LA PERSONNALITÉ DE FRANÇOIS DE SALES
D'une intelligence égale, appliquée et lucide, il s'attacha à complètement comprendre et posséder ce que ses maîtres lui enseignaient. On a conservé les notes qu'il prenait de ses cours (I). Son écriture est soigneuse et ordonnée, la disposition nette; toutes les marges sont couvertes d'indications qui font connaître les divisions et subdivisions, avec les divers chefs de preuves, et forment comme une analyse de tout l'ouvrage. Lui-même ajoute quelquefois des considérations personnelles, des rapprochements, des souvenirs; mais il ne s'écarte jamais bien loin, et son feu de jeune homme ne l'emporte guère ; il semble se défier de l'indépendance de la pensée et dé la fougue de Timagiiiation (2)* et cette âme, que nous verrons tout à l'heiire si vive dans ses sentiments, se double d'un esprit pondéré qui réfléchit, qui est de sens rassis, qui est sdùmis, et '(^ûi né cherche qu'à penséi' comme l'Église (3).
(1) Saint François de Sales, OEuvr es, édition Leçoffre, t. I, p. xn et xlv.
(2) Doin Mackey reconnaît qu'il avait à cette époque une ■■ docilité presque enfantine " . — Saint Fkakçois de Sales, OEuvres, édition Leçoffre, t. I,
p. XXXVIII.
(3) Extrait d'un de ses cahiers :
« Atque hœc tremens timensque notabam anno 1590, 15 decembris, ut pro sententia quam Ecclesia catholica, apostolica et Romana, mater mea et columna veritates amplexa est, aut deinceps auiplectetur, non modo oinnes omnino omni meo renitente intellectu, quas habeo aut habiturus sum conclusiones, sed etiam caput ipsum a que manant, prorsus abjicere sum paratissimus, nec quid quam. unquam dicturus sum, dum Deus dabit intellectum, nisi quod fidei catbolicae
François de Sales en use de même, sans doute, avec cet autre maître qui est l'expérience et la fréquentation des hommes. C'est le défaut des jeunes gens d'apporter dans la société des idées toutes faites, de ne pas se plier aux convenances d'autrui et de ne mesurer ni leur parole ni leur conduite. Us entrent en conquérants et tout bottés dans le monde; plus tard ils en rabattent. Au contraire, François de Sales, même tout jeune, sut mettre dans ses rapports mondains et dans ses fréquentations une mesure exquise, et sa conduite fut toujours pleine d'atticisme.
Lisez la règle de conduite (1) qu'il se fit à lui-même ; déjà sa foi est vive, c'est celle d'un saint. Quel plan impose-t-il à sa vie? Après avoir énuméré ses devoirs religieux, il écrit : « Il ne faut jamais mépriser la rencontre de personne, ni montrer signe de fuir totalement et rejeter aucun : pour ce que cela donne bruit de superbe, hautain, severe, arrogant, syndicque, ambitieus et contrerolleur. Mais il y a de la différence entre un rencontre et la conversation ; car la conversation doit estre d'élite et de chois, mais le rencontre se fait par fortune et occasion... Honorer particulièrement chacun de rencontre, et monstrer grande modestie, y parler peu et bon, afin qu'ils s'en retournent plutost avec appétit de vostre rencontre qu'avec ennui...
n Si est-ce que la conversation doit estre modeste sans aucune insolence, libre sans austérité, douce et souève sans montrer d'affectation ni effort, et souple sans contredire sans raison ; ouverte et cordiale, d'autant que les hommes se plaisent de connoistre ceus avec lesquels ils traitent. . .
confonnius videbitur. Credidi enim propter quod locutus sum, non locutus sum propter quod credidi; hoc est : tides débet esse régula credendi; sed claudat omnia buinilitas, e{;o autem huniiliatus sum nimis, Amen, Amen, mense primo pontificalus sanctissimi Domini nostri Gregori XIV. « — Edition Lecoffre, t. I, p. xlvii. (1) Cette règle de conduite est citée mot pour mot par dom Jean de Saint- François. — Saint Frxkcois de Sales, OEuvres, édition Berche et Tralin, t. I, p. 23.
« A certains il ne faut montrer que l'exquis; aus autres, le bon; aus autres, l'indifférent; mais à personne, le mauvais. Aus supérieurs d'âge, de profession ou d'autorité, l'exquis; aus semblables, le bon; aus femmes et inférieurs, l'indifférent. Car les grands et les sages n'admirent que l'exquis; les semblables appelleroient affectation la monstre de l'exquis seulement; les moindres et les femmes se plaisent plus à l'indifférent. Non qu'il ne faille partout mesler l'exquis, le bon et l'indifférent : mais pour autant qu'il faut s'accommoder à le mesler selon la diversité des personnes. . . »
C'est une merveille, si l'on réfléchit au caractère entier et exclusif de l'exaltation religieuse, surtout chez un jeune homme, et au mépris qu'elle inspire d'ordinaire pour les ménagements, les nuances et les délicatesses de la conduite.
Il n'avait pourtant pas le cœur mou et desséché, etsa discrétion n'est pas celle d'un froid analyste. Son application irréprochable n'estpas davantage de l'inertie ou de l'impassibilité. Il s'anime pour de la jurisprudence, s'échauffe pour des idées abstraites, et il ne peut se tenir d'exprimer ses sentiments par de brusques saillies qui éclatent au milieu des annotations régulières et impersonnelles de ses cahiers (1).
Comment cette chaleur d'âme peut-elle s'accorder avec cette possession de soi et de ses idées, avec cette conduite composée, cette modération, cette régularité ? Sans doute, il faut de toute nécessité que ce jeune homme ait eu une volonté toujours attentive, qu'il n'ait pas cessé de se surveiller et, pour ainsi dire, de se prévoir ; et il est vraisemblable que sa connaissance des sentiments et des passions, son art merveilleux de deviner les cœurs et de les diriger, c'est dans sa conscience
(1) De loin en loin, dit dom Mackey, une exclamation lui échappe, c'est une louange à Dieu, « à la Règle infaillible, rectissime, première et éternelle de tout bien, tout droit, etc. n . — Saikt François de Sales, OEuvres, édition Lecoffre,
t. I, p. XLV,
même qu'il en pf-it les premiers éléments, et ainsi il fut pour lui-même un maître plus instructif mille fois que les docteurs des universités de Paris ou de Padoue.
A vrai dire, ce fut le plus clair de la science qui remplit les œuvres de sa maturité où il propose simplement non tant ce qu'il a appris es disputes que ce qu'il a appris au service des âmes. [Traité de l'airiourde Dieu, préface.)
Quoi qu'il en soit, c'est un contraste que cette chaleur de sentiments et cette docilité où tant d'ordre, de méthode et de précautions éclatent. Mais les contrastes ne manquent pas dans notre personnage.
(3Jnsi son esprit était subtil et souple, se plaisait aux complications et aux finesses extrêmes ; il n'allait point par des voies inflexibles et il n'avait pas de précipitation non plus, mais il usait de calculs raffinés, si bien qu'il excellait à ménager toutes choses. Nous avons pu l'entrevoir dans son règlement de vie; nous le verrons mieux encore dans tout le reste de sa conduite, soit qu'il convertisse le Chablais, soit qu'il dirige Mme dé Chantai, soit qu'il écrive et qu'il pense (1). Car il traite les idées avec autant de ménagement et d'habileté que les individus, il les attaque "par mille moyens et par mille côtés, presque jamais de front, c'est toute la finesse italienne. ,
Tout le monde pourtant célèbre sa simplicité, sa candeurT
(1) Du Perron, qui n'était pas toujours circonspect, avait donné aux protestants barres sur lui en affirmant l'insuffisance de l'Écriture. Voyez comme François de Sales se tire de cette difficulté dans une lettre au Père Bonivard :
« 17 août 1(305.
« Sur ce que vous m'escrives de convaincre l'insuffisance de l'Escriture seule pour le parfait gouvernement de l'Eglise, sur ce mot d'insuffisance de l'Escriture, ilz crieroient tous, blasphémant. J'aymerois donq mieux advouer que l'Escriture est très suffisante pour nous instruire de tout, et dire que l'insuffisance est en nous qui, sans la tradition et sans le magistère de l'Eglise, ne sçaurions nous déterminer du sens qu'elle doit avoir ni des conséquences qu'on en peut tirer pour la direction et gouvernement du peuple chrestien : car, en ceste sorte la chose demeurant la mesme, l'application est plus spécieuse et plausible à ceux aux oreilles desquelzon ne fait que crier que nous mesprisons les saintes lettres. » — Saikt François de Sales, OEuvres, édition Lecoffre, note 6, 1. 1. Préface, csxvi.
Bossuèt lia trouve incomparable (1). C'est qu'avec cette intelligence si déliée, François de Sales avait presque la passion delà candeur. « Soyez une petite brebis, une petite- colombe toute êimple, douce et aimable, sans répliques ni retours », écrit-il, etce conseil se répète de cent façons différentes, partout et pour tout. Les paroles doivent être « simples sans être frisées, la conduite doit être simple et à la grosse mode», et les sentiments doivent aussi s'écarter de la complication et delà subtilité. Use connaît trop bien lui-même pour ne pas s'être aperçu de Fopposition de ses goûts avec la nature de son esprit. « Non, de vray, je ne suis nulleiuent simple, dit-il, mais j'aime tant la simplicité que c'est merveille; je ne voudrais pas donner au serpent les qualités de la blanche colombe, mais aux colombes les qualités du serpent (2). »
François de Sales a uni, en quelque sorte, les qualités de la « colombelle » et les qualités du « serpent » , pour parler comme lui. Et ce second contraste est plus surprenant peutêtre que le premier. IL est vrai, cette candeur, qui n'est point native, consiste dans la simplicité etla bonne foi de l'intention plutôt que de l'exécution, dans la sincérité de son cœur, dans l'absence de vues intéressées ou égoïstes, dans la chaleur de ses croyances, dans l'affabilité de ses dehors, et dans certaines couleurs de son imagination. Ce n'est pas la candeur héroïque et chevaleresque d'un saint François d'Assise, mais enfin il ne faut pas la nier, une fois de plus donnons à notre auteur
(1) Cette incomparable candeur et simplicité qui fait un de ses plus beaux caractères-. — Bossoet, Instruction sur les états d'oraisons, liv. VIII, cb. i.
(2)^ Je ne suis nullement simple, mais j'ayme si extrêmement la simplicité que c est merveille. A la vérité dire, les pauvres petites blanches colombelles sont bien plus agréables que les serpents, et quand il faut joindre les qualitez de l'un avec celles de l'autre, pour moy je ne voudrois nullement donner la simplicité de la colombe au serpent, car le serpent ne laisserait pas d'estre serpent, mais je voudrois donner la prudence à la colombe, car elle ne laisseroit pas d'estre belle. » — Saikt Fraïscois de Sales, OEuvres complètes, édition Bercbe et Tralin, t. V, p. 518?)
l'éloge d'avoir uni res olim dissociabiles , un esprit subtil avec beaucoup de candeur.
Son imagination est double comme son esprit, elle a une grâce toute poétique et une vivacité toute pittoresque. Oui certes elle a de la candeur, et sa délicatesse un peu menue semble inspirée. par le souvenir de paysages très fins et très purs. Mais aussi elle a sa verve, elle marque un observateur très précis et porté parfois presque à la caricature. Attendons de la voir se déployer devant nous pour bien juger et pour goûter, dans sa diversité, cette imagination qui rappelle la grâce sentimentale du Tasse et la veine gauloise de Montaigne, de Régnier.
La même observation doit se répéter pour ce qui est de sa volonté et de son énergie. Il veut, et avec obstination, mais il sait, lorsqu'il le faut, prendre les détours et les sentiers. C'est peut-être un caractère de la race et du pays que cette ténacité qui plie sans céder et revient obstinément à son but. L'entêtement du Breton est brutal et rectilinéaire, c'est l'entêtement des esprits carrés. Voyez, au contraire, Charles-Emmanuel attaché au marquisat de Saluées. Il négocie, il attend ses garnisons toujours immobilisées dans son marquisat. Il va même à Paris affronter un accueil que tout fait prévoir assez peu flatteur ; il charme Henri IV et toute sa cour par sa bonne grâce; c'est peine perdue, le Gascon aussi fin et aussi tenace que l'Italien exige le marquisat. Il faut céder, Charles-Emmanuel promet, le sourire sur le visage, la haine dans le cœur, et, au milieu de ses protestations d'amitié, il laisse échapper qu'il était allé en France pour semer et non pour recueillir (1), et que la boue de son manteau serait bien plutôt ôtée que les traces de son voyage ne seraient effacées. Effectivement il conspire avec le comte d'Auvergne et le maréchal de Biron ; pour le miarquisat
(1) Gdichenon, Histoire généalogique de la maison de Savoye, t. II, p. 345.
de Saluées il veut faire assassiner Henri IV, et quand son plan a échoué, il ne se résigne pas à tenir ses promesses : il fera, s'il le faut, quarante ans de guerre. Les plénipotentiaires qui ne sont pas les confidents de sa pensée intime et qui signent enfin en son nom le traité de Lyon qui le sauve, sont disgraciés et s'exilent.
(La volonté de saint François de Sales a les mêmes caractères : elle redoute les orages et la lutte ouverte, mais il veut sans rémission. 11 a décidé depuis longtemps d'être prêtre, ilconnaît la'résistance que lui opposera son père, il ne proclame pas &a décision, il se soumet atout ce que son père exige de lui. Une s'arrête que lorsqu'on veut le contraindre à une décision qui l'écarterait irrévocablement de son but : il refuse de se marier et il continue à attendre, à presser de mille efforts le refus de son père; il mène enfin si bien sa barque qu'on lui offre la dignité de prévôt de l'église de Genève, toutes les formalités sont remplies, un oui de son père, et il est prêtre. Le oui est enfin prononcé, et la volonté de saint François de Sales a triomphé, sans choc et sans secousse.)
Tant de qualités diverses où les contradictions s'unissent lui font déjà une individualité qui n'est pas commune. Mais son originalité, en même temps que l'unité de son caractère, s'achève dans sa sainteté.
Cette sainteté ne s'est jamais démentie, elle date de sa première jeunesse, elle s'est précisée jusqu'à sa mort. Son âme tout entière a donc toujours été habitée par la même préoccupation et le même amour. Quel est l'homme qui n'a pas changé deux ou trois fois le but imposé à sa vie par sa volonté? Lui point. Le mode de son activité, la couleur de son imagination, la méthode de son esprit ont pu se modifier plus ou moins, mais cette activité a toujours le même ressort et le même but; cette imagination est occupée des mêmes tableaux,
son esprit de la même vérité. H y a dans une telle existence une suite et, par conséquent, un progrès qui ne s'arrêtent pas ; c'est une vie solide et carrée.
Cette sainteté me semble avoir un caractère bien rare à cette époque ; le siècle finissant a vu d'autres secints ; ils ne le sont pas de la même façon. La sainteté, sans doute, a toujours le même principe, c'est de penser sans cesse à Dieu pour agir en viîè de Lui et comme 'il le prescrit. Mais, eh ce femps-Ià', philosophes, théologien? et çontroversistes n^aYaient pas fait Dieu aimable. Ils le considéraient, un peu trop, les uns comme l'auteur des vérités rporales, les auti'es comme l'auteur des principes de l'esprit et defr lois- de la nature; Ils ne l-acceptaientguère non plus que comme une conclusion historique,' si j'ose ainsi parler. Les mystiques, avec plus de chaleur d'imagination, rêvaient Dieu plus vivant, mais ils rlui attribuaient une obscurité et une splendeur étranges, monstrueuse^ ;presque ; leur rêve est plus ou moins apocalyptique, mais' il l'est toujours un peu. - ■ :
François de Sales n'a pas découronné l'idée de Dieu'v il lui conserve ses attributs métaphysiques et moraux et son inaccessible perfection, mais l'iûiage qu'il se fait de la- divinité reste aimable et gracieuse en même temps que graudei' Il n'est pas de comparaison délicate et jolie dont- il ne -se. serve pour dire le charme de la beauté divine. Dieîi est beau.^^Spn Traité de l'amour de Dieu s'ouvre par la glorification de la beauté. Et la beauté qu'il attribue à Dieu n'est pas d'un ordre purement rationnel, la définition qu'il en -a donnée semble écrite par un pur artiste. La variété et la splendeur infinie dans l'unité parfaite, rharmoniè irréprochable^ l'éèlatra^onnant et surtout la grâce qui est « l'âme de la beauté des choses vivantes (1) » , tels sont pour lui les éléments du Beau. Dieu
(1) Saint Frakçois de Salés, Traité de r amour de Dieu, liv. I,' ch.-i. ■ ' ' ''
est l'amour même, et sa providence, qui s'exprime par des lois générales, descend aussi dans les cas particuliers et diversifie son action autant que son acte créateur a diversifié les individus. Dieu amour aime à l'infini chaque âme en particulier et comme uniquement (1).
L'idée de Dieu, qui est la beauté parfaite et qui est l'amour parfait, c'est la sainteté de saint François de Sales. Cette idée domine toute sa vie, en est l'âme, en est la lumièfé.
(1) Saint François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. II, ch. vu