LA PÉRIODE PACIFIQUE DE LA MISSION DU CHABLAIS
Il y avait sept ou huit mois que François de Sales était prêtre et prévôt du chapitre de Genève. Il ne s'était pas renfermé dans les études abstraites. Il allait dans les campagnes ^prêchant pour s'exercer à la prédication. Son ardeur d'apostolat est si bien connue qu'un jour son ami, le sénateur Fabre, le croit parti pour le pays de Gex, pour le Chablais, pour l'Évian ou même pour le val d'Angrogne, toutes provinces réformées, parce qu'il a écrit qu'il allait prêcher je ne sais où et qu'on ignore d'où il a écrit (1). Ces appréhensions, prématurées au 29 juin 1594, vont se réaliser moins de trois mois après.
Quand les Suisses se partagèrent, en 1536, les dépouilles de Charles III, duc de Savoie, les châtellenies de Gaillard et de Ternies et le Chablais échurent aux Bernois (2). Ceux-ci divisèrent les conquêtes qu'ils avaient en deçà du lac en deux bailliages : celui de Thonon ou du Chablais occidental, qui comptait quarante-huit paroisses, et celui de Ternier-Gaillard qui en renfermait au moins quarante-deux. Puis ils convertirent ces deux bailliages au protestantisme. La tâche fut un peu longue et malaisée, mais elle fut bien faite. On employa les moyens ordinaires de l'époque : prédication, puis interdic-
(1) La Phtlothée, t. II, p. 172.
(2) Toute cette histoire est racontée en détail par M. l'abbé Gonthier, La mission de saint François de Sales dans le Chablais. Annecy, 1891.
FORMATION INTELLECTUELLE ET RELIGIEUSE. 8i
tion du culte catholique , puis amende , exil et confiscation pour ceux qui résistaient. Bref, trente ans après, les habitants de ces deux bailliages étaient aussi attachés à Thérésie qu'ils l'avaient été à l'orthodoxie. Mais, par le traité de Nyon(1564), ils revinrent à la maison de Savoie. Seulement, les Bernois avaient exigé que le culte protestant continuerait d'y être exercé, à l'exclusion du culte catholique. Cette clause, soit loyauté, soit intérêt, fut respectée du duc Emmanuel-Philibert, mais, après sa mort (1580), son fils Charles-Emmanuel, plus ambitieux et plus zélé, chercha les moyens de l'éluder. Ses ennemis les lui fournirent : en 1589, Genevois, Bernois et Français envahissent le Ghablais, puis se font battre; et c'est un second traité de Nyon. La religion réformée ne devait plus conserver qu'un temple à Ternier, deux à Gex et trois en Ghablais : ceux de Nernier, Bons et TuUy. Aussitôt le traité signé, l'évêque de Genève envoie une cinquantaine de prêtres. L'invasion fut sans doute bruyante, et, à coup sûr, elle fut soutenue par les armes de Charles-Emmanuel ; aussi son succès fut très rapide. Était-il dû aux prédications, était-il dû « au bruit des bombes et des arquebuses •>■> ? La question est facile à décider, même sans le témoignage de François de Sales , qui convient sans peine de la fragilité de ce triomphe ; car, àpeineleduc de Savoie eut-il rappelé ses troupes pour les envoyer au secours de la Ligue en Provence, que les nouveaux convertis retournèrent « à leur bourbier (1) » . Ce retour leur fut, sans doute,
(1) Voici le témoignage de François de Sales. Lettre à l'archevêque de Bari, nonce du Pape à Turin : « Une partie de ce diocèse de Genève fut saysi par ceux de Berne qui se l'approprièrent. Elle demeura dans l'hérésie durant soixante ans, mais ayant, les dernières années, esté réduicte par le sort des armes au pouvoir de Son Altesse Sérénissime, du patrimoine duquel elle faisoit toutesfois une partie, plusieurs de ses habitants plutost effrayez par le bruict des bombes et des arquebuses que touschez des prédications qui s'y faisaient par l'ordre de Monseigneur l'evesque, rentrèrent dans le sein de la saincte Eglise Romaine. Ces provinces ayant ensuite esté infestées par les courses des Genevois et des François, ils retournèrent à leurs bourbiers. » — Saint François de Sales, Œuvres complètes, édition Berche et Tralin, t. V, p. 64,
facilité par celui des Genevois et des Français, dont les courses désolèrent de nouveau ce malheureux pays. Le château des Allinges resta seul aux mains des catholiques. Quant à leurs prêtres, ils s'étaient enfuis. Mais enfin ces sanglantes péripéties s'arrêtèrent. Henri IV se convertit au catholicisme ; les ligueurs négocièrent avec lui une trêve dans laquelle Charles- Emmanuel obtint d'être compris : les Genevois s'empressèrent de restituer la châtellenie de. Nernier et le Ghablais (16 septembre 1593). Ils gardaient la châtellenie de Gaillard et le pays de Gex sur lesquels, du reste, Charles-Emmanuel réservait tous ses droits.
Environ un an après, Claude Granier, évéque de Genève et d'Annecy, résolut de tenter de nouveau la conversion de ces pays obstinés. Il n'osa point, un peu faute d'argent, envoyer, comme la première fois, tout un bataillon de prédicateurs : le prévôt de Genève, François de Sales, offrit d'aller — seul avec son frère Louis — évangéliser le Ghablais. Il partit le 9 septembre 1594.
D'où vient que François de Sales fut choisi pour cette périlleuse mission, et choisi malgré son père, malgré presque tous ses amis? Lui le voulut sans doute, et il convient d'en louer son zèle; mais il y avait dans le choix qu'on fît de lui des raisons de convenance. Cette mission devait n'avoir recours ni aux lois, ni à la force, le prince le commandait, elle devait être remplie par un ou deux prêtres seulement, la pauvreté de l'évêque de Genève l'exigeait. Et, dans ces conditions, le prévôt était désigné : voici pourquoi (1).
Le premier travail, le plus rude, était, suivant l'expression
(1) Les écrivains religieux, qui sont des panégyristes, expliquent le choix qu'on fit de lui, simplement par son haut mérite, et laisseraient entendre qu'il fut désigné d'une façon presque miraculeuse. — Voir l'abbé GoKTniEn, La mission de saint François de Sales, p. 11.
du président Favre, de « faire le pont » . Le convertisseur était obligé d^ commencer par là, et, s'il y échouait, il n'avait qu'à se rétirer.
Les protestants en effet, et les catholiques, si l'on met à part les gens dont la controverse était le métier et la gloire, creusaient un abîme véritable entre eux et la religion adverse. Les catholiques avaient l'index (1), et les protestants sans avoir le nom avaient la chose. Surtout quand on voyait arriver un controversiste tout bardé de science philologique, historique et exégétique, prêt à fournir des arguments si techniques qu'ils étaient invérifiables et indiscutables, surtout alors on rendait plus profond l'abîme à travers lequel la voix du missionnaire ne pouvait passer. Cette singulière défiance de la discussion, qui est un peu le fait de toutes les religions et qui était alors justifiée par le caractère technique et scientifique des arguments, produisait partout ses mêmes effets; elle était aussi vive à Thonon qu'ailleurs.
Les Chablaisiens avaient de plus un singulier intérêt à sauvegarder jalousement leur calvinisme. Outre que leur foi était sincère et qu'ils y tenaient, ils craignaient qu'après la trêve qui les avait mis sous la domination de la Savoie, un traité de paix ne vînt les rattacher à Berne ou à Genève. Et alors ils auraient été traités par Berne et Genève avec une double rigueur, comme catholiques et comme apostats (2). Aussi fermaient-ils leurs oreilles et leurs portes à François de Sales. Au village de Noyer, surpris le soir par la neige, il demande en vain un asile, il est forcé de se réfugier dans le four banal (3).
(1) Voir : Influence littéraire du concile de Trente, par M. Dejob, ch. i, §52.
(2) Lettre de saint François de Sales au président Fabre, p. 5. « A Bernensibus et Genevensibus. — Non ut catholici tantum sed ut desertores tractarentur. » — Edition Berche et Tralin, t. V, p. 5. Presque toutes les lettres de cette période sont mal datées. Mais en général la véritable date est facile à retrouver,
(3) L'abbé Gonthier, p. 29.
Et cet isolement n'était pas seulement le fait d'une répugnance instinctive et raisonnée. Pour qu'il durât, on l'organisait. Ainsi François de Sales avait commencé à vaincre cette terreur irraisonnée que provoquaient sa présence, sa religion, ses projets. Son éloquence persuasive, qui était « douce comme du miel (1) » , était un attrait puissant. En même temps le gouverneur du Ghablais avec quelques autres personnes restées catholiques avaient fait venir à ses prédications par des persuasions secrètes (2) des paysans et même quelques bourgeois. Aussitôt les principaux de Thonon se réunissent dans la maison commune, et ils défendent par une ordonnance publique « que personne n'eust à aller aux prédications catholiques (3) » . « Voici déjà le septième mois, écrit-il^ et toutefois ayant prêché en cette ville (Thonon) ordinairement toutes les fêtes, et bien souvent encore parmi les semaines, je n'ai jamais été ouï des huguenots que de trois ou quatre, qui ne sont venus au sermon que quatre ou cinq fois, sinon à cachette par la porte et fenêtre, où ils viennent presque toujours : ils sont des principaux (4). » Mais le difficile était de leur faire Iranchir ces fenêtres et cette porte.
Bref, le fossé était si bien creusé entre François de Sales et ceux qu'il voulait convertir qu'il manqua désespérer (5), il
(1) « Mellitissima illa eloquentia quae Thononiensium quoque barbares licet animos alliccret et conciliaret si taiu facile illi se auditores praîberent quam te disertum et efficacem oratorem experirenfur. » — Lettre de Fabre à saint François de Sales. — Saist François de Sales, Œuvres complètes, édition Berche et Tralin, t. V, p. 13.
(2) Lettre toujours mal datée au président Fabre, édition Berche et Tralin, t. V, p. 9.
(3) Lettré déjà citée : « Communi decreto proliibitum (est) ne ullus ad catbolicas conciones accédât. » — Edition Bercbe et Tralin, t. V, p. 5.
(4) Lettre au Père Possevin (7 avril 1595). — Saint François de Sales, OEuvres, édition Berclie et Tralin, t. V, p. 14.
(5) Abbé GosTHiER, p. 3. — M. de Boisy avait plus d'une raison de désirer le retour de son fils. Il pensait d'abord aux périls que son fils pouvait courir, et cette crainte, le président Fabre la combat de son mieux. D'après Fabre, il n'y a même pas " ulla periculi suspicio »! T. V, p. 18. M. de Boisy craignait peut-être, en outre, d'aliéner les amis et parents qu'il avait à Thonon parmi les calvinistes, et
songe presque à revenir. Des ennuis d'argent s'étaient joints aux autres causes de découragement; il ne recevait rien, ni de son prince, ni de son évêque, ni de son père ; il doit, faute de ressources, se séparer de son cousin Louis de Sales, il contracte des dettes. Il faut que son ami Favre l'exhorte, l'encourage de toutes ses forces à s'obstiner dans cet apostolat du Chablais.
On comprend dès lors ce que voulait dire le président Favre, lorsqu'il parlait de la peine qu'il y avait à « faire le pont M . Et on le comprend bien mieux encore quand on se rappelle que le duc de Savoie ne voulait pas mettre à la disposition du missionnaire l'habituel secours du bras séculier (1), car d'ordinaire les récalcitrants étaient amenés par ordre et par force aux instructions du missionnaire. Mais, ici, la volonté formelle du prince s'y opposait (2) .
Il y avait bien un autre moyen, un peu grossier, il est vrai, mais efficace : c'était celui qu'employaient les moines mendiants, le plus souvent chargés de ces sortes de besognes ; ils avaient d'ordinaire un front d'airain et une bonne voix; ils ne doutaient de rien et ne.se laissaient pas facilement rebuter. Leur procédé était à la fois simple et brutal. En voici un à l'œuvre justement à côté de saint François de Sales, c'est le Père Esprit, Capucin. A cette époque, le prévôt de Genève était parvenu, au prix de mille précautions et avec une extrême douceur, à se faire écouter. Ce succès parut insuffisant à notre Capucin, il voulait un pont et non une passerelle. Que fait-il?
il ne voulait pas avoir trop d'obligations au baron d'Avully, le gouverneur catholique de Chablais. Lettre de Fabre (mal datée), t. V, p. 7. Pour l'évêque, voir abbé GoNTHiER, p. 46; pour le duc, François de Sales dit : « NuUam huic rei dat operamii , t. V, p. 25, et Fabre s'en indigne. — Voir aussi les lettres, t. V, p. 6-7, 17 et 18.
(1) Dans une lettre plus ou moins authentique M. de Boisy écrivait à son fils : 11 Les personnes les plus sensées et les plus sages disent hautement qu'il faut contraindre ces peuples à recevoir la foy par la seule bouche du canon. » T. V, p. 4.
(2) Lettres, t. V, p. 25 : « Nulla vi ad caulas Ecclesiae eos reduci vult serenissimus Allobrogum princeps. »
Au sortir du prêche, il aborde le pasteur Viret, s'accroche à lui, l'accuse h voix très haute de n'avoir dit que des faussetés et, bon gré, mal gré, veut le forcer à argumenter. Le pasteur, surpris, se défend comme il peut, ses fidèles viennent à son secours; on veut chasser violemment le Capucin; on l'eût fait sans l'intervention du prévôt. C'est avec ces sortes d'exploits répétés au risque d'être lapidé qu'on forçait le pasteur à discuter, les fidèles à écouter ; on emportait insolemment et de haute lutte le droit d'être entendu et de convertir (1).
Mais les Ghablaisiens tenaient trop à leur indépendance et à leur foi, et Charles-Emmanuel ne tenait pas assez à leur conversion pour que cette méthode eût chance de succès. Et puis il aurait fallu toute une légion de moines pour entamer cette conquête, et l'évêque n'était pas assez riche pour lever cette armée.
Aussi l'évêque de Genève fut-il obligé de recourir à uiie autre tactique. Son prévôt avait conservé, par son père, par son éducation, par les liens mêmes de famille, mille rapports d'humanité, de politesse et d'affection avec les protestants les plus éclairés du Chablais (2). Se servir du prévôt, c'était la seule chance de succès qu'eût l'évêque, et il en usa.
(1) Il (le P. Esprit) « vedendo gli habitatori di Tonone seguitar coa taata furîa il loro ministre heretico senza voler intendere lo nostro prediche, venerdi passato volse mostrar al ministro la falsita délia sua dottrina et questo in publico. Ma uno délia terra dei piu ostinati vedendo che la cosa non poteva riuscir per il ministro lo toise con violentia del luoglio, con dire che S. A. S. non intendeva che essi Irattassero con noi délie cose délia religione... Et che quando S. A. gli dess' aviso délie sua Intentione saria altra cosa. » (27 mai 1597.) — Peraté, La mission de saint Fi-ançois de Sales dans le Chablais^ p. 26. — Voir aussi GoN- THIER, p. 92.
Du reste, les protestants, quand ils le pouvaient, rendaient aux catholiques la monnaie de leur pièce. Ainsi le Père Chérubin raconte dans une lettre du 25 avril 1598 qu'il fut soudain assailli par des ministres venus de Genève, en présence de deux cents hérétiques. II n'osa fuir, crainte du scandale, u Donche, dit-il, io me gettai nelle braccie délia misericordia Divina et fece quel poco ch'io puote... 11 La dispute eut lieu en latin. Le Père Chérubin fut si content de la façon dont il s'en tira qu'il voulut en faire imprimer le récit. — Peraté, p. 37.
(2) Abbé GoNTHiER, p. 25.
François de Sales comprit très bien l'attitude qu'il devait . avoir dans sa mission (1), et son caractère l'y aida merveilleusement.
N'attendons pas l'obstination un peu brutale du Père Esprit. François de Sales était de trop bonne éducation pour recourir à ces procédés ; et puis, par caractère, il n'aime pas à livrer des assauts de vive force. Il accoste les gens, nous dit-il, mais gracieusement, et avec de douces paroles. Le château de Brens, où il fut élevé, est, nous l'avons dit, en plein pays de calvinisme. Aussi, dès son enfance, est-il familiarisé avec les réformés ; il ne les traite pas comme des monstres ; ce sont, des hommes, aussi bons que d'autres peut-être ; ils sont à plaindre seulement, et il les plaint ; il ne réserve sa sévérité que pour ceux qui sont déçus, pour les docteurs de l'hérésie. Et là est l'explication de sa conduite qui ne fut jamais inhumaine.
Pour Thonon, particulièrement, où son éloquence de missionnaire est pourtant si mal accueillie, il devait avoir une douceur de conduite et de langage particulière. Les principaux des réformés qu'il veut convertir, ce sont les amis de son père, les amis de ses amis, et il avait de familières relations avec eux. L'habileté de François de Sales, ce fut de ne pas briser ses relations par l'intempérance de son zèle. Il sut conserver les rapports d'amitié et de civilité qui lui ouvraient les portes fermées au missionnaire et au prédicateur. Si dans ses lettres il s'indigne de l'ordonnance publique qui défend qu'on vienne l'entendre, il sait rester aimable avec les auteurs même de cette ordonnance. Il leur prodigue mille civilités. Quand son
(1) Le 7 avril 1595, François de Sales écrivait ': « J'ai quelques parents et d'autres qui me portent respect pour certaines raisons particulières que je ne puis pas resigner à un autre, et c'est ce qui me tient de tout engagé sur l'œuvre. » Parmi ces autres était Michel de Forai et l'avocat Desprez, tous deux protestants. — (GoNTHiER, p. 50. Lettres de saint François de Sales, t. V, p. 28.) Ce dernier fut un des protestants les plus attachés à leur foi. — Gosthier, p. 162.
ami Favre a fait imprimer ses Centuries, lui se charge de montrer le livre aux principaux de Thonon qui en sont ravis ; l'un d'eux, l'avocat Desprez, compose un éloge en vers du jurisconsulte et de son ouvrage, prie François de Sales de faire parvenir son petit poème, et la commission est faite si chaleureusement que Favre semble forcé de rappeler à son ami, qui l'a oublié, que Desprez est un hérétique (1).
Mais François de Sales ne l'a pas oublié, il trouve le fort et le faible de chacun, il regarde par quel endroit branle la foi des gens et la prise qu'on peut avoir sur eux. Comme il n'a pas cette vigueur un peu brutale qui fracasse les armures, il veut connaître le défaut de la cuirasse. Il frappe là. Il ne demande qu'un premier succès. Au bout de huit mois, il l'a enfin.
Parmi les principaux habitants de Thonon était un avocat, Poncet, savant homme et fort occupé de théologie. Ses recherches en cette matière avaient peu profité à son calvinisme. François de Sales étudie son homme : deux choses arrêtent l'avocat : la crainte des Bernois (2) et des difficultés philologiques (3) ; il s'agit de réchauffer avant tout un zèle religieux qu'étouffent des préoccupations d'un autre ordre; il s'agit ensuite d'expliquer des textes obscurs ; le missionnaire s'occupe en conscience de ces deux tâches. Le 20 avril 1595, Poncet abjura.
Ce fut un triomphe gros de conséquences que cette abjuration d'un homme « plus savant qu'un ministre » . Elle prouvait au moins que les arguments apportés par saint François de Sales n'étaient pas sans valeur ; il était impossible de faire la sourde oreille et de leur opposer une indifférence dédaigneuse. La joie que témoignèrent de ce succès François de Sales et ses amis n'était certes pas exagérée (4). L'effet de cette pre-
(1) LeUres, V, p. 28.
(2) Id., p. 56.
(3) Id., p. 26.
(4) « Mihi sane non parvi momenti esse videtur quod de Ponceto recuperato
mière conversion fut complétée par une autre conversion inachevée encore, mais si importante qu'il suffisait qu'elle fût vraisemblable pour émouvoir tout le pays de Thonon. Le personnage le plus considérable de la région était Antoine de Saint-Michel, baron d'Avully (1). Il était le président du consistoire ; malgré sa foi , il avait donné des preuves éclatantes de fidélité à Charles-Emmanuel. Genève avait mis sa tête à prix (19 mai 1591); il avait épousé la sœur du baron d'Hermance,.le gouverneur catholique des Allinges, le protecteur et l'ami de François de Sales. Il était lié aussi avec René Favre ; enfin, non seulement il connaissait François de Sales, mais encore il l'avait entendu à Annecy, le 24 juin 1593, prêcher sur l'Eucharistie.
Dans la situation ambiguë où le plaçait la contradiction de ses préférences politiques et de ses convictions religieuses, le baron d'Avully penchait déjà pour le catholicisme. Il écoutait volontiers les raisons des papistes, il avait de longs entretiens, dit-on, avec le prévôt de Genève, dans un pré solitaire entouré de grands chênes (2). Il avait même promis qu'il se convertirait ; mais il s'arrêtait. Tantôt René Favre se réjouit de le voir et de s'entretenir longuement avec lui; tantôt, au contraire, il s'indigne de son manque de parole (3).
On avait supposé que l'exemple de Poncet lèverait les dernières hésitations : ces espérances étaient prématurées ; au contraire, il y a chez d'Avully — effrayé peut-être par l'indignation qui accueillit dans le parti protestant la désertion de Poncet — il y a chez lui comme une reculade. Mais elle ne
scribis : fuifenim ille hue usque prœcipui, ut audio, inter haereticos nominis, pro ea qua praestat juris nostri rerumque agendarum scientia, ut sperare liceat, non defuturos perinultos qui exempli authoritate movebuntur, ut ratione tandem vinci se patiantur. » — Lettre de Fabre, t, V, p. 46. — Voir aussi abbé Gon- THIER, p. 40.
(1) Abbé GoNTHiER, p. 25.
(2) Id., p. 39.
(3) Lettres, t. V, p. 40 et 46.
dure pas longtemps. Le 15 septembre 1595 (1), le baron d'Hermance, causant avec Favre, annonce que la conversion d'Avully est assurée. Elle se fera encore attendre un an. Mais il est bien à croire que d'Avully n'hésite plus, qu'il se réserve seulement pour une occasion favorable. Effectivement, et comme s'il voulait entraîner avec lui toute la ville de Thonon, il fait décider que les syndics de la cité, lui en tète, viendront écouter un sermon de saint François de Sales, annoncé pour le 18 septembre 1595, sur l'Eucharistie. En même temps, les messieurs de Tlionon avaient résolu, en commun conseil, de présenter à François la confession de leur foi (2).
Aucune de ces décisions ne fut exécutée avec cet appareil, mais c'était assez qu'on les eût prises pour que le missionnaire eût désormais un auditoire. Il put approcher des protestants, le pont était fait.
L'ère des grandes difficultés était donc passée, il ne s'agissait plus que de savoir attirer et retenir les protestants. L'éloquence, l'habileté, tous les procédés en honneur parmi les missionnaires de ce temps, sermons en forme de dialogues, conférences contradictoires avec les ministres, cérémonies pompeuses et entretiens particuliers ; il use de tout avec un art consommé (3). Un jour, en plein marché, il monte sur une chaise et harangue la foule deux heures durant (4). On
(1) Lettre fmâl datée), t. V, p. 54. — Le baron d'Hermance mourut le 20 novembre 1595, On s'est donc trompé d'une année.
Il y avait dans ces affaires de conversions de singuliers dessous qu'on devine parfois : ainsi, le baron d'Avully après sa conversion fut attaqué autant par les catholiques que par les protestants.
11 Ko manca punto il nemico di far a questo cavaglière tutti gl' assalti cbe egli puo, per oscurare il lume che si era acceso délia sua conversione, suscitàndo gli molti odii si dalla parte heretica come délia catholica. . , i> — Lettre de François de Sales au nonce, 12 décembre 1596. Et il ajoute : « E mala bestia l'heresia. » — Peraté, p. 18.
(2) Lettre (datée à faux du 14 avril 1596, véritablement du 18 septembre 1596), t, V, p, 43,
(3) Abbé GoKTHiEn, p. 63.
(4) Id., p, 60.
trouverait de nos jours dans nos mœurs publiques et dans l'organisation de la propagande politique une fidèle image de ce qu'était cet apostolat.
Il est juste de dire qu'il garda toujours son tact et sa discrétion (1), et par là, tout en ruinant le protestantisme dans ce pays de Thonon, il sut conserver l'affection des réformés, qui étaient ses amis et ses parents, le respect de ceux mêmes qui étaient ses ennemis. Je ne crois pas trop aux dangers extrêmes que François aurait courus, d'après ses biographes. Le président Favre déclare qu'il n'y en a point. On trouve partout des énergumènes; peut-être quelqu'un de ces exaltés a-t-il menacé le missionnaire catholique, mais c'est trop commun en toutes les circonstances pour que, sur ce point, on s'émerveille du courage de François de Sales. L'opinion publique est si peu excitée contre lui que, plus tard, la colère des pamphlets protestants retombe toute sur son collaborateur de la dernière heure, le Père Chérubin (2) , moins doux, moins patient et moins habile.
Cette période se termine par de si nombreuses conversions que Charles-Emmanuel, voyant le succès final assuré, se décide à intervenir; François de Sales, d'autre part, presse le nonce; il obtient, par son intermédiaire, d'être appelé à la cour de Savoie. L'apostolat de saint François de Sales perd son caractère unique et attrayant ; la force armée s'associe à la persuasion, et les mesures politiques aux arguments de la controverse.
(1) Abbé GoNTHiER, p. 100 et 101.
(2) Le Bon Patriote, organe du parti de l'opposition, dont les violentes invectives, les grossières railleries assaillent le Père Chérubin, MM. d'Avully et Petit, le ministre converti, ne décoche aucun trait contre celui qui est la cause principale de la défaite du calvinisme.
Ce pamphlet se borne à engager le peuple chablaisien à se tenir sur ses gardes afin de ne pas se laisser charmer par la « langue enchanteresse » du missionnaire et par « les bonnes intentions qu'il allègue « . — Saiïst François de Sales, Œuvres, édition Lecoffre, t. I, p. cxxvii.
Nous rentrons dans l'histoire commune des controverses religieuses au seizième siècle.
En somme, ce n'est point un spectacle banal que nous a offert la première partie de cette mission. Ce fut le triomphe du tact et de la patience. Avec les qualités que nous avions pressenties chez lui, François de Sales se révèle déjà comme un maître dans l'art de manier les hommes. Il a converti un par un et par une action individuelle tous ceux qu'il a su attirer à sa religion. Point de ces entraînements généraux, de ces coups d'éclat de l'éloquence, de ces révolutions à la Pierre l'Ermite ; il a fait comme il imagine que Dieu fait pour nous. S'il se sert d'arguments universels, il a pour chaque personne une industrie particulière; il diversifie son action en autant de sortes qu'il instruit d'âmes.