'amour l'âme de la foi, et de la foi l'âme de la conduite. Une morale qui se fonde sur les lumières naturelles, sur l'expérience, sur les nécessités de la vie, c'est l'objet de la haine de Petriis Aurelius. Encore quelques années, cette philosophie est toujours visible avec son double courant que l'on reconnaît : l'un qui vient de Montaigne, l'autre qui

(1) Le Père Garasse, Doctrine curieuse des beaux espi-ils de ce temps. Yoir Table des livres « avec les maximes débattues et refutées en cbaque livre particulier » . Il est facile d'y reconnaître que le Père Garasse a imaginé, pour s'expliquer les doctrines et les progrès des beaux esprits, qu'ils fornjaient une sorte de franc-maconnerie.

descend de Charron et de du Vair ; car, lorsqu'on ne veut pas de la « véritable et entière dévotion » , le monde offre, selon le gré des gens, aux uns les Essais, aux autres la philosophie des stoïques. Quand Pascal, à peine converti, fut envoyé par M. Singlin à Port-Royal des Champs, il eut avec M. de Saçy un entretien fameux que Fontaine a recueilli ; on en connaît assez le sujet : c'est Épictète opposé à Montaigne, Montaigne opposé à Épictète ; et, sur les ruines de leurs systèmes, la foi s'édifie. On a fort admiré cette simplification synthétique : toute la sagesse humaine est réduite à deux noms, combattus l'un par l'autre au profit de la sagesse divine. Mais, sans doute, cette synthèse n'a pas le large caractère et la portée métaphysique qu'on lui prête. Elle n'a pas été précédée d'une enquête sur les principaux systèmes et les principaux philosophes ; si Pascal s'en tient à ces deux noms, c'est qu'eux seuls ont un intérêt actuel, une vivante influence; peut-être dans ce dialogue avons-nous la substance des douloureuses méditations dont Pascal s'entretint tout un an, depuis le jour où il se dégoûta du monde jusqu'au jour de sa seconde et définitive conversion (1).

Cette grande école de la morale sécularisée a été connue et combattue à visage découvert par saint François de Sales. Sans haine et sans injure, bien au contraire avec une véritable syinpathie (2), il a parlé de. ce pauvre bonhomme Épictète en des termes qui rappellent l'entretien de Pascal avec M. de Sacy. Mais sa sympathie ne diminue en rien sa sévérité contre la doctrine. « C'est une grande folie, dit-il sur le propos des

(1) V. Cousin, Jacqueline Pascal. — La lettre de Jacqueline Pascal où elle raconte la conversion de son frère.

(2) Traite' de l'amour de Dieu. « Le plus homme de bien de tout le paganisme » , dit-il, liv. I, ch. v. C'est au liv. I, ch. xvii, qu'il dit de lui : « Le pauvre homme Epictète du quel les propos et sentences sont si douces à lire en notre langue » ; il l'appelle au même endroit : « excellent philosophe » . Il -parle de lui avec un véritable amour, sans doute parce aue Epictète s'entretenait de « pensées généreuses et magnifiques ».

h^ PHILOSOPHIE DE L'HOMME. 331

stoïciens, de vouloir être sage d'une sagesse impossible (1). » Ailleurs il prend Épictète comme un exemple que nous n'avons pas le pouvoir d'aimer Dieu sur toutes choses (2). Il accuse les stoïciens d'orgueil de ce qu'ils soutenaient que le sage ne s'attristait jamais (3). Pour conclure enfin, il compare leurs vertus aux pommes véreuses et il termine ainsi : « J'admire tous les jours les admirateurs des vertus païennes, non tant parce qu'ils admirent désordonnément les vertus imparfaites des payens, comme parce qu'ils n'admirent point les vertus très parfaites des chrétiens (4). »

Saint François de Sales n'a donc pas un instant perdu de vue, dans son Traité de l'amour de Dieu, les nouveaux disciples qu'Épictète s'était faits au commencement du dix-septième siècle. Quant à Montaigne, sa façon de prendre la vie sans efforts, sans amour ni sacrifices, n'est-elle pas combattue par la doctrine même delà Vie dévote? Le chapitre xm du livre III, conclusion des Essais, a frappé saint François de Sales, puisqu'il a repris, dans le chapitre v du livre I" du Traité de l'amour de Dieu, la formule fameuse que l'homme n'est ni ange, ni bête. Or, les combattant, il se gardera de leur prêter des armés, il cessera de faire de la religion naturelle une première étape dans la marche vers la foi. Son apologie ne traversera pas ce dangereux passage où leur morale se campe et se cantonne, s'y trouvant suffisamment défendue contre la folie des passions, suffisamment armée contre les paresses de la volonté. Voilà quelle raison historique nous explique pourquoi saint François de Sales, rompant avec la philosophie des causes finales, inaugure une méthode apologétique dont la

(1) Traité de l'amour de Dieu, liv. ï, ch. lu.

(2) Id., liv. I, ch. XVII.

(3) Id., liv. II, ch. XVIII.

(4) Id,, liv. XI, ch. X. — Voir ce chapitre : « Disgressions sur l'imperfectioa des vertus des payens » ; et le suivant intitulé : « Comme les actions humaines sont sans valeurs lorsqu'elles sont faites sans le divin amour. «

psychologie fait tous les frais. L'étude même de l'homme lui donnera tous ses arguments. Mais cette étude, comment la faire?

Étudiera-t-il l'homme suivant la méthode abstraite et générale des philosophes ? Il ne le peut. Montaigne l'a rendu impossible. Si l'on veut raisonner avec lui sur la volonté, la mémoire, l'entendement^ sur les douze passions de l'appétit sensuel, il rit de ces abstractions. Un homme n'est pas une volonté, une mémoire, un entendement; une passion de l'homme n'entre pas dans une des catégories de l'appétit sensuel. Ce sont des notions incomplètes et des jeux de logique, ce sont des mots. Et Montaigne l'a prouvé -de la meilleure façon. Il s'est peint lui-même naïvement, on a vu non pas l'homme de la philosophie, mais l'homme de la réalité, un homme vivant, et l'un ne ressemble pas à l'autre. Il y a plus. Cet être abstrait, créé par la raison et. sur lequel se bâtit la science de l'homme, comme s'il était l'homme, n'est pas plus le résultat d'une démarche infaillible de l'entendement, qu'il n'est une représentation de la réalité. La raison est u un outil mortel et caducque (1) « , qui n'a ni consistance, ni certitude; il crée au hasard, et il ne crée que des « pliantosmes » . Les idées générales que nous avons à propos de l'homme, idées qui nous paraissent nécessaires et immuables, ce sont de changeantes imaginations. Élevez maintenant sur ces bases fragiles la science de l'homme ! Il faut renoncer, si l'on veut constituer une doctrine philosophique de la vie humaine, aux premières assises que la philosophie semblait ' -V avoir assurées.

'^ ;>^ Saint François de Sales y renonce de bon cœur. Pas de

r v|^ scolastique dans son livre ; à peine, au chapitre ii, l'indication

'■ (1) Apologie de Raymond de Sebond,

de quelques grandes divisions, du reste, bientôt oubliées. Les idées générales, il les évite avec autant de soin que les définitions philosophiques. Lorsqu'il emploie un mot qui représente quelque notion abstraite, il prend soin de spécifier qu'il entend par ce mot un ensemble de faits particuliers et de détails . concrets. Il fait un chapitre sur la sainte persévérance en l'amour sacré, mais il se hâte de nous prévenir que « ce don n'est autre chose que l'assemblage et la suitte de divers appuis, souslagemens et secours, par le moyen desquels nous continuons en l'amour de Dieu jusques à la fin ; comme l'édu* cation, eslevement ou nourrissage d'un enfant n'est autre chose qu'une multitude de sollicitudes^ aydes, secours et autres tels offices nécessaires à un enfant, exercez et continuez envers iceluy jusques à l'aage auquel il n'en a plus besoin(I) » , Constamment il remplace par une série de menues observations, de fines vérités, les généralisations abstraites dont nous faisons d'ordinaire le fond de nos raisonnements. Ces longueurs du style, ces accumulations de mots, cette dialectique traînante, qui avaient au début lassé notre attention, c'est comme une langue nouvelle qui permet de créer une science des choses réelles, sans les transformer par l'abstraction en idées pures et en définitions logiques. Et ce qui est longueurs pour nous et ennui dut être un attrait de plus à des esprits lassés de généralisations philosophiques, et maintenant avides de voir dans une peinture exacte la véritable condition des hommes.

Notre auteur a donc trouvé la bonne façon d'échapper à Montaigne : il l'a imité, il a, comme lui, rejeté la défroque °L scolastique, et, dans une œuvre de bonne foi, il dit ce que sont les hommes. Voilà le peuple mutin de leurs sentiments, pensées et passions dans son désordre et sa vérité.

(i) Traité de /'amour de Dieu, liv. III, ch. iv.

Mais maintenant il faut construire une morale, et commen sortir de cette première constatation et trouver dans ce désordr même la raison d'un ordre à établir? Car cette raison, c'est \ qu'il faut la chercher. Si l'on imitait les stoïciens voulant im poser l'effort moral aux hommes, au nom d'une notion supé rieure de l'ordre et de l'harmonie universelle, cette notioi n'aurait pas eu de solidité ; hypothèse rationnelle créée pa l'entendement en dehors de toute expérience, elle n'aurai fourni qu'une base fragile. Et, d'ailleurs, cette notion posé avec une valeur absolue ne conclut-elle pas plus directement i une religion naturelle et à une morale séculière qu'au dogm^ et à lamorale chrétienne? SaintFrançois de Sales était donc con damne' à tenter de nouveau le coup de génie par lequel Mon taigne était sorti, bien peu, il est vrai, de ses constatation expérimentales. Par une suprême et profonde observation qu n'atteignait encore que la réalité, Montaigne avait montré qui tous les mouvements humains étaient causés et gouvernés pa le plaisir et la douleur. Le plaisir et la douleur étaient aussitô devenus la règle de sa morale, et ce principe avait établi l'ordn dans le chaos de nos désirs, de nos sentiments et de no actes (1). Mais que trouver après Montaigne?

Il faut aller plus loin que lui ; il faut dire que le plaisir e la douleur se ramènent à l'amour du bien. Pour saint Françoi de Sales, c'est le mouvement vers le bien qui est le ressort d( la vie de l'homme. Seulement, la difficulté était de définir L bien. Le définir par le bon, l'agréable, l'utile, c'est l'explique par le plaisir et la douleur et revenir au point de départ, re tomber dans l'épicurisme de Montaigne,: Le définir par uj concept de la raison, c'était, par contre, retomber dans la phi losophie dogmatique, se heurter à son scepticisme. Il étai nécessaire de déterminer le bien, non par une idée abstraite

(1) C'est l'interprétation à laquelle M. Brunetière s'est arrêté, dans ses Leçon sur l'histoire de la littérature française au XYI' siècle.

mais par une sorte d'idée- sentiment analogue à celle qui détermine l'agréable et le douloureux. La profondeur subtile de saint François de Sales résout le problème. Le bien, c'est le beau; le bien se définit par le beau. Ainsi parle nôtre philosophe au premier chapitre de son ouvrage. Or, le beau se sent et se comprend à la fois, et il ne se conclut pas ; il est saisi par une intuition où la raison a sa part autant que la sensibilité, mais où le raisonnement et l'abstraction n'interviennent pas. Et, de plus, le beau est un besoin essentiel de l'âme. La personnalité n'existe que dans la mesure où l'âme devient belle. De même donc que les hommes, par un sentiment primitif et universel, recherchent le plaisir et fuient la douleur, de même, par un sentiment plus primitif et plus universel, ils veulent en eux et hors d'eux réaliser le beau ; ils ont au cœur l'amour du beau, qui se confond avec l'amour de l'être.

Voilà donc le levier qui soulèvera la volonté, et qui la soulèvera jusqu'au ciel, car le beau se réalise par l'union, l'ordre, la convenance et la proportion, et l'homme imparfait, tiraillé entre mille passions et sentiments, n'arrive à la perfection esthétique de son être que par l'amour et dans l'amour. Or, en Dieu seul l'amour est satisfait.

Cette conception de la foi est féconde et, en quelque manière, pi-ophétique. Le temps en a éprouvé la solidité. On ne s'en est point aperçu tant que les circonstances plus favorables ont facilité la foi, ont laissé à la doctrine catholique un rang privilégié dans la science, dans la société, dans l'éducation. Gardée dans cette sorte d'enceinte fortifiée, elle n'avait pas grand besoin de se munir de preuves et d'apologies. Elle s'attribuait une valeur scientifique et sociale, et nul ne la lui contestait. Mais un jour est venu où, abandonnée par tout ce qui la soutenait, elle n'a eu de recours qu'en elle-même. Elle

s'est défendue, mais mal. Tout, à la fois, a tourné contre elle ; ses champions lui attribuaient-ils l'authenticité d'un fait historique, aussitôt, par une méthode non méprisable, ses ennemis montraient qu'ils avaient scientifiquement parlant le droit égal de contester ce fait historique. L'appuyait-on sur des preuves philosophiques, sur des notions transcendantales, on se heurtait au criticisme. La défendait-on par ses bienfaits comme on défend l'arbre par ses fruits, aussitôt la plus formidable campagne de dénigrement s'organisait contre elle. Elle suscitait de brillants apôtres, mais ceux-ci n'arrivaient qu'à rendre leur thèse probable, non certaine ; on peut conclure avec eux qu'il n'est pas déraisonnable de croire. Est-ce assez pour donner aux pauvres consciences, comme le dit Calvin, une assurance de la vie éternelle ?

lEt pourtant, il y a encore d'excellents esprits qui, de bonne foi, sont des croyants. Quels motifs ont-ils d'embrasser, ce qui n'est point facile, et la doctrine et la discipline de la vie chrétienne? Ces motifs, saint François de Sales nous les dira. Ces croyants sont des artistes et des amants du beau : non pas des artistes qui se jouent de fictions, qui se contentent de la vaine beauté des sons, des couleurs, des mots et des pensées, et qui mêlent à l'amour de cette beauté déjà si réduite le désir des applaudissements et de la gloire, mais des artistes désintéressés, qui veulent une beauté pleine et vivante, et qui la réalisent avec l'aide de Dieu sur eux-mêmes, par eux-mêmes et pour elle-même./

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