LA PHYSIONOMIE DÉFINITIVE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
L'évêque de Genève est illustre maintenant, et il est populaire. Sa gloire, partie de « son pauvre Annecy » , s'est élargie jusqu'aux limites du monde chrétien. Etluiqui s'est fait tout à tous, ne tient pas à cette haute réputation et semble l'ignorer. N'importe qui a part à son accueil et à ses conseils. Il est le vivant commentaire de ses ouvrages, et sa personne ajoute à sa doctrine et l'accent, et la nuance qu'elle doitgarder.
C'est pour cette raison qu'il nous faut peindre la physionomie de saint François de Sales dans les dernières années de sa vie. Nous l'ayons vu à s^ jeunesse, controversiste, organisateur, conquérant. Il a vite perdu cette attitude. Plus tard, lors des premières années de sai liaison avec Mme de Chantai, dans toute la chaleur de son amour des âmes, nous l'avons vu enveloppé de grâce, avec une sorte de confiance généreuse et de vivacité juvénile. A cette heure, il est allé au bout de sa pensée et il a manié tant d'âmes que peut-être il n'en sait plus le nombre. Il a presque changé déjà le cœur du monde catholique. Gomment l'imaginerons-nous? Patriarche débonnaire, se plai-
sant dans son œuvre, ajoutant à la douceur aimable de sa jeunesse une certaine majesté? La réalité nous le montre tout différent; avec l'âge, il lui vient je ne sais quoi de désenchanté. Le détachement absolu qu'il a de toutes choses, l'amour de Dieu excepté, ne va pas sans un peu de découragement et de misanthropie, mais peut-être le mot de misanthropie est-il trop dur? François de Sales vit le peu de fond qu'on peut faire sur l'homme, et voilà pourquoi il diminua un peu de sa première confiance, pourquoi il accrut ses exigences. Il montra mieux le fonds de sévérité qui se cachait un peu trop sous les fleurs, l'énergie que dissimulaient sa prudence et ses ménagements.
C'est qu'il avait subi mille sortes de déboires, ils se multiplient et deviennent de plus en plus amers avec les années. Je ne parle pas de certaines âpres récriminations que souleva V Introduction à la vie dévote, c'étaient des criailleries de moines ; au contraire, jamais sa pensée ou ses pensées ne furent critiquées ou suspectées, leur parfaite orthodoxie fut toujours reconnue. Et j'estime qu'il n'y trouva pas une de ses moindres consolations. C'est lorsqu'il quitta le monde de la spéculation que lui vinrent les ennuis.
Se mêla-t-il de lui-même à la politique, je ne sais, mais on l'y mêla. Depuis son voyage à Paris en 1602, il avait conservé d'étroites relations avec Deshayes et M. deBérulle; et Henri IV lui témoignait une vive faveur. Il était également fort lié avec son cousin M. de Charmoisy (l), lequel était bien sujet du duc
(1) Je note un fait au passage, curieux pour l'histoire des mœurs. A une date incertaine, Henri IV écrit à la marquise à&\&rneim\ {Correspondance de Henri IV, t. VII) : « Mon cœur, j'ai parlé à MaroUes qui m'a dit force paroles générales pour lesquelles sonder et en pouvoir tirer fruit, je lui ai donné charge d'en parler au secrétaire, à Deshayes et à Charmoisy. « Et saint François de Sales écrit à Mme de Chantai, il est vrai que c'est au moins dix ans plus tard : « Je suis allé chez Mme la marquise de Verneuii, que j'aime certes bien parce qu'elle est à mon avis bien franche » (t. V, p. 683). — Saint Fbançois de Sales, OEuvres complètes, édition Berche et Tralin. On sait qui était la marquise de Verneuii.
de Savoie, mais semble avoir joué à Paris et à Turin le rôle d'un agent français. Enfin les sympathies de François de Sales étaient pour la France. Il y en avait assez pour que révéque d'Annecy fût suspect au duc; sa faveur ou sa défaveur subirent les mêmes fluctuations que les rapports de la Savoie et de la France.
Jusqu'en 1608, Charles-Emmanuel parait avoir continué à l'évéque de Genève la confiance qu'il avait témoignée au prévôt. A cette époque, Henri IV fait auprès de François de Sales plusieurs tentatives pour l'attirer eu France, et celui-ci n'accepte point, mais ne refuse pas : il se réserve. Je ne sais si Charles- Emmanuel en fut informé ; en tout cas, il n'en prit nul ombrage. Un an après, l'évéque et le duc échangèrent encore des lettres fort aimables. Mais la situation va changer (1).
Des négociations avaient repris entre Charles-Emmanuel et Henri IV pour former une ligue contre l'Espagne. Elles devaient aboutir au traité de Brusol (25 avril 1610). Dans l'intervalle, un ambassadeur espagnol à Turin essaya par mille moyens de faire avorter cet arrangement. Il ne manqua pas de représenter que Henri IV avait projet de duper le duc de Savoie et de prendre Genève (2). Le duc inquiet chargea François de Sales, qui devait aller passer une douzaine de jours dans le pays de Gex, de communiquer au marquis de Lans tout ce qu'il y apprendrait « touchant le dessein des Français sur Genève » . François de Sales répondit que ces bruits « n'étaient autre chose que des chimères que quelquesuns avaient peut-estre fabriquées pour rendre probables leurs prétendus services (3) » . Mais les calomniateurs trouvèrent dans son voyage même une preuve de la duplicité de Henri IV et en
(1) OEuvres complètes, édit. Berche et Traliii, t. V, p. 206 et 207.
(2) Les détails de ces relations entre Henri IV et Cliarles-Einmanuel sont très complètement exposés dans le livre si riche de M. Dufayard, sur Le maréchal Lesdiguières.
(3) OEuvres complètes, t. V, p. 219 et 220 et 238 (lettre mal datée).
même temps de la trahison de l'évêque. Ce dernier était, en effet, passé imprudemment au travers de Genève « sans saufconduit, sans se déguiser, sans désavouer sa qualité » . « Quelque insolent » prétendit donc qu'il avait certaine intelligence sur « sa misérable Genève pour y entrer et régner par un autre moyen que celuy de sa grâce (1) » . François de Sales se disculpa de son mieux. L'alliance conclue avec la France et le bon fruit des négociations de M. de Jacob (l'envoyé de la Savoie à Paris) dissipèrent la « bourrasque (2) » . L'amitié de Charles-Emmanuel lui revint tout entière.
Henri IV mourut. La Reine régente abandonna les alliances conclues par le Roi, s'appuya sur l'Espagne et ne conserva de la politique de Henri IV que sa protection sur Genève. Déçu des grandes espérances de conquête que l'amitié de Henri IV lui aurait permis de réaliser en Italie, le duc, d'un côté, attaque Genève; de l'autre, essaye de former avec les Guise, Joyeuse, d'Épernon et Nemours un parti puissant qui forcera la main à la Reine régente. Pour mieux faire, il veut marier le duc de Nemours avec sa fille Catherine. Vain projet. Marie de Médicis interdit le mariage du duc de Nemours avec Catherine, et elle envoie le duc de Rellegarde avec une armée défendre Genève (3). A cette face nouvelle des événements qui change en hostilité l'amitié de la France et de la Savoie, François de Sales devient plus que suspect .
En décembre 1610, il n'ose promettre d'aller prêcher le carême à Paris où on le « semond n , il attend l'accommodement des princes. L'accommodement ne se fait point, et lui aussitôt de se tenir sur ses gardes. Avant d'aller voir une bourgade du pays de Gex qui est hors de l'obéissance de Son Altesse, il en informe le marquis de Lans. Peine perdue ! Ni
(1) OEuvres complètes, t. V, p. 221.
(2) Id., t. V, p. 222.
(3) Voir DuFAYABD, Le maréchal Lesdicfuières .
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en 1610, ni en 1611, ni en 1612, ni en 1613, le duc ne lui permit d'aller en France. " Son Altesse est résolue de ne point se laisser plier (1). » Le seul prétexte, en effet, qu'eût le duc de Savoie d'attaquer Genève et la seule justification qu'il pût donner de sa conduite à Marie de Médicis, c'était que « son dessein n'était que de rétablir les évêques de Genève et de Lausanne dans leur siège (2) » . Il n'aurait donc eu garde de laisser l'évéque de Genève confier à d'autres le soin de le rétablir dans son évêché. François de Sales se résigna non sans peine et non sans plainte (3).
Une dernière évolution de la politique ducale, qui cberchait à s'appuyer sur les protestants, dut encore rendre François de Sales moins sympathique à Charles-Emmanuel. Celui-ci, pour avoir Genève, serait allé jusqu'à promettre d'ouvrir ses États au calvinisme (4).
En 1614, il y eut une détente. Sans obtenir sa liberté, François de Sales entretient de meilleurs rapports avec le duc. Au reste, dans la lutte de la Savoie contre l'Espagne, il n'était point suspect, et c'était de plein cœur qu'il dénonçait les menées du seigneur gouverneur de Milan dans le pays de Valais.
En 1615, nouvelle et dernière calomnie. Charles-Emmanuel était encore en lutte ouverte avec l'Espagne à propos du Montferrat. La Reine régente lui était hostile, les protestants français, au contraire, lui réservaient toutes leurs sympathies. Lesdiguières lui faisait passer du Daupbiné des secours en munitions et en hommes. Dans cette conjoncture, la Savoie pouvait tout espérer ou tout craindre selon que la politique française suivrait définitivement les préférences de la Reine
(1) OEuvres, t. V, p. 230, 233, 241, 259 et 274.
(2) Gdichesok-, Histoire généalogique de la maison de Savoye, t. II, p. 365.
(3) OEuvres, t. V, p. 186.
(4) Lettre de Duplessis-Mornay, du 26 mars 1612, dans sa Correspondance, t. XI, p. 413.
OU celles de Lesdiguières. François de Sales reçoit justement la visite de l'évêque de Lyon et de plusieurs évêques français. Plus de doute, ces allées et venues cachent une conspiration (1). Là-dessus, grand e'moi. François de Sales se défendit en ces tei'mes : « Plusieurs prélats de France me font l'honneur de m' aimer et de me vouloir visiter, encore qu'ils ne me connaissent pas, peut-être parce qu'ils ne me connaissent pas. Mais ce sont visites de simple piété et affection spirituelle, n'ayant, grâces à Dieu, jamais rien eu à démêler avec homme du monde, ni ne m' estant jamais mêlé de chose quelconque qui regarde les affaires séculières ; et, en vérité, oneques il ne m'est advenu d'avoir été seulement essayé par homme qui Adve ni qui ayt été de côté-là, qui me rend d'autant plus étonné quand on me dit que les visites de ces seigneurs ecclésiastiques sont considérées comme suspectes, ne pouvant seulement deviner ni pourquoy ni en quoy, puisque même je suis en toute façon Savoyard et de naissance et d'obligation, qui n'ai ni n'eus jamais, ni pas un des miens, ni bénéfice, ni chose quelconque hors de cet état, et qui ay vescu tellement lyé aux exercices ecclésiastiques qu'on ne m'a jamais trouvé hors de ce train, etc. (2). «
Cette calomnie fut la dernière. François de Sales avait souffert pour son amour de la France. Quand la Savoie fut définitivement alliée à la France, il fut à l'honneur. Le duc Charles-Emmanuel lui témoigna la plus vive amitié, il accompagna à Paris le cardinal du Piémont. Mais ce n'était peut-être point suffisant pour effacer l'impression profonde des persécutions passées.
D'ailleurs, Charles-Emmanuel n'avait pas été le seul à persécuter François de Sales. Le duc de Nemours l'avait, pour d'autres raisons et par d'autres moyens, fait douloureusement
(1) OEuvres complètes, t. V, p. 301 et 302.
(2) Ici., t. V, p. 317.
souffrir. Ce prince versatile,- faible, violent et besogneux, était venu s'établir en 1611 à Annecy (1), et, dès qu'il y fut, les « riottes (2) » pullulèrent. Le favori du duc, le personnage le plus remuant de sa cour, était un certain M. Bertbelot. Un soir, M. Berthelot se fitbâtonaerdanslarue, M. de Gharmoisy, l'ami et le parent de saint Fi-ançois de Sales, fut mêlé à cette affairé, emprisonné, puis exilé, malgré tant de services qu'il avait rendus jadis au duc de Nemours. François de Sales prit la plus grande part à sa disgrâce et faillit lui-même être disgracié. Son propre frère, chevalier de l'ordre de Malte, risqua la prison. Écoutons la plainte amère de François de Sales : « Tant de gens pillent, tuent, assassinent, tous ont leur refuge à ,ceste clémence : mes frères ne mordent ni ne ruent, et ils sont accablez de la rigueur (3). »
Des épreuves pareilles peuvent ne laisser ni ressentiment, ni colère, mais celui qui en est l'objet ne peut point ne pas avoir souffert de l'injustice. Cette expérience cruelle que fit saint François de Sales fut complétée par le spectacle de la cour la plus brillante d'Europe où la faveur de son prince le fit vivre pendant quelques mois, la cour de France (4). Jadis il s'était défié de la vie de la cour, mais il n'était point peureux, disait-il, et elle ne l'effrayait pas trop. En 1618, il tient d'autres propos et de plus durs. Il est « tout à fait antipathique à[ cette sorte de train ».
Sa juste sévérité ne s'égarait pas en tombant sur la cour royale. Mieux que personne, François de Sales fut au courant des intrigues qui séparaient ou rapprochaient Louis XIII et Marie de Médicis. Au plus fort des négociations qui suivirent l'évasion de la Reine mère, il vint à Angoulême auprès d'elle,
(1) Voir J. Vdy, La Philothée de sainl François de Sales, t. I, et. il, p. 8.
(2) Le mot est de saint François de Sales.
. (3) Œuvres, t. VI, p. 556.
(4) Il avait été chargé d'accompagner le cardinal de Savoie qui allait en France demander Madame Christine de France pour le prince de Piémont.
il y passa dix jours (1). Il fut informé par son ami de Bérulle des fluctuations de cette politique où les rancunes, les ambitions personnelles, l'égoïsme le moins déguisé, mettaient aux prises la mère et le fils. S'il trouva que le peuple de Paris était devenu merveilleusement pieux (2), peut-être n'en a-t-il point pensé de même de la noblesse et du haut clergé. A l'évêque de Luçon qui passait déjà pour être tout converti, il fit ^lus d'une pressante exhortation couronnée d'un certain succès, puisque Richelieu, car c'était lui, promit de se consacrer désormais tout entier à son diocèse et à la piété (3). Quoi qu'il en soit, François de Sales en vit assez pour pouvoir dire, lui si modéré, que la cour est un amas de guêpes acharnées sur un corps mort; encore nous prévient-il qu'il a retenu sa plume afin de « parler honnêtement (4) » .
Passons brièvement sur les autres tristesses de la fin de sa vie. Mme Acarie mourut en 1618, et cette mort lui fut pénible. Elle avait été précédée d'une scène entre Mme Acarie et M. de Bérulle, qui avait osé dire à cette femme d'un si haut mérite qu' « elle n'était qu'un petit esprit trompé qui n'avait fait que du mal en tout ce qu'elle s'était entremise " . Et cette rupture des deux personnes de France dont il vénérait extrêmement la sainteté dut lui être encore plus pénible.
Sa Visitation aussi lui cause bien des tourments qui renaissaient sans cesse. La vogue de cet Ordre qui était prodigieuse fit naître mille jalousies. Une jeune fille riche ou puissante par ses relations parlait-elle d'entrer dans les couvents de François
(1) L'abbé IIoussaye, Monsieur de Bérulle, t, II, p. 284 et 285.
(2) OEuvres de saint François de Sales, t. VI, p. 372.
(3) Lettre inédite de saint François de Sales, citée par dom Mackey, dans le t. I, p. LV, de l'édition Lecoffre. " J'appris à connaître tout plein de praelats et particulièrement M. l'évêque de Lusson qui nie jura toute amitié et me dit qu'enfin il se rangerait à mon parti pour ne plus penser qu'à Dieu et au salut des âmes. » Octobre 1619.
(4) OEuvres, t. VI, p. 41.
de Sales, c'était d'abord un étonnement dans sa famille. Entrer dans un Ordre qui était si obscur, si peu aristocratique, où l'on était exposé à avoir pour supérieure une Sœur qui s'appelait « Petit, au monde (1) « ; entrer dans un institut que le monde méprise, croyant « qu'on n'y va que pour être à son aise » , et où en effet on reçoit des boiteuses, des bossues, des femmes de chétive santé ! Cela était inconcevable quand il y avait des Ordres anciens, illustres et sévères. Voilà ce que disait le monde. Les religieux disaient bien pis ; ils accusaient François de Sales d'abuser de son influence pour faire venir dans ses couvents les jeunes filles qui pouvaient lui porter du lustre et de l'argent, et, méconnaissant les besoins des âmes, de dépeupler à son profit les antiques monastères.
Il y eut par exemple une religieuse, abbesse d'un grand monastère et appartenant à une puissante famille de robe, qui eut un grand désir d'entrer à la Visitation. Elle l'exprime d'une façon touchante et pressante, avec une humilité charmante. François de Sales et Mme de Chantai, qui prévoient les obstacles qu'on soulèvera et les accusations qu'on fera tomber sur eux, pour « retenir cette abbesse dans la maison où elle est » , examinent de près si ce n'est point un caprice, et constatent que c'est une véritable vocation et qu'il faut y céder. La jeune abbesse, Mme de Chantai et François de Sales y perdent leur peine. Au Père Binet, Jésuite, supérieur de la maison professe de Saint-Louis, de Paris, François de Sales écrit pour protester qu'il n'avait nullement le dessein de retirer cette religieuse de l'Ordre où elle avait si utilement vécu jusque-là. Il déclare qu'il s'abstient de la conseiller.
« Je voyois bien, dit-il, que cette prétention étoit extraordinaire, mais je voyois aussi un cœur extraordinaire. Je voyois bien l'inclination de ce cœur-là à commander ; mais je voyois
(1) OEuvres complètes, t. VI, p. 54,
que c'estoit pour vaincre ceste inclination qu'elle voùloit se lyer à l'obéissance. Je voyois bien que c'estoit une fille, mais je voyois qu'elle avoit esté plus que fille a commander et gouverner, et qu'elle le ppuvoist bien être à bien obéyr (1). 55 Et il termine par une noble défense où il affîrriie la droiture de ses intentions .
Cette lettre est bien travaillée, elle est faite pour être montrée et publiée, elle a été écrite à loisir et à tête reposée ; c'est un profession, de foi, mais j'y lis entre les lignes une peine, un regret, presque une colère. Et elle valait la peine d'être regrettée, cette abbesse, qui fut retenue dans son monastère par la volonté des Jésuites, car c'était la Mère Angélique de Port-Royal. Oserai-je dire qu'en cette affaire François de Sales vaincu fut singulièrement vengé par les suites que reçut ce triomphe du Père Binet ?
(^rançois de Sales n'était point fait pour la lutte comme son ami M. de Bérulle. Il se détourna, se désintéressa autant qu'il le put de toutes choses, et sa piété y prit un caractère mystique très frappant. « Plus je vais avant, plus je trouve le monde haïssable, écrit-il, et les prétentions mondaines vaines, et ce qui est encore pis plus injustes. Je ne puis rien dire de mon âme, sinon qu'elle se sent de plus en plus le désir ardent de n'estimer rien que la dilection de Notre- Seigneur crucifié, et que je me sens tellement invincible aux événements de ce monde que rien ne me touche presque (2). »
C'est dans cet état d'âme qu'il était déjà lorsqu'il vint à Paris, et c'est dans cet état d'âme qu'il était plus encore à la veille de sa mort. Il écrivait neuf jours avant sa mort : « Plus
(1) OEuvres complètes, t. VI, p. 28.
(2) Id., t. V, p. 710. Il dit ailleurs : « La cour m'est en souverain mépris parce que ce sont les souveraines délices du monde que j'abhorre de plus en plus, et lui, et son esprit, et ses maximes et toutes ses niaiseries. » Novembre 1619. T. V, p. 369. En 1610, il ne disait pas tant de mal de la cour. T. VI, p. 265.
je vais en avant dans la vie de cette mortalité, plus je la trouve méprisable (1). »
Nous sommes loin du saint François de Sales de la légende, au cœur allègre et au doux visage. On est trop resté sur l'impression gracieuse que faisait sa riante imagination. Quatrevingts ans après sa mort, quand l'écho de sa voix fut tout à fait étouffé avec le souvenir de sa véritable personnalité, on ne prit garde qu'aux fleurs de son style, et l'on ne retint de lui qu'une sorte de modèle d'amabilité sentimentale : un Bernardin de Saint-Pierre de la dévotion.
Lui, au contraire, fut une âme grande, profonde et généreuse ; sa bénignité ne cachait pas un optismisme béat; il sa-r vait ce qu'il voulait, et ce qu'il voulait n'était rien moins que l'immolation de l'âme entière, entièrement coupable, qui devait se régénérer dans la « dilection de Notre-Seigneur crucifié ». S'il n'est pas impérieux et brutal, il est minutieux, patient, et d'une exigence infatigable. Jadis dans les années de V Introduction à la vie dévote, il exigeait bien le même renouvellement de la personnalité, mais il le faisait pour ainsi dire brin à brin, et avec une joie, une bonne humeur, une confiance et un entrain qui ravissaient ; et ses pénitentes étaient ainsi transformées, absolument, radicalement; mais elles pouvaient ne s'être pas doutées de la profondeur et de la nécessité de cette transformation. Maintenant il marque davantage cette « misère de notre nature (2) » qui exige une médication si radicale. Il insiste davantage sur la grandeur et sur l'obligation, et sur la difficulté aussi de ce grand changement. Il maintient le sérieux de la dévotion^/
Sa physionomie définitive, il faut la voir dans ces jardins de Port-Royal, où pour la discipline des âmes il précéda Saint- Gyran.
(1) OEiivres, t. VI, p. 573.
(2) Ici., t. V, p. 715.