‹ Saint François de Sales [microform]Chapitre 33 sur 40 · SAINT VINCENT DE PAUL · texte numérisé non relu

SAINT VINCENT DE PAUL

C§i l'affaiblissement de l'idée de Dieu pouvait suivre une demi-obéissance aux préceptes de saint François de Sales et une demi-intelligence de ses doctrines, un autre danger non moindre devait résulter d'une trop subtile interprétation de cette même doctrine. On pouvait, en effet, trouver que saint François de Sales, après avoir bien indiqué le rôle et la nature de l'amour de Dieu, ne s'était pas arrêté à temps. Il avait ajouté mille choses à l'amour. L'amour seul importe, avait-il enseigné; mais, en vérité, pourquoi nous embarrasse-t-il de mille broussailles? pourquoi tant de minutieux conseils sur des pratiques absorbantes ? Les actes divers qu'imposent, par exemple, la charité, la philanthropie, semblent des distractions qui divertissent l'âme de l'unique nécessaire. Et, d'ailleurs, quel besoin d'agir? la vertu d'abandon est la vertu suprême du chrétien : Dieu sait tout, fait tout, tout est au mieux. C'est ainsi que le quiétisme est prêt à sortir de V Introduction à la vie dévote et du Traité de l'amour de Dieu. S'il met près de cent ans à éclore, c'est qu'un ami de saint François de Sales et un des coopérateurs de son œuvre relève et, par |son nom seul, impose ce que le quiétisme oublie. Comme M. de BéruUe avait étouffé dans leurs germes les petites dévotions et remis en sa place l'idée de Dieu, saint Vincent de Paul prévient le quié-

tisme et remet en honneur la pratique des humbles et soHdes vertus, « le fuseau et la quenouille »J

Il s'est formé seul, ce petit paysan de Gascogne. C'est d'un mouvement naturel qu'il s'est porté à donner aux malheureux les secours de sa charité effective. C'est avant d'avoir connu saint François de Sales qu'à Alger il offrait sa liberté pour celle d'un prisonnier oublié. Mais on peut dire qu'il chercha sa voie jusqu'en l'année 1611. Tour à tour précepteur, confesseur, prédicateur, missionnaire et curé, il ignorait encore les « desseins de Dieu sur lui « . C'est alors qu'il pensa trouver en la personne de M. de Bérulle « un ange visible qui le conduirait dans toutes ses démarches (1) 55 . Il se retira donc pour quelque temps à l'Oratoire, et, sans être affilié à la congrégation, il y apprit à entendre la piété comme le faisait M. de Eérulle, il y apprit aussi de quelle manière on l'entretient chez soi et chez les autres .(Le voilà désormais attaché et voué à cet esprit de dévotion que représentait saint François de Sales autant que M. de Bérulle. Aussi l'évêque de Genève ne tarda pas à connaître l'abbé Vincent et à l'apprécier. Quand il vint à Paris en 1619, il jugea par lui-même de ce que valait cet abbé si modeste et si vertueux. A cette époque, saint François de Sales propageait à travers toute la France l'ordre nouveau qu'il avait fondé et qui devait dans sa pensée répandre partout ce qu'il croyait la vraie dévotion. Il profita donc de son voyage à Paris pour y instituer une Visitation. A l'importance de cette maison nouvelle, on devine le scrupule que dut mettre saint François de Sales à choisir celui qui en serait le directeur, et ce choix se porta sur l'abbé Vincent. De là une étroite liaison entre l'évêque de Genève et saint Vincent de Paul, Monsieur Vincent, comme dit Mme de Chantai. De nou-

(1) La vie de saint Vincent de Paul. A Nancy, cîiez Lesueur, MDGCLXYIII.

2 vol. ASOSYME.

LA FORME DEFIiSlTIVE DE LA PENSEE. 369

veau, en 1621, il fut question d'appeler l'évêque de Genève à Paris.- On lui offrait la succession éventuelle de l'archevêque de Paris. Ce fut M. Vincent qui servit d'intermédiaire comme l'avait fait M. de Bérulle dix ans plus tôt. Ce fut lui qui insista, qui pressa et qui obtint presque une réponse favorable en 1622, l'année même où mourait saint François de Salesl]

Que prouvent ces relations étroites de confiance et d'amitié? Que prouvent ces témoignages d'une haute estime réciproque? Ils ne prouvent, certes, pas que l'un s'est formé à l'école de l'autre, qu'il y a là un maître et un disciple. Ils montrent, du moins, la communauté de leurs pensées et l'accord de leurs vues (1).

De fait, saint Vincent de Paul enseigne au clergé la même piété que V Introduction à la vie dévote.

Les séminaires n'existaient pas alors. Rien n'enseignait aux prêtres la piété. L'Oratoire l'aurait pu faire, mais il devait peu à peu se replier sur lui-même, il fut pour le petit nombre, pour l'élite. A côté de lui, la foule des prêtres se recrutaient un peu au hasard. Oh exigeait des jeunes prêtres une conduite très régulière, on s'occupait de leur savoir, il fallait qu'ils fussent en état de soutenir la discussion qui continuait encore à

(1) Nombreux sont les traits de cette ressemblance doctrinale entre saint Vincent de Paul, M. de Bérulle et saint François de Sales. Je les rejette et abrège en note pour ne pas me répéter sans cesse, car nous verrons encore même esprit et mêmes conseils avec Saint-Gyran.

M. de Bérulle insistait davantage sur les principes généraux de la dévotion, sur ce qui en est à proprement parler la théorie. Saint Vincent de Paul recberche plutôt ce qui est pratique, il s'attache avant tout à l'éducation du sentiment religieux. 11 faisait consister l'essence de la vie chrétienne dans la foi, « celle qui emplit le cœur plus encore que l'intelligence » . Et il répétait souvent les maximes « qui apprennent à remplir le cœur de cette sorte de foi » . Il disait après saint François de Sales que « chacun doit se rendre parfait chrétien selon sa vocation, parfait écolier si c'est un étudiant, parfait soldat s'il fait profession de suivre les armes n . Il disait aussi que « les vertus s'acquièrent par les actes qu'on en fait, et qu'elles s'acquièrent lentement » . « Il faut y mener les gens pas à pas. » Point de résolutions générales ! avec ces sortes de résolutions on n'est vertueux que par imagination ; et toute la suite des conseils que nous connaissons bien.

être nourrie d'histoire et de philosophie. Tels quels ils pouvaient être des gens de science et de vertu; les meilleurs d'entre eux étaient, sans doute, excellents. Mais je ne sais s'ils pensaient avec saint François de Sales que leur foi ne devait pas se borner à des dogmes acceptés, à des pratiques observées, à des commandements respectés. Et je ne crois pas qu'ils eussent dit comme Bossuet, surtout à propos du prince de Gondé, que « la piété est le tout de l'homme » .

/'Cette transformation du clergé, qui était un corps savant chargé de fonctions officielles, et qui allait devenir un corps dévot voué à la piété mystique comme à la première de ses obligations, fut préparée par les retraites des Ordinants. Ces exercices, inaugurés par saint Vincent de Paul et toujours conduits par lui, réunissaient des jeunes gens appelés à entrer dans le clergé. Dix ou douze jours avant de recevoir les ordres, ils se retiraient dans la maison des Lazaristes, et, pendant cet intervalle, ils appartenaient à l'abbé Vincent. Dix jours sont peu de chose dans le courant de la vie ; c'est une grande période dans les heures de réflexion et d'émotion, dans les moments de crise. Les futurs prêtres y apprenaient d'abord quelle attitude vraiment sacerdotale ils devaient conserver d'âme et de corps dans toutes les circonstances de la vie. Ils se faisaient ensuite une forte idée de la simplicité évangélique dénuée de toute recherche de rhétorique, dégagée de toute vanité académique, qu'on devait porter dans la chaire. Surtout ils s'instruisaient à leur mission nouvelle de conducteurs d'âmes dans les voies à peine ouvertes de la dévotion. Laissons parler ici le biographe de saint Vincent de Paul : « Ces jeunes gens apprenaient à établir solidement en eux-mêmes le royaume

de sainteté et de justice (1). L'unique fin de la retraite était de détruire en eux le règne du péché, d'anéantir dans leurs cœurs

(1) Vie de saint Vincent de Paul, t. I, p. 328.

les affections vicieuses, les passions déréglées, les mauvaises habitudes, les défauts et même les imperfections, de refondre l'homme tout entier, de renouveler l'homme intérieur et de l'établir solidement dans une vraie charité qui unisse à Dieu son cœur et toutes lés puissances de son âme. » Traduisez ce dévot langage, vous y retrouverez toujours la même pensée, vous y verrez que la vertu comme la foi ne sont pas des idées justes qui se proposent à la volonté et s'imposent à l'intelligence, règles de conduite qui sont extérieures à l'âme et d'après lesquelles l'âme se gouverne, axiomes ou textes de loi sur lesquels on juge ce qui est et on modèle ce qui sera. Il est nécessaire de rendre intérieurs et, pour ainsi dire, intimes ces impératifs catégoriques ; il faut qu'ils entrent dans la vie de l'âme, au principe même de cette vie ; là ils deviendront, suivant une admirable expression, « l'âme de l'âme » .

Ainsi saint Vincent de Paul continue à sa manière et même à la manière de saint François de Sales l'œuvre de ce dernier. Il ne se contente même pas de ces retraites, il réunit, tous les mardis, dans des conférences régulières, les meilleurs des prêtres formés à cette école. Bossuet nous dit qu'il y prit le goût de la vraie et solide piété. Voilà par quels contacts importants, étendus, l'action de saint Vincent de Paul se raccorde à l'action de saint François de Sales. Voilà dans quel sens il est juste de dire que saint Vincent de Paul reprend à son compte l'œuvre de saint François de Sales, et l'agrandit, et la continue, et la perpétue.

Mais, quelle que fût la ressemblance de cette œuvre avec toutes celles qu'on organisait alors pour répandre cette dévotion, elle n'empêcha pas saint Vincent de Paul et ses élèves de représenter d'une manière efficace quelque chose qui n'était pas nouveau, mais qui aurait pu facilement s'oublier, la charité active. Occupé à sa réforme intérieure, le chrétien pouvait ne plus songer qu'il y avait des misères à secou-

rir ; perdu dans la contemplation de son Dieu, il pouvait négliger les menus actes qui semblent troubler l'extase. Saint Vincent de Paul a secoué cette paresse et cet oubli; il a été, par son exemple et par ses préceptes, le prédicateur de l'active charité. Toujours et volontairement ou involontairement, il y revenait, il y ramenait. Il est un point, de comparaison bien instructif entre saint François de Sales et saint Vincent de Paul. Tous deux ont fondé pour les femmes un Ordre religieux ; l'un est l'instituteur de la Visitation, l'autre est l'instituteur des Sœurs de charité. Prenez ces deux Ordres à leur origine et dans la pensée|^deleurs| fondateurs : pas de différence. Les religieuses de saint Fi'ançois de Sales auront, sans doute, leurs heures de contemplation et de prières, elles travailleront à faire vivre en elles l'amour de Dieu par tous les exercices qu'enseigne la philosophie mystique, mais elles devront aller soigner les malades, se dévouer aux infirmes, en un mot, secourir toutes les souffrances physiques (1). Les religieuses de saint Vincent de Paul, elles auront bien à soigner les malades, à instruire les enfants, mais il leur est prescrit, avant tout, de travailler avec une attention continuelle à leur propre perfection et de joindre les exercices intérieurs de la vie spirituelle aux emplois extérieurs de la charité chrétienne {2)7\Qm douterait que ces deux Ordres ne soient inspirés par le même esprit? Laissez le temps venir, les idées se préciser, les règlements s'élaborer; les deux principes si habilement unis dans la pensée de François de Sales et de Vincent de Paul se séparent, l'un triomphe ici et l'autre triomphe là, du moins aux yeux de la foule. Les circonstances y ont aidé, mais il fallait qu'une secrète tendance aidât les circonstances. La Visitation est toute mystique, et les Visitandines ont la réputation de mener une vie qui n'est pas très active. On attribue, au contraire, aux

(1) OEuvres complètes de saint François de Sales, t. V, p. 563, 595 et 635.

(2) Vie de saint Vincent de Paul^ t. I, p. 225.

Sœurs de charité une dévotion plus mâle et toute tournée vers le travail et presque vers le bruit. Saint Vincent de Paul manquant, on voit ce qui aurait manqué au catholicisme, malgré saint François de Sales. Le principe mystique l'eut emporté sur le principe actif, et l'on aurait eu, soixante ans avant Mme Guyon, le quiétisme.

On l'aurait eu, et on l'a bien constaté lorsque presque cent ans plus tard s'effaça l'influence de ces deux hommes très considérables, M. de Bérulle et saint Vincent de Paul. Celle de saint François de Sales survécut seule, soutenue par ses livres et sa popularité. Aussitôt apparaissent les successeurs directs de Quintin, de Jean de Labadie et d'Annette Bourignon, et ils se couvrent de l'autorité de saint François de Sales. Fénelon le cite fréquemment dans ses Maximes des saints, et Bossuet s'attache à répéter longuement et clairement l'interprétation des textes quelquefois ambigus de l'évéque de Genève. Plus tard encore c'est directement de l'influence de saint François de Sales que provient cet illuminisme qui croit voir partout des marques matérielles du surnaturel, et qui a multiplié ce qu'on appelle dans cette langue les dévotions particulières. Que de visions devaient avoir les soi-disant disciples d'un homme qui avait écrit cette page: « J'avais oublié de vous dire que les visions et révélations de cette fille ne doivent pas être trouvées estranges, parce que la facilité et tendreté de l'imagination des filles les rend beaucoup plus susceptibles de ces illusions que les hommes : c'est pourquoi leur sexe est plus adonné à la créance des songes, à la crainte des péchés et à la crédulité des superstitions. Il leur est souvent advis qu'elles voient ce qu'elles ne voient pas, qu'elles oyent ce qu'elles n'oyent pas, et qu'elles sentent ce qu'elles ne sentent point. K Playsante histoire d'une de mes parentes, de laquelle le mary était mort en Piémont; s'étant imaginé qu'il l'avait laissée grosse, elle demeura en cette imaginaire grossesse

quatorze mois, avec des imaginaires douleurs et des imaginaires sentiments des mouvements de l'enfant, et à la fia escria tout un jour et une nuit parmi des tranchées imaginaires d'un imaginaire enfantement, et qui l'eust creuë à son serment, elle eust été mère sans fayre aucun enfant (1). "

Je ne veux pas juger cette forme nouvelle que prend le sentiment religieux. Qu'elle soit orthodoxe ou qu'elle ne le soit pas, que la raison l'accepte ou la condamne, peu importe ici. Seulement il est impossible de ne pas signaler qu'elle supprime en la rendant inutile toute la dialectique de saint François de Sales, et qu'elle est en contradiction avec le bon sens du dix-septième siècle et le caractère qu'y prit le sentiment religieux.

(1) OEuvres de saint François de Sales, t. VI, p. 106.

Page 1