M. DE BERULLE
Ce caractère de sévérité et de gravité devait donc, en passant de l'homme à la doctrine, la sauver du danger d'être mal comprise. Si riche et si compliqué est l'enseignement de saint François de Sales que chacun peut à sa guise y tailler sa part. Surtout l'aspect riant et la tendresse qui forment la moitié de l'imagination et du style de notre auteur ont tant d'attraits qu'on s'en tient trop souvent à ces dehors.
Ceux qui avaient connu personnellement l'évéque de Genève, surtout dans ,1a dernière partie de sa vie, se préservèrent de l'alanguissement que ces contresens faisaient subir à la dévotion. Mais les autres auraient fort risqué de ne pas l'éviter, s'il n'était venu d'autres esprits qui sauvent le principe de force et de nouveauté, contenu dans la doctrine de saint François de Sales. Ce principe seul, enveloppé et voilé dans l'harmonie de l'œuvre, et sans lequel l'œuvre n'aurait pas agi, ils l'expriment, ils l'affirment et ils l'exagèrent, mais ils le sauvent. Et en le sauvant, ils se gardent bien d'impliquer saint François de Sales dans la condamnation qu'ils font retomber sur ses faux disciples.
Ce sont des intelligences sobres, exclusives et impérieuses. Ils n'ont pas l'esprit de finesse de l'évéque de Genève, ils n'ont pas cette subtilité d'une observation qui voit tout, ce scrupule d'une langue qui dit tout, ce don d'une imagination
qui embellit tout. Ils sont simples. Leur vie entré dans une formule et leur doctrine est comme leur vie, elle en a la simplicité. Ce que chacun d'eux- enseignait n'aurait été ni assez riche, ni assez humain pour former* des esprits souples et des disciples originaux. C'est seulement en associant leurs efforts à l'action de saint François de Sales et de ses livres, qu'ils ont contribué à former l'âme de leur siècle. Mais ils n'ont pas rendu un moindre service à saint François de Sales. Dans cette popularité inouïe que la dévotion doit à saint François de Sales, ils passent, suivis d'un petit groupe d'amis fidèles faits à leur image, et dans ce champ si vaste et si fleuri à travers lequel saint François de Sales conduit la foule de ses innombrables disciples, ils tracent d'une main assurée un chemin de rectitude infaillible qui impose à la foule prête à s'égarer, la juste direction.
A vrai dire, ce ne sont pas des disciples, au sens du moins où ce mot s'entend d'ordinaire. D'abord ils se sont formés à peu près hors de l'influence de saint François de Sales, puis ce ne sont pas des prosélytes qui étudient, commentent et propagent les œuvres du maître. Ils ne sont pourtant pas de simples amis, ils sont autant que des collaborateurs. Ils ont rencontré sur leur route l'évêque de Genève, ce n'est pas après lui qu'ils couraient, mais ils se mettent à sa suite, ils sentent qu'il les domine, ils le consultent, ils l'écoutent, ils se recommandent de lui et ils le recommandent en même temps, car ce sont des compagnons qui font honneur : M. de Bérulle, saint Vincent de Paul, l'abbé de Saint-Gyran.
M. de Bérulle était déjà bien connu à Paris quaud saint François de Sales y vint en 1602. Dans la controverse, il avait eu des succès retentissants. Si on en croit ses biographes, le seul bruit de son nom faisait fuir ses adversaires. Il devait se déguiser sous un nom d'emprunt pour qu'ils l'attendissent dans
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un corps-à-corps ; mais c'était surtout un maître de la \ie intérieure. Il ne lui suffisait pas d'opposer des arguments aux arguments, il rendait plus chrétiens ceux qu'il convertissait (1), nous dit-on. Il s'était formé autour de lui un groupe de ces nouveaux catholiques préoccupés avant tout de ce que les jansénistes appelleront la réformation intérieure. Fréquemment il rencontrait des personnes animées du même esprit, ce qui prouve xiombien était général et inévitable le mouvement dont saint François de Sales prit la tête.
Or M. de Bérulle avec ses amis, M. Duval, docteur en Sorbonne, et Marie Avrillot, femme du sieur Acarie, se liabientôt, nous l'avons vu, avec le prévôt de Genève. De deux en deux, de trois en trois jours, raconte François de Sales, de saintes assemblées se faisaient chez Marie Avrillot, et il est bien certain qu'on écoutait, à côté même de M, de Bérulle, ses vues sur l'art de diriger les âmes, et à côté de Marie Avrillot, ses avis sur la perfection de la vie chrétienne. Qu'il ait tout appris à ses nouveaux amis, cela n'est pas soutenable ; encore que, de son aveu, il ait eu toute la confiance et toute la confidence de Mme Acarie, il est à croire plutôt qu'il s'est instruit en leur compagnie, mais eux aussi ont profité de la sienne. Par une mutuelle docilité une adaptation s'est faite, et désormais François de Salles à Annecy, M. de Bérulle a Paris, non certes avec la même douceur insinuante, la même subtilité, la même tendresse, mais avec le même but et les mêmes moyens, dirigent les âmes, approfondissent le sentimentreligieux, etrétablissent en fait l'esprit de dévotion tel qu'ils l'entendent.
Voyez si tous deux ne la définissent pas de la même manière. " Ce ne sont pas nos actions, nos pensées ou nos paroles, disait M. de Bérulle, qui honorent Dieu et qui nous sanctifient;
(1) Vie du cardinal de Bérulle, par IIabeut. Paris, MDCXLI, p. 153. Voir également l'Oraison funèbre de M. de Bérulle^ par l'évêque de Lisiéux, citée par Hadeut.
mais les actions des hommes sont plus ou moins excellentes selon que le cœur dont elles partent est plus ou moins rempli de Dieu (1). » François de Sales ne parlerait pas autrement. Lequel des deux recommandera « de ne faire aucune action que pour l'amour et au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans se mettre en peine si pour l'ordinaire ce sont des choses petites et communes (2) n ? C'est aussi bien l'un que l'autre. Enfin, si saint François de Sales avait excellemment le sens et le respect des individualités, M. de BéruUe estimait aussi (et c'était le principe régulateur de sa méthode de direction) que chaque âme était comme « un grand royaume qui, pour se conserver, a ses lois et ses maximes différentes (3) » .
Après le retour de saint François de Sales dans ses montagnes, de Paris et d'Annecy les deux amis ne cessaient de s'écrire et de se conseiller mutuellement. D'année en année, on suit, dans la correspondance de l'évêque de Genève, les progrès de cette collaboration naturelle. Dans les démarches que fitM. de Bérulle pour introduire en France les Carmélites, saint François de Sales intervint, il en écrivit à Rome et il contribua ainsi au succès des efforts de son ami. Plus tard M. de Bérulle lui envoya le manuscrit de son Traité des Ènergumènes , et quand ce Traité parut sans nom d'auteur, on l'attribua à l'évêque de Genève. Enfin en 1609 et en 1610, un dernier episodevintprouverlacommunaute.de leurs pensées et de leurs espérances.
Après être allé en Espagne et en avoir ramené, au prix de longs efforts, les anciennes compagnes de Sainte-Thérèse qui devaient faire fleurir le Carmel en France, M. de Bérulle songea qu'en dehors du cloître la piété des hommes n'avait pas d'asile, Les prêtres tout à leur vocation nouvelle d'historiens, de phi-.
(i) Vie du cardinal de Bérulle.
(3) Id., p. 186.
lologues, de disputeurs, oubliaient un peu le côté mystique de leur sacerdoce. Il voulut alors instituer, au milieu même du clergé séculier, un foyer de dévotion. Là, on ne serait pas tenu par des observances rigoureuses et des pratiques minutieuses. Les austérités corporelles et les vœux n'y suppléeraient pas à la « dévotion intérieure et cordiale » . L'esprit de cet Ordre, ou plutôt de cette congrégation — car ce ne serait pas un Ordre — serait celui que saint François de Sales voulait donner à une congrégation de femmes qui vivraient elles aussi sans vœux et sans « clausure « , et qu'il définissait si joliment. » Je répondis que je désirais que les filles de notre congrégation eussent les pieds bien chaussés, mais le cœur bien déchaussé et bien nud des affections terrestres, qu'elles eussent la tête bien couverte et l'esprit bien découvert par une parfaite simplicité et despouillement de la propre volonté (1). » C'était la congrégation de l'Oratoire.
M. de BéruUe ne songea pas un instant à diriger cette congrégation si nécessaire, si désirée. Il se tourna vers cet ami qui voulait, comme lui, créer entre la viemondaine et la vie claustrale des asiles pour la piété, où la piété vivrait d'elle-même, et non de pratiques particulières, et comme des sources de dévotion où le monde irait puiser. Dans la pensée du fondateur même de l'Oratoire, le véritable maître et instituteur en devait être l'évêque de Genève. Dès 1608, Henri IV avait voulu l'attirer en France. Était-ce pour le charger de l'éducation du Dau- . phin? Peut-être, car, à cette époque, le Roi avait songé pour ce poste à M. de Bérulle qui s'en défendait de son mieux. En 1609 et en 1610, il s'agit encore de faire venir saint François de Sales à Paris. Cette fois l'évêque de Genève, presque en disgrâce à la cour de Turin, irait volontiers à Paris. Mais ce n'est pas pour obéir à une volonté royale, et ce n'est plus Henri IV
(1) OEuvres de saint François rie Sales, t. V, p. 547.
qui l'appelle, c'est M. de Bérullé. Ce n'est plus une fonction qu'on lui offre. Il doit s'attacher « à l'établissement d'une chose» qu'on veut faire avec M. de BéruUe. Une chose! On devine laquelle. Toute une longue lettre de Deshayes à M. de Charmoisy (1), malgré l'obscurité voulue pour dérouter les indiscrets, laisse bien entendre que saint François de Sales, au courant des projets de M. de Bérulle, avait accepté de diriger, au moins pour un temps, comme le disent les biographes du cardinal, la congrégation de l'Oratoire (2).
Cette tentative devait échouer. Pour triompher des résistances du duc de Savoie et obtenir qu'il laissât saint François de Sales aller à Paris, on avait imaginé d'inviter l'évéque « à prêcher les Avents ou le Carême en cette ville (3) » . Mais les amis et les confidents de M. de Bérulle y perdent leur peine. Après M. Deshayes, c'est M. de Santeuil qui, de la part de M. Perrochel « semond notre saint à la chaire de Saint-Gervais pour l'an 1611 n . Ce fut « pour néant» . L'Oratoire fiit fondé sans lui en novembre 1611. Malgré cet échec, ces tentatives même inutiles, ces tentatives poussées si loin sont un signe et une preuve.
Il reste démontré que M. de Bérulle et saint François de Sales se croyaient animés du même esprit et dévoués aux mêmes doctrines. Ils concourent à une même œuvre de relèvement religieux, et M. de Bérulle approuvait de toutes ses forces le principe et le mode de l'action si puissante qui devait entraîner tout le siècle à la suite de saint François de Sales.
Mais son influence personnelle et l'influence de son œuvre, l'Oratoire, devaient dessiner un courant visible dans ce grand courant, et pour ainsi dire y jalonner une route sûre loin des bas-fonds. Il empêche l'idée de Dieu de s'affaiblir.
^1) J. Vdy, Im Philothée, t. II, p. 114.
(2) Habert, p. 328.
(3) Lettre déjà citée de M. Deshayes. Jules YcY, t. II, p. 114.
Il serait faux de dire que saint François de Sales a énervé l'idée de Dieu. Userait faux de dire qu'il a humanisé des notions transcendentales qui cessent d'avoir un sens lorsque l'imagination leur donne une figure humaine. Il a parlé de Dieu en métaphysicien et il a sans cesse rappelé que cette idée de Dieu, conservée dans son obscurité majestueuse, devait dominer la foi. Mais il faut convenir qu'il est facile d'oublier dans son œuvre cette partie de haute métaphysique, et le sentimentalisme de ses disciples peut se porter par un contresens commode à voir surtout l'homme en Dieu.
Imaginez ce lecteur docile de V Introduction à la vie dévote qui use de colloques avec Jésus-Christ comme le livre le conseille. Il parle de ses dispositions et de ses affaires, il écoute e.t il espère que Dieu lui répondra. Tout plein des comparaisons et des similitudes qui naissent . avec une aimable profusion sous la plume de notre auteur, il prête à Dieu un air et d^s allures de prince débonnaire et tout-puissant; il fait ses confidences à ce bon prince, il lui demande mille secours : il s'agit de sortir de cet embarras, ou bien c'est ce péché qu'on a commis et dent on veut obtenir le pardon à la manière d'un enfant qui se repent et s'excuse. Et on s'arrête là. C'est une petite idolâtrie. On a fait un Dieu à son image et à sa portée, une manière de fétiche qu'on aime bien, et qu'on aime sans effort. Saint François de Sales savait certes faire dépasser à l'âme ce premier échelon, c'était son plus réel talent. De ce point de départ universellement accessible, il avait l'art de faire parvenir ses disciples jusqu'à la plus haute et la plus mystique idée de Dieu. Et s'il recommandait à Philothée de se souvenir que Dieu avait voulu très particulièrement chaque détail de sa vie, il faisait comprendre à Théotime la souveraine unité de l'acte divin, « lequel répand si puissamment sa vertu en la variété des choses créées, que pour cela nous le concevons comme s'il était multiplié et diversifié en autant de différences, comme il
y en a en ses effets, quoique en vérité il soit très unique et très simple (1) » . Mais si Philothée ne l'écoute qu'à moitié et si Théotime l'écoute à peine, si elles retiennent de ses paroles et dé ses conseils ce qui ne pèse pas à leur cervelle légère, elles croiront sur la foi de leur guide bien faire et très bien faire en s'arrétant au premier échelon.
Le remède à ce danger, c'est que la parole de saint François de Sales soit corroborée par un maître d'un autre esprit dont l'autorité ne soit pas contestable, et dont le nom seul signifie à l'âme les grandeurs métaphysiques de l'idée de Dieu. Cet homme dirigerait la méditation, l'élan du cœur et de l'intelligence vers les perfections inaccessibles qu'exprime le mot de Dieu. Son aspect même et son abord, ses exhortations et ses livres, ses disciples et leur genre d'études, tout ce qui est lui et tout ce qui vient de lui serait, par la profondeur de la pensée et par la sévérité des idées, l'ennemi des petites dévotions, ou plutôt des petites superstitions dévotes qui tuent la grande dévotion.
Et n'est-ce pas vraiment avec ce caractère que s'offre à nous JM. de Bérulle? Que signifie ce titre de son plus beau livre : « Des grandeurs en Jésus » , sinon que la divinité dans l'Homme- Dieu lui est en quelque sorte plus familière que l'humanité? Et l'Oratoire a gardé cette marque de lui. Dès son origine, cette congrégation se plaisait aux fortes études (2) et aussi aux conceptions abstraites. Elle en répandait le goût autour d'elle, peut-être à l'excès. Le génie de Malebranche ne s'est pas trouvé dépaysé à l'Oratoire, et son goût pour la métaphysique n'y devait paraître ni étrange, ni suspect.
Ainsi M. de Bérulle et l'Oratoire sont, dans ce catholicisme
(1) Traité de l'amour de Dieu, liv. II, ch. i et ii.
(2) M. de Zameth, qui dirigea la Mère Angélique après saint François de Sales, introduisit à Port-Royal les Oratoriens. On les accuse « d'avoir donné aux filles l'habitude de trop raisonner, subtiliser » . — Revue histoi-iejue, avril, mai 1894. PEnnENS, Une page incomplète de l'histoire de Port-Royal.
nouveau, les représentants de la métaphysique. Ils lui défendent d'oublier ces idées très excellentes dont parle Malebranche. Ainsi ils le sauvent de l'écueil des petites dévotions, et c'est ainsi en même temps qu'ils préparent des auditeurs pour les sermons de Bossuet. Les esprits en effet, qui, ne voulant plus se contenter des discussions [historiques et philosophiques du siècle passé, ont déjà l'habitude de replier sur eux-mêmes l'effort de leur réflexion, qui savaient voir vivre en eux idées, sentiments, passions, qui sont rompus à l'observation de ce monde intérieur où s'élabore la personnalité humaine ; maintenant, voici qu'on leur apprend, et cela par l'Oratoire et M. de Bérulle, à aller dans la raison même chercher les idées générales de la perfection et toutes celles dont se nourrit la spéculation métaphysique, Bossuet est compris, écouté, lorsqu'il remplit ses sermons de la philosophie des Pères de l'Église ; Bossuet pour qui la métaphysique avait tant d'importance qu'après avoir lutté avec toutes les armes contre les protestants, les libertins et les quiétistes, ayant concentré toutes ses forces dans un dernier effort, il écrivit le plus métaphysique des livres de piété, les Élévations sur les mystères.