PORT-ROYAL
On s'étonnera de ne voir mettre Port-Royal et le jansénisme qu'à côté de M. de Bérulle et de M. Vincent. Qu'ils ne soient que les acolytes et les gardiens d'une œuvre engagée sans eux, achevée sans eux, on ne l'acceptera probablement pas sans surprise, tant on est habitué à leur voir prendre seuls la première place.
Et il est vrai que si on mesure l'influence au bruit, peu de gens ont attiré l'attention plus que les jansénistes, et sur leurs personnes et sur leurs doctrines. Il faut leur rendre cette justice qu'ils n'ont pas laissé l'attention dormir; ils ont été d'admirables agitateurs ; tant parce qu'ils n'ont usé que de moyens les plus louables, vertus, génie, et infortunes, que parce qu'ils ont créé autour de certaines idées, d'aspect rebutant, un mouvement universel, durable et passionné.
Mais ces idées et cette doctrine qu'ils ont ainsi animées et réveillées, viennent-elles d'eux-mêmes? En avaient-ils seuls le dépôt ?
Ici il faut distinguer. Les « hérésies » du jansénisme sont bien à lui. Et j'entends par « hérésies 5) certaines opinions particulières sur la grâce, que je ne juge pas, mais que le catholicisme n'a point acceptées (1). Voilà qui est à lui, à lui tout
(1) M. Lanson va plus loin : « Sainte-Beuve, dit-il, a cédé à la tentation de tout ramener au jansénisme et d'en faire apercevoir partout l'influence. Or en
seul. Mais a-t-il exercé par ces opinions particulières la moindre influence (1) ? Qu'est-il resté de VAugustinus? Rien. Ailleurs est la vie de Port-Royal et du jansénisme.
Elle est dans la recrudescence d'une certaine piété : elle est dans la forme particulière et dans l'intensité que prit, chez la Mère Angélique, chez Saint-Cyran, chez Pascal, chez Arnaud et chez leurs disciples, le sentiment religieux.
Quand ils auraient établi leur théorie du droit et du fait, quand ils auraient convaincu tout le siècle qu'on entendait mal saint Augustin et qu'eux l'entendaient bien, ils n'auraient encore rien fait. Mais ce qu'ils pensaient du sens de la perfection chrétienne, du rôle des sacrements, de l'intégrité de l'obligation morale et de toute la conduite de la vie, voilà ce qui importe, et ce n'est pas d'eux seuls. C'est leur œuvre si l'on veut, c'est aussi celle de M, de Bérulle et de M. Vincent, c'est surtout celle de saint François de Sales.
De cœur, Port-Royal était avec Monsieur de Genève, j'entends du moins ceux qui étaient la tête du parti, la Mère Angélique, Saint-Cyran et Arnaud. Je ne mets point Pascal du nombre, parce que pour la théologie il ne fut jamais à Port- Royal qu'un disciple (2),
Nous savons l'affection qu'eut la Mère Angélique pour saint François de Sales, et le désir qu'elle avait de quitter son rang d'abbesse pour entrer à la Visitation. Il y faut joindre l'intimité qu'elle conserva avec Mme de Chantai. Ces deux reli-
ttéologie Port-Royal n'a rien inventé que ses erreurs qui ont été condamnées. » BossDET, p. 290. M. Brunetièren 'a-t-il pas aussi cédé quelque peu au même mirage que Sainte-Beuve?
(i) Je ne prétends pas qu'elles soient de nulle conséquence, bien au contraire. Mais les suites pour les mœurs et l'esprit public des doctrines théologiques des jansénistes n'ont pas eu le temps de se développer.
(2) J'ai encore le témoignage de M. Larison. « Pascal, médiocre théologien, a pris toute sa science d'Arnaud, de Nicolas, de Le Maistre de Sacy. Là où il ne s'aventure pas témérairement, il n'y a que son admirable style qui soit de lui. » J'ai surtout le témoignage de M. de Sacy. {Entretien de Pascal et de M. de Sacy.)
gieuses restèrent unies « non seulement dans la révérence qu'elles avaient pour un évêque si saint, mais encore dans l'estime et le respect poiir un abbé si savant et si généreux » . Cet évéque si saint est Monsieur de Genève ; ce prélat si savant est M. de Saint-Cyran, et c'est l'éditeur des Lettres chrétiennes et spirituelles de ce dernier qui s'exprimait ainsi (1).
Saint-Cyran n'aimait pas moins la mémoire de saint François de Sales. Il n'a dans la bouche, il n'a sous sa plume que des paroles d'admiration pour Monsieur de Genève. Quand il veut convertir . une âme, il fait vœu d'aller en pèlerinage au tombeau du bienheureux évéque. A une dame du grand monde il conseille d'envoyer une lampe à ce tombeau (2). Il a une dévotion particulière pour ce Bienheureux (3). Mettons que ce soient des éloges sans conséquence, des « catachrèses « , puisque M. de Saint-Cyran expliquait par cette figure de rhétorique les éloges qu'il donne et qu'il retire selon les circonstances. M. de Saint-Cyran n'en doit pas moins à saint François de Sales cet art de diriger les âmes. Nous l'avons dit plus haut pour, n'y pas revenir.
Arnaud enfin, dans le livre de la Fréquente Communion, ne se contente pas de louer saint François de Sales, et pourtant il le loue magnifiquement (4) ; mais encore il le cite, et il respecte à tel point son autorité, qu'au lieu de discuter la valeur de ses affirmations, quand elles semblent le contredire, il en explique le sens et prouve qu'il se conforme à ce sens. «Voici, dit-il quelque part, les règles de Monsieur de Genève pour la communion de tous les dimanches, après lesquelles il n'en faut point chercher de plus assurées ou de plus saintes, parce
(1) M. Arnaud d'Akdilly, Lettres chrétiennes et spirituelles de messire Jean Duverffier de Haui-anne, abbé de Saint-Cyran. Paris, 1645.
(2) Op. cit., p. 13. :
(3) Op. cit., p. 147.
(4) Voirie fameux parallèle de saint François de Sales, de saint Charles Borromée. C'est le 'plus fidèle. portrait de l'évèque de Genève. — Fréquente Communion, ch. xLiv.
qu'elles ne sont autres que celles des Pères de l'Église (l).» C'est le plus explicite hommage qu'il pouvait rendre. Et cet hommage est d'autant plus caractéristique, que l'autorité de Monsieur de Genève n'est pas encore établie par la reconnaissance officielle de sa sainteté et de son orthodoxie incorruptible. On pouvait la discuter encore, ou du moins on pouvait se passer d'elle. C'est bien volontairement qu'on l'invoque et qu'on s'en couvre.
Et de là on pourrait conclure déjà qu'il ne doit pas y avoir si loin de saint François de Sales à Port-Royal. Mais il y a des preuves plus directes.
Le jansénisme' a tâché de faire triompher dans la vie chrétienne un idéal et des règles de conduite qui dans tout le dixseptième siècle n'ont point varié. Le Petrus Aurelius déjà les contient en germe . Elle s'imposèrent par l'action personnelle de Saint-Cyran et des directeurs jansénistes, par quelques opuscules, par le livre de la Fréquente Communion.
Pour Petrus Aurelius le fondement de la vie chrétienne, ce ne sont pas les sacrements seuls et les pratiques extérieures, ce sont les affections et les préparations intérieures ; et la nouvelle loi diffère de l'ancienne, en ce qu'elle esttout intérieure, toute de «charité » , toute d'amour, mais d'amour surnaturel, celui que le Christ met dans le cœur de ses disciples et de l'Église au jour de la Pentecôte. Tout entière, avec ses préceptes, institutions et obligations, c'est dans l'amour qu'elle consiste (2). En résumé, être chrétien, c'est travailler à transformer son âme et à la transformer par l'amour.
(1) Fréquente Communion, t. I, p. 22.
(2) Petrus AuREuns. Paris, 164'2, t. II, p. 49 : « Ipsijesuitaemolinistae mentium quas regendas suscipiant, pietatem sacramentis et prœsidiis exterioribus agglutinant, de affectionibus intérim et prseparationibus interioribus sine quibus illa non modo non proficiunt, sed etiam officiunt, non période laborantes. »
Page 135 : « Nova lex ex hoc differt a veteri quod tota interior sit, tota cliari-
Cette doctrine se confirme dans la direction de Saint-Cyran, et ses Epîtres chrétiennes et spirituelles en contiennent mille fois la preuve. La vraie religion pour M. de Saint-Cyran, c'est la piété intérieure, c'est Tamour divin renouvelant l'homme (1), c'est la charité devenue l'âme même de l'âme. Le mot est de saint François de Sales, il est aussi de M. de Saint-Cyran. Et cependant les actes ne sont pas inutiles ; au contraire, « l'âme ne saurait prétendre d'acquérir les vertus qu'en les exerçant, parce que les vertus sans la pratique ne sont que des illusions que la lueur de leur excellence et beauté naturelle présente à l'esprit qui se persuade aisément qu'il les possède, parce qu'il les connaît, et qu'il en parle souvent avec plaisir (2) " . On reconnaît la pensée, elle est de saint François de Sales ; mais ce style à la fois plein et pénible, on le reconnaît aussi, il est de Saint-Cyran (3). En somme, être chrétien, c'est, d'après lui, avoir Dieu dans l'esprit, et faire tout pour l'amour de Dieu.
Et le livre de la Fréquente Communion, contre qui est-il dirigé ? Contre ceux qui sont persuadés « que le plus grand pécheur du monde, en se servant d'une certaine formule qu'on appelle acte de contrition et disant à Dieu de bouche ou tout au plus
tatis, tota amoris illius quem Christus discipuloruiu et Ecclesiœ cordibus die Pentecostes infudit; unde tota cum praeceptis institutis et obligationibus suis in cbaritate constitit. » — Puisque je suis sur le chapitre de ce livre peu lu, j'y remarquerai, à propos de la haine des Jésuites qui s'y épanche déjà, combien Pascal a agrandi et élargi le débat. D'abord Petrus Aurelius, à la page 145, raille le mauvais goût des Jésuites dans la prédication. Il est vrai que le portrait qu'il fait du jeune Jésuite prédicateur est tout à fait celui que fait le Père Canisius, Jésuite, dans ses Parallela, du mauvais prédicateur. Les Jésuites ne formaient donc pas leurs élèves sur ce mau-^ais modèle. En second lieu, et c'est le plus important, quand il arrive à la morrtle des Jésuites, sa sévérité s'égare. Il ne les accuse nullement d'enlever tout renfort à la morale, il se contente, à propos du De malrimonio de Sanchez, de traiter ce jésuite de « vidangeur » ; il est vrai que c'est en latin.
(1) Lettres chrétiennes et spirituelles, p. 222.
(2) Id., p. 322.
(3) J'ajouterai que cette correspondance de Saint-Cyran est toute pleine de formules et de conseils empruntés presque textuellement à saint François de Sales.
dans une pensée intérieure de l'esprit qu'il a le regret d'avoir offensé un Dieu infiniment bon et infiniment aimable, est dans le moment tout changé et tout converti (1) » ; contre «'ces pénitences qui ne sont point accompagnées de renouvellement et de changement de la vie, et qui ne consistent qu'en des desseins et des désirs vains et infructueux (2) » . La Fréquente Communion est donc tout inspirée de la grande doctrine chrétienne que la vie du disciple du Christ n'est pas une suite d'actes les uns bons, les autres mauvais, qui se complètent et se compensent les uns les autres, mais qu'elle est en quelque sorte la substitution par l'amour d'une âme nouvelle à l'âme dépêché.
Or c'est tout saint François de Sales.
; Il y a cependant quelque chose de plus dans le jansénisme, c est l'extrême importance donnée à la pénitence. L'évêque de Genève ne parle, pour ainsi dire, jamais de ces peines que l'on s'inflige à soi-même pour expier ses fautes, ou que le confesseur impose pour achever l'action salutaire, la contrition. Au contraire, saint François de Sales ne veut pas que l'ons'acharne sur ses fautes et qu'on s'indigne trop contre soi-même. Il y voit plus de danger que de profit. Et là sans doute est une très grande différence.
Je ne chercherai pas à la diminuer en l'expliquant, car l'histoire peut l'expliquer. Nous savons pourquoi saint François de
(1) Fré(juente Communion.
(2) Ici., t. II, p. 39. — J'y ajoute un passa{;e assez vif d'allure :
« Ce sont des personnes qui s'imaginent avoir fait changer de face à toute une ville et l'avoir fait devenir toute chrétienne, sans qu'il y soit arrivé d'autres changements, sinon que ceux qui n'y communiaient que tous les ans, y communient tous les mois et encore plus souvent, et ceux qui y communiaient tous les mois y communiaient tous les dimanches. Ils vous avoueront que les mœurs n'y sont pas moins corrompues qu'auparavant, que les hommes n'y sont pas moins avares, moins ambitieux, moins enflés d'orgueil, moins attachés à leurs plaisirs, à l'incontinence, à l'ivrognerie, moins fourbes, moins perfides, moins médisants, moins blasphémateurs, et enfin, pour prendre les choses à la racine, d'où les
Sales, venant après une époque d'exaltation grossière où tout se traduit en actes et en violences, s'est appliqué à remettre dans tous ses droits l'action spirituelle ./ Et au contraire, en des des temps de dévotion aisée, où c'est par l'absence des actes, des actes énergiques et pénibles, que meurt la sincérité et la force du cœur, c'est à remettre dans leurs droits ces actes et ces punitions que devaient travailler les jansénistes pour sauver la dévotion sérieuse et le sentiment religieux. L'un et les autres, pourrait-on dire, travaillent à la même œuvre par des moyens tout opposés.
Quoi qu'il en soit de ces raisons, il reste ce fait que les jansénistes ont restauré l'idée de la pénitence. Et j'ajouterai qu'ils ont, en quelque manière, sauvé le sentiment religieux, et raffermi la doctrine de saint François de Sales. L'imagination riante de l'évêque de Genève, et surtout l'idée très fausse que déjà l'on se faisait.de sa douceur et de sa facilité, venaient en aide au travail souterrain de la casuistique. Il exige si peu d'actes! il se contente si vite d'un sentiment du cœur! Nous voilà conduits par une pente nouvelle à je ne sais quelle morale, qui bannit l'effort au profit delà sentimentalité, qui nous rend incapables d'une résistance virile aux séductions des casuistes, et qui doit, en s'exagérant et se passionnant, aboutir au quiétisme. Mais la pénitence prévient ce danger, elle impose de longs efforts, elle renouvelle les âmes par des actes énergiques qui leur ^sont comme une trempe, et le sentiment qui lui résiste n'est pas un fantôme de sentiment ; il tient au fond du cœur. Et ainsi Port-Royal a eu son rôle à lui, qui est grand.
Mais la question est de savoir qui devait exercer une in-
prend saint Paul, moins amateurs du monde et d'eux-mêmes. Et néanmoins ils vous soutiendront qu'ils sont en beaucoup meilleur état qu'ils n'étaient, parce qu'ils racontent tous les huit jours à un prêtre ce qu ils ne racontaient que tous les mois, et qu'ils ajoutent tous les huit jours deux sacrilèges à leurs autres crimes. » 3° partie, "ch. xvi, p. 797.
fluence profonde sur les croyances, la littérature, l'esprit du siècle, ou cette doctrine commune à saint François de Sales et à Port-Royal, et si opportunément secourue par la notion de la pénitence, ou cette notion de la pénitence qui appartient en propre à Port-Royal.
Pascal ne balaye pas sa chambre, et, par ordre de M. Singlin, M. Lemaitrefait lui-même ses souliers. Lancelot se lève de nuit pour dire ses prières, et les bonnes Sœurs de Port- Royal se privent de communier. Les uns et les autres le font en vue de leurs péchés. C'est une bonne manière, un peu brutale, de se rappeler qu'on a péché, et de conclure très directement qu'on est un pécheur. C'est une bonne manière aussi de se prouver qu'on porte encore en soi des traces de grandeur et des restes de divinité. Si l'on a l'esprit méditatif, on peut, par la pénitence, se prouver à chaque instant la vérité du péché originel.
Et voilà tout ce qu'enseigne la pénitence.
Or cet enseignement, c'est une base sans doute, mais ce n'est pas autre chose. L'idée du péché originel n'est capable à elle seule de rien produire que le désespoir ; et vit-on jamais un siècle , une littérature , une société vivre sur le désespoir?
Mettez en regard la doctrine de saint François de Sales, elle suppose cette base, parce qu'elle est bâtie sur elle ; mais elle la cache, comme un édifice cache ses fondations. Elle enseigne que la foi, ce n'est pas un assentiment de l'esprit, un acquiescement de la volonté, l'obéissance à certaines prescriptions, l'habitude de certaines pensées ; c'est tout cela et bien plus encore, c'est la manière d'être permanente de l'âme, manière d'être qu'elle porte partout dans ses moindres actes, comme dans ses plus graves résolutions. Et cette manière d'être de l'âme, comment faut-il la définir? C'est l'amour «fort et impliable » de Dieu.
N'y a-t-il pas là des principes capables de dominer et d'inspirer toute une époque?
Il faut donc reconnaître que Port-Royal a préservé par des moyens qui sont bien à lui l'œuvre de saint François de Sales, et, par là, il l'a reprise à son compte et faite sienne; mais c'est elle quia agi jusqu'à la fin du dix-septième siècle.