LES TRACES DE CETTE DOCTRINE DANS PASCAL ET BOSSUET
[ais ne pénétrons pas si vite dans l'avenir. En restant plus près de saint François, nous trouverons des traces plus précises de l'influence du Traité de l'amour de Dieu. Un Pascal, un Bossuet, à leur insu peut-être, doivent bien des choses à la doctrine que contient ce beau livre. Et, à coup sûr, il y a trois points pour lesquels saint François a été un précurseur.
C'est d'abord la défiance de la religion naturellç^ Nous avons expliqué que saint François de Sales n'a pas songé pour établir la foi à tout l'ordre d'arguments que fournissent, ou les idées rationnelles, ou le spectacle. du monde, quand son tempérament aurait dû l'y porter. L'histoire nous a expliqué pourquoi, de dessein arrêté, il s'en détourna. Or, Pascal et Bossuet font de même. Jusqu'à Fénelon, on ne trouve point de grand apologiste qui appuie la vérité religieuse sur un système à priori ou sur les causes finales. Dans les écoles, on se livrait à cet exercice comme de nos jours, dans les lycées, on fait du latin, pour ne pas s'en servir, à titre d'occupation traditionnelle et de gymnastique intellectuelle.
Pascal le dit avec sa vigueur ordinaire, « admirant la har-
diesse des personnes qui prouvent la divinité par les ouvrages de la nature » ; il ajoute : « C'est donner à croire aux gens destitués de la foi que les preuves de notre religion sont bien faibles, et je vois, par raison et par expérience, que rien n'est plus propre à leur en faire naître le mépris (1). >' « C'est une chose admirable, dit-il ailleurs, que jamais auteur canonique ne s'est servi de la nature pour prouver Dieu. " Lui-même dédaigne ces sortes d'arguments. «Je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu, ou l'immortalité de l'âme (2) . «
/Pour n'afficher pas avec le même éclat ce mépris qui n'est peut-être pas très orthodoxe, Bossuet, j'imagine, et Bourdaloue peut-être, ne l'éprouvent pas moins. En fait, comme Pascal, ils ne se servent à peu près jamais des raisons naturelles ; il faut arriver h La Bruyère et à Fénelon pour voir se renouer la chaîne des Charron et Du Vayr, rompue par saint François de SalesT)
Et quelle est la raison de cette attitude des catholiques les plus autorisés du dix-septième siècle? Pascal nous la dira : c'est « non seulement parce que je ne me sens pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre les athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance sans Jésus- Christ est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut (3) . »
Et, en effet, cette démonstration, où le sentiment religieux n'a que faire, cette vérité de l'existence de Dieu, qui se propose simplement à l'esprit comme la conséquence d'un rai-
(1) Pascal, Pensées, édition Havet, art. 22, n° 1.
(2) Id., art. 10, n» 2.
(ii\ Id.. art. 22.11» 1.
(3) Id., art. 22, n" 1.
sonnement, ce n'est pas assez pour faire un chrétien : tout le siècle l'enseigne, et Pascal plus haut que les autres. « Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l'ordre des éléments, c'est la part des païens et des épicuriens. Il ne consiste pas seulement en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d'années à ceux qui l'adorent, c'est la portion des Juifs. Mais le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d'amour et de consolation, c'est un Dieu qui remplit l'âme et le cœur de ceux qu'il possède, c'est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère et sa miséricorde infinie, qui s'unit au fond de leur âme, qui la remplit d'humilité, de joie, de confiance, d'amour, qui les rend incapables d'autre fin que de lui-même. ■»
Ne vous semble-t-il pas entendre à travers cette formule, qui parait un résumé du Traité de Vamom^ de Dieu et de V Introduction à la vie dévote, la voix de saint François de Sales luimême, disant que Dieu est le Dieu du cœur humain, et, plus loin encore, l'écho de la prière que prononça Théodore de Bèze au colloque de Poissy et Anne du Bourg devant ses juges?
Je ne m'attarderai pas à prouver que cette défiance clairvoyante de la religion naturelle assura pendant un siècle l'alliance indissoluble, ou plutôt la confusion de la morale et de la religion unies dans le sentiment religieux. Mais je remarquerai seulement que la Httérature sacrée fut, comme la littérature profane, détournée du monde extérieur, et de celui que l'esprit peut se construire à lui-même avec les idées générales, abstraites et systématiques. )
(^ï la vérité religieuse ne se connaît point par démontration et raisonnement, quelle est la méthode à laquelle on doit recourir pour l'enseigner ?
Il y eut au dix-septième siècle comme une théorie de la persuasion en matière de foi. Elle ne s'applique pas à la controverse, car la controverse est une science. Mais elle est le trait caractéristique de l'apologétique de Pascal et de Bossuet. Or elle vient de saint François de Sales. N
C'est Pascal encore qui l'a exprimée avec le plus de développement. Prenons-la chez lui.
Il y a trois ordres de réalités, enseigne Pascal (I) : les corps, les esprits et la charité ; il y a une distance infinie des uns aux autres. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses l'oyaumesne valent pas le moindre des esprits. T&us les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. « De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, et d'un autre ordre surnaturel. »
lj,Cette théorie suppose évidemment qu'il y a trois façons différentes de connaître : et en effet, il y a aussi une hiérarchie de procédés de la connaissance : le premier degré dont il ne parle point, c'est la connaissance par les sens; le second degré, c'est la raison dont le pouvoir s'arrête, aux premiers principes, aux vérités morales et religieuses; le troisième, c'est le cœur;
(1) Pascal, Pensées, édition Havet, art. 17, n" 1.
le cœur ne raisonne point, il sent, il sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, il sent Dieu, et sa connaissance est aussi forte que celle de la raison, et c'est en vain que le raisonnement qui n'y a point dé part essaye de le combattre (1). Telle est la théorie de Pascal^
Bossuet aussi a la sienne. Lorsqu'il prêche, à quelle faculté prétend-il s'adresser? A la raison et à la sensibilité. Ce n'est pas assez. Il fait résonner sa voix « aux oreilles du cœur (2) » . « Il ne faut pas, dit Bossuet à ses auditeurs, ramasser son attention au lieu où se mesurent les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs; il ne faut pas se recueillir au lieu où se goûtent les belles pensées, mais au lieu où se produisent les bons désirs : ce n'est pas même assez de se retirer au lieu où se forment les jugements ; il faut aller à celui où se prennent les résolutions. Enfin, s'il y a quelque endroit encore plus profond et plus retiré, où se tienne le conseil du cœur, où se déterminent tous ses desseins, où l'on donne le branle à ses mouvements, c'est là que, sans s'arrêter à la chaire matérielle, il faut dresser à ce maître invisible une chaire invisible et intérieure, où il prononce ses oracles avec empire. Là, quiconque écoute obéit; quiconque prête l'oreille a le cœur touché. » Cette rhétorique, dont le mysticisme paraît devoir dérouter toute explication philosophique, complète cependant les renseignements que nous donnerait un rapide regard jeté sur les sermons de Bossuet. En la rapprochant de la théorie analogue de Pascal sur la persuasion , nous en verrons le sens non plus mystique, mais humain, avec une suffisante clarté.
Remarquez-le, Bossuet affirme en principe qu'il est en nous une façon d'entendre autre que les sens et l'intelligence ; il y a tout au fond de nous une certaine faculté, encore le mot de faculté est-il inexact, car il désigne une partie et comme un
(1) Pascal, Pensées, art. 9 et 24.
(2) Bossuet, Sermon sur le respect dû à la parole de Dieu.
3i2 . SAINT FRANÇOIS DE SALES.
membre de l'âme, quand il s'agit de l'âme de l'âme ; il y a donc une certaine faculté apte à reconnaître la vérité ou l'erreur, du moins en matière de religion, et cette connaissance ne procède ni par discours, ni par déduction, ni par comparaison, elle est immédiate et instantanée; en outre, elle est accompagnée d'un sentiment dont la souveraine efficacité change le cœur. Eh bien, ce mode singulier de connaissance, ne l'avonsnous pas vu ; et la faculté qui connaît ainsi, n'est-ce pas le « cœur 5) , dont parle Pascal ? Le principe de la rhétorique de Bossuet, c'est donc de parler « au cœur » , et c'est aussi celui de la rhétorique de Pascal.
Qlais saint François de Sales l'avait déjà dit avant eux, ill'avait fait d'une façon plus explicite que Bossuet, avec plus de calme et avec plus de ménagements que Pascal ; il avait commencé par le définir : notre raison, ou pour mieux dire : notre âme en tant qu'elle est raisonnable. Notre raison a donc quatre différents degrés : au premier, dit-il, nous discourons selon l'expérience des sens; c'est le premier ordre des réalités, Jes réalités charnelles de Pascal; au second, nous discourons selon les sciences humaines ; ce degré correspond à l'ordre des réalités spirituelles; au troisième, nous discourons bien selon la foi; mais ce troisième degré peut se confondre avec le précédent, c'est l'entendement qui discourt sur les vérités de la foi, comme il discourait au second degré sur les vérités de la nature ; et la théologie se conçoit en effet comme une science. « Et enfin oultre cela, il y a une certaine éminence et suprême pointe de la rayson et faculté spirituelle qui n'est point conduite par la lumière du discours ny de la rayson, ainsi par ■ une simple vue de l'entendement et un simple sentiment de la volonté par lesquels l'esprit acquiesce et se soumet à la vérité et à la volonté de Dieu (1). » jCette extrémité et cime de notre
(1) Saikt Fbasçois de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. I, cl», xii.
âme, cette pointe suprême de notre esprit, décide parfois au préjudice de ce que le discours peut conclure (1), c'est ce que Pascal appelle le cœur. « Le cœur a ses raisons, que la raison n'entend point. » Pascal a été plus philosophe, et il a étendu aux premiers principes ce mode de connaissance. Saint François de Sales, plus mystique et dans un ouvrage de pure spiritualité, se borne'à nous le montrer comme le moyen d' « acquiescer à la vérité et à la volonté de Dieu (2) » . La doctrine au fond est la même.
Pour Pascal, Bossuet et saint François de Sales, démontrer la vérité religieuse, c'est la mettre en face du cœur, en face de la fine pointe de l'âme. La vérité reconnue comme telle par cette faculté spirituelle y provoque tout aussitôt un sentiment tout-puissant, et elle y agit alors avec une souveraine efficacité. Du même coup, on voit, on aime, on a la foi.
i^art de mettre cette vérité en face de cette fine pointe de l'âme, c'est le troisième enseignement laissé par §aint François de Sales à ses plus illustres successeurs.
Tout ce qui tend à prouver par des raisons d'histoire, de science ou de philosophie, le bien fondé de la doctrine religieuse, n'est certes pas inutile pour contenter la raison, pour rassurer et rasseoir la foi, mais n'est capable ni de provoquer ni même de préparer la foi (3)^Nous savons pourquoi, c'est que tout cela, c'est le « discours » . Du consentement à la conversion, il y a un abîme. L'un, c'est Dieu « sensible à la
(1) Traité de l'amour de Dieu, liv. I, ch. xii.
(3) « Qa'il y a loin de la connaissance de Dieu à l'aimer! » dit Pascal, PeiV'
se'es, art. 25.
Si la vérité religieuse ne se connaît point par démontration et raisonnement, quelle est la méthode à laquelle on doit recourir pour l'enseigner ?
Il y eut au dix-septième siècle comme une théorie de la persuasion en matière de foi. Elle ne s'applique pas à la controverse, car la controverse est une science. Mais elle est le trait caractéristique de l'apologétique de Pascal et de Bossuet. Or elle vient de saint François de Sales. N
C'est Pascal encore qui l'a exprimée avec le plus de développement. Prenons-la chez lui.
Il y a trois ordres de réalités, enseigne Pascal (1) : les corps, les esprits et la charité; il y a une distance infinie des uns aux autres. Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses l'oyaumesne valent pas le moindre des esprits. Tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité. «De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, et d'un autre ordre surnaturel. »
[J^eite théorie suppose évidemment qu'il y a trois façons différentes de connaître : et en effet, il y a aussi une hiérarchie de procédés de la connaissance : le premier degré dont il ne parle point, c'est la connaissance parles sens; le second degré, c'est la raison dont le pouvoir s'arrête, aux premiers principes, aux vérités morales et religieuses; le troisième, c'est le cœur;
(1) Pascal, Pensées, édition Havet, art. 17, n" 1.
le cœur ne raisonne point, il sent, il sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, il sent Dieu, et sa connaissance est aussi forte que celle de la raison, et c'est en vain que le raisonnement qui n'y a point dé part essaye de le combattre (1). Telle est la théorie de Pascal?)
Bossuet aussi a la sienne. Lorsqu'il prêche, à quelle faculté prétend-il s'adresser? A la raison et à la sensibilité. Ce n'est pas assez. Il fait résonner sa voix « aux oreilles du cœur (2) » . « Il ne faut pas, dit Bossuet à ses auditeurs, ramasser son attention au lieu où se mesurent les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs ; il ne faut pas se recueillir, au lieu où se goûtent les belles pensées, mais au lieu où se produisent les bons désirs : ce n'est pas même assez de se retirer au lieu où se forment les jugements ; il faut aller à celui où se prennent les résolutions. Enfin, s'il y a quelque endroit encore plus profond et plus retiré, où se tienne le conseil du cœur, où se déterminent tous ses desseins, où l'on donne le branle à ses rnouvements, c'est là que, sans s'arrêter à la chaire matérielle, il faut dresser à ce maître invisible une chaire invisible et intérieure, où il prononce ses oracles avec empire. Là, quiconque écoute obéit; quiconque prête l'oreille a le cœur touché. » Cette rhétorique, dont le mysticisme paraît devoir dérouter toute explication philosophique, complète cependant les renseignements que nous donnerait un rapide regard jeté sur les sermons de Bossuet. En la rapprochant de la théorie analogue de Pascal sur la persuasion , nous en verrons le sens non plus mystique, mais humain, avec une suffisante clarté.
Remarquez-le, Bossuet affirme en principe qu'il est en nous une façon d'entendre autre que les sens et l'intelligence ; il y a tout au fond de nous une certaine faculté, encore le mot de faculté est-il inexact, car il désigne une partie et comme un
(1) Pascal, Pensées, art. 9 et 24.
(2) Bossuet, Sermon sur le respect dû à la parole de Dieu.
membre de l'âme, quand il s'agit de 1 ame de l'âme; il y a donc une certaine faculté apte à reconnaître la vérité on l'erreur, du moins en matière de religion, et cette connaissance ne procède ni par discours, ni par déduction, ni par comparaison, elle est immédiate et instantanée; en outre, elle est accompagnée d'un sentiment dont la souveraine efficacité change le cœur. Eh bien, ce mode singulier de connaissance, ne l'avonsnous pas vu ; et la faculté qui connaît ainsi, n'est-ce pas le H cœur n , dont parle Pascal? Le principe de la rhétorique de Bossuet, c'est donc de parler « au cœur » , et c'est aussi celui de la rhétorique de Pascal.
(^ais saint François de Sales l'avait déjà dit avant eux, ill'avait fait d'une façon plus explicite que Bossuet, avec plus de calme et avec plus de ménagements que Pascal ; il avait commencé par le définir : notre raison, ou pour mieux dire : notre âme en tant qu'elle est raisonnable. Notre raison a donc quatre différents degrés : au premier, dit-il, nous discourons selon l'expérience des sens; c'est le premier ordre des réalités, les réalités charnelles de Pascal; au second, nous discourons selon les sciences humaines ; ce degré correspond à l'ordre des réalités spirituelles; au troisième, nous discourons bien selon la foi; mais ce troisième degré peut se confondre avec le précédent, c'est l'entendement qui discourt sur les vérités de la foi, comme il discourait au second degré sur les vérités de la nature ; et la théologie se conçoit en effet comme une science. « Et enfin oultre cela, il y a une certaine éminence et suprême pointe de la rayson et faculté spirituelle qui n'est point conduite par la lumière du discours ny de la rayson, ainsi par une simple vue de l'entendement et un simple sentiment de la volonté par lesquels l'esprit acquiesce et se soumet à la vérité et à la volonté de Dieu (1). « iCette extrémité et cime de notre
(1) Saikt Fbançois de Sales, Traité de Vamoui' de Dieu, liv. I, cb. xii.
âme, cette pointe suprême de notre esprit, décide parfois au préjudice de ce que le discours peut conclure (1), c'est ce que Pascal appelle le cœur. « Le cœur a ses raisons, que la raison n'entend point. » Pascal a été plus philosophe, et il a étendu aux premiers principes ce mode de connaissance. Saint François de Sales, plus mystique et dans un ouvrage de pure spiritualité, se borne à nous le montrer comme le moyen d' « acquiescer à la vérité et à la volonté de Dieu (2) » . La doctrine au fond est la même.
Pour Pascal, Bossuet et saint François de Sales, démontrer la vérité religieuse, c'est la mettre en face du cœur, en face de la fine pointe de l'âme. La vérité reconnue comme telle par cette faculté spirituelle y provoque tout aussitôt un sentiment tout-puissant, et elle y agit alors avec une souveraine efficacité. Du même coup, on voit, on aime, on a la foi.
xlavt de mettre cette vérité en face de cette fine pointe de l'âme, c'est le troisième enseignement laissé par çaint François de Sales à ses plus illustres successeurs.
Tout ce qui tend à prouver par des raisons d'histoire, de science ou de philosophie, le bien fondé de la doctrine religieuse, n'est certes pas inutile pour contenter la raison, pour rassurer et rasseoir la foi, mais n'est capable ni de provoquer ni même de préparer la foi (3)^Nous savons pourquoi, c'est que tout cela, c'est le « discours » . Du consentement à la conversion, il y a un abîme. L'un, c'est Dieu « sensible à la
(1) Traité de l'amour de Dieu, liv. I, ch. xii.
(2) Id- ^ ^ .
(3) «■ Qu'il y a loin de la connaissance de Dieu à l'aimer! » dit Pascal, Pensées^ art. 25.
raison » ; mais l'autre, c'est Dieu « sensible au cœur » , dit Pascal. La conversion est fille de l'amour.
Pour être un semeur de la foi, il faut donc présenter aux âmes l'objet de croyance, à la fois comme l'objet essentiellement réel et comme l'objet souverainement digne d'amour. Bien plus, il ne s'agit pas de prouver qu'il est digne d'amour ; il faut le faire aimer.
Or, qu'est-ce qui excite l'amour? « La convenance de l'amant à la chose aimée est la première source de l'amour, et cette convenance consiste en la correspondance, qui n'est autre chose que le mutuel rapport qui rend les choses propres à s'unir pour s'entre-communiquer quelque perfection.»
Saint François de Sales part de ce principe, et Pascal aussi.
L'un et l'autre écartent toutes les illusions, tous les divertissements, toutes les passions qui nous dérobent le fond même de notre être. L'un y voit une inquiétude, une agitation continuelle et douloureuse, un besoin d'aimer qui cherche de tous côtés son objet; l'autre y voit des éléments incomplets et discordants, une énigme incompréhensible, en même temps qu'une misérable inquiétude ; ou plutôt l'un et l'autre y voient tout cela. L'un et l'autre avancent du mieux qu'ils peuvent jusqu'au cœur même de l'homme ; ils guident ses efforts, ils lui montrent lentement quel chemin il doit suivre, puis tout d'un coup ils lui portent, Pascal par les Écritures, les témoignages des Pères et l'histoire, saint François de Sales, nous savons par quelle ample dialectique, le Christ, sa loi et son. église. Aussitôt tout s'apaise et tout s'éclaire, l'énigme se débrouille, le cœur reconnaît la vérité. « Le voilà, s'écrie-t-il, celui que mon âme cherchait sans le connaître (1) !»
Et voilà aussi où est la seule preuve efficace de la religion,
(1) Traité de l'amour de Dieu, Hv. II, ch. xv.
la religion véritable qui n'est point un déisme, quia un médiateur, la religion de Jésus-Ghrist.
Et Bossuet de même se plie à cette méthode, quand il veut, non discuter ou démontrer, mais convertir. Il enseigne que la religion est le seul sentiment capable de mettre la paix dans le cœur, la seule hypothèse capable de mettre la lumière dans la science de l'homme — et il le prouve par des exemples.
En conséquence le sujet de ses sermons, quand il n'est pas l'étude du péché et l'exposé des idées générales qui ravivent la foi, est l'histoire des âmes. On sait que les Oraisons funèbres de Bossuet sont de vrais sermons. Peut-être même l'occasion qu'il trouvait dans ces solennités funèbres de parler à des gens qui ne seraient guère venus à d'autres prônes, lui a-t-elle inspiré ses plus directes attaques contre les libertins (1). Jamais, en tout cas, le dessein de convertir des indifférents et de combattre des mal-croyants ou des incroyants, n'a plus évidemment paru que dans l'oraison funèbre de la princesse Palatine, par exemple. Et que sont toutes ces oraisons funèbres? Des histoires d'âmes. Remarquez-en d'abord le plan et la construction; elles ne procèdent par énumération qu'en apparence, elles ne se contentent pas de peindre trait pour trait , dans la couleur spéciale de l'oraison funèbre, le personnage qu'elles célèbrent; elles suivent ses progrès, son évolution, son histoire, mais avec une restriction; il ne s'agit que de son histoire intérieure. En effet, les événements du dehors, ceux de l'histoire extérieure ne prennent pourl'oraison funèbre, quelle que soit leur importance, d'autre place que celle qu'ils ont eue dans l'histoire de l'âme. Et à propos de la révolution d'Angleterre, Bossuet ne
(1) « On peut trouver, dit M. Lanson dans son beau livre sur Bossuet, p. 128, que saint André apôtre est Lien sacrifié dans ce Panégyrique qu'il devait, ce semble, remplir; mais quand Turenne à peine converti depuis quelques semaines, quand Gondé encore enrôlé parmi les libertins étaient au pied de la cbaire, attendant les paroles de l'orateur, pouvait-il mieux faire que d'affermir l'un dans sa nouvelle foi, et d'attaquer les doutes secrets de l'autre? »
veut voir, nous l'avons dit, que les vertus nouvelles dont l'âme d'Henriette de France et celle d'Henriette d'Angleterre s'enrichissent par ces désastres. Histoire des âmes excellentes qui croissent en vertu et en piété, histoire des âmes plus aventureuses qui ont été longtemps agitées et qui ont trouvé le repos dans le divin amonr, c'est la démonstration inépuisable et souveraine à laquelle Bossuet ramène toutes ses apologies effectives. Prévenu ainsi du travail intérieur que la grâce opère dans les âmes, l'auditeur, après l'avoir, pour ainsi parler, touché du doigt, ne sera pas trop surpris s'il sent en lui les mêmes transformations, et reconnaissant peut-être en lui la voix et les intentions du Christ, il lui prêtera les oreilles du cœur.
Telle est la rhétorique enseignée par saint François de Sales, elle n'est pas formée sur l'exemple de ses sermons, elle les dépasse, car elle est fille de sa pensée suprême. Que vaut-elle pour l'objet qu'elle se propose? Celle de Lacordaire et celle du Père Monsabré ont-elles plus d'efficacité, je ne sais, mais celleci fait de toute œuvre qu'elle aura inspirée, un drame grand et pathétique ayant pour acteurs l'homme et Dieu, avec une merveilleuse péripétie, cette reconnaissance quand le voile se déchire et que la lumière d'en haut soudain vient inonder la pauvre conscience, qui se débat dans les ténèbres.