LE SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE DE 1560 A
Ea 1560, la Réforme était maîtresse de plus de la moitié de la France (1). Le chancelier L'Hôpital déclarait qu'il était impossible d'arracher par force l'hérésie, tant « l'ivraie avait foisonné à côté du bon grain » . Rien ne semblait capable de résister aux idées nouvelles. Combien de prélats puissants étaient suspects de les protéger ou de les partager (2) ! Plus haut encore, même spectacle. La Reine mère et le jeune roi,
(1) Le cardinal de Lorraine dit à Séguier, président en la Tournelle, pour le blâmer de son trop peu de sévérité (1559) :
« Vous êtes cause que non seulement Poitiers, mais tout Poitou, jusqu'au pays de Bordeaux, Toulouse, Provence et généralement la France est toute remplie de cette vermine qui s'augmente et pullule sous l'espérance. » — De la. PtiCE, Commentaires de l' Estât de la religion et République sous les rois Henry et François seconds et Charles neufviesme, édition Buchon, liv. I, p. li.
(2) L'orateur, lui-même, que choisit le clergé aux états généraux d'Orléans (1561), et qui tint un discoui's fort oritodoxe, Quintin u avait été autrefois soupçonné, voire poursuivi pour le fait de la religion et contraint de s'absenter hors la ville de Poitiers pour y avoir fait une harangue en public en d'autre sorte que celle qu'il venait de faire » . — De la. Place, op. cit., liv. IV, p. 105.
Ainsi même dans ce clergé, qui était alors la seule défense du catholicisme, on ne trouvait pas pour porter la parole un personnage plus sûr que Quintin.
Catherine de Médicis et François II, hésitent, ouvrent l'oreille à la religion nouvelle, ont de mystérieuses conférences avec des ministres; et leurs sympathies, dont les protestants se communiquent avec joie les secrets mais, vifs témoignages, préparent, annoncent la conversion officielle du roi de France à la Réforme (1). Les catholiques pouvaient concevoir toutes les craintes, et les protestants toutes les espérances (2).
A quoi était dû ce progrès foudroyant? Il n'y a pas ici, comme en Allemagne, une révolution agraire qui soulève et qui arme les paysans au profit de la réformation, il n'y a même pas encore ces intrigues politiques qui attachent le sort d'une doctrine à la fortune d'un parti. En France, les progrès de la Réforme ont des causes plus intimes et plus religieuses. Il y avait, sans doute, hien des réformés qui ne voyaient dans le réformisme que le droit « de mesdire des prêtres, de ne pas aller à la messe et de manger de la viande aux jours prohibés » ; ceux-là ne forment pas le corps de l'armée protestante : sol-
(1) ... Et la résistance aussi que je fis pour conserver ma religion du temps du ■colloque de Poissy, oti toute la Cour était infectée d'hérésie, aux .persuasions impérieuses de plusieurs dames et sci{;neurs de la Cour et même de mon frère ■d'Anjou depuis roi de France, de qui l'enfance n'avait pu éviter l'impression •de la malheureuse hufjuenoterie, qui... me criait de changer de religion... me ■donnant des psalmes et prières huguenotes. — Mémoires de Marguerite de
Valois, liv. I, p. 507, édition Buchon. — Sur les coquetteries de Catherine de Médicis avec la Réforme en 1559, voir Régnier de la Planche, Histoire de l' Estât de France, tant de la République que de la religion sous le règne de François II, édition Buchon, p. 2il, 212 et 220.
(2) Le Parlement lui-même est suspect, du Ferrier, Antoine Fumée, celui-là notoirement réformé, Claude Viole, Anne du Bourg, Louis Du Faur, demandaient ■en 1559 qu'on cessât la persécution, dans une séance publique à laquelle le Roi assistait et qui se termina par l'arrestation de Du Faur et de du Bourg, puis celle ■de tous les autres susnommés, plus Nicolas du Val, Eustache de la Porte, Paul ■de Foix. — De la Planche, op. cit., p. 14. Aussi ces progrès de la Réforme furent tels que la persécution était obligée de désarmer.
Plusieurs... diront (à propos de l'Edit de Juillet) que pour sauver un corps il faut couper les membres, inutiles et pourris. Cela est vrai quand il n'y a que les jambes ou les bras ou quelque autre membre moins important, si pourri et gâté qu'il infecterait le reste du corps s'il n'était coupé. Mais quand la maladie est venue au cœur, au foie, au cerveau et autres parties nobles et principales, il n'est plus question en ce cas d'une section. — Mémoires de Michel de Casteliiieau, liv. III.
dats nombreux, mais incapables de discipline et de persévérance, destinés à faire figure, non à combattre pour triompher (1). D'autres en nombre bien moindre, mais avec une foi plus sincère, avec quel succès, on l'a vu, défendent et répandent les doctrines de la Réforme, et par leurs exemples et par leurs discours. Quelles raisons avaient-ils de se dévouer à ces idées, et quelles raisons avait-on de les écouter?
Après la Renaissance, il se produit un vif mouvement de réaction contre le paganisme effectif qui en était sorti. Le mysticisme fleurit sur les ruines du naturalisme, et, tandis que Rabelais célébrait jusque dans leurs manifestations les plus grossières la vie et la nature, les « Spirituels » , Guillaume Briçonnet, le Flamand Coppin, Quintin, Bertrand Desmoulins, Claude Perseval, Antoine Pocque, ceux que Calvin appelle « la secte fantastique et furieuse des libertins (2) m , prêchaient le dédain et l'oubli de la matière et propageaient, sous la protection de Marguerite de Navarre, un mysticisme doux, d'un langage nuageux, où se promettaient le pur amour et l'union
(1) Les protestants eux-mêmes le reconnaissaient. Au temps du procès de du Bourg, les ministres écrivirent à Catherine de Médicis (1559) que la Reine prît garde que « les hommes pressés par trop de violence ne ressemblassent aux eaux d'un estang, la chaussée duquel rompue, les eaux n'apportoyent par leur impétuosité que ruine et dommage aux terres voisines. Non que cela advingt par ceux qui, dessoubs leur ministère, avoient embrassé la réformation de X'Èvaiifjile... mais pour ce qu'il y en avoit d'autres en plus grand nombre cent fois, qui, cognoissantles abus du Pape et ne s'estant encore rangés à la discipline ecclésiastique, rie pourroyent souffrir la persécution. » — RÉGNiEn de la Planche, p. 220. La même distinction est faite par Montluc, évêque de Valence, discours au Roi à Fontainebleau en la chambre de la Reine mère (21 août 1560).
« Les uns l'avoyent trouvée bonne (cette doctrine) soubdain qu'ils en avoyent ouy parler et sans l'examiner plus avant, s'estoyent contentés de sçavoir qu'il ne falloit point aller à la messe, qu'ils pouvoyent manger de la chair en caresme, qu'ils n'estoyent tenus d'aller à confesse et pouvoyent mesdire des prebstres... »
D'autres « avoyent receu ceste doctrine et la retenoyent avec telle craincte de Dieu et révérence au Roy et ses ministres, qu'ils ne vouldroyent pour rien l'offenser; que par leur vie et par leur mort on cognoissoit bien qu'ils n'estoyent meus que d'un zèle et ardent désir de chercher le seul chemin de leur salut cuidans l'avoir trouvé » . — De la Place, liv. III, p. 57.
(2) Contre la secte phantastique et furieuse des libertins qui se tiomtnent spirituels, par Jean Calvin. Genève, 1545.
de cœur avec Dieu (1). Ce même esprit mystique, plus ou moins subtil, plus ou moins délicat, selon les gens, se répand //Sur toute la France. Il porte avec lui ce double caractère d'être un dégoût de la nature, de la vie et de l'homme, tels qu'ils apparaissent quand ils n'ont pas été transformés par la religion, et d'être en même temps un besoin de Dieu, de Dieu supérieur à la nature, ennemi de la nature, sauveur de l'homme et guérisseur du péché ; ce mysticisme-là s'épanouit partout un peu, chez des bourgeois et des ouvriers, des savants et des ignorants (2). Reconnaissez-le, c'est le sentiment religieux, le sentiment chrétien.
Où ira-t-il, ce sentiment religieux qui s'éveille? Où ces âmes qui aspirent à Dieu ainsi compris, c'est-à-dire au Christ, où trouveront-elles le Christ? Le catholicisme est suspect, le catholicisme et la Renaissance ont eu entre eux des coquetteries. Le catholicisme invoque les saints, prodigue les cérémonies, multiplie les pratiques matérielles ; le mystique élan du cœur n'ira pas au catholicisme. Et puis le clergé, qui représente aux yeux des gens tout le catholicisme, n'est recommandable ni par la science, ni par les mœurs (3). Court-on à l'église, « un méchant prêtre y fait les offices, y prononce un sermon toujours le même, le seul qu'il sache " , pendant que le curé dépense follement ses revenus à l'imitation de son évêque qui ne réside jamais (4). Quel scandale ! Et comment
(1) Sur le mysticisme quiétiste qui fleurit en France aux origines de la Réforme voir : Les libertins spirituels, par Gh. Schmidt. Bâle, 1876, in-12. — Bulletin de l'histoire du protestantisme français, t. VI. — Lefèvre d'EtapIes fit éditer les OEuvres de saint Denys de l'Aréopage, le livre de Richard de Saint-Victor sur
la Trinité, et Y Oi'neinent des noces spirituelles de Ruysbroeck l' Admirable.
Voir en outre la Correspondance de Guillaume Briçonnet et de Marguerite de Navarre.
(2) Voir la France protestante, au mot Palissy.
(3) La dissolution de votre église a été cause de la naissance des hérésies, et la réformation pourra être cause de les esteindre. — Discours du chancelier aux états généraux de 1561. — De la Place, p. 86.
(4) Harangue d'Ange pour le tiers état aux états généraux d'Orléans 1561.
« Les simples curés desdaignoyent de prêcher et le faisoyent faire par des
ne pas chercher ailleurs la satisfaction des besoins religieux qui agitent les âmes (1) ?
A ce moment passent à travers la France des hommes de conditions obscures (2) qui distribuent des livres pleins de magnifiques promesses. Ces livres condamnent la nature, ils déclarent l'homme corrompu dès sa naissance, mais ils offrent dans une conversion surnaturelle la guérison du péché et le salut éternel. Cette conversion est toute spirituelle. Les cérémonies, les formules, les prêtres, tout sera inutile pour aller à Dieu. L'action divine n'aura plus besoin pour atteindre l'homme du signe sensible des sacrements, c'est Dieu qui l'a dit, et sa parole, dénaturée et voilée par les superstitions romaines, mais rétablie dans sa pureté native et dans son efficacité, suffit aux fidèles pour obtenir la vie éternelle (3).
prebstres ignorans et indignes qui... ne remonstroyent qu'une mesme chose faisans servir un sermon en toutes saisons. " — De la Place, p. 89. — Discours Je Montluc, évêque de Valence, au Roy (21 août 1560).
« Les curés ignorans, avares, occupés à toute autre chose qu'à leur charge avoyent esté pour la plus part pourveus de leurs cures par des moyens illicites... Les cardinaux, les evesques n'avoyent faict difficulté de bailler leurs bénéfices à leurs maistres d'hostels, voire à leurs varlets de chambre, cuisiniers, barbiers et leurs laquais...
« Les évêques avoyent esté paresseux... leur plus grand soulci avoit esté de conserver leurs revenus, et en abuser en folles despenses et scandaleuses, tellement que l'on en avoit veu quarante résider à Paris pendant que le feu s'allumoit en leur diocèse...
Il Les personnes ecclésiastiques s'estoyent rendus odieux et contemptibles à tout le monde. » — De la Place, p. 56.
(1) Bossuet dit : « La prodigieuse révolte du Luthéranisme a été une punition visible du relâchement du clergé. » — Méditation sur l'Évangile; dernière semaine, LXIV.
(2) Philibert Hamelin — raconte B. Palissy — s'en allait par le pays de France, ayant quelques serviteurs qui vendaient des Bibles et autres livres imprimés en son imprimerie... il s'en allait un simple bâton à la main (1557), cité par Haag, France protestante, au mot Hamelin.
(3) Cet esprit de la Réforme est magnifiquement résumé par cette prière que prononce Théodore de Bèze en prenant la parole au colloque de Poissy et qui est restée dans le culte réformé :
« Seigneur Dieu, Père éternel et tout-puissant, nous reconnaissons et confessons devant ta sainte majesté que nous sommes pauvres et misérables pécheurs, conçus et nais en iniquité et corruption, enclins à mal faire, inutiles à tout bien, et que de notre vie nous transgressons sans fins et sans cesse tes saints commandements... Toutefois, Seigneur, nous avons déplaisir en nous-même de t'avoir
Mystérieusement ces idées se glissent et pénètrent. La loi, qui les proscrit, les soustrait à la discussion. Et pendant qu'on s'enchante de ces idées, de ce rêve d'une religion de cœur à cœur, on voit ceux qui la prêchent et jusqu'aux humbles colporteurs qui en répandent l'évangile, mourir avec un courage admirable et une espérance invincible. Lorsque la justice royale, comme elle le fit pour Denys le Vayr, de Fontenay, en Basse-Normandie, les condamne à être appliqués à la question extraordinaire pour de là être conduits au bûcher et surhaussés trois fois sur le feu, on voit en eux la juste image des premiers martyrs (1) ; c'est le premier feu d'une renaissance chrétienne,
La piété mystique des réformés, la chaleur de leur prosélytisme, le mystère qui les entourait, le martyre qui les menaçait, voilà ce qui fit la fortune de la Réforme.
\Le sentiment religieux renaît en même^emps que se propage
offensé et condamnons nous et nos vices en vraie repentance, désirant que ta grâce subvienne à notre calamité. Veuille donc avoir pitié de nous... Dieu et Père très bénin et plein de miséricorde au nom de ton fils Jésus-Christ notre Seigneur et seul rédempteur et en effaçant nos vices et- miracles, élargis-nous et augmente de jour en jour les grâces de ton Saint-Esprit, » — De la Place, p. 159.
Cf. ce que du Bourg avant d'être conduit au supplice dit à ses juges :
« ... Eux estant enfants de Dieu, lequel ils reconnaissent pour père, l'adorent en esprit et en vérité, comme celui qui n'accepte point l'apparence extérieure, et sans lequel on ne peut rien et hors lequel il n'y a point de salut; sa dilection étant apparue envers les hommes non pas selon les œuvres de justice qu'ils ayent faite, mais selon sa miséricorde infinie. » — De la Place, p. 22.
(1) (1 Lesdits protestants étaient si opiniâtres et résolus en leur religion que lors même qu'on était plus déterminé à les faire mourir, ils ne laissaient pour cela de s'assembler; et plus on en faisait punition, plus ils multipliaient. » — Mémoires de Michel de Castelnau, liv. I, ch. iv, pour l'année 1559.
Cet enthousiasme du martyr est bien marqué dans le martyrologe de Crespin et dans le succès qu'eut le livre.
Jean Crespin étant imprimeur, le fit paraître sous ce titre.
Le livre, qui est un recueil de plusieurs martyrs qui ont enduré la mort pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ depuis Jean jusqu'à cette année présente (août 1554, in-8°). Le succès fut considérable. La première édition avait été tirée à profusion. Cependant les éditions successives se multiplièrent en grossissant. En 1650, c'est un in-4'', puis un in-folio ; une autre édition in-S" avait paru en 1555, et la même année, une in-i6 avait également paru. En 1556, nous trouvons deux éditions et une traduction latine. Le succès se continue inépuisable. Au mot Crespin, la France protestante (éd. Bordier) contient, outre ces indications bibliographiques, un extrait émouvant et instructif de la Préface du martyrologe.
le calvinisme ; l'un triomphe avec le triomphe de l'autre. Le sentiment religieux semble avoir trouvé dans le calvinisme sa forme et sa formule. Les forces vives qu'il porte en lui, ces forces qui dans les siècles croyants sont les mères des mœurs, les inspirations des livres, sont prises parla Réforme, ranimées par elle, gouvernées par elle. On voit commencer en France le règne de la Réforme.
Presque aussitôt, par une surprise inouïe, on le voit finir. Et avec lui s'appauvrit le sentiment religieux. Or, voici pour quelles raisons le catholicisme reprend l'avantage et semble tuer par son triomphe le sentiment religieux.
En dehors des catholiques qui restaient attachés à l'orthodoxie pour elle-même, bien des gens, et c'étaient en général les plus tolérants, les plus instruits, hauts magistrats (1), érudits de profession, gentilshommes cultivés, tous personnages considérables, avaient résisté à la première poussée de la Réforme. Non pas qu'ils tinssent beaucoup à l'Église catholique ; c'est le mystique élan de l'âme qui leur avait manqué. Ils ne voyaient pas la nécessité d'une révolution et d'une rénovation religieuse : ils s'étaient tout simplement abstenus. Mais ils étaient plutôt sympathiques à la Réforme, et celle-ci pouvait se vanter de voir attaché à sa doctrine tout ce qu'il y avait d'esprits polis et judicieux dans le royaume. Effectivement ces esprits polis et judicieux se réjouissaient des punitions qu'elle infligeait à l'avare Prêtrise, coupable de cent mille
(1) Le président de Thou, tel qu'il se montre dans ses Mémoires , est bien le type de ces humanistes.
abus (1). Elle leur paraissait aussi plus savante et plus libérale, et puis ils ne croyaient pas qu'elle dût troubler la paix et la tranquillité du royaume, engendrer de longues querelles et des haines inexpiables. A leur gré, la conciliation serait facile entre le catholicisme et la Réforme, il n'y faudrait pas plus qu'une assemble'e de « quelques suffisants personnages, lesquels, sons couleur de traduire fidèlement la Bible, coteraient les différends et trouveraient finalement qu'il n'y a pas si grande discorde qu'il semble entre les deux partis » (2) . Mais ces gens durent convenir bientôt que le différend n'était pas si facile à apaiser; ils ne le virent que trop lorsque l'assemblée de suffisants personnages qu'ils désiraient se fut réunie à Poissy.
Par une surprise qui n'a rien d'étonnant, les protestants qui devaient en être les victimes l'avaient réclamée (3), et les
(1) Ronsard, Discours à des Autels.
(2) Régnier de la Planche, interrogé en 1560 par Catherine de Médieis sur la cause et le remède des troubles, répondit que des huguenots « les uns ne regardent qu'à leur conscience, les autres regardent à l'état public » ,
Les premiers, « on les pourrait apaiser facilement par une assemblée de quelques suffisants personnages, lesquels, sous couleur de traduire fidèlement la Bible, ■coteraient les différends et trouveraient finalement qu'il n'y a pas si grande discorde qu'il semble entre les partis » .
« Pour les autres, il faudrait remettre les princes du sang en leur rang et chasser les Guises, 1) — RÉGNiEU de la Plaacue, p. 316, et De la Place, p. 41.
(3) Après la conjuration d'Amboise en 1560, certains notables mécontents allaient à Nérac trouver le roi de Navarre et le prince de Condé, et dans un discours très violent contre les Guises dirent ceci : « Il y a maintenant en France Tjne manière de gens qu'on appelle Luthériens, huguenauds et hérétiques. Eux, nient d'eslre hérétiques et requièrent d'estre légitimement ouys devant qu'estre •condemnc, estant au surplus ennemis des anabaptistes libertins et autres tels monstres; et quant à leur vie, sans comparaison plus iri'épréhensibles que nos prêtres ny nos moines et déplus obeyssans subjects de ce royaume. » — Régnier DE LA Planche, p. 334.
L'amiral Chastillon à la première réunion de Fontainebleau qui précéda le colloque de Poissy, présenta une requête où il attribuait la révolte des protestants aux « grandes et extresmes persécutions que l'on faisait pour la religion sans <iue la cause ait été juridiquement débattue et condamnée. A l'occasion de quoy ceux de ce parti offroyent de monstrer leur doctrine et leurs cérémonies estre conformes entièrement aux Sainctes Escriptures et aux traditions de la primitive Eglise. " — RÉGNIER DE la Plakche, p. 351.
INTllODDCTION. 9
catholiques qui allaient lui devoir leur triomphe s'y refusaient. Le cardinal de Lorraine eut peine à obtenir leur consentement, encore la régente dut-elle faire une sorte de violence aux prélats réunis à Poissy sous divers prétextes, pour leur imposer, par sa volonté souveraine, une discussion publique avec Théodore de Bèze (1). Or, le premier résultat de ce colloque fut de prouver que la fusion était impossible entre la Réforme et l'Église romaine. Sur un point secondaire, sur le culte des images, certains théologiens catholiques très modérés (2) avaient préparé une formule qui semblait ménager toutes les susceptibilités ; cette formule fut accueillie ici par des risées et là par des anathèmes (3). L'un et l'autre parti aurait cru se déshonorer et se ruiner par la moindre concession (4). Et cependant il paraissait absurde d'admettre dans l'État deux religions rivales. L'unité de pouvoir était liée à l'unité de doctrine, on le croyait, du moins, et comme autrefois le citoyen était tenu de respecter et de prier les dieux de la cité, ici chacun est tenu d'invoquer Dieu suivant les rites et
(1) Pendant que les prélats de France étaient réunis à Poissy pour affaires religieuses politiques et financières, les réformés s'assemblent là ■■ selon la foy et le sauf conduit qui leur avait été baillé par le Roi pour proposer librement tout
' ce qui appartiendrait à la vraie religion, paix et tranquillité du royaume « ; étaient présents les protestants Augustin Marlorat, François de Saint-Paul, Jean-Raymond Merlin, Jean Mallo, François JMorel, Nicolas Tobie, Théodore de l]èze, Claude de la Boissière, Jean Boquin, Jean Virel, Jean de la Tour, Nicolas de Gallards, Jean de l'Espine, Pierre Martyr Florentin. — De l\ Place, p 154.
(2) En voici un : « D'Espense repondit après le cardinal de Lorraine par manière de préface comme dès longtemps il avait désiré ceste opportunité et moyen de pouvoir conférer ensemble et combien il avoit été contraire aux cruels supplices desquels l'on avoit usé contre ceux de ceste religion » . — De la Place, p. 189.
(3) Relation manuscrite de ce qui se passe au colloque de Poissy, par Claude Despkkse, un des théologiens modérés du parti catholique. — (Bibliothèque de la ville de Nîmes.)
(4) Les catholiques l'avaient dit :
« Ils n'entendent que rien soit imminué ou changé es articles de la foy, es sainctz sacrements, et usages d'iceux, es traditions ecclésiastiques, ordonnances et constitutions des Saincts" Pères et cérémonies de tous temps religieusement gardées en l'Eglise i-omaine, catholique et universelle, affirme Quintin, orateur du clergé aux états généraux d'Orléans (1561). « — De la Place, p. 97,
la doctrine ordonnée par TÉtat. La tolérance apparente de quelques rares et excellents esprits à cetle époque ne va pas jusqu'à supposer dualité de doctrine et unité de pouvoir, elle espère seulement que sans violence et sans guerre le parti le meilleur s'établira souverainement, et, devenu religion d'État, fera disparaître du royaume la doctrine adverse , devenue séditieuse.
Le colloque de Poissy démontra donc à ces humanistes qui sont presque des indifférents, qu'ils auraient à se ranger sans retard de l'un ou de l'autre côté. Contraints d'abandonner cette assiette flottante propice aux demi-sympathies, ils durent juger.
Gomment jugèrent-ils ?
Après le colloque de Poissy, la Réforme leur paraît séditieuse. Certes, jusqu'alors les ennemis de la Réforme avaient crié à tous les vents que la nouvelle religion tirait après elle la ruine des États avec une effrénée désobéissance envers Dieu et les princes (1). Mais les réformés avaient protesté de leurs intentions pacifiques. En 1557, ils disaient qu'on les confondait méchamment « avec quelques furieux anabaptistes, libertins et autres tels monstres » ; ils demandaient si l'on avait vu « aucun des luthériens tendre à trouble, ni sédi-
(1) » Ceux qui étaient plus politiques (par opposition aux prêtres qui menaçaient les hérétiques « de la haine de Dieu » ) preschaient à haute voix qu'il n'y avoit rien de plus dangereux en une république que la nouveauté de religion, nouveaux ministres, nouvelles lois, nouvelles coutumes, nouvelles cérémonies, nouveaux sacrements et nouvelles doctrines : toutes lesquelles choses tirent après elles la ruine des États, avec une effrénée désobéissance envers Dieu et les princes; par quoy il n'y avait rien de si assuré que de suivre l'ancienne religion, l'ancienne doctrine, les anciennes cérémonies, les anciennes lois publiées et gardées depuis les apôtres. » — Castelneatj, t. III, ch. vi.
De Bèze au colloque de Poissy :
Il II y a une persuasion enracinée au cueur de plusieurs par un certain malheur et par l'iniquité des temps, que nous sommes gens turbulens, ambitieux, addonnés à nostre sens, ennemis de toute concorde et tranquillité. » — De la Place, p. 160.
INTRODUCTION. li
lion, quelques cruels supplices qu'on leur ait fait subir» , ils se proclamaient des plus obéissants sujets de ce royaume (1), et les apparences étaient pour eux. Vint la conjuration d'Amboise. Le Roi envoya à tous les parlements une lettre où il accusait des prédicantereaux venus de Genève d'avoir préparé cette tentative malheureuse (2). Mais, cette fois encore, les réformés désavouèrent toute intention de révolte, ils expliquèrent que, menacés des plus cruels supplices sans que leur cause eût été juridiquement débattue et condamnée, ils n'étaient pas responsables des extrémités où l'excès même de la persécution pouvait porter les plus exaltés d'entre eux. Ils ajoutaient que la conjuration d'Amboise, dirigée contre les Guise, qui « tenaient le Roi en chartre privée » , n'était pas à proprement parler une rébellion contre l'État (3). C'étaient des raisons excellentes. Mais après le colloque de Poissy, vaincus et non soumis, ils étaient des révoltés.
En ouvrant le colloque, le chancelier avait prononcé, au nom du Roi, des paroles significatives : « S'il n'y avait moyen de réduire les réformés ni de nous réunir, pour le moins ne pourrait-on dire cy après, comme on l'a fait par le passé, qu'ils aient été condamnés sans les ouïr. Et cette dispute bien
(1) De la Place raconte qu'en 1557 on éci-ivit au Hoi une lettre quî fut divulguée; elle contenait, entie autres choses, ceci :
Il Les papistes disent que jamais chanjjeinent de religion ne vient qu'il n'y ait aussi changement de principauté, chose aussi faulse comme quand ils nous accusent d'estre sacramentaires et que nous nions l'auctorité des magistrats soubs ombre de quelques furieux anabaptistes...
« Avez-vous apperçeu que aucun de ceulx qu'on appelle Luthériens (il s'agit ici de l'Allemagne) ait tendu à trouble ne sédition, quelques cruels supplices qu'on leur ait faict souffrir?
Il Les reformés n'ont troublé et ne troublent aucunement l'Estat de vostre royaume, ni de vos affaires, et ne tendent à aucune sédition et trouble. » — De LA Place, p. 6 et 7.
(2) La conjuration d'Amboise réprimée, « lettres du Roy furent expédiées à tous les parlements, baillifs et seneschaulx » (31 mars 1560) ; on y expliquait que c'était l'œuvre « de certains prédicans venus de Genève» , qui, « après avoir dogmatisé en assemblées secrètes » , avaient excité leurs disciples à la rébellion. —
RÉGNIER DE LA PLANCHE, p. 271.
(3) RÉGNIER DE LA Planche, p. 273.
et fidèlement recueillie d'une part et de Tautre, la faisant publier par tout le royaume telle qu'elle aurait été faite, le peuple pourrait comprendre qu'avec bonnes, justes et certaines raisons, et non par force ni par autorité, cette doctrine aurait été réprouvée et condamnée (1). » Les justes, bonnes et certaines raisons ne furent trouvées ni d'un côté ni de l'autre. Les protestants condamnés eurent le droit de dire qu'ils avaient comparu devant un singulier tribunal et de singuliers juges (2) ; mais il resta à leur charge, d'abord que leur doctrine n'était pas d'une démonstration aussi facile et d'une évidence aussi péremptoire qu'ils l'avaient annoncé, ensuite que le pouvoir ne les connaissait pas, que l'État ne voulait pas d'eux, bref, qu'ils ne pourraient s'établir que par une révolution sanglante.
' Or, ces humanistes, dont l'opinion faisait loi et dont l'adhésion à la Réforme eût amené le succès définitif de la Réforme, puisqu'ils étaient les esprits les plus éclairés et les plus impartiaux de la nation, avaient, plus que tous les auti'es, la haine des changements, troubles et guerres civiles. Indifférents aux questions de dogme et dédaigneux de la controverse religieuse, ils ont cependant une foi, une religion, un culte, l'État. Ils ont été élevés à l'école de l'antiquité, peut-être sont-ils pénétrés des enseignements du Criton, La patrie, ses traditions et ses lois, son régime politique, c'est pour eux un tout indissoluble : l'État respectable à l'égal d'un père et d'une mère (3), l'État saint et sacré. Tout doit s'effacer devant
(1) De la. Place, p. 158.
(2) Le cardinal de Lorraine répondant à de Bèze commence par rappeler au Roi :
« Vous en êtes fils (de l'Eglise) et non seigneur, membre et non chef (p. 170). 11 En la cause de la foy, en l'Eglise, les evesques jugent les laiz et non les laiz en leurs consistoires jugent les evesques. » — De la Place, p. 171.
(3) Voir Du Vaik, Exhortation a la vie civile. Il remarque que le mot « Patrie » « conjoignant » Père, par sa dérivation, et Mère, par sa terminaison^ signifie
Patrie et Mairie tout ensemble.
INTRODUCTION. iS
l'intérêt de l'État, on lui doit immoler ses enfants, son cœur, sa vocation. Se soustraire à son service est un crime, résister à ses ordres est un sacrilège. Même « pour une juste et honnête cause » (1), la sédition est le pire des crimes.
Leurs doctrines, même religieuses, découlent de ce premier principe^
Le cardinal Lavigerie, encore abbé et professeur en Sorbonne, vit un jour à sa messe M. Victor Le Clerc. L'abbé félicita l'illustre humaniste de cette piété qu'il ne soupçonnait pas. ft Je vais à la messe, répondit M. Le Clerc, parce que Gicéron me l'a prescrit dans son Traité des lois (2). » Les gens . dont je parle auraient pu faire semblable réponse. Pour eux, la religion est une pièce importante de l'État, et s'ils ont a choisir entre plusieurs confessions, ils se déterminent pour celle qui, « entre toutes les marques de justice et d'utilité, à l'exacte recommandation de l'obéissance aux magistrats » (3) !
Aussi , [maintenant que les réformés refusent d'obéir aux magistrats, qu'ils réunissent des troupes et qu'ils ébranlent l'État, ils deviennent le grand coupable et l'éternel ennemi. Les vieilles sympathies sont mortes, Paul de Foix qui avait été arrêté en même temps qu'Anne du Bourg s'inquiète, rebrousse chemin et, quoiqu'il n'aime guère le Pape, reste catholique. Le président de Thou reste catholique. Montaigne reste catholique. Écoutez l'âme la plus antique et le plus grand poète du siècle, écoutez Ronsard. La Réforme a loué son génie, elle lui a, pour ainsi dire, tendu les bras. « Il serait tout parfait, disait-elle, s'il voulait du tout chanter de Jésus- Christ (4). » Mais lui s'est enflammé contre elle d'une haine
(1) Le chancelier, dit en ouvrant les états généraux en 1561 :
« Toute sédition est mauvaise et pernicieuse es royaumes et républiques, encores encore qu'elle eust bonne et honneste cause. » — Dk l\ Place, p. 83.
(2) Je tiens l'anecdote d'un prêtre éminent, M. le chanoine Soulié, ancien aumônier du lycée Saint-Louis.
(3) Montaigne, liv. I, ch. xxii.
(4) Ronsard, Discours à Louis des Mai,ures.
14 SAINT FllANCOIS DESALES.
que rien n'apaise, et son génie s'est tourné en outrages et en invectives. Même dans notre siècle, il n'est pas de poète qui ait su élever un pilori plus infamant et y clouer ses adversaires avec plus de fracas. Quels sarcasmes et quel débordement d'injures ! Il se promet de faire retentir sa colère « de siècle en siècle » ; il veut l'écrire " d'une plume de fer et sur un papier d'acier (1) >i . Et voici, en effet, l'immortelle caricature de ses victimes ; les voici qui passent « enveloppées d'un grand manteau », " les cheveux en désordre » , « les sourcils froncés » , " les yeux farouches n et « la barbe longue » , leur « ton est prophétique, leurs paroles rares et leurs écrits interminables M , « et tous, zwingliens, quintins, puritains, luthéristes, calvinistes, anabaptistes, fils dénaturés qui battent jusqu'à la mort la France leur mère, sont des pillards, des brigands et des assassins n .
Ce n'est pas que Ronsard tienne fort à l'Église catholique, ce n'est pas que sa raison, ou son cœur, ou toute son âme de poète reste attachée à des dogmes, à des rites, au Pape, à la messe et au Christ étendant ses bras sur l'autel. Polyeucte sans la grâce, apôtre sans le sacrifice, il se dit chrétien et catholique, et il exprime en beaux termes la foi qu'il croit avoir, mais il serait protestant si les protestants n'avaient pas heurté son loyalisme monarchique et son respect absolu pour rÉtat(2).lln'aimepaslecatholicisme,maisilhaitlaRéforme(3).j Il la hait pour sa désobéissance au Roi, pour ses noises et ses discordes, ses chrétiens déguisés en gendarmes, son Christ souillé de sang et de poudre (4). Ce défenseur du Pape défend l'autorité (5), son pays et son roi; et il cesserait de vouloir
(1) Eossaud, Continuation du discours des Misères de ce temps à Catherine de Médicis.
(2) Id., Remontrance au Peuple de France.
(3) Jd.
(4) [d.. Continuation du discours des Misères de ce temps.
(5) Id., Premier discours des Misères de ce temps. « Morte est l'autorité, etc. »
M confondre » l'ennemi, si l'ennemi voulait écouter le pathétique appel qu'il adresse à Théodore de Bèze :
La terre qu'aujourd'hui tu remplis toute d'armes, Ce n'est pas une terre allemande ou gothique, C'est celle où tu naquis (i).
A la voiif de Ronsard, la controverse pour un instant passe toute sur ce- terrain, et la politique remplace la théologie. Les théologiens ont pourtant l'éloquence tenace, ils parleraient dans le vide. Ronsard a fait, s'il est possible, quelque chose de pis que de les priver de lecteurs, il les a privés d'imprimeurs : on ne veut plus les imprimer. Ils ont beau invoquer l'Écriture sacrée, les Pères des quatre premiers siècles, la philosophie, ces pauvres gens, semblables à des orateurs rendus muets par un coup du sort, ne peuvent qu'exhaler dans le secret de leur correspondance leur légitime mauvaise humeur. « Oh ! misère de ce temps, écrit l'un d'eux avec naïveté, à peine Ronsard at-il composé d'acrimonieux discours au Roi, à la Reine, à je ne sais qui, que les voilà imprimés, édités, et les controverses des vieux théologiens, on les dédaigne (2). Pour répliquer à Ronsard, les réformés n'ont « ni voix, ni plume. »
Sur cet exemple, jugez l'appoint que l'armée catholique trouve chez les humanistes. Ses bataillons décimés et flottants sont enrichis de ces recrues. A mesure que les guerres de religion mettent des haines plus vivaces entre la France catholique et la France protestante, le sentiment public et laïque s'aigrit de plus en plus contre la Réforme. On ne se demande pas si elle est effectivement responsable de tous les malheurs publics.
(1) Ronsard, Continuation du discours, etc.
(2) « Heheu, haec est magna temporum nostrorum miseria et caîamitas, ut Ronsardi poemata àvut?E).ïi, quœrimoniœ nescio quœ ad regem, Reginam, aut nescio quos homines non tam cite nascuntur quam edanlur ab ipsis typographis. Disputationes autem veterum Theologorum... spernuntur (7 mars 1565). » — Lettre inédite de Lambert Daneau, publiée par M. Felice, » Lambert Daneau, Paris, 1882 « , p. 273.
Elle est la nouvelle venue ; c'est avec elle que la discorde est née ; les humanistes et les hommes d'État, les amis de l'ordre et de la paix rompent définitivement avec elle.
« Que me voulez- vous? dit Montaigne aux protestants. Les vraisemblances ne manquent pas à mon catholicisme, et l'on peut en faire une excellente apologie (1). » Les protestants résistent, ils opposent argument contre argument, et ils s'enferment dans un dogmatisme obstiné. Montaigne, alors, ne discute plus, il sourit : « Vantez-vous d'avoir trouvé la fève au gâteau » , et il ajoute : « Que sais-je! » ce qui est une façon de demander : « Que savez-vous? » La réponse, il la fait lui-même. Par une dialectique pleine d'imprévu et de vivacité, il montre à ces esprits « surveillants et pédagogues des choses divines et humaines » qu'ils ne peuvent rien savoir. Se réclameraientils de la raison ? La raison est « si manque et si aveugle, que tous sujets désavouent sa juridiction» . Se réclameraient-ils de la conscience? Les lois de la conscience « que nous disons naître de nature naissent de la coutume (2) » . Comment oseront-ils prétendre : « Il y a plus de justice, de vérité, de vertu ici que là! « Une seule chose est certaine, c'est le plaisir et la douleur. Une seule loi est absolue, courir à l'un et fuir l'autre. Or, le bouleversement de l'état social est la source de tous les maux, que conclure? « Il y a grand amour de soi et présomption d'estimer ses opinions jusque-là que, pour les établir, il faille renverser une paix publique et introduire tant de maux inévi-
(1) C'est le rôle de l'apologie de Raymond de Sébonde. II est facile de l'interpréter sans y voir une marque du scepticisme de Montaigne.
Le scepticisme de Montaigne ne s'attaque qu'aux idées générales et abstraites, et aux combinaisons que la raison raisonnante en peut faire. Aussi ne croit-il pas qu'on puisse partir de là pour prouver l'existence de Dieu et la nécessité de certaines croyances religieuses, comme l'avait voulu faire du Plessis, comme le fera Charron. Mais même avec cette restriction, il croit que les catholiques ont pour eux, lorsqu'ils se servent des « outils mortels et caduques » , autant de vraisemblance que les réformés ou que les athées. « Je suis heureux, dit-il, de voir nos outils mortels ou caduques, si proprement assortis à notre foy sainte et divine. »
(2) MOSTAIGKE, liv. I, ch. XXII,
tables et une si horrible corruption de mœurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d'estat en choses de tels poids, et les introduire en son pays propre. Est-ce pas mal mesnagé d'advancer tant de vices certains et connus pour combattre des erreurs contestées et débattables (1) ! »
Une dernière péripétie vint assurer au catholicisme les sympathies de tous ceux, indifférents ou protestants, qui ne voyaient rien au-dessus des avantages de la vie civile. Le catholicisme se dédoubla, ce qu'il contenait de foi ou de fanatisme alla d'un côté, et de l'autre côté ce qu'il contenait de prudence, d'obéissance, de discipline et de sens politique : ici la Ligue, et là les anciens serviteurs de Henri III, les catholiques résignés à Henri lY. Et ce qui devint le catholicisme officiel, ce ne fut pas l'exaltation des Parisiens qui avaient sacrifié leur patriotisme à leur foi, ce fut le bon sens des gens qui avaient sacrifié aux nécessités politiques leurs susceptibilités religieuses. Aussi, à l'heure du triomphe, Henri IV, le plus madré prince qu'il y eût au monde (2), ne se fia pas au protestantisme dont il connaissait pourtant toutes les ressources en nobles cœurs et en mâles dévouements ; pour reconstruire l'État, rétablir l'harmonie des forces politiques, et rendre au pouvoir son efficace activité, il alla à la messe.
vSjoilà donc les premières raisons pour lesquelles on redevint catholique : la ferveur, la foi agissante, c'est le dernier souci de ses nouveaux fidèles. Le choix d'une religion est ouvertement une question de prudence. Il nous reste à le voir devenir, sous le règne de Henri IV, une question de scienceo
(1) MoSTilGSE, liv. 1, ch. XXII.
(2) Le plus rusé et le plus madré prince qu'il y eiit au inonde (1577). — D'Atr- BiGNÉ, Mémoires, p. 184.
Quand le fracas des invectives de Ronsard eut été amorti, les théologiens purent de nouveau se faire entendre, et la controverse reprit avec un acharnement qui grandissait h chaque nouveau livre, à chaque nouvelle année. Le catholicisme et la Réforme se forcèrent mutuellement à produire les preuves de leurs dogmes, de leurs rites et de leur discipline, des preuves positives et certaines, des preuves scientifiques.
Ce n'est pas à notre siècle de s'étonner si les sciences, les sciences historiques et philologiques, sont appelées dans un débat de ce genre pour donner les marques de la vérité et de l'erreur en matière de religion. S'appuyant sur une révélation qui est un fait historique, le christianisme de tout temps a dû soumettre ce fait à la critique qui juge, qui explique et qui certifie. Mais il appartenait à la Réforme française de bien montrer qu'on devait confier aux méthodes impersonnelles de l'histoire et de la philologie une minutieuse investigation sur les paroles et les enseignements du Christ. C'est son honneur, et ce fut — pour un temps — sa perte.
Le catholicisme jusqu'alors n'avait, en effet, pas tant discuté sur la lettre des Livres sacrés que sur la façon dont il fallait et les élai'gir et les compléter. L'autorité de la tradition, des conciles et du Pape aussi grande et aussi grave pour la définition des dogmes que le verbe même desÉcritures, introduit dans la doctrine un élément dont les seuls juges sont l'usage, l'expérience ou la raison. C'est un curieux spectacle que celui de la naissance d'un dogme dans l'Église catholique : une idée se gUsse chez deux ou trois auteurs remarquables par leur
piété OU par la sûreté de la doctrine, elle fait son chemin. Lentement et avec précaution les théologiens l'examinent, la dévotion populaire s'empare d'elle, le temps passe, elle a quelquefois pour elle des siècles et l'assentiment universel des catholiques ; çà et là surgissent à peine quelques doutes ou quelques résistances. Alors elle est soumise à un concile où les évêques interprètes et juges de l'opinion des fidèles, la discutent et l'acceptent. Le Pape la promulgue, elle est entrée dans le dogme. En fait, les catholiques élaborent sans cesse le dogme avec ce qui surnage de génération en génération dans la conscience religieuse. Gela, les méthodes scientifiques ne l'atteignent pas.
Mais, cela, les protestants ne le comprenaient pas, ne l'acceptaient pas. Les «consciences» qui veulent une «fermeté de la vie éternelle » et que l'Église catholique déçoit par une interprétation humaine des choses divines, ces « pauvres consciences » ne sauraient se contenter de promesses u qui n'ont d'arrêt ni d'appui sinon sur le bon plaisir des hommes » , dit Calvin. Pour elles, le maître, le législateur, ce doit être Dieu, Dieu seul et sa seule parole.
Dieu a parléj et sa parole est consignée « es livres des prophètes et des apôtres « appelés Vieil et Nouveau Testament. Elle porte en soi la marque de son authenticité. « L'Écriture a de quoi se faire connaître, voire d'un sentiment aussi notoire et infaillible comme ont les choses blanches et noires de montrer leur couleur, et les choses douces et amères de montrer leur saveur (l). » La parole divine s'explique donc par ellemême, elle a une clarté pgirfaite.. Il y a plus : elle est complète et définitive (2). Ce n'est pas un germe qui se développera
(1) Calvin, Institution chrétienne, liv. VIT, cli. n.
(2) Du Bourg, dans la solennelle confession qui fut imprimée, dit qu'il croyait tout ce qui est contenu au livre du Seigneur, c'est à savoir au Vieil et Nouveau Testament...; « qu'à ceste très saincte parole, il n'esteit à quelque personne, de quelque qualité et estât, quelle peust estre, adjouster ou diminuer aucune cbosç:
avec le temps (1); tout ce qui s'y ajoute est une profanation ou une idolâtrie. « Entre les vrais chrétiens, ce qui n'est point «crit dans la parole de Dieu est tenu pour une chose nulle et «on étant, dans les choses du moins qui sont nécessaires au «alut. »
L'Écriture sainte toute seule fut donc le défîniteur de la foi (2), elle se suffit à elle-même aussi longtemps que l'effusion mystique de l'âme emplit le calvinisme. La sincérité, l'intensité du sentiment religieux expliquaient et vivifiaient les textes. Que pouvaient importer à la foi de martyr d'Anne du Bourg les subtiles difficultés des interprétations diverses ! Mais le calvinisme tendait à être de plus en plus un système théologique complet et infaillible; il avait ses dogmes, sa morale, sa disci-
■ea lois, edicts, cérémonies, ou autrement, concernant la police de la religion •chrestienne...
« D'avitant que, ainsi que Dieu est parfaict sa doctrine l'est aussi; et n'a besoin de glose ou augmentation; qu'autrement les apostres auroyent mal rcgi ieur Eglise, en ayans obmis tant de superstitions qui sont aujourd'liuy en règne •entre les papistes. " — De la Place, p. 21.
(^i) Les mille textes que l'on trouve sur ce point démontrent l'importance ■qu'y attachaient les Béformés.
Profession de foi des Réformes des Pays-Bas au roi Philippe (1561).
■1 Se devait bien chacun garder d'y ajouter ou diminuer, brouiller la sapience humaine parmy la sapience divine. » — De la Place, p. 138.
Th. de Bèze, après avoir exposé les dogmes communs aux catholiques et protestants, continue ainsi, au colloque de Poissy :
« On ne s'est contenté des susdicts articles... on n'y a cessé d'ajouter articles «ur articles comme si la religion chrétienne estoit un édifice qui ne fust jamais élevé... on s'est bien plus souvent àrresté à ces accessoires qu'au principal, n — De la Place, p. 162.
Dans la requête des protestants présentée à Fontainebleau en 1560 par l'amiral, il était dit :
« (Ils rendaient) à Dieu un pur service et adoration sans ajouter ou diminuer à «a parole, ne consentir à chose qui y fut contraire. » — Régnier de la Plancue, p. 351.
(2) Avant le colloque de Poissy, les protestants demandent quatre choses, •dont la troisième était :
tt Que toutes les difficultés et controverses eussent à être décidées et terminées parla seule parole de Dieu. i> — De la Place, liv. VI, p. 154.
« En somme donc nous requérons que l'Ecriture qui est toute claire en cet •endroit discerne entre les traditions bonnes et mauvaises, sainctes et profanes, profitables et nuisibles, nécessaires et superflues, dit Th. de Bèze au colloque de Poissy. II — De la Place, p. 187.
pline et la vraie connaissance de Dieu, le Créateur et le Sauveur (1). A ce système objectif, il faut des preuves objectives ; la lumière, dont le Saint-Esprit éclairait le fidèle qui lisait l'Écriture avec simplicité, humilité, esprit de foi, n'offrait pas celte certitude impersonnelle et infaillible dont le sentiment religieux se passe et dont la science a besoin. A qui donc demander cette certitude, sans sortir de la parole de Dieu (2)?" A la philologie et à l'histoire.
En somme, s'il est admis pour principe que la révélatiort du Christ est complète et définitive, l'obscurité du texte nevient pas de la pensée, elle vient des mots. Nous ressemblons à des écoliers qui prêtent à leur texte des idées incohérentes, parce qu'ils font des contresens. Nous faisons des contresens. A la philologie de nous les éviter.
Mais à l'histoire surtout de nous faire entrer dans l'intelligence du texte. Si nous connaissions la vie et la conduite des apôtres, celle des premiers chrétiens, héritiers directs des apôtres, n'y trouverions-nous pas l'application et l'explication de la pure doctrine du Christ ? A quel moment peut-on supposer que les chrétiens ont perdu cette pureté de la doctrine? Au plus tôt à la fin du quatrième siècle. L'usage des quatre premiers siècles peut donc servir de règle à la foi (3). Le rôle
(1) Voir. MiLSAND, Luther et le serf arbitre, Paris, 1884.
(2) « Nous disons avec saint Augustin... que s'il y a quelque difficulté en l'interprétation d'un passage, le Saint-Esprit a tellement tempéré les Saintes Ecritures que ce qui est dit plus obscurément en un endroit est dit ailleurs très clairement, dit Th. de Bèze au colloque de Poissy. » — De la Place, p. 164 et 186-.
(3) Les ministres de France même font profession de dire qu'ils reçoivent le commun consentement des Pères des cinq premiers siècles pour arbitre de l'interprétation de l'Ecriture. — Les diverses œuvres de l'illustrissime cardinal dur Perion, 3° édition, Paris, chez Pierre Chaudière, MDCXXXIII.
Th. de Bèze dit : «Monsieur le cardinal de Lorraine s'estait obligé par promesse publique de nous instruire et enseigner... par les paroles des docteurs qui ont écrit les premiers cinq cents ans. » — De la Place, t. VII, p. 194.
Sur le culte des images, de Bèze, ayant résumé sa doctrine, avait ajouté cequi suit :
« Nous avons deux fondements de cette doctrine, c'est-à-dire l'ordonnance de Dieu, réitérée en toute l'Ecriture du Vieux et Nouveau Testament; et l'usage de la
de la controverse se réduit ainsi à déterminer cet usage : pure <juestion d'histoire, et la science nouvelle qui naît de ce point de vue s'appelle du nom de sa méthode : théologie positive, elle procède par témoignages, témoignages des Pères, des conciles, des auteurs profanes, témoignages des lois et des édits. « Les arguments de la théologie positive et des controverses de la religion ne sont pas, écrivait le plus fameux des historiens controversistes, comme les arguments de la philosophie : car, aux arguments de la philosophie, où les preuves se font par les seuls principes de la religion naturelle, il ne faut que deux brièves propositions et une conclusion pour formuler un argument; mais, en la théologie positive et es controverses de religion, où les preuves se doivent faire par autorité et non par simple raison naturelle, il faut que les passages tout entiers des auteurs entrent dans les propositions de chaque argument, et bien souvent vingt et trente passages de divers auteurs en une seule proposition (1). »
Regardons se constituer cette science nouvelle. En voici, dans les oeuvres de Du Plessis, la plus exacte application. Ouvrons un de ses livres de controverse, n'importe en quel chapitre : tous se ressemblent. D'abord en peu de mots, mais avec une excellente fermeté qui rappelle Calvin et une chaleur contenue qui annonce Pascal, un point de controverse est exposé et délimité. Plus tard, à la fin du chapitre, exposition «t résolution seront reprises pour conclure avec une véhémence toujours sobre, mais de plus en plus éloquente. Entre
primitive Eglise, jusque environ quatre cents ans après la Nativité de Notre- Seigneur. n
Cf. Catholicus et orthodoxus Ecclesiœ consensus ex verbo Dei Patvum scriptio, et Ecclesiœ 7-efonnatœ confessîonuni harmonica et ex doctorum qui scholastici dicuntur, par Gaspard Ladrest, qui fut en 1600 recteur de l'Académie de Genève. Cet ouvrage, publié à Genève en 1595, fut réédité en 1612. — Voir surtout infra, une citation de la préface de la Réponse au livre publié par le sieur eves(]ue d'Evreux, par Du Plessis-Mobnav.
(1) Il ajoute : « Il faut vérifier l'explication de chaque passage par la conférence et conformité des autres lieux. » — Du Pebiion, Les diverses œuvres, p. 321.
ce commencement et cette fin, c'est « la plaine de la théologie (1) « . Du Plessis semble s'y jeter avec joie et à corps perdu. Cette plaine, c'est l'amas des textes qui confirment son opinion et qui l'autorisent à mettre ses adversaires « un peu au-dessous des mahométans » , tout à côté des idolâtres. C'est une richesse royale où rien ne manque, pas même le superflu à côté du nécessaire. Le nécessaire, c'est l'Écriture sainte, qui donne « la loi à l'Église, la raigle à notre foy, la bride à nos discours, la borne à nos intentions » . Le nécessaire, ce sont les Pères « comme truchements et interprètes de cette parole divine à nous laissée par les évangélistes et apôtres, témoins communs desquels les expositions et dépositions doivent être pesées et révérées des uns et des autres » . Le superflu, ce sont les scolastiques, « certes nés au plus épais de la confusion de l'Église romaine, au plus infect de la contagion, témoins produits par nos parties, parties eux-mêmes » , mais utiles encore « pour énerver le mensonge, pour le détruire par soy-mesme, non pour prendre droit de leurs Écritures, mais pour les renverser par leurs propres doutes, variations et contradictions (2) H . Et c'est ainsi que l'Écriture, les Pères et les scolastiques, de leurs textes imprimés en italique pour frapper les yeux, hérissent les pages savantes de Du Plessis. Pêle-mêle voici de l'hébreu, du grec, du latin, saint Paul, saint Pierre, saint Jean, Hermas en son pasteur, Eutychianus, évêque de Rome, Origène, TertuUien, saint Cyprien, saint Hilaire, saint
(i) Réponse au livre publié par le sieur evesque d'Evreux, sur la Conférence de Fontainebleau, le 4° de may 1600, par Philippe De Mornay, sieur Du Plessis- Mauly. Saumur, ctez Thomas Portuau, 1602, p. 555.
« Mais sortons desormai du buisson de la grammaire, écrit Du Plessy, pour entrer en la plaine de la théologie; car ici nous faut-il venir aux mains.
« Il dit que l'Eglise chrétienne, chrétienne et de tout temps vénérée... et je le nie; je maintien qu'elle a été trois et quatre siècles sans avoir ses églises; elle a été trois ou quatre autres sans les vénérer, et là-dessus, soixante-sept pages de citations, c'est la plaine de la théologie. »
(2) Du Plessis -Morkay, Réponse au livre publié par le sieur evesque d'Evreux, «ur la Conférence de Fontainebleau. — Préface.
Basile, saint Ambroise, saint Hierosme, saint Augustin, Ghrysostome, Eusebius Emissenus, puis saint Bernard, saint Thomas, Durand au livre des conciles, la Glose interlinéaire, la Glose commune, Lyranius, le cardinal Hugues, le cardinal de Alliaco et Férus, « grand prescheur de notre temps en l'église cathédrale de Maïance (1) ». Ailleurs, sur le sujet de l'adoration des images, je trouve soixante-sept citations, ni plus ni moins. Un ouvrage entier en contient six mille ou dix mille, l'auteur lui-même n'en sait pas bien le compte. Merveilleuse abondance de bien qui devait, comme toujours, être nuisible (2).
Mais le labeur n'est que commencé. Les adversaires ne se payent pas de cette monnaie ; avant de l'accepter pour bonne, ils veulent en vérifier le métal et l'empreinte (3). Un certain docteur Boulanger, théologien catholique, puis à son exemple l'évêque de Bazas et les Jésuites de Bordeaux, à leur suite tous les prédicateurs catholiques, enfin le très savant Jacques Davy, évêque d'Évreux, et plus tard cardinal Du Perron, tous s'attaquèrent à Duplessis-Mornay, en disant que « ny dans son livre contre la messe, ny dans son Traité de V Église, ny dans sa réplique sur les traditions, il n'y a un seul lieu qui
(1) Du Plessis, Traité de l'Eglise^ p. 231 et suiv., éd. 1599 à La Eochelle.
(2) M. RebelUau (Bosscet, Historien du protestantisme) laisse entendre que les Eéformés substituèrent ou du moins ajoutèrent aux textes de bons raisonnements. C'est le contraire qui est vrai. A l'argumentation philosophique, à l'analyse syllogistique des formules, ils substituèrent la preuve historique par textes et témoignages. M. Rebelliau s'appuie sur un décret du synode national de Montpellier (1598). Ce décret condamne un théologien protestant qui a invoqué l'autorité des Pères des quatre premiers siècles. C'est que ce théologien avait confondu l'autorité doctrinale, avec l'autorité testimoniale, et M. Rebelliau les confond avec lui. Le même synode, dix lignes plus loin, donne mission au conti'aire d'examiner un livre composé justement des témoignages des Pères des quatre premiers siècles. La distinction est très bien faite et exprimée par Saint FRiKçois DE Sales, Controverses, p. 227 de l'édition Mackey.
(3) Le Père Cotton prêchant le Carême à Grenoble avait promis à ses auditeurs de leur signaler chaque jour à l'entrée de son prône un passage corrompu de la Bible de Genève. — Cresson Benjamin, Réponse aux allégations du Père Cotlon^ Jésuite. Genève, Gamonnel, 1599, in-S".
ne soit ou faussement, ou inutilement, ou impertinemment cité (1)» . Là-dessus la controverse s'enfonça plus avant encore dans la science. Pour justifier ses citations, elle inventa et appliqua les méthodes les plus précises de la philologie et de la critique historique. Décidément, la plaine de la théologie est envahie par les « buissons de la grammaire » . Chaque citation est vérifiée et débattue « par la conférence et conformité des autres lieux » et par tous les moyens dont la science des langues peut disposer pour découvrir la valeur des mots et le sens des phrases. Le verset 6 du psaume xcvm est contesté. Faut-il traduire : « Adorez le scabeau de ses pieds, ou : Adorez en la maison de son sanctuaire »? Toute la difficulté porte sur la construction du verbe hébreu que Ton traduit par : adorer. Duplessis-Mornay cite l'hébreu, cite la version chaldaïque, fortifie son explication par l'analogie avec le verset 9 du même psaume et appuie cette analogie de l'autorité du Rabbi David Kimlii (2). Ailleurs, — ici nous quittons l'hébreu pour le grec, et les recherches, devenues plus faciles, sont plus fécondes, — ailleurs il s'agit de prouver que ôouXeuw et larcisvoif Iccxozîoc et Bovleia. sont synonymes, et que « l'un va pour l'autre « . Aussitôt on invoque Xénophon , Suidas et autres bons auteurs, le Deutéronome (28-47-48), saint Paul qui écrit aux Éphésiens : oSsôç w Xarpeùco, là où OEcuménius note expressément : ce Xarpeuco olov ôouXeuw. » Et cette synonymie est
(1) Le docteur Boulanger signala le premier le peu de fond qu'avaient les passages allégués par Du Plessis. L'évêque de Bazas et son chantre poussèrent dans la même voie. Puis toute la maison des Jésuites de Bordeaux accusa de faux les citatioiis du Traité de l'Eucharistie. Le Père Bichéome en fit un livre. « Bientôt il n'y eut ni evesque ni docteur, ni prédicateur catholique de quelque ordre qu'il fust qui ne tinst ce langage », et « les chaires de toutes les Eglises ne resonnèrent d'autre chose " . — De Perron, OEuvres diverses, p. 9t. — Restait à le prouver. Jacques Davy, evesque d'Evreux, s'en chargea : « Je m'oblige de montrer (au sieur Du Plessis) que dans son livre contre la Messe, ni dans son Traité de l'Eglise, ni dans sa réplique sur les traditions il n'y a un seul lieu qui ne soit, ou faussement, ou inutilement, ou impertinemment cité, n — Dd Perron, Les diverses œuvres, p. 78.
(2) Dd Plessis-Mornay, Réponse, etc., p. 324.
poursuivie à travers les siècles et les auteurs ; saint Augustin, Grégoire Nazianzène, Nicétas, scoliaste de Grégoire Nazianzène, saint Hierosme, etc. (1). La controverse s'appuie d'une main sur le Calepin et de l'autre sur le Thésaurus (2).
A celte première tâche s'en ajoute une seconde plus délicate et plus nouvelle : c'est la critique des témoignages. Dans cette oeuvre historique dont le résultat doit être de rendre à la science la vie religieuse des quatre premiers siècles, les auteurs cités ne sont pas autre chose que des témoins. Les uns ont grande autorité, ce sont les Pères de l'Église; mais les autres, que valent-ils? Un certain Agobardus rapporte un très curieux décret du concile Elibertin. D'un autre auteur obscur, Crinitus, on a le texte d'une loi romaine qu'on retrouve bien ailleurs, mais sous une autre forme et avec une portée différente. On ne laissera pas ainsi passer Agobardus et Crinitus. L'un, dit-on, est mal renseigné, il était éloigné de cinq cents ans et de cinq cents lieues du temps et du pays où avait été tenu le concile Elibertin (3) ; l'autre est un auteur récent et de nulle autorité (4) , et la discussion passe du témoignage au
(i) Dn Plessis, Réponse, etc., de la pnge 317 à la page 341. — De même à propos de ce fait que « Celsus contre qui dispute Origène, reprochait aux chrétiens qu'ils n'avaient point de simulacres « ^k-{a),\i.a.ia, » . Du Perron explique qu'il ne faut pas entendre par là simplement images, mais statues déifiées et consacrées en titre de Dieu. » — Du Perros, Les diverses œuvres, p. 228. — Semblable discussion lexcicologique s'élève à propos de Bmiaoûç et 0uffia(7Tr,pta. — Do PEnnoN, Les diverses œuvres, p. 229.
(2) Or contre ces autorités que le sieur Du Plessis voulut alléguer au sieur d'Evreux, il appelait au secours le Thésaurus de Henri Estienne, il y devait associer le Calepin du cardinal de Sens, dit Du Plessis, cité par Du Pkiuson, OEuvres diverses, p. 239.
(3) Discussion de l'autorité du témoignage d'Agobardus invoqué par Du Plessis à propos du Concile Elibertin. — Du Peuron, Diverses œuvres, p. 221.
(4) Du Plessis cite un texte falsifié par Crinitus. On lui reproche cette falsification, et Du Plessis la restitue à son auteur. Mais l'évêque d'Evrcux réplique Il qu'il ne voulait point offienser l'honneur du sieur Du Plessis ni le taxer d'aucune falsification, mais seulement ceux sur le recueil et reunions desquels il s'était fié » . — Mais, ajoute-t-il, ledit sieur Du Plessis n'est pas exempt de toutes fautes... pour ce qu'il ne pouvait ignorer que Crinitus ne fut uh auteur récent et de nulle autorité. — Dd Peiiron, Diverses œuvres, p. 147.
témoin, s' éloignant de plus en plus de la -théologie pour rentrer de plus en plus dans la science. Et le problème de la. foi se réduit à un problème d'histoire (1).
Voilà l'œuvre colossale et nouvelle entreprise par la controverse, et maintenant voici quelle en fut l'issue.
Il V avait chez les catholiques plus de controverse que d'apologie, et chez les protestants plus d'apologie que de controverse. En vertu de ce principe que « c'est à celui qui nye de prouver, quand il nye contre la possession » , les catholiques attendaient que les protestants fournissent les preuves de leurs ziégations ; eux, ils discutaient et réfutaient ces preuves. C'étaient les protestants qui avaient inauguré cette théologie positive, c'étaient eux qui avaient réuni les textes et refait l'histoire des quatre premiers siècles. Et les catholiques, au lieu de refaire cette histoire à leur façon, se contentaient de taxer et de convaincre de faux les citations de leurs adversaires. On voit combien étaient inégales les chances de l'un et de l'autre parti.
D'autant plus inégales qu'il était difficile à une science constituée ainsi de toutes pièces d'arriver du premier coup à sa perfection ; les erreurs devaient s'y glisser en assez grand nombre. Une érudition vieille, solide et bien digérée manquait à cette doctrine protestante née d'hier. Et puis, les documents qu'elle cherchait avec précipitation, d'où venaient-ils ?
(i) Voici une preuve que le débat religieux n'était plus qu'un débat scientifique. Lorsque fut décidée la conférence de Fontainebleau, le nonce du Pape protesta auprès du Roi, disant que l'action de députer des commissaires en matière de religion était chose dépendante de l'autorité ecclésiastique. Le Roi repondit que ces commissaires « ne seraient juges d'aucun différend de religion » . lisseraient seulement les «spectateurs témoins et garants de la véracité de cette conférence » . Us pourraient bien dire leur avis sur la version des mots, mais non sur aucun point de théologie ; d'ailleurs, « il ne se traiterait rien de tel en toute cette action, mais seulement s'examinerait le fait particulier du sieur Du Plessis pour savoir s'il aurait commis quelque fausseté littérale en ses allégations » . — Du Perron, Les diverses œuvres, p. 90.
De matériaux recueillis, conservés et commentés, cela depuis des siècles, justement par ses adversaires. Il aurait fallu avant tout une sage division du travail, qui conviât mille savants à une méthodique et minutieuse enquête sur les quatre premiers siècles. Les synodes nationaux organisèrent cette division du traA'ail, mais trop tard(l). Hâtivement, trop hâtivement, l'érudition protestante s'était traduite avec éclat sous la plume de Dijplessis-Mornay, et dans des conditions qui devaient accuser encore les désavantages de son origine. Homme d'État et homme de plume, Duplessis-Mornay avait peu de temps à donner pour déchiffrer des in-folio. Des secrétaires des ministres, compilateurs sans méthode ni patience, travaillaient pour lui et sans lui. Eux fournissaient les textes; lui, il pi'êtait r « industrie de sa plume (2) » . Aucune œuvre irréprochable ne pouvait sortir de cette collaboration.
Soumise à une ci^itique aiguë et malveillante, cette œuvre laisse voir ses fissures et sa fragilité. Une complète réfutation ne fut même pas nécessaire ; le procès habilement conduit et
(1) Le synode national de Saint-Maixent divisa les divers points de la controverse entre les différentes provinces (1609). La même pensée était venue à Du Plessis.
Lors de la conversion de Henri I"V, il voulait faire venir les plus doctes protestants, leur partager la besogne. « Son intention, dit son biographe, était de leur faire rafraischir la lecture des anciens, même des scholastiques et que un chacun en prist sa part à lire; qu'en les lisant chacun rapportât sur chaque point controversé ce qu'il trouvait es auteurs, qui venaient en sa part et en Est extrait, que puis après chacun d'eux se préparassent sur un certain point et surtout y remarquassent en iceluy, par ce qu'il résultait du recueil et observation de tous, la pureté de la doctrine, jusqu'à quel âge elle avait duré, par qui, quand, et comment l'abus y avait glissé, comment depuis il s'y serait nourri, accreu, augmenté, etc. » Haag, France protestante.
Du reste, depuis longtemps déjà les synodes s'occupaient d'organiser la controverse.
Le synode de Montauban (1594) cherche à former une phalange de controversistes. Le synode national de Saumur (1596) nomme M. de Serres pour répondre à Pierre Gayet apostat. Celui de Montauban charge M. Beraud de répondre aux écrits de Du Perron et M. de Montigny de répondre aux écrits de Cayet. Celui de Gergeau (1601) décide sur la proposition de Charnier de joindre une apologie à la profession de foi et exhorte tous ceux qui pourront y travailler de mettre par écrit ce qu'ils jugeront devoir entrer dans cet ouvrage.
(2) Dd Pekrok, Les diverses œuvres, p. 87.
circonscrit fut tranché par une manœuvre décisive. Ce fut une conférence contradictoire réunie pour examiner « cette question de fait où il ne faut apporter que des yeux (l) » , à savoir K si les passages allégués par Duplessis sont dans les auteurs comme il les couche dans son livi'e » .
Or, cette fidélité littérale, même en dehors des erreurs inévitables, n'existait pas, ne pouvait pas et ne devait pas exister. Un aphorisme, un texte de loi, une réflexion se cite; mais si l'on veut rapporter sur un point d'importance la pensée d'un grave auteur, que de volumes ne faudrait-il pas pour en suivre l'expression complète! On est obligé alors de « recueillir sommairement le sens d'un discours qui s'étend quelquefois par tout un feuillet (2) « . Évidemment, « à l'ouverture du livre » , ces infidélités littérales frappent les yeux. Les catholiques comptaient donc sur elles, sachant bien que Duplessis, qui avait copié ses citations telles quelles dans les recueils de ses secrétaires, ne saurait à Timproviste montrer comment elles sont l'abrégé et le résumé de l'auteur allégué. Duplessis, en revanche, se défendait d'accepter cette conférence ; il voulait bien contrôler ses textes, mais à tête reposée, avec du temps et le secours de ses amis. La crainte de paraître reculer, l'autorité de Henri IV et la diplomatie de Du Perron vinrent à bout de sa résistance.
C'est un douleureux spectacle que la fuite de ce grand
(i) Du Peuhon, Les diverses œuvres, p. 90.
(2) Du Plessis avoue lui-même que parfois il résume et tire à soi au lieu de citer purement et simplement.
«Vient le sixième passage qui est de Saint Cyrille Alexandrin... où je disais que, etc.. « trop avantageusement peut-être pour les mots, mais non cei-tes pour le sens » .
" Je n'ai pas allégué les mots de Cyrille, mais d'un discours, qui s'estend par tout un feuillet, sommairement recueilli.» — Réponse à Vévêque d'Evreux, t. VI, passage, p. 2S9.
On lui reproche aussi de mutiler le texte en supprimant les restrictions et de faire « une proposition absolue et universelle » d'une proposition restreinte et conditionnée. — Voir notamment le passage cité à la page 137 des OEuvres diverses, de Do Perroîi.
homme traqué de retraite en retraite, acculé, contraint à faire face. Le voilà à Fontainebleau : chaque soir, il aura cinquante textes jusqu'au total de cinq cents, et, le lendemain, devant des arbitres non suspects, trois protestants et trois catholiques, en présence du Roi et de la cour, ces textes seront vérifiés. Il avait à peine souscrit à ces conditions, la mort dans rânie^ qu'à la hâte l'évêque lui envoie, le soir même, des textes, sans compter, une soixantaine environ. Quelle nuit! Perdu dans des in-folio qu'il savait à peine déchiffrer (1), il ne peut reconnaître que dix-sept textes, mais il les apporte avec assurance. La vérification se fait : la nuit vient, on s'arrête au neuvième passage. Les commissaires conclurent à la fausseté des citations. Duplessis, malade, s'échappe de Fontainebleau, cache sa retraite, c'est une déroute.
C'en était assez pour ébranler le crédit de la science protestante dont il passait pour le représentant officiel : tant l'intervention de Henri IV avait donné de retentissement à cette triste aventure. Mais le scandale devait se prolonger. Aucune marque d'estime ou de sympathie n'avait manqué à Duplessis dans sa défaite. Du Perron lui-même eut, après sa victoire, des ménagements et une modestie relative (2). Malheureusement,
(1) C'est tout un art que de savoir lire les vieux textes scolastiques. A Fontainebleau, Du Plessis ne sut pas se tirer de leurs abréviations et ligatures. Même dans son livre il avait fait de regrettables confusions.
Pour le deuxième passage qui est un texte de Durandus, il est déclaré u que lesieur Du l'icssis avait pris l'objection pour la résolution » , et c'était par ignorance typographique. — Du Perron, OEuvres diverses, p. 126.
(2) Ce qui soit dit néanmoins (que les textes sont ou faussement, ou impertinemment, ou inutilement cités) sans attenter h. l'honneur particulier du sieur Du Plessis, lequel hors l'intérêt de la religion, j'estime selon ses qualités et mérites, et ne le prétends taxer sinon de trop de ci'édulité aux faux mémoires et à la mauvaise foy de ceux qui abusent de l'industrie de sa plume. — Du Perron, p. 87. Il Je lui promets (au sieur Du Plessis) d'apporter en l'exécution toute douceur, modestie et bienveillance envers sa personne. »
M. Urbin (Nicolas Cœffeteau. Paris, Thorin, 1893") remarque, p. 190, que les contemporains et Cœffeteau lui-même rendent hommage à la modération et à l'honnêteté de Du Plessis en tout ce qui ne touchait pas à la controverse.
Du reste, le fait est général; quand on regarde de près ces époques de violence, on est étonné de voir que les rapports individuels entre catholiques et
Duplessis voulut sa revanche. Il publia un livre savant (1) pour défendre les passages incriminés, mais il eut le tort de dire qu'on n'avait trouvé que neuf citations, sans importance, à discuter dans tout son livre ; mais il eut l'imprudence de ne pas porter une égale attention dans tous les détails de son ouvrage, où des erreurs grossières se sont glissées. Alors, Du Perron acheva son triomphe : cette fois, il n'eut pas de pitié. Il foudroya son adversaire en rappelant que ces textes avaient été choisis par Duplessis lui-même sur soixante ou soixante et un, et que la fuite seule de Duplessis empêcha l'enquête de se continuer (2). Puis, rendant coup pour coup, texte pour texte,
protestants n'étaient dépourvus ni de politesse ni d'humanité. On a trop cru sur parole le témoignage de quelques énergumènes comme ce vaniteux de d'Aubigné.
(1) Du Plessis, Réponse, etc. (Voir plus haut.)
(2) Je donne en entier le récit de Du Perron qui est d'une belle véhémence.
« Il se plaint des formes de la procédure et dit que son livre tenait, non de la nature d'un contrat qui se casse pour quelque cause vicieuse, mais de la nature d'une enquête en laquelle le vice d'aucunes dépositions n'invalide pas la preuve des autres. Oui, mais quand il se trouve que celui qui produit l'enquête (car je prends ici le sieur Du Plessis et les ministres pour une seule personne) a falsifié lui-même les dépositions des témoins, que juge-t-on de J'enquête et de celui qui la produit?
B II se plaint du nombre des passages confrontés et dit qu'il n'en fut examiné que neuf. Et à qui tint-il? Voyez, lecteurs, la plaisante plainte. Le sieur Du Plessis envoie un défi à l'évêque d'Evreux d'entrer avec lui en l'examen de son livre. L'évêque d'Evreux l'accepte et offre d'en montrer cinq cents passages falsifiés. Le sieur Du Plessis le prend au mot et le somme d'en venir à la preuve.
11 L'évêque d'Evreux comparaît. Le Roi assigne lieu, temps et personnes. On convient que l'évêque d'Evreux proposera ses cinq cents passages en dix jours, cinquante par chaque jour. L'évêque d'Evreux pour les raisons contenues au discours des Actes en présente soixante, sur tous lesquels le sieur Du Plessis promet d'être prêt le lendemain. L'heure de la dispute venue, il dit n'avoir eu le loisir d'en vérifier que dix-neuf choisis par-ci par-là à son avaiitage; mais de ceux-là, proteste au Roi vouloir perdre l'honneur et la vie s'il s'en rencontre un seul faux. On entre en matière.
K Le temps consumé, la matinée et une partie.de l'après-diner, en apprêts et formalités, ne peut permettre d'en examiner sinon neuf. Il ne s'en rencontre un seul vrai. La partie est remise au lendemain pour poursuivre la confrontation des autres. Le sieur Du Plessis, par faute de bon appareil ou autrement, se trouve malade, et tombe en de grands vomissements et tremblements de membres. Il envoie demander délai à l'évêque d'Evreux, obtient licence du Roi de s'en retourner à Paris : promet à Sa Majesté, à Monsieur le chancelier et à l'évêque d'Evreux de ne partir point de Paris sans leur faire savoir de ses nouvelles. A Paris il se guérit : la Cour y arrive : il change tous les jours de logis, ne marche
il conduisait la discussion avec une sûreté qui reste admirable. Parfois il s'arrêtait ; dans des morceaux tout de verve, son ironie se jouait des étourderies et des ignorances de son contradicteur (1) : quand le lecteur avait souri, les textes revenaient serrés de près par une critique rigoureuse, éclaircis par une érudition infiniment riche. Et, enfin, toute cette dialectique aboutissait à une dernière page qui ramasse dans une sorte de raccourci ce que Du Perron appelle les impertinences de Duplessis. « Et bref il se plaint de tout le monde, excepté celui duquel seul il se devait plaindre, à savoir de lui-même,
que de nuit, ne se montre à personne : part de Paris, sans prendre congé du Roi, sans dire adieu à Monsieur le chancelier, sans mander de ses nouvelles àl'évêque d'Evreux; et puis il couche entre ses griefs, qu'on n'a examiné que neuf de ses passages. foi de Dieu et des hommes!
« Il se plaint de la qualité des auteurs qui furent mis sur le bureau, et dit que pour l'Eucharistie on n'examina que Sextus et Durandus. Et à qui en fut la faute? L'évêque d'Evreux entre les soixante ou soixante et un passages, du premier jour (car celui qui les transcrivit n'y observa pas exactement le nombre) en avait colté de tous auteurs et de toutes matières, pour prévenir l'ennui des auditeurs par la variété des disputes. Et entre autres sur le fait de l'Eucharistie, avait remarqué plusieurs lieux, ou forgés ou corrompus, des anciens Pères, comme de saint Irénée, de saint Gyprien, de saint Cyrille de Jérusalem, de saint Ghrysostome, de saint Cyrille d'Alexandrie et autres semblables.» — Du PEnnoN, La diverses œuvres, p. 302.
(1) J'en citerai un exemple — on lit si peu ces auteurs ! « Des douze livres de commentaires que Saint Cyrille avait escrils sur saint Jean, les quatre du milieu par l'injure des temps, ont été perdus, et ne nous est resté que les quatre premiers et les quatre derniers. Le bon homme Josse Clithou voulant réparer cette bresche et faire que les lecteurs eussent en ce volume une exposition continue sur saint Jean a suppléé les quatre qui manquaient et pour rendre conte de son œuvre aux lecteurs a mis devant une épitre contenant le récit du fait et accompagné de ces avertissements : Icy finissent les quatre premiers livres de saint Cyrille et commencent ceux de Josse Clithou; et de rechef : Icy finissent les quatre livres du supplément de Josse Clithou^ et recommencent ceux de saint Cyrille. La-dessus le sieur Du Plessis, ou celui qui lui a donné ses Mémoires, faisant ses études, ad aperturam libri, et comme s'il jouait au sort du livre, sans voir ni le devant ni le derrière de ses allégations, a pris par cet esprit de discression qui sait distinguer les styles canoniques et apocryphes, et discerner le langage des hommes et des anges, les commentaires de Maître Josse Clithou pour ceux de saint Cyrille. » (P. 203.)
Le piquant de l'affaire, c'est que Josse Clithou, docteur en Sorbonne et chanoine de Chartres, avait composé un ouvrage entier pour réfuter justement l'opinion que devait lui prêter Du Plessis. — Voir sur Clithou une Thèse latine de l'abbé Cleuval, De Judoci Cliclovei. Paris, 1895.
qui s'est jeté en cette mer, en cet océan, en cet abîme de la théologie sans avoir fait provision des études nécessaires pour une science si ample et si profonde, témoin les ridicules et puériles ignorances qu'il y commet h tout propos. Gomme quand il fait de Paula, dame romaine, la Vierge Marie; du religieux, de l'abbé Théodore, dont parle Sophronius, saintDamascène et le second concile de Nicée, une femme tentée du diable; du moine de Saint-Benoît dont parle saint Grégoire le Grand, une femme morle; de cette petite fille au maillot dont parle saint Gyprien au traité De lapsis, une femme démoniaque ; du ladre samaritain, la veuve samaritaine ; de David, un apôtre; de l'homme impie décrit par le Psalmiste, Jésus-Christ; de la Vierge Marie, saint François; de Josse Glithou, saint Gyrille ; d'Érasme, saint Grégoire le Grand; de Volaterrian, saint Grégoire de Nazianze ; de Baleus, ministre anglais, Beda ; d'Evagrius le préteur, Evagrius le moine ; de Théophile, un auteur arien; du dernier concile de Mayence, tenu sous Charles-Quint, le premier tenu sous Gharlemagne ; de Crispe César, le grand Constantin; de Joannes Portuensis, qui célébra le premier la messe latine à Constantinople, le suffragant du pape Agathon et du pape Grégoire VII, éloignés de quatre cents ans l'un de l'autre; de Synesius de Cyrèns en Egypte, Synesius de Damas en Syrie ; de l'évangile de saint Luc, l'évangile de saint Thomas ; de la glose du Décret, le texte ; de la doctrine de la deité de Christ, une hérésie ; de la communion des Homusiens, c'est-à-dire de ceux qui tiennent Christ par Dieu, l'armée de l'Antéchrist ; de la farine offerte au sacrifice du lépreux, une vache ; des libellatiques ou présenteurs de requêtes, ceux qui livraient les Saints Livres à être brûlés ; de la sanction des décrets ecclésiastiques, la dédicace des temples ; de l'évasion d'un naufrage, l'application des épîtres de saint Paul aux guérisons des maladies ; de l'eulogie mystique, l'incarnation de Christ ; de la déposition d'Ignace,
3't SAINT FRANÇOIS DE SALES.
la déposition des images ; du vol des héritages, la sodomie. Et infinies autres telles impertinences (l). »
Ces erreurs ne portent pour la plupart que sur quelques détails. Duplessis le répète. « Que y a-t-il ici ni pour lui à gagner, ni pour moi à perdre entre Samarîtana et Samarita quand la chose demeure (2). » Il est vrai : la thèse de l'un et la thèse de l'autre n'en est ni fortifiée, ni affaiblie ; et nous qui sommes hors de la lutte, nous reconnaissons qu'il n'y a là qu'un argument ad hominem. Mais, comme il portait ! Ces erreurs naïves ne trahissent-elles pas une science superficielle,
(1) Du PEnnoN, Les diverses œuvres^ p. 305.
(2) Il faut maintenant citer la réponse de Du Plessis (Eéponse au livre publié, etc.). Il a deux façons de répondre aux erreurs relevées dans cette page par Du Perron. Il passe les unes sous « un ingénieux silence » , le mot est de Du Perron. Les autres, il les examine de plus près, et voici ce qu'il en dit :
Pour la confusion de la Vierge Marie avec saint François , il avoue qu'il s'est mépris sur l'attribution d'une inscription que les Gordeliers de Blois avaient mise à Ui porte de leur couvent : « QUiEnETis peccatdm illids et non invenietis. » Les Gordeliers tenaient la Vierge pour conçue sans péché, et Du Plessis l'entendit de saint François. Il reconnaît son erreur. Mais il apporte mille autres preuves du culte idolâtrique des moines pour saint François (p. 623).
Il avoue encoi-e qu'il a pris Samarita pour Samaritana. Mais, dit -il, qu'y a-t-il ici ni pour lui à gagner ni pour moi à perdre entre Samarita et Samaritana?
Il avait écrit : Nous eussions été Ghiliastes de par Irénée , Montanistes de par TertuUien, Anabaptistes de par saint Gyprien, Ariens de par Théophile. Or Théophile a vécu longtemps avant Arius. Mais, répond-il, ne peut-on être Arien de doctrine avant Arius?
Pour Evagrius, il avoue la confusion qu'on lui reproche; mais, dit-il, l'histoire €st-elle vraie ou non? (P. 629.)
Il avoue encore l'erreur grave qu'il a commise à propos de Joannes Portuensis. Mais cette erreur ne touche pas à la substance du récit (p. 630).
S'il a confondu saint Luc et saint Thomas, c'est une erreur du copiste (p. 633).
Pour la doctrine de la divinité du Ghrist, Du Perron a usé d'une subtilité peu franche à laquelle Du Plessis répond durement, mais justement : « Que crut-il aussi bien en Dieu comme par sa grâce je crois Ghrist, mon Sauveur, Dieu et homme!» (P. 636.)
La confusion de la farine avec une vache vient, suivant Du Plessis, de ce qu'il a aussi une ancienne édition qui porte trefit SâXscoç au lieu de Sa[j.àXewç que portent les nouvelles éditions (p. 642).
Enfin sur la sanction des décrets ecclésiastiques il écrit : « J'ai suivi la vieille version qui s'est pu abuser. »
En somme, sur tous les points, sauf un seul, Du Plessis reconnaît avoir commis des erreurs matérielles. Sans doute elles sont de nulle importance; mais elles suffisent ponr déconsidérer son' érudition. Et c'est le caractère le plus curieux de cette controverse scientifique qu'elle décide des plus grands intérêts, en s'aidant
incomplète, une science de circonstance ? Puisque Duplessis, prenant pour saint Cyrille le bonliomme Josse Glithou, voit une condamnation du culte de la Croix dans une phrase de ce docteur de Sorbonne, champion de l'orthodoxie contre OEcolampade, auteur de \ Anti-Luiher , auteur de discours entiers de l'adoration de la Croix, quel lecteur ne se demandera pas avec inquiétude si Duplessis n'a pas prêté avec la même générosité la doctrine protestante aux anciens Pères qui n'y auraient jamais pensé ? L'érudition protestante n'est pas de bon aloi. L'opinion publique s'habitua vite à la dédaigner.
Or, la situation politique, les visibles désirs de Henri IV, la \ mode même, poussaient au catholicisme. Mettez à part les hommes désintéressés, les âmes capables de convictions religieuses, tout le reste sent pour le catholicisme un attrait facile à comprendre. Pour y céder, les prétextes et les raisons honorables manquaient; la controverse les fournit, et les protestants convertis purent avoir l'illusion qu'ils cédaient à la science quand ils obéissaient à de secrètes ambitions ou à la contagion de la faiblesse. De là tout un courant qui se dessine
(les plus petits arguments. Que Du Plessis était dans le vrai de la discussion lorsqu'il disait :
« Quand je lui maintiens (à Du Perron), quand je lui prouve si clairement par l'Escriture et par les saints Pères que en l'Eglise Romaine on adore et invoque la créature au lieu du Créateur, l'image morte et moins que morte au lieu du Dieu vivant, qu'on suppose le spectacle otieux de la messe au lieu du sacrifice salutaire du fils de Dieu en la Croix; qu'on substitue le mérite des hommes qui ne sont que péchés, au lieu de la miséricorde gratuite du Père Céleste, et la justice et obéissance que le fils lai a rendu, jusqu'à s'être anéanti en sa gloire, jusqu'à subir cette ignominie pour nous, doit-il être reçu à me récriminer par ces frivoles?.. (P. 655.)
Que ne prenait-il ainsi son sujet, au lieu de laisser accrocher sa laine à <i tous les buissons de la grammaire » !
Le pauvre et excellent Cazaubon, qui avait vu de bonne heure les trous de l'érudition protestante, avait bien compris que si la Réforme, cessant de se reclamer de sa première origine mystique, ne se défendait que par des arguments historiques et philologiques, c'en était fait de l'œuvre de Luther et Calvin en France. Mais personne ne l'écouta, et ce croyant sincère, ce grand chrétien fut traité presque de renégat par les siens parce qu'il refusait de s'embarquer dans la galère vermoulue où ils avaient retraiiché leur foi !
SOUS le règne de Henri IV comme il s'était dessiné après le colloque de Poissy. Le choix de la religion n'est plus considéré, depuis l'édit de Nantes, comme une question de politique ou de patriotisme ; on en fait un problème de science. C'est l'histoire qui enseigne s'il faut croire ceci ou cela, en enseignant si c'est ceci ou cela que les premiers siècles ont cru. C'est une fièvre de controverse. Les arguments s'échangent; les conversions s'élaborent à toute heure et en tous lieux, dans une visite, dans une rencontre de hasard, à table même (1). Les dames se plaisent à mettre aux prises moine et ministre, et le catholique triomphe sans cesse, fort du discrédit qui émousse les armes de son adversaire.
(^Et voilà sous l'empire de quelles idées, voilà par quelle préparation avaient passé la majorité des esprits éclairés en France, de 1560 à 1600, pour rendre la France au catholicisme. Les besoins religieux n'y sont pour rien. Ce ne sont pas les exigences de la piété qui ramènent les âmes de l'hérésie à l'orthodoxie. Et, si l'on se rappelle ici le réveil du sentiment religieux dans le protestantisme, et l'élan mystique, père de la Réforme, on comprend mieux par le contraste l'influence superficielle d'une religion qui semble se passer du sentiment religieux.)
(1) Philippe de Canoye, ambassadeur à Venise et protestant, donnait des dîners qu'on pourrait appeler des dîners de controverse pour préparer et excuser son apostasie. — Haag, France protestante. C'est Cazaubon qui nous l'apprend dans ses éphémérides.
Et, maintenant, jetons un coup d'œil sur l'état d'âme de ces catholiques ; essayons de voir dans quelle mesure leur foi a pénétré dans leur esprit, dans leur cœur, dans leur personnalité même, car c'est là tout ce qui nous importe.
D'abord, c'est un aspect de régularité, de fidélité et de fermeté religieuses : dans ses heures de sévérité, la cour de Louis XIV, vieillissant, n'accomplira pas avec plus de respect toutes les pratiques imposées. Le nouveau converti, après avoir constaté que le catholicisme est légitimé par la vérité de l'histoire, imposé par la sagesse politique, recommandé par une hiérarchie et un dogme irréprochables, le nouveau converti ne se dérobe pas à la logique de ce premier jugement, il accepte, sans l'examiner et souvent sans le comprendre, tout ce que le catholicisme commande, et particulièrement toutes ses pratiques et toutes ses cérémonies. Il va au sermon, il assiste à la messe, il fait maigre quand il le faut et il communie quand c'est prescrit (1). Aussi l'on ne trouve pas dans ces années ce que d'autres temps ont connu : ces depai-croyants
(1) En 1574, Henri de Navarre qui était à la cour de France feignit de se convertir avec ses amis. On exigea d'eux qu'ils suivissent exactement les lois de l'Eglise, et on les surveilla de près, comme le prouve l'amusante anecdote que rapporte d'Aubigné dans ses Mémoires :
« Le roi Henri III me demanda un mardi après Pâques, comme mon maître jouait à la paume avec MM. les princes de Lorraine, si j'avais fuit mes Pâques ; à quoi je répondis tout interdit : — Belle demande, Sire ! — Quand et quel jour les avez-vous faites? poursuivit le Roi. — Vendredi dernier, répliquai-je, ne sachant pas qu'il n'y avait que ce pauvre jour dans toute l'année où il ne se disait point de messe et où l'on ne communiait point.
Il Cette réplique donna lieu à M. de Guise de me dire tout haut : Ho! pour le coup, d'Aubigné, tu ne sais guères Ion catéchisme, ce qui fit rire toute la compagnie, à l'exception de la Reine mère, qui me fit observer de très près. » — D'Aubigné, Mémoires, édition Buchon, p. 481.
qui gardent pour leur religion un attachement platonique et sans conséquence. La loi religieuse est acceptée avec toutes ses conséquences, obéie dans toutes ses prescriptions.
Mais elle n'est guère obéie que comme une loi, une loi qui s'applique à certains cas déterminés et qui n'a pas la prétention de pénétrer au cœur de l'homme pour le rendre meilleur et plus saint. L'obligation religieuse s'enferme entre telles et telles heures, entre tels et tels murs. L'heure sonnée, la porte passée, le croyant a payé sa dette, la religion n'a plus rien à faire avec lui ; elle vient et elle s'en va avec certaines circonstances bien définies, mais la vie se passe ailleurs.
Ce partage de la vie en deux portions si distinctes, cette sorte de relégation de la foi dans un domaine étroit et précis, ne sauraient être considérés ici comme simple inconséquence, comme un défaut de ferveur et de logique. A cette époque, rien ne semble plus naturel, plus légitime, plus philosophique, et « l'Église même ne refuse pas le salut à ces gens qui s'imaginent que Dieu se contente de peu, et qu'il suffit de croire tous les mystères de la foi et garder les commandements (1) » . Excepté les gens qui font profession d^être dévots, les moines et les solitaires, car on les considère comme des êtres singuliers marqués parle choix de Dieu, personne presque en dehors des réformés n'a de véritable piété et n'en éprouve le moindre scrupule. Le plus attentif à remplir ses devoirs religieux se conduit suivant les règles d'une sagesse toute humaine, et parmi ses sentiments dans la vie courante, ni le ressentiment de la misère intérieure, ni le désir du salut, ni l'amour du Christ, n'apparaissent. Le^président de Thou apprend la mort d'un ami très cher : son cœur endolori n'a pas recours à la prière, ne s'abîme pas dans la résignation chrétienne ; le président de Thou célèbre et pleure son ami dans des vers
(1) Saikt Fuakçois de Sales, Sermon pour le deuxième jeudi de carême, édition Bei'che et Tralin, t. II, p. 113.
latins (1), et c'est ainsi qu'il se console. Les diverses œuvres de l'illustrissime cardinal Du Perron contiennent des controverses, des discours sur l'idée de Dieu , sur la nature de l'homme, des traductions ou des adaptations de philosophes / anciens, des poésies, stances et complaintes, traductions des] psaumes et traductions de Virgile. Les vérités de la foi se réduisent à de l'histoire, leur suc et leur moelle se réduisent à des lieux communs de philosophie, le profane coudoie le sacré. Personne ne le remarque et ne s'en inquiète.
Ce champion vaillant de l'orthodoxie, Ronsard, le voici après sa conversion. C'est la haine de la Réforme et le respect de l'autorité qui lui ont en quelque sorte, imposé son catholicisme, mais, enfin, il est converti. Il a suivi tous les sages conseils qu'il s'est fait donner à lui-même par l'ombre de Joachim du Bellay. Quand le jour se lève, et le soir, -j
Quand la nuit brunette a rangé les étoiles,
il n'oublie pas de dire dévotement sa prière. Il « lève vers la voCite du ciel et les yeux, et la bouche, et le cœur » , il adore Dieu le Père, il adore le Saint-Esprit, il adore Jésus-Christ, mais comment passe-t-il sa vie? A « se divertir « . Ses journées sont remplies par les jeux qui chassent les soucis : la musique, le luth, le bal, la danse et « les masques aussi « ; et là pas un instant il ne se souvient de sa foi. Entre l'heure de l'oraison matinale et la prière du soir, ce n'est plus un chrétien, c'est un aimable et sage épicurien. En somme, il a fait, comme tout le monde, deux parts de la vie qui lui est donnée : l'une appartient à Dieu, l'autre appartient à lui. Puisqu'il a satisfait •aux prescriptions de la loi, que voudrait-on de plus ? Effectivement, l'orateur sacré qui prononce son oraison funèbre (2) constate qu'il a été un catholique régulier, et, s'enthousiasmant
(1) De Tnou, Mémoires, édition Petitot, p. 450 et 451.
(2) Dd Perron, Oraison funèbre de Jionsard.
des beaux vers du poète, ne demande rien de plus au chrétien.
Puisqu'il en est ainsi et que le catholicisme, renonçant à son autorité d'éducateur et d'inspirateur de la vie, se borne à jouer le rôle que la religion avait au temps du paganisme, il faut bien qu'un autre pouvoir prenne la place qu'il abandonne ; effectivement, c'est, comme dans Athènes ou dans Rome, la philosophie qui se charge de fournir aux hommes une conception de la vie, et l'on voit s'élaborer et régner une morale laïque. Les plus fermes des catholiques en donnent la formule — où plutôt les formules. Car elle a tant de disciples que, pour s'adapter à tous les caractères, à tous les tempéraments, elle prend deux formes : épicurienne avec Montaigne, stoïcienne avec Charron et Du Vair (1) .
Montaigne est, quoi qu'on en dise, un excellent catholique, pour des raisons de politique sans doute, mais pour des raisons qu'il croit très fortes et qui assurent solidement sa croyance ; il parle avec terreur de l'exécrable athéisme qu'il prévoit à la suite des controverses, le jour où l'autorité des lois et de l'usage étant morte, le vulgaire entrepi-endra de ne recevoir rien à quoi il n'ait interposé son décret et prêté particulier consentement. Il déteste les réformés, il ne manque pas une occasion de s'amuser ou de s'indigner à leurs dépens. S'ils proscrivent les images, s'ils répandent l'Écriture, s'ils résistent au Roi, ce sont tour à tour des sots ou des criminels. Il marque même un grand dédain pour les catholiques qui le sont « comme on est Périgourdin ou Allemand » , « par routine «t par habitude » , qui changent de croyance au moindre vent, qui H n'ont pas une goutte de foy ». A ce point de vue, il
(l) Je ne fais que résumer, en ce qui concerne Montaigne et Charron, les belles leçons de M. Bruneticre sur le XVP siècle. Mon livre est sans doute tout plein des souvenirs profonds que cet enseignement a laissés à tous ceux qui ont eu l'honneur de le suivre, et j'aurai dû mettre au bas de presque chaque pjige le nom de M. Bruneticre, si ce n'était un privilège de l'élève de plagier son maître sans trop le dire. Mais ici le plagiat est trop direct, et j'ai trop de bénéfice à l'avouer.
enveloppe à peu près tous ses contemporains dans le même reproche. « Les uns, dit-il, font croire au monde qu'ils croient ce qu'ils ne croient pas; les autres, en plus grand nombre, se le font accroire, ne sachant ce que c'est que croire. »
Lui ne se prétend pas de beaucoup meilleur que les autres, mais il se dit moins volage qu'eux dans ses croyances, il est attaché par des liens solides « à notre foi sainte et divine « , il lui obéit avec fidélité, avec scrupule ; et si dans son livre, sa Rhapsodie, il a « couché « « ignoramment ou inadvertement " quelque chose de contraire « aux saintes résolutions et prescriptions de l'Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle il meurt et en laquelle il est né » , il le tient pour « absurde et pour impie « . Aussi, saint François de Sales le cite avec confiance comme un docte profane. Montaigne est donc, en son temps et pour son temps, un vrai, un bon catholique (1).
Or, si vous cherchez quelle fut l'influence de sa foi sur sa philosophie, c'est-à-dire sur sa personnalité même, puisque l'une et l'autre se confondent, vous n'en trouverez aucune! trace. La vie? Elle est pour lui la recherche du plaisir. Il nej parle pas, à vrai dire, de ce plaisir grossier que les sens (< friponnent » , mais la noblesse de la volupté qu'il prêche en masque à peine l'égoïsme. A son gré, l'homme est en ce monde pour satisfaire la soif de jouissance qui est le fond de son être. La perfection humaine? Elle est pour lui l'harmonie moyenne de nos forces, de nos désirs et de nos besoins. Les folies surnaturelles des saints, les sacrifices et l'héroïsme, le choquent ou l'épouvantent. « C'est en vain que nous nous guindons sur des échasses, nous ne pourrons jamais marcher qu'avec nos jambes » , dit-il ; et, concluant presque son livre
(1) Saikt François de Sales, Les controverses, édition Lecoffre, p. 180. — Cf. DÉJOB, De V influence du Concile de Trente sur la littérature et les beauxarls. Paris, Thorin, 1884, p. 201.
par une grossièreté : « Sur le plus haut trône du monde, on. n'est assis que sur son cul. « Quant à la mort, ce moment le plus solennel de la vie chrétienne, ce moment dont la méditation doit sans cesse poursuivre le fidèle, la mort perd sous, sa plume son caractère surnaturel et divin. A l'imitation du poète Lucrèce, il veut la montrer comme un accident banal et presque vulgaire de notre existence. Il fait d'elle un hôte familier sans prestige, sans mystères et sans clartés. De catho- \liques plus solides que Montaigne il en est peu, mais il est peu \de catholiques moins religieux que lui.
Cette philosophie de la vie qu'il enseigne avec l'art le plus insinuant et le plus discret, c'est la doctrine d'Épicure. Et elle aura maints disciples. Mais elle ne saurait plaire à tout le monde. Le clergé, notamment, semble l'avoir accueillie avec défiance. Cependant, que lui reproche-t-il? D'être une morale laïque d'où le sentiment religieux est exilé. Non, certes, mais d'être une morale épicurienne. Et la preuve, c'est que, pour v^ y répondre, au lieu de revenir à une morale chrétienne, il ressuscite la morale stoïcienne ; et, sans croire rien abandonner de sa foi, il rebâtit le Portique et ressuscite Épictète.
^ En 1593 paraissait un livre appelé à un rapide succès ; il y
était établi trois vérités : la première, qu' « il doit y avoir et y a une religion recevable par obligation de tous et un chacun des hommes, et c'est contre les athéistes et irreligieux ; la seconde, que de tant de religions la chrétienne est la seule vraie, et c'est contre les mécréants, idolâtres, juifs et mahométiens; la troisième, que, de toutes les créances qui sont en la chrétienté, la catholique romaine est la meilleure (1) ». Ce défenseur de toute vérité l'eligieuse, c'est Pierre Charron, et
'>- ce prétendu disciple de Montaigne commençait par résumer et réfuter cette partie des Essais où la raison est maltraitée,
(1) Pierre CuiRRON, Lès trois Vérités. Préface.
déclarée incapable d'arriver par ses seules forces et en dehors de la révélation à la connaissance de Dieu (1).
Pierre Charron, ayant ainsi manifesté sa foi et son zèle, voulut, comme Montaigne, mais avec une philosophie bien différente, apprendre « aux hommes à faire excellemment l'homme (2) « , à devenir des sages. Il le fait en trois livres d'égale longueur et d'inégale importance. Le premier a pour but de nous donner une suffisante expérience des hommes; le troisième contient des conseils et des instructions particulières qui permettront à l'homme sage de vivre sagement. Le second, « plus mieux que les deux autres » , est consacré à la définition précise de la sagesse ; il expose la préparation à la sagesse, les fondements de la sagesse, les effets de la sagesse (3). Ce sont les pages — les seules du livre — d'une lecture vraiment attachante.
La sagesse, telle que les théologiens l'entendent, n'a pas ses sympathies ; elle est « chagrine, austère, triste, craintive » et « populaire » . Il la renvoie aux cloîtres. Lui, il veut instruire à la vie civile, il veut former un homme pour le monde, lui apprendre à « excellemment faire l'homme (4) » . Nous allons voir que la religion est à peu près inutile pour ce grand œuvre.
La première préparation à la sagesse, c'est l'affranchissement. Des erreurs et des préjugés nous viennent du dehors, des passions nous tyrannisent au dedans. La réflexion nous exempte des premiers (5); pour les secondes, il y a plusieurs remèdes, les uns bons, les autres mauvais : la stupidité est un remède mauvais, les « contrepassions » , c'est-à-dire les passions provoquées pour en étouffer d'autres, ne valent pas
(1) C'est dans la Première Vérité.
(2) « Celui-là est homme sage qui sait bien et excellemment faire l'homme. » — P. Charron, La Sagesse, 2° édition. Paris, MDCIV.
(3) Préface de La Sagesse.
(4) Id., p. 4.
(5) Id., liv. II, eh. I.
kk SAINT FRANÇOIS DE SALES.
davantage. Les remèdes bons, ce sont la fuite, remède raisonnable, mais d'ailleurs peu courageux, et surtout l'examen de conscience et la réflexion ; il suffit de regarder de près l'objet de la passion et d'en saisir, par une analyse exacte, la réelle indignité. Joignez-y la reconnaissance « cordiale et sincère » de votre peu. Il n'est pas de passion qui résisterait à ce traitement laïque, qui serait irrésistible s'il était applicable (1).
La seconde préparation à la sagesse, c'est l'art de conserver il la pleine liberté de l'esprit, tant en jugement qu'en volonté » . Ne croyez pas qu'on l'obtienne par l'idée toujours présente des perfections infinies de Dieu et par la méditation chrétienne de la mort. Charron donne trois préceptes pour la liberté de jugement et trois préceptes pour la liberté de la volonté, les uns et les autres très éloignés de sentir le cloître. Il prescrit d'abord de juger de toutes choses, — de n'épouser ni de s'obliger à aucune, — de demeurer universel et ouvert à tout : voilà pour l'esprit ; ensuite de ne se donner et affectionner qu'à bien peu de choses — et icelles justes, — et encore sans violence et sans âpreté : voilà pour la volonté (2) .
De la sorte l'homme est prêt à devenir un sage, et la religion lui a été parfaitement inutile.
La sagesse qui s'offre alors à l'homme, c'est la prud'homie, et, prud'homie, c'est « vivre conformément à la nature » . N'entendez pas la nature au sens de Montaigne, ce n'est pas pour Charron cette manière d'être que nous tenons de notre naissance, de notre tempérament, de notre éducation, habitude générale qui n'a rien d'absolu et d'essentiel. La loi naturelle est « une defluxion et dépendance de la loi éternelle qui est Dieu même ii . « Troublée par le gentil esprit et le libéral arbitre de l'homme » , elle l'égaré ; rendue à elle-même, elle montre à
(1) Préface de La Sagesse, liv. II, ch. il.
(2) Jd.
l'homme affranchi « un éclat et un rayon de la divinité (1)» . Alors la religion, à quoi sert-elle?
Elle est un des effets de la sagesse. Le sage est pieux ; la sagesse nous apprend à « régler nos désirs », à « nous porter modérément dans la bonne et la mauvaise fortune » . Au même titre, elle nous apprend qu'il faut une religion, et que, pour des considérations très générales, la catholique est la meilleure. Le sage sera un catholique : il connaîtra Dieu, il l'honorera, il le servira d'esprit, c'est-à-dire « par un cœur tout franc et par une vie innocente (2) » . Il le servira « de corps » , c'est-à-dire « en remplissant les prescriptions religieuses, en assistant aux cérémonies « , mais sans les prendre pour autre chose que pour des formalités instituées « plutôt pour l'unité et édification humaine que pour la vérité divine » .
Cette piété fait de la sagesse un ouvrage « complet et parfait » . « La grâce divine, qui ne consiste point en longs discours, préceptes ou enseignements » , est un pur don d'en haut, et ne saurait s'opposer à la prud'homie, mais « apposer comme une couronne « . Le moyen de l'obtenir, c'est-à-dire de convier Dieu à nous en gratifier, c'est cette même prud'homie (3). Le saint est un sage dont la vertu a été homologuée par Dieu. Saint Paul est appelé par Charron « un sage divin (4) » .
Somme toute, la foi est à la sagesse une convenance ou un complément ; la sagesse est nécessaire à la piété, mais on ne voit pas que la piété soit nécessaire à la sagesse, l'homme arrive par ses seules forces à « faire excellemment l'homme (5) » .
(1) Préface de La Sagesse, p. 355.
(2) W.,liv. II, p. 3et5.
(3) Id., liv. II, p. 3.
(4) Préface.
(5) On a dit que Charron était un sceptique.
Il Charron... ce phifoso'phe qui dans un ouvrage célèbre... soutenait que les religions révélées sont des inventions humaines, bonnes pour le petit peuple et n'ayant droit de la part des gens éclairés qu'à un respect extérieur. » (Dcpuy, His-
Vous avez déjà reconnu cette morale , vous lui avez rendu le nom qu'elle mérite, qu'ailleurs on lui donne ouvertement, c'est la morale stoïcienne. Elle répond si bien aux goûts de j l'Église de France qu'à l'heure même où Pierre Charron écrivait son livre de la Sagesse, le grave et vertueux Guillaume du Vair la faisait connaître dans son intégrité primitive, et tâchait de la marier plus étroitement que ne l'avait fait l'auteur de la Sagesse avec quelques-unes des pratiques recommandées par l'Église.
Ce prélat très éminent (1) a traduit Épictète et composé un ti'aité de morale stoïque (2), deux ouvrages dont l'influence a grandi jusqu'à Pascal, qui ne connaît le stoïcisme que par eux. Du Yair aimait cette noble philosophie dont il s'était fait l'interprète, et il semble que dans cette étude son âme soit devenue antique. Il s'est consolé des malheurs de la Ligue par un bel ouvrage en forme de dialogue qui n'a pas l'ampleur et l'abondance des traités philosophiques de Gicéron, mais qui ne serait pas indigne du siècle de Thraséas. Au reste, pas un mot de résignation chrétienne, pas un regard sur le Christ,
toire de la littérature française au XV II" siècle.) — M. Dupuy n'a dû lire ni les Trois Vérités ni le Discours chrétien, ni même La Sagesse, et je m'en étonne pour l'historien consciencieux qu'est M. Dupuy et pour l'écrivain significatif qu'est Charron. M. Dupuy a suivi le jugement de Bayle et du dix-huitième siècle, et ce jugement est ridicule. Si Charron a été attaqué en son temps par le Père Cirasse qui était injurieux et fou, et même censuré par le pouvoir ecclésiastique, onn'a jamais protesté contre sa conception que l'homme peut par sa seule force arriver à la perfection en tant qu'homme. On l'a blâmé pour des propositions particulières. A la vérité, il a exposé avec force les doctrines qu'il combattait, il a eu la bonne foi, et de même que Bellarmin a rendu plus protestant d' Aubigné en lui expliquant pourquoi il l'était (Mémoires de d' Aubigné, édition Buchon, p. 498), de même Charron a pu fournir des armes aux athées de son temps et à ceux du dix-huitième siècle en exposant leurs idées sous une forme rationnelle et capable d'être discutée ; mais qu'il ait partagé ces idées et qu'il les ait enseignées, c'est une erreur grossière. Bayle ne dit-il pas que Bellarmin était suspect à Rome et passait presque pour un Réformé? C'est toujours la même confusion : prêter à un auteur les opinions qu'il a exposées afin de le combattre et prendre, comme le fit Du Plessis, l'objection pour la résolution.
(1) Sur Guillaume du Vair, voir l'ouvrage particulièrement consciencieux de M. Gougny. Paris, Durand, 1857.
(2) Dn ViiR, La philosophie morale des stoïques.
Ailleurs, ayant à parler de la vie religieuse, il ne la considère pas un instant comme un état(l) d'un christianisme plus parfait, où l'âme, sans cesse tournée vers Dieu, est tout entière à la pénitence et à l'amour. La vie religieuse est pour lui une -sorte de retraite où l'on n'entre qu'après avoir épuisé son activité au service du prince, de l'État et des hommes. Là, à l'abri « des traverses et fâcheries de la vie civile » , on jouit des douceurs de la solitude, de la tranquillité d'esprit et du repos de la science.
Du Vair est un philosophe stoïcien qui accepte de plein cœur la religion de l'État, comme Thraséas ou Marc-Aurèle acceptaient la religion de l'Empire.
Aussi, quand à son tour il veut apprendre aux hommes de son temps les règles de la vie vertueuse, il leur dédie un traité (2) où les analyses psychologiques et les considérations morales remplacent les considérations religieuses, un traité stoïcien par l'inspiration, catholique par quelques détails, un traité où cet évêque, ce grand aumônier de France, arrachant l'homme au mal par la seule connaissance de sa félicité, « fonde sur l'homme la grandeur de l'homme » . C'est k la sainte philosophie 55 . La sainte philosophie a pour objet, comme la sagesse de Pierre Charron, « la purgation et perfection de l'âme » . (Épître dédicatoire à son père.)
Elle débute par la distinction de la vraie fin de l'homme, qui est la félicité, et des fins particulières qu'il poursuit comme le plaisir des sens et les satisfactions égoïstes. Du Vair s'engage à décrire cette félicité, autant qu'elle peut être connue par l'entendement humain, et à donner les moyens pour y parvenir.
Il faut commencer par purifier l'âme. L'homme montre une désespérante facilité à commettre le péché ; il trouve moyen
(1) Du Vaih, Exhortation à la vie civile.
(2) Id., La sainte philosophie.
de transformer en péché, par une déviation de leur secret principe, une foule d'actions indifférentes; il dénature ou pervertit ces principes eux-mêmes quand ils sont bons. Le mal pénètre donc partout dans l'âme, et, pour l'en délivrer, il faut faire une prompte et salutaire pénitence. Ici, la religion s'insinue quelque peu dans la morale avec la méditation de la mort, celle des angoisses de l'agonie, avec la pratique de la confession que Du Vair indique comme moyens utiles à la purgation de l'âme. Mais il n'insiste ni sur leur nécessité, ni sur leur effet; il est tout au plaisir de montrer la génération humaine du péché.
, L'âme, n'étant plus l'esclave des sens, doit être soumise à la 1 volonté que règle la raison. Les actions faites selon cet ordre sont les actions vertueuses. La première des vertus est très générale, c'est la tempérance ou l'empire de la volonté sur les passions et particulièrement sur la concupiscence de la chair. Après la tempérance et assez étroitement rattachée à elle, vient la clémence ou facilité et agrément dans les relations, patience aux injures, toutes vertus qui résultent de la bonne harmonie des activités humaines et de la conscience de cette harmonie. La clémence devient le courage ou constance dans les circonstances douloureuses de la vie à l'égard de soi-même ou à l'égard des autres. La justice suit; elle consiste à rendre à Dieu ce qu'on lui doit, c'est-à-dire l'observation de ses commandements, et aux hommes ce qui leur est dû. La plus haute expression de la justice, c'est la charité qui repose sur la solidarité des êtres. C'est la perfection de l'humaine vertu.
Tout entier à la définition et à la déduction des vertus, notre évêque les laisse s'engendrer l'une l'autre par une évolution si naturelle et même si nécessaire que Dieu, ni la grâce, ni la foi, n'y sauraient jouer un rôle, et qu'ainsi la religion devient un luxe. Elle n'est point bannie, elle vient à la fin à la faveur de quelques indications exclamatives, elle oppose à la
prud'homie, pour parler comme le bon Pierre Charron, la Foi, l'Espérance, la Grâce et l'Oraison, colloque mystique entre l'âme et Dieu. Mais l'homme peut arriver sans elle à faire parfaitement l'homme. Cette philosophie divine de Du Vair, c'est la morale d'une religion naturelle (1), c'est une morale laïque.
T C'est vers ce but, vers cette philosophie de l'existence que la fin de ce siècle semble se tourner. S'il avait eu les loisirs de méditer sur lui-même et sur son passé plein de révolutions religieuses, s'il avait su profiter de l'apaisement du règne de Henri IV pour écrire, avant de disparaître, son De vita beata, tx^ il aurait trouvé dans cette religion d'État et dans cette morale philosophique qui va d'Épicure à Zenon, la formule capable de réconcilier les esprits les plus libres et les plus éclairés.
Après tout, cette conception n'est-elle pas simple et satisfaisante? Sa commodité se complique-t-elle de lâcheté ou de tristesse? Regardons-la de près. Elle laissait au citoyen, elle laissait à l'État cette grande dignité d'un culte, d'une religion, elle leur laissait le nom et la majesté de Dieu. En même temps elle enlevait à la religion son caractère entier, dominateur, absolu, elle dispensait le croyant des ferveurs, du dévouement et de la foi absorbante et exclusive qui avaient coûté si cher
(1) Cette religion naturelle existe en effet. Elle est chez Du Plessis (Traité de la vérité de la religion chrétienne, 1581) ; elle est chez Charron [Les Trois Vérités); elle est chez Du Vair {La sainte philosophie). Ce que feront Fénelon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, et qui finira par ébranler la religion révélée, se prépare déjà, et un grand avenir lui semble promis. Quand la controverse historique qui s'épuise aura fait son temps, n'est-ce pas à elle de régner? Elle ne règne pas cependant. On sait avec quel mépris Pascal la traite. C'est que dans la lutte que nous allons raconter, entre cette morale naturelle et la uvorale chrétienne, la religion naturelle, dont on ne semblait pas se défier, succombera par le triomphe de la morale chrétienne. Et puis Montaigne lui avait par avance rogné les ailes dans l'apologie de Raymond de Sebond. La religion naturelle repoussée par les libertins dont Montaigne est plus tard l'Evangile, suspecte aux catholiques, nourris de saint François de Sales, mourra donc de sa belle mort sans laisser de trace. Elle avait les apparences de la santé, elle n'était pas née viable.
à la paix publique. A un point de vue plus élevé, elle donnait à la vie la quiétude, l'assurance, en l'arrêtant sur un facile idéal que les hommes peuvent réaliser sans mourir à euxmêmes et se crucifier eux-mêmes, suivant l'énergique expression des auteurs ascétiques.
Il est vrai que ce compromis si sage manque de logique. Trop peu est accordé à la pensée laïque, et trop peu au sentiment religieux. Mais la pensée laïque n'a pas encore d'exigences, et le sentiment religieux n'en a plus. Nous l'avons vu mourir d'une année à l'autre, écrasé par la controverse, nous / avons vu le désir du salut, la soif mystique de l'union avec Dieu être comme inutiles au choix d'une religion. Ces hommes ballottés d'une confession à l'autre, ce ne sont plus les pauvres consciences dont parle Calvin en quête d'une fermeté de la vie éternelle, et ce n'est pas le sentiment religieux qui cherche ici ou là son expression et sa formule. Devenir catholique, pour l'un, c'est prendre le parti de l'ordre; pour l'autre, c'est rectifier une opinion historique ; rester catholique, c'est, pour tout le monde presque, se soumettre à des dogmes traditionnels et à une hiérarchie puissante : et ce n'est plus le cœur qui entend l'appel du Christ (1).
(1) Je me rencontre ici avec la plus taute autorité que nous ayons en France sur ces matières, M. Vinet. Il écrit à la page 271 de ses Moralistes du XVP et XVJP siècle :
" En lisant les Provinciales, écrites vers le milieu du dix-septième siècle, nous sommes déjà bien loin de la morale naturelle de Montaigne et de Charron : les bases anciennes ont été restituées; la religion catholique, subissant à son insu l'influence de la grande révolution religieuse du seizième siècle et participant dès lors à l'un des caractères essentiels de la Réforme, aspire à former avec la morale un tout indivisible ; agir doit être la conséquence de croire ; croire doit être le principe d'agir. » (P. 271.) Seulement ce que M. Vinet rencontre pour la première fois sous sa forme littéraire classique dans les Provinciales a été fait depuis trente ans déjà, et saint François de Sales en fut l'artisan.
Il y avait cependant, sous ces grands noms d'écrivains et de philosophes, et derrière cette façade régulière et belle, à tout prendre, un mouvement encore indécis, encore mal réglé, de véritable ferveur religieuse. Le sentiment religieux n'est point universellement banni. Et nous allons le trouver maintenant dans sa première manifestation (1).
D'abord une heureuse contagion propageait en France l'esprit de piété, et même le mysticisme qui fleurissaient à l'étranger; en Italie et en Espagne.
(La Réforme n'avait pas pénétré en Espagne, et tous les î sentiments auxquels en France elle répondait s'étaient tournés 5 dans ce pays vers l'ascétisme et le mysticisme catholiques. De là leur splendeur. Saint Pierre d'AIcantara, saint Jean de la Croix, Jean d'Avila, sainte Thérèse surtout, représentent avec gloire la forme héroïque que prit le sentiment religieux. Et il ne faut pas isoler leurs noms et leurs œuvres. Rien n'est plus populaire et plus répandu que l'esprit qui les anime. La vie de sainte Thérèse et l'histoire des couvents qu'elle fonda en sont des preuves curieuses. Rourgeois et grands seigneurs s'empressent et se dévouent ou se passionnent pour son œuvre. D'un mouvement instinctif on va vers elle, sans s'expliquer et sans réfléchir 5 c'est un entraînement. Ces gens ont
\(1) Daas tout ce qui va suivre, j'ai pris pour base de mon travail un livre qui donne moins qu'il ne promet, mais qui est consciencieux et que j'ai taché de compléter surtout pour ce qui regarde l'Italie et l'Espagne : Essai historique surl'influence de la religion en France pendant, le XVII' siècle, ou Tableau des établissements religieux formés à cette époque et des exemples de zèle et de cho;^ rite qui ont brillé dans le même intervalle. (Paris, Le Clerc, 2 vol. in-8°, 1824.\ }
compris confusément que Thérèse d'Avila, c'est l'expression la plus haute de ce qu'ils sont. Ne sont-ils pas ses frères, en effet, ces célèbres ingénieurs, ces savants illustres, ces grands personnages qui, comme Ambroise Marian, quittent la cour, les honneurs, et se font ermites à la façon des solitaires de la Thébaïde? Ambroise Marian ou Mariani était, il est vrai, d'origine italienne, mais il était devenu Espagnol d'habitudes et de goût. Il comprenait bien autrement la vie religieuse et le cloître que du Vair et Goeffeteau. Et cette pénitente singulière, Catherine de Cortone, célèbre par sa beauté et par son esprit, et qui correspondait dans sa retraite avec Juan d'Autriche. Un beau jour elle disparaît. Sous des habits d'homme, elle va se cacher dans une sorte de terrier, vivant à la manière des bêtes, courant pieds nus dans les buissons et broutant l'herbe des champs. Pendant trois ans elle dérobe à toutes les curiosités sa retraite, son sexe et son nom. Reconnue enfin, elle ne cesse pas ses inconcevables mortifications et mourut nu milieu de la vénération universelle le II mai I57T. Voilà sur quels modèles s'exaltait le sentiment religieux des Espagnols (1).
, Et ces modèles-là venaient s'imposer aussi à l'imagination des catholiques français. Si la littérature officielle leur offrait au point de vue religieux un aspect morne et froid, sans piété, sans effusion du cœur, les merveilles du Garmel les transportaient dans un monde bien différent, d'un attrait dangereux peut-être, mais si puissantTJOn a récemment montré que la littérature espagnole n'est pas entrée aussitôt ni aussi A'ite qu'on le pensait dans la littérature française du dix-septième siècle (2). Mais, déjà, l'âme espagnole avait, par la piété et les livres de
(1) OEuvres de sainte Thérèse, édition Migne, t. I. Préface et passim.
(2) M. Lakson {Revue de l'histoire de la littérature française) , après un savant travail de bibliographie, a cru pouvoir l'affirmer. Mais il a oublié les ouvrages de piété, ceux de sainte Thérèse qu'on lisait partout et en .espagnol. La coxrespon-
• dance de saint François de Sales en fait foi.
piété, par sainte Thérèse spécialement et par le renom du Garmel, profondément agi sur l'esprit français.
L'Italie, de son côté, avait fait pénétrer en France son influence religieuse, mais dans un autre sens et d'une autre manière.
En effet, après avoir donné l'exemple de tous les désordres, elle donnait l'exemple de la régularité et de la sévérité. Je ne! parle pas des mesures générales qui intéressaient toute la catholicité et qui raffermissaient l'édifice du catholicisme. Il ne s'agit ici que du sentiment religieux. Or, même dans ces limites, le rôle de l'Italie fut grand.
I Les papes, d'abord, mènent une vie austère, ils sont durs pour eux-mêmes, durs pour leurs courtisans. Ils sont les chefs du parti de l'austérité. A leur voix, dit M. Dejob (I), les cardinaux retranchent de leur faste, les évêques retournent dans leurs diocèses, les moines rentrent dans leurs couvents, on entreprend, de bonne foi, de corriger les mœurs ecclésiastiques.
Sur cet exemple, de tous côtés, en Italie, viennent les réformateurs et les fondateurs d'Ordres : Alexandre Scarpi, apôtre de la Corse, évêque d'Aléria, puis de Pavie; saint Philippe de Néri, fondateur de la congrégation de l'Oratoire, en Italie; saint Camille de Lelli , instituteur des clercs réguliers pour le service des malades; saint Louis de Gonzague, jeune Jésuite de l'illustre maison des ducs de Mantoue ; sainîTélix de Cantalice, de l'Ordre des Capucins ; Paul d'Arezzo, cardinal et archevêque de Naples; François Carracciolo, que nous retrouverons plus tard comme sermonnaire et qui fut un des fondateurs des clercs réguliers mineui-s; Jean Leonardi, qui établit la congrégation des clercs de la Mère de Dieu ; et, plus que tous les autres, l'illustre archevêque de Milan, Charles Borromée.
(i) M. Dejob, op. cit., p. 4..
Ce très grand prélat, qui eut la part la plus considérable à la restauration de la discipline et à la réforme des mœurs, donne mieux qu'un autre une idée exacte de la forme sévère, rigoureuse, que prit le sentiment religieux dans le catholi- I cisme rajeuni de l'Italie. Laissons la parole au grand Arnaud(l). « Il avait un visage vénérable, plein de respect et de majesté; une sagesse et une conduite capables de gouverner, toute l'Église, comme il avait fait sous le pontificat de son oncle; une magnanimité de grand seigneur et de grand saint pour ne point craindre les menaces des gouverneurs violents, les assassinats des moines désespérés, les calomnies des ecclésiastiques rebelles, le refroidissement du Pape et des cardinaux trompés et surpris; une force d'esprit extraordinaire pour entreprendre de grandes choses; une constance immobile pour les exécuter et les achever; une charité ardente et généreuse pour marcher sans crainte parmi la peste, parmi les torrents; une vigueur de corps infatigable pour visiter incessamment son diocèse et supporter ses mortifications; une humilité de pénitent public pour confondre l'impénitence publique; et enfin toutes les qualités divines et héroïques nécessaires à un évêque pour réformer les désordres d'une église et abolir cet abus si déplorable des confessions imparfaites, des absolutions précipitées, des satisfactions vaines et des communions sacrilèges. »
En France, la sévérité morale de la foi italienne et l'exaltajtion mystique de la foi espagnole se rencontrent et agissent de jconcert, l'une autant que l'autre.
Ce mouvement général est à la fois propagé et réglé par le clergé. En se corrigeant lui-même de ses anciens abus, le clergé contribuait à rétablir les mœurs autant que la doctrine,
(l) Arnaud, La fréquente communion, ch. xliv..
et la piété par les mœurs. Les règlements célèbres de l'assemblée de Melun, en 1597, attestent le zèle des évéques. A l'imitation de ce que faisait Gbarles Borromée, plus tard, les conciles provinciaux se multiplièrent ; ils avaient tous la "même préoccupation, celle de restaurer les mœurs chrétiennes. Le premier fut ouvert à Rouen, le 23 avril 1581, par le cardinal archevêque de Rouen, Charles de Bourbon. En 1583, il s'en tint trois, à Reims, Bordeaux et Tours; un en 1585, à Aix; un en 1590, à Toulouse. Il faut y joindre les assemblées du clergé de France de 1595, 1596, 1598 et 1600, qui sont animées des mêmes soucis (I).
^ Il se formait donc un grand courant de ferveur et de gravité; du hant en bas de l'échelle sociale, on rencontre des "lA noms célèbres dans les annales de la foi. Des prélats d'abord, Antoine, prévôt de Sansac, archevêque de Bordeaux; Cosme Glausse de Marchaumont, évêque de Ghâlons-sur-Marne ; trois évêques successifs de Verdun, Nicolas Pseaume, Bousmard et Bouchée; Claude-André Dormy, évêque de Boulogne; Jean Clausse, évêque deSenez. Des prêtres'après eux et des moines : André Duval, docteur en Sorbonne; Benoît de Canfeld, Capucin célèbre que nous retrouverons plus tard; Pierre Fourier, César de Bus et Romillion, en Provence; plus tard. Le Nobletz et Quintin, en Bretagne; plus tard encore, saint Vincent de Paul. Combien de laïques rivalisaient avec eux! A Paris, Michel de Marillac, qui fut garde des sceaux, le correspondant et l'ami de saint François de Sales; François de Montholon, conseiller d'État; Antoine Le Clerc de la Forêt, maître des requêtes à Toulouse; Arnaud de Boret, conseiller au Parlement; à Limoges, Bernard Bardon de Brun; à Rouen, Jean de Brétigny; partout des confréries ou congrégations de personnes du monde pour s'exciter à la piété.
(l) Conciles de Labbé et Cossart, in-folio. Paris, 1692.
En pareille matière les femmes ne doivent pas rester au second rang (1). Depuis la reine Louise de Lorraine jusqu'à cette servante visionnaire qu'on mit en service chez Mme Accarie pour éprouver sa patience, princesses, marquises, duchesses et bourgeoises rivalisent de zèle, de piété et parfois de iSèvre. Mais une femme les dépasse toutes. Ni la princesse de Longueville, religieuse au milieu de la cour, ni Antoinette d'Orléans, marquise de Belle-Isle, qui entra, en 1599, chez les Visitandines nouvellement instituées, ni Catherine de Lorraine, duchesse de Nevers, ni Marie de Luxembourg, duchesse de Mercœur, ni la marquise de Joyeuse, ni la marquise de Magnelais, ni Françoise de Basternay, dame d'Ailly, n'eurent j l'autorité d'influence et la réputation de Barbe Avrillot, épouse •' de Pierre Accarie de Villemor, maître des comptes. Mais nous aurons plus tard à parler d'elle avec plus d'étendue.
Et ce n'était pas à Paris seulement que se produisaient ces mouvements de piété. A travers toute la France, spontanément, la ferveur renaissait, et c'était comme une surprise pour ces âmes que faisait vivre le sentiment religieux, de se retrouver, de se reconnaître sans s'être jamais connues, d'avoir les mêmes espérances, les mêmes désirs et les mêmes rêves(2). L'effet de toute cette ardeur mystique se tourne, en effet, vers un même but, vers la vie monastique. Il semble que l'aboutissement de la vie- chrétienne soit, pour ce temps-là, la retraite et le cloître. On oubliait que si la piété s'exilait du -monde, c'était le monde, suivant la forte expression de Hello, /qui était exilé de la piété. Quoi qu'il en soit, jamais on ne vit ' plus de couvents se fonder ou se réformer : réforme des Feuillants, par Jean de la Barrière (3); réforme des Franciscains
(i) liloges et Vies de dames illustres, par Hilarion de Coste, 2 volumes in-4», 1647.
(2) Vie de M. de Bérulle, par M. Habert, p. 213-214.
(3) HÉLIOT, Histoire des Ordres monastiques, t. I, p. v; •
récollets, en 1597 ; réforme des Trinitaires, par Julien de Mantonville et Claude Aleph; la célèbre réforme de Saint-Vanne et de Saint-Hulphe, par Didier de La Cour (1) ; réforme du Tiers Ordre de Saint-François, par Vincent Mussart(2); réforme de l'Ordre des Prémontrés, par Daniel Picart (3); réforme des Carmes, commencée en 1604, par Pierre Behourt et Philippe Thibaut (4); réforme des Dominicains occitains, à Marseille, par Sébastien Michaélis; réforme de l'Ordre de Saint- Antoine, en Dauphiné, par Antoine Tolosani et Pierre de Sanejehan(5)5 sans compter un grand nombre de réformes locales et particulières.
Comme si ces grands Ordres ne suffisaient point, mille abris nouveaux s'ouvrent à la piété. Une foule de congrégations particulières se forment; les unes se rattachent aux grands Ordres, comme celle de Saint-Maur dans l'Ordre des Bénédictins; les autres sont indépendantes. Telles sont : les Filles pénitentes, qui se multiplient à Paris (6), les Filles de Notre- Dame, fondées en 1607, pour l'éducation des jeunes filles, par Jeanne de Lestonnac, fille d'un conseiller au parlement de Bordeaux, nièce de Montaigne par sa mère et veuve du marquis de Montferrand (7) ; les religieuses de Notre-Dame , en Lorraine, fondées en 1597 par le Bienheureux P. Fourier et Alix Leclerc (8) ; la congrégation des prêtres de la Doctrine chrétienne, fondée par César de Bus, en 1597, à Lisle, dans le Comtat (9) ; et plus tard nous aurons la Visitation.
(1) Histoire du vénérable Didier de la Cour, par PIaudique. Paris, 177 jL.
(2) HÉLiOT, t. VII, p. 37.
(3) Id.,t. II, p. 25.
(4) Id,, t. I, p. 46, et Vie du vénérable Père Philippe Thibaut, par le Père Lezin de Sainte-Scholastiqbe (Guillaume Bauchamps). Paris, 1673, in-12.
(5) La Vie de Tolosani et celle de Sanejehan ont été écrites par Loïac, abbé de Gondon.
(6) HÉLiOT, t. III, p. 50.
(7) Id., t. VI, p. 45.
(8) Id., t. II, p. 44. — Vie de la Mère Alix. Nancy, 1646.
(9) Id., t. III. ' •
Enfin des Ordres étrangers s'introduisent en France avec un succès plus singulier encore : les Capucins, entrés en France en 1597; les Carmélites (1) et les Ursulines (2), sans parler d'Ordres de moindre importance, tels que les Barnabites ou clercs réguliers de Saint-Paul, venus d'Italie en 1608.
[II y a donc bien des gens pour qui la foi n'estpas une simple conception de l'esprit, accompagnée de quelques pratiques. Dans ces cœurs vit le sentiment religieux. Et ainsi la France paraît divisée en deux parties : d'un côté, les esprits éclairés, les écrivains qu'on lit, et toute la foule indifférente qui se \ laissa ballotter d'une confession à l'autre, de Duplessis à Du Perron; et de l'autre côté, quelques âmes plus ardentes, celles que nous venons d'énumérer, sans cesse remplies de l'idée toujours présente et efficace du Christ sauveur qu'il faut imiter et aimer.
Mais ces deux parties ne se rencontreront pas si rien de nouveau ne surgit et si un protagoniste n'apparaît pas. Le monde, en effet, et j'entends par là les gens sérieux, autant que les courtisans, ne considère cette piété soutenue et domi- I nante que comme une fleur des cloîtres, et vivre dans les cloî- -K i très suppose une missipn particulière, disons le mot, suppose -) ■ une « monstruosité » . i
Et le siècle , en se forgeant cette imagination, n'avait pas si grand tort. Cette piété, qu'on lui montre, n'aspire qu'au cloître avec ses rigueurs et ses merveilles. Les gens dévots sont comme une sorte d'élite, et ils semblent tendre à l'être de plus en plus. Ils acceptent un Du Perron, un Du Vair. Ils trouvent légitime leur attitude. Quant à eux, ils répudient ce que le sentiment religieux offre de sensé, d'humain et
(1) Vie de Marie l'Incarnation, par M. Botjche, m-8°, et Vie du cardinal de Bérulle, par M. Houssaye.
(2) Histoire de l'Ordre de Sainte- Ursule, 2 vol. vark", 1776.
de sociable pour ne s'attacher qu'à la « folie de la croix » .
Il leur manque aussi une base sérieuse et philosophique. Le sentiment religieux est chez eux difficile à définir. Est-ce la crainte de la mort et le désir du salut éternel, est-ce le besoin de., la grâce purifiante et la honte des souillures du péché, est-ce \ l'amour de la personne du Christ? Car enfin chez les chrétiens ' le sentiment religieux peut prendre plus particulièrement l'une de ces trois formes. Est-ce plutôt la maladie du surnaturel, visions, extases, prossessions et miracles? C'est à cette dernière hypothèse qu'il faudrait nous en tenir si le dix-septième siècle devait" continuer comme le seizième afini (1), v Qui donc arrêtera le sentiment religieux se précipitant vers \ le Carmel, et vers la thaumaturgie, comme si tout chrétien \ devait se cloîtrer dans des pénitences exceptionnelles, comme ' si toute vie chrétienne devait se passer dans le miracle? Qui donnera au sentimentreligieuxune forme sous laquelle il pourrait pénétrer dans toutes les consciences, dans toutes les professions, dans toutes les destinées, sans perdre son caractère souverain? Qui donc enfin l'éclaircira, le définira si bien qu'il apparaisse non pas comme une exaltation, un rêve, la maladie ou l'héroïsme de quelques-uns, mais comme l'état le plus conforme à la nature et à la destinée de l'homme?
Le cardinal de Bérulle a bien vu la beauté et la nécessité de cette œuvre. Elle l'a tenté, mais il n'était pas assez écrivain pour y réussir, et puis il était trop politicien pour avoir le temps d'y persévérer. Il y travaillera donc, au second rangTl
(1) Vie de mademoiselle Madeleine de Fonteines-Marans, en religion Sœur Madeleine de Saint-Joseph, par Senaclï, in-4°. Paris, 1670. — Vie de Marie Teissonier, par le Père Louis de la Rivière. Lyon, 1650, in-4''.
Ajouter à ces ouvrages : Vie de Charles de la Saussaye, par la Satjssave. Paris, 1622, in-12. — Vie de Bernard Bardon de Brun, par Petiot. Bordeaux, 1636, in-8°. — Vie de M. le Nobletz, par le Père Verjus, 1666, Paris, in-18. — La vie exemplaire et apostolique du ve'ne'rable Père Quintin. Rennes, 1668, in-12. — Vie de Romillion, par Bouhgcignon. Paris, 1669, in-4''. — Éloge de plusieurs personnes illustres en piété de l'Ordre de Saint-Benoit, par Jacquelin BoNETTE, de Blémur.
/ Saint-Cyran y eîit travaillé au premier rang, mais il vint Beaucoup plus tard, et il futl'ouvi'ier de la dernière heure. Et il en fut de même de saint Vincent de Paul.
Il nous faut donc chercher, en dehors de ces trois noms, celui de l'homme qui propagea, dans la France entière, le sentiment religieux, lui donna une nature et une définition particulières, et forma ainsi, pour un siècle, l'âme de la FranceT"/
I Parmi les très rares écrivains pieux qui se sont tournés vers le monde et, au lieu de se renfermer dans le cercle étroit des dévots exaltés, ont affronté la morale antique alors régnante, il en est un, un'protestant peu connu, qui, publiant un livre obscur intitulé Excellent discours sur le repos et le contentement d'esprit du sieur de Lespine, Angevin, le faisait précéder d'une préface où il attaquait toutes les philosophies et les morales anciennes redevenues modernes. Il reprochait à ces sages d'avoir « arrêté l'homme en soi et d'avoir enclos et cherché en lui la vertu et moyen de résister au vice et de se rendre vertueux » ; il les accusait surtout de ne voir ni de près ni de loin les remèdes de l'Évangile, et de n'avoir pas fondé sur la foi de Jésus la perfection de l'homme, et il présentait VExcellent discours comme le premier modèle et le premier exemple d'une morale qui vivrait du sentiment religieux.
Li' Excellent discours du sieur de Lespine se trouve dans la liste des soixante-trois livres d'hérétiques que lisait ou qu'avait en sa possession François de Sales, évêque de Genève (l). j
(1) Saint François de Sales, OEuvres complètes, édition Lecoffre, t. II. — Appendice : Liste des livres prohibés qui étaient en la possession de saint François de Sales.