‹ Saint François de Sales [microform]Chapitre 7 sur 40 · LE LIVRE DES CONTROVERSES · texte numérisé non relu

LE LIVRE DES CONTROVERSES

Il nous faut maintenant revenir sur un épisode extrêmement curieux et instructif de cette première campagne de saint François de Sales. Il s'agit de ces feuillets manuscrits découverts, en 1658, dans le château de Sales, édités sous le nom de Controverses (I), et appelés plus justement par saint François de Sales « ses méditations « ou « son mémorial (2) » .

Quand il s'aperçut qu'on 'ne venait pas l'écouter, il ne se résigna pas à n'être point entendu. Il eut l'idée ingénieuse d'écrire ses raisons sur des feuilles volantes qu'il faisait distribuer autour de lui. Ce n'est pas un traité sur tel point particulier des Controverses qu'il eut ainsi à écrire. Les circonstances le forcèrent à composer des expositions successives, dont la suite ne serait pas assez étroite pour qu'elles se pussent séparer les unes des autres, mais qui feraient tout un système complet d'apologie.

Son projet fut conçu au mois de décembre 1594, et le 25 janvier 1595 il terminait son « adresse à MM. deThonon » qui est la préface de l'ouvrage. Il n'entendait pas d'abord faire purement et simplement un ouvrage de circonstance; de ces feuilles légères que le vent a bien failli emporter, il avait

(1) Pour les Controverses, nous reavoyons dans les notes au. texte de l'édition Lecoffre, t. I des Œuvres complètes.

(2) Edition Lecoffre, t. I, p. ex et cxii et p. 346.

l'intention de former un livre, et il cherchait un imprimeur. A cet âge, il n'était pas encore insensible au plaisir d'être auteur, et tout à l'heure nous verrons à son style la même prétention; elle n'était pas injustifiée, d'ailleurs (1).

Il y renonça cependant, car il comprenait que la situation où il se trouvait lui rendait impossible la composition d'une œuvre vraiment achevée : les armes lui manquaient. Par là, j'entends les livres. Il avait emporté Bellarmin (2), il avait accès aux bibliothèques du baron d'Avully, de Poncet et de l'avocat Duprest, et ses fréquents voyages à Annecy et à Sales lui auraient permis de compléter ces recherches dans une certaine mesure (3). C'était beaucoup, sans doute, ce n'était pas assez pour se tenir au courant d'une science comme la théologie positive qui se renouvelait et changeait d'aspect à chaque instant. Il se résigna donc à n'avoir en vue, au lieu d'un grand public, que l'auditoire restreint et particulier des Thononiens. Il se contenta d'écrire une œuvre, générale il est vrai par son sujet, mais toute locale et toute de circonstance par son but et par sa méthode. C'était parfois un de ses sermons qu'il reprenait, qu'il abrégeait et qu'il précisait, et il se garda bien de lui atti'ibuer dans sa pensée cette haute portée doctrinale et philosophique que ses éditeurs et ses admirateurs lui donnent trop généreusement peut-être (4).

Il travailla à ses Controverses avec une grande activité, dans les deux premiers mois de l'année 1595. Au mois de mars, les prédications plus fréquentes qu'exigeait le carême l'empêchèrent de s'appliquer autant qu'il le fallait à ses méditations contre les hérétiques. Le mois d'avril fut surtout employé à instruire l'avocat Poncet et à le recevoir dans le sein de l'Église

(1) Edition Lecoffre, t. I,"p. cviii et cix.

(2) K Sans autre livre que la Bible et ceux du grand Bellarmin >, écrit saint •■ François de Sales à l'évêque de Vienne. P. cxii.

(3) Edition Lecoffre, p. cxn.

(4) Id., p. cxvi.

catholique. Il ne semble donc pas que le saint missionnaire ait eu le loisir de repi'endre d'une manière suivie le travail des Controverses jusqu'à son retour d'Annecy, où il était allé passer les fêtes de la Pentecôte. L'allusion àl' « Évangile du jour d'huy " (p. 90) se rapporte à la fête des saints Pierre et Paul, et le souvenir qui rappelle « saint François à la glorieuse et très sainte mémoire duquel on célébrait hier la feste par tout le monde » marque le 4 octobre 1595 comme la date centrale de la composition des Controverses (1).

Mais bientôt les feuillets allaient devenir inutiles. Du jour où on vint l'écouter ouvertement et en grand nombre, il n'eut plus besoin d'aller chercher ses auditeurs chez eux; et, du moment qu'il avait « la parole vivante 55 , il cessa peu à peu de recourir à « l'écriture, qui est morte (2) » . Ce ne fut plus que dans certaines circonstances exceptionnelles qu'il fît encore distribuer des » placards » , notamment aux quarante heures d'Annemasse, et les placards, cette fois, avaient complètement changé de but et de méthode.

Cependant François de Sales songea à ne pas perdre le fruit de tout ce travail; il avait constaté l'efficacité de sa méthode, que nous allons bientôt étudier, et du caractère qu'il avait donné à ses Controverses. Il recueillit donc soigneusement ses feuillets. Il ne voulait certes pas les publier tels quels, mais il comptait en tirer parti quand l'occasion s'en présenterait. Après le succès de V Introduction à la vie dévote, il écrivit à l'archevêque de Vienne (3) : « J'ai quelques matériaux pour l'introduction des apprentifz à l'exercice de la prédication évangélique, laquelle je voudrois faire suivre de la méthode de convertir les hérétiques par la saincte prédication ; et, en ce dernier livre, je voudrois, par manière de pratique, desfaire tous

(1) Edition Lecoffre, p. ex.

(2) Controverses, p. 1 ef4.

(3) Cité dans la Préface de dom Mackey, édition Lecoffre, p. cxii.

les plus apparens et célèbres argumens de nos adversaires; et ce, avec un style non seulement instructif, mais affectif, à ce qu'il profitast non seulement à la consolation des catholiques, mais à la réduction des hérétiques. A quoi j'employerois plusieurs « méditations 5) que j'ai faites, durant cinq ans, en Ghablais, où j'ai presché sans autres livres que la Bible et ceux du grand Bellarmin. » Mais, avant d'être ainsi mis en œuvre et utilisés, ces matériaux auraient subi sans doute de grandes transfor^ mations. Ils ne les subirent pas. Le sort qui semblait s'acharner sur ces feuillets, ou plutôt la clairvoyance de saint François de Sales, qui, de plus en plus, consacrait toute son activité à de meilleures choses, retarda indéfiniment ce travail. Bref, François de Sales mourut avant d'avoir publié ses Controverses.

Le manuscrit n'en fut point perdu, mais il s'égara pour un temps. Comment il fut découvert, comment il fut mal publié, puis mieux publié, c'est une histoire semblable à celle de presque tous les manuscrits. Elle a été contée avec une parfaite exactitude par dom Mackey (I). Au reste, elle n'est significative que par une anecdote qui explique l'importance excessive attribuée, de nos jours, aux Controverses par des gens de bonne foi, peu versés dans l'histoire des discussions religieuses au seizième siècle (2). Quand le concile du Vatican agita la question de l'infaillibilité du Pape, Mgr Mermillod produisit une page inédite des Controverses, où cette infaillibilité se trouvait vigoureusement affirmée. On y vit le témoignage d'un docteur de l'Église; on oublia que c'était l'œuvre presque d'un jeune homme qui écrivait au jour le jour contre des protestants et qui n'avait d'autre source d'inspiration que les livres du Jésuite Bellarmin.

Prenons-le tel qu'il est, ce manuscrit, moitié de l'écriture

(i) Edition Lecoffre, p. cxii et ckxix.

(2) Id., p. cxiii et cxiv.

du saint et moitié de l'écriture de Roland, son secrétaire. Ne Tétudions pas comme une œuvre supérieure au temps et aux circonstances qui l'ont vue naître (l), cherchons plutôt ce qu'elle peut nous apprendre sur Thonon, sur François de Sales, sur la controverse.

Aujourd'hui le prévôt de Genève a bien travaillé, il a couru à travers champs pour raffermir les quelques familles restées catholiques dans le pays; puis il a parlé en chaire, et, bien, que pas un protestant ne soit venu l'écouter, il a expliqué avec chaleur quelque point de sa foi. Pour se reposer, il a peut-être causé avec le baron d'AvuUy dans cette fameuse prairie bordée de chênes. Peut-être est-ce aujourd'hui qu'il a porté à l'avocat Desprez les Centuries de son ami le président Fabre. Il a profité de cette heureuse circonstance pour consulter dans la bibliothèque du baron ou dans celle de l'avocat les apologistes de l'hérésie. Rentré au château des Allinges, il a ouvert son Bellarmin, repris ses cahiers de notes ; son sermon lui revient à la pensée, ou peut-être quelque objection de ses adversaires : il médite, il écrit sa méditation. Ceux qu'il évangélise ont, de parti pris, détourné la tête. Eh bien! si les oreilles se ferment, les yeux s'ouvriront!

Il est jeune, il est plein de zèle, la verve ne lui fait donc pas défaut, qu'il lui lâche les rênes, et tout s'anime : « Mais on m'objecte à tout propos : Ne dois-je pas chercher la viande de mon âme et son salut? Pauvre homme qui le nie ! Mais si chacun va aux pâturages comme les vieilles oyes, à quoy faire les bergers? Cherche les pastiz, mays avec Ion pasteur (2). »

• (1) L'avant-propos se termine ainsi : « Prenes à gx-é, je vous prie, Messieurs de Thonon, cest escrit^ et quoyque vous en ayes vu plusieurs autres mieux faicts et plus riches, arrestes un peu vostr' entendement sur cestuy-ci, que peut estre sera il plus sortable à vostrecomplexion que les autres; car son air est du tout savoysien, et l'une des plus prouffitables receptes et derniers remèdes, c'est le retour à l'air naturel : si cestuyci ne prouffite, on vous en montrera d'autres plus purs et plus subtils. » — Controverses, p. 13. (2) Controverses, p. 193.

Cette verve ne se contente pas d'être amusante, pressanteet vive ; elle est éloquente parfois, et j'en cite. un nouvel exemple, car c'est un livre peu lu que les Controverses. « Quand on dit que nous péchons, incités, poussés, nécessités par la volonté, décret et prédestination de Dieu, n'est-ce pas blasphémer contre toute raison et contre la majesté delà suprême bonté... Bonté de Dieu, je vous appelle à garant : vous m'avez poussé à mal faire, vous l'aves ainsy décrété, ordonné, voulu, je ne pouvois faire autrement, je ne pouvois vouloir autrement : qu'y a-t-il de ma faute? Dieu de mon cœur, chastiés mon vouloir s'il peut ne vouloir pas le mal et qu'il le veuille ; mays s'il lui est impossible de ne le vouloir pas, et vous luy soyes cause de cette impossibilité, qu'y peut-il avoir de sa faute? Si cecy n'est contre rayson, je confesse qu'il n'y a point de rayson au monde (1). "

Voilà bien la vivacité et l'impétuosité de la jeunesse. Si saint François de Sales doute de quelque chose, il ne doute pas sûrement de l'évidence démonstrative de ses arguments ! Il ne ■ croyait pas faire une promesse de Gascon lorsqu'il promettait •que la vérité apparaîtrait « aussi claire que le beau jour (2) » . De là son aisance, sa belle attitude, et, si j'ose le dire, sa ibonne humeur.

Mais il ne s'abandonne pas à ses qualités. Que croyez-vous qu'exigent les Thononiens? De l'abondance, de la vivacité, de la familiarité? C'est peu connaître les goûts des petites villes et ■de leurs habitants pour le beau langage. On y est moins sensible qu'ailleurs au charme délicat du style et à la finesse de l'esprit; mais on tient beaucoup à la correction grammaticale et à la tenue de la phrase ; on se défie de tout ce qui sent l'improvisation ou la conversation. Et l'académie de Montauban ou de Nîmes est sur ce chef mille fois plus exigeante que l'Aca-

(1) Controverses, p. 73 et 334.

^2) Id., p. 142.

demie française. Les barbares de Thonon, comme les appelle Fabre, n'auraient peut-être pas goûté le miel de l'éloquence de saint François de Sales, mais il leur fallait mie docte élocution, et François de Sales s'y appliqua.

(Il y a peu, très peu de négligences dans ces pages qui furent écmes avec si peu de loisir et de commodité. Je n'ai trouvé qu'en deux passages les marques d'une précipitation véritable (1). La langue en est très pure, très française; on peut y relever des italianismes, bataglie pour bataille (2), des façons de parler provinciales, « faire passer la bocconade « par exemple, mais c'est extrêmement rare. Au contraire, le style des Conti'overses ne date pas, il a très peu besoin de rajeunissement pour être tout à fait intelligible, et cette langue est plus grammaticale, plus correcte, plus régulière, plus moderne, mille fois, que celle de Y Iniroducno7i à la vie dévote ou du Traité de l'amour de Dieu.

C'est que François de Sales y a donné un soin extrême. Le manuscrit des Co?itroverses porte souvent plusieurs leçons, et il est instructif de les comparer. Les idées ne diffèrent pas, et la disposition des idées diffère peu; toutes les corrections, à part les coupures, portent sur le style^)La première leçon est, en général, un peu molle, un peu lâche, et traîne en longueur ; dans la seconde, il y a toujours quelque chose de plus ferme, de plus sobre et de plus élégant. Or ce qui prouve très bien le souci et le talent d'écrivain de François de Sales, c'est que ce progrès est acquis avec peu de chose, les différences matérielles sont presque insignifiantes ; une construction se substitueà une autre, un mot change déplace. Ce n'est rien et c'est beaucoup, c'est tout le secret du bon style, la propriété des termes, les mérites d'une juste cadence et le pouvoir d'un mot mis en sa place; ce n'est pas à un hasard heu-

(1) Controverses, p. 85 et 90.

(2) Jrf.,p. 56.

reux que François de Sales les doit ; il les cherche avec patience et, quand il les a trouvés, s'y tient avec discrétion (1). i C'est un symptôme que ces qualités de style dans un ouvrage écrit pour la petite ville de Thonon. Les Controverses prouvent l'universel triomphe du style régulier, élégant et périodique avant Balzac et l'Académie française. La supériorité des Essais et de Y Introduction à la vie dévote, livres écrits dans une langue très personnelle, très dédaigneuse des élégances académiques, nous a trompés sur ce point. Pour le style, ces livres étaient des irréguliers ; on a cru qu'ils étaient écrits sur le modèle général, et c'est fauxj Le style classique, à la fin du seizième siècle, est presque créé. Les grammairiens et les lexicographes du dix-septième siècle, y compris Malherbe etVaugelas, ne font guère que préciser et donner un caractère absolu aux intentions et aux découvertes des grands écrivains de la théologie et de la philosophie. Ils ne commencent pas, ils concluent. Et je n'en sais pas de meilleur témoin que ce missionnaire qui, perdu dans les montagnes de la Savoie, écrivant pour les Thononiens et pour son ami Favre, président à Ghambéry du conseil de Genève, porte dans la controverse théologique ce souci délicat et habile d'une langue précise et d'un style périodique aussi correct qu'élégant.]

Le style des Controverses est encore significatif à un autre point de vue, il nous révèle un François de Sales un peu différent de celui que nous connaîtrons plus tard. Après 1600, quand il écrit, il ne sait pas être bref, disons mieux, il ne veut

(1) Voici la double version d'une phrase prise à l'avant-propos. 1" texte : ■1 Elle contentera ceux qui pour toute responce à mes raysous dixent qu'ilz les voudroyent bien voir en la présence de quelqu'un des ministres, pour voir si elles pourroyent y tenir contena,nce, si elles pasliroient ou s'evasnouyroyent point, car maintenant vous les y pourres conduire. «

2° texte : « Elle contentera ceux qui po^ur toute responce aux raysons que j'apporte dixent qu'ilz le voudroyent bien voir devant quelque ministre, et leur semble que la seule présence de l'adversaire les ferait chanceler, paslir, transir et leur esterait toute contenance : car maintenant ils les y pourront conduyre. » P. 2. Voir aussi p. 141 et 14-2

pas être bref. Tempérament et préférences intellectuelles, dirons-nous, plutôt que faiblesse, et nous aurons pour preuve justement ces Controverses. Là François de Sales est ferme et bref (1), et il sait trouver des formules à la fois précises et imagées. Chacun des chapitres se termine, à peu d'exceptions près, par une phrase où tout le développement se condense. Ce sont des phrases qu't)n imagine facilement imprimées enlettres capitales pour s"e détacher du reste du développement. Citons une de ces formules, car nous n'en trouverons plus désormais dans ces ingénieuses et inépuisables analyses où se complaira saint François de Sales.

S'agit-il, par exemple, de distinguer les miracles faits par des païens ou des hérétiques, des miracles de l'Église? « Ces merveilles ne sont faites que rarement, dit-il, donques onn'enpeut rien conclure : les nuées jettent quelques fois desesclairs, mays ce n'est que le soleil quia pour marque et pourpropriété d'esclairer (2). » Mais surtout il faut lire l'article 2 du chapitre lu de la première partie qui est une page excellente, et l'article 10 du chapitre m de la même partie qui est d'une belle allure et d'une savante composition.

^'est donc, au point de vue littéraire, un livre d'un haut mérite que les Controverses. Il n'a pas eu d'influence, puisqu'il est resté inédit; il n'en aurait jamais pu avoir, étant d'une origine trop provinciale et d'une trop mince étoffe théologique; mais découvert longtemps après, il nous apparaît comme un témoin précieux des progrès faits par l'art d'écrire à la fin du seizième siècle. Il est un témoin aussi de l'étendue et delasou-

{i) Tout l'article 2, ch. m, partie I, est un modèle de fermeté et de bon style.

(2) Controverses, p. 105. Il dit sur le même sujet : «■ Une hirondelle ne fait pas le printemps n , p. 106. De même ailleurs :

11 Mays si au contrayre, ô Luther, ô Calvin, lavrayefoyatousjours esté publiée et continuellement preschëe par tous nos devanciers, vous estes misérables vous mesmes, qui en aves une toute contraire et qui, pour trouver quelque excuse à vos volontés et fantasies, accuses tous les Pèi'es ou d'impiété, silz ont mal creu, ou de lascheté s'fife se sont teus... » P. 72.

plesse du talent de saint François de Sales. Nous le verrons tout autre par la suite, et sa physionomie littéraire sera caractérisée par de très singulières qualités, sans doute, mais aussi par l'absence de certaines autres. Eh bien, les Controverses témoignent qu'il avait, quand il le voulait, quelques-unes de

cellesTrlà. /

Passons au fond de ce livre : il est curieux infiniment ; mais il faut sans cesse se rappeler à quelle époque il a été composé : quatre ans avant la conférence de Fontainebleau, trente et quarante ans avant la Méthode la plus facile pour convertir ceux qui se sont séparés de V Église, du cardinal de Richelieu, et VÂvoisineyneni des protestants à l'Église romaine, de Camus, quatre-vingts ans avant l'Exposition de la doctrine catholique, de Bossuet.

D'abord, il n'y a guère d'érudition ; sans doute, les textes de l'Écritm^e sacrée ne manquent pas, encore leur nombre est relativement restreint, mais ils ne sont pas étudiés et discutés philologiquement. François de Sales ne s'amuse pas à ces « pieds de mouche » ; il donne à chaque texte son sens vraisemblable et naturel, sans recourir au « calepin n , sans se frotter aux « broussailles de la grammaire >' . Quand on s'attendrait à en trouver, et qu'il en faut vraiment, il en donne un peu, bien peu, et il va chercher ailleurs ses ressources. Il a un jour à examiner le texte fameux de saint Matthieu : Tu es Petrus, et super hanc petram œdijîcabo ecclesiani meam ; et il combat le sens que lui donnent les réformés. C'est un des lieux corrimuns de la controverse théologique, il le traite avec clarté, mais pauvrement, et sa science paraît petite à côté de celle d'un du Perron ou d'un Duplessis-Mornay.

Il ne fait surtout pas d'histoire ; il ne se préoccupe guère de l'usage des quatre premiers siècles, et ses controverses forment un frappant contraste avec la foule des auteurs qui labouraient non sans peine et non sans mérite les amples matières de la

théologie positive. Lui, il s'écarte de ces chemins. Craint-il de n'être pas assez docte? Je le crois ; il n'avait point de livres, ai-je dit, il s'en plaint lui-même. Mais il n'eiit pas été très savant même avec dès livres. Cette théologie positive avait ses spécialistes, qui étaient de grands docteurs. Et ces mérites ne s'acquéraient que par de longs travaux où l'on s'absorbait,. L'éducation de François de Sales avait été trop variée et trop large, ses occupations avaient été ensuite trop nombreuses pour qu'il pût lui donner un temps suffisant. Aussi resta-t-il toute sa vie un peu inférieur en ces matières. Dans les Controve7'ses, il en donne plus d'une fois des marques et, quand il cite ses auteurs, Genébrard, par exemple, non seulement il ne contrôle pas leurs renseignements, mais il reproduit même leurs fautes d'impression (1).

'CEt puis il avait une autre raison plus haute, sinon plus sérieuse, pour ne pas faire d'histoire. Les Thononiens auxquels il s'adressait n'auraient pas été compétents pour juger et discuter ses arguments d'érudition ; et ne voyant pas si ces preuves étaient fortes ou faibles, ils « auraient eu sans cesse à la bouche ce recours » que des gens plus savants, les ministres et les professeurs de Genève, sauraient bien réfuter ses raisonnements. François de Sales, pressé de triompher, voulait présenter aux Thononiens un ensemble de raisons qu'ils pourraient, qu'ils devraient juger eux-mêmes et sans appel. Il s'adressa donc à la chose du monde la mieux partagée, au bon sens, et il s'adressa aussi à l'expérience. Du débat entre la Réforme et le catholicisme, il tâche de faire une question de bon sens et d'expérience, une de ces questions qu'on peut résoudre sans être savant, lorsqu'on est raisonnable et qu'on a de bons yeux (2). Par là, les Controverses sont un ouvrage

(1) Controverses, p. 365.

(2) Sur ceUe réfutation des textes non par l'histoire et la philologie, mais par le bon sens, voir p. 55.

presque unique à côté des trois très ennuyeuses Vérités de Pierre Charron^

Il faut du coup qu'il supprime du débat tout ce qui est curiosité ou science pure, et qu'il simplifie l'objet de la querelle. Il le fait naturellement et il réduit le problème à ses points principaux; aussi l'accusa-t-on , comme Bossuet plus tard, de n'offrir à la discussion qu'un catholicisme fort adouci, que désavoueraient le Pape et les évêques. Il s'en défendit, et avec raison; mais ses accusateurs étaient de bonne foi. Les ■apologistes catholiques, par esprit de résistance et par haine et crainte de l'hérésie, ne présentaient leur doctrine que sous les aspects par où elle pouvait choquer le plus les réformés, ils la hérissaient comme une place forte d'ouvrages avancés et inutiles ; ils faisaient des « sommes 5> de tous les points où les doctrines se séparaient, défendaient pied à pied l'accessoire et ce qui n'était même pas accessoire, et ils s'enorgueillissaient de compter comme Feuardent, en 1585, cent soixante-quatorze erreurs des calvinistes ; en 1598, quatre cent quinze, et, en 1604, mille quatre cents. C'est un honneur pour saint Fran cois de Sales, à ses débuts, d'avoir compris qu'il ne fallait pas « multiplier et grossir les dissentiments (1) » .

Il se borna donc aux deux affirmations suivantes : que la véritable Église est l'Église catholique, et que l'Église réformée est une fausse Église. Il établit l'une et l'autre thèse simplement, méthodiquement. Il chercha non dans l'autorité, non dans l'histoire, un peu dans les Livres saints, beaucoup dans le bon sens et dans l'opinion commune, quelles sont les marques de la véritable Église, quelles sont les règles de la foi. La recherche n'en est pas très philosophique, pas très approfondie; mais les conclusions ont de la clarté et de la vraisemblance. Une fois ces marques et ces règles trouvées, François de Sales

(i) B.ZBKLLihv, Bossuet, historien du ptoteslantisme, p. 5.,

en rapproche l'état actuel de l'Église catholique et celui de l'Église réformée. C'est ainsi qu'il indique en deux ou trois passages tout le dessein de V Histoire des variations (1).

Mais ce n'est pas dans ces indications et ces prévisions, moins neuves qu'on ne le penserait, que repose le mérite de l'argumentation des Controverses. (Avec ces feuilles rapides on sort de l'abstrait pour entrer dans la vérité de la vie. Le débat religieux avait dévié, nous l'avons vu, était devenu une querelle de savants et d'érudits, où le sens commun ni la conscience n'avaient aucune part. La conscience ici n'intervient pas, c'est vrai, mais c'est le sens commun qui devient le juge du débat. Ce livre, s'il avait été publié, aurait gardé à ce point de vue et avec moins de distinction, mais autant de nouveauté dans le monde de la controverse théologique, le même rôle que jouaient, à celte époque, dans la philosophie et l'étude de l'homme, les Essais de Montaigne.^

Ce n'est pas sans raison que je parle ici de bon sens ou de sens commun en les opposant à une science abstraite et inhumaine, et que j'invoque à ce propos le nom de Montaigne. Livre sans prétention ni préparation, les Controverses provoquent une double surprise :^es idées en sont raisonnables et modérées?) Un judicieux sang-froid y prévient ces excès familiers aux disputeurs de tous les temps et aux théologiens du seizième siècle. (Ce futur mystique n'a pas l'humeur narquoise de Montaigne \ il n'affiche pas sa défiance des idées abstraites, mais il a le même goût que lui pour le sens com- ^ mun (2).N,

Or, et c'est la seconde surprise que nous réserve le livre

(1) Le dessein de l'Histoire des variations est entrevu p. 35 et surtout p. 94- 95 et 199. — P. 105.

(2) Voir tout le ch. vu de la 2° partie, sur les miracles (surtout à la p. 319). — Voir aussi p. 321 et 322. Voir de même, p. 346, un alinéa sur le rapport de la raison naturelle avec la foi qui est le bon sens même. — Voir aussi p. 75.

que nous étudions, cette ressemblance n'est pas fortuite-. François de Sales a lu Montaigne, le sieur des Montaignes, comme il l'appelle, et^l'a lu de très près, il le cite trois fois en le nommant, il s'inspire très visiblement de lui une quatrième fois, justement dans un des passages où il montre le plus de bon sens. Plusieurs autres fois encore, il fait allusion aux Essais. Et c'est en 1595, à une époque où la renommée de Montaigne était peu considérable et ne s'imposait nullement, c'était à Thonon, infiniment loin de Paris ou de Bordeaux ; et là, ne lisant et ne consultant que les livres essentiels, François de Sales, du commencement h la fin de son livre, a les Essais ou sous les yeux ou dans la mémoire ; c'est le seul des livres profanes dont il parle (1).

Cette préférence ne nous étonnera pas, nous qui avons vu déjà quel esprit pondéré, quelle modération, quel sens des choses réelles François de Sales cachait sous les ardeurs de sa foi ; mais nous verrons cette influence et cette ressemblance paradoxale se poursuivre bien curieusement dans les autres oeuvres de François de Sal§§^\ Ici nous en avons trouvé la première marque positive (2).

(1) Montaigne est cité p. 17, 180-182, 186 et 328.

(2) Le texte de ce livre des Controverses, tel que nous le trouvons dans l'édition Lecoffre, a encore un intérêt capital pour l'histoire de la langue et de l'orthographe. Mais ce point de vue appartient à un maître particulièrement expertj M. l'abbé Klein, qui nous promet un livre sur la langue et le style de saint François de Sales.

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