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LA PERIODE MILITANTE DE LA MISSION DU CHABLAIS

Le pont est donc fait, le prévôt de Genève a fini par rompre la barrière élevée entre lui et les réformés ; sa doctrine est accueillie, et les succès lui viennent en foule.

Jusque-là, c'avait été affaire de persévérance, de patience, de charme personnel, de bonne foi et d'habileté. La politique n'y était pour rien. Le duc de Savoie, embarrassé par sa lutte avec la France, n'avait pas voulu indisposer les Bernois. Il avait respecté avec un scrupule imprévu la trêve qui le liait à ses voisins protestants et qui garantissait au bailliage du Chablais une certaine liberté de conscience. Il avait bien donné à François de Sales une lettre de recommandation pour le baron d'Hermance, mais il ne lui avait pas donné autre chose. Or, au point où nous sommes, les scrupules de Charles-Emmanuel s'évanouissent, il estime qu'il a suffisamment tenu sa parole, il n'a pas introduit par force le catholicisme dans les pays protestants de Thonon, de Gex et du Chablais ; le catholicisme a su tout seul s'y faire sa place. C'est le droit et le devoir de Charles-Emmanuel de le protéger, puisqu'il y est, de l'aider à grandir et à triompher. En outre, ces considérations suffisamment spécieuses eurent le grand avantage d'être corroborées par les relations de la Savoie avec Henri IV. La paix se préparait, en effet, entre les deux belligérants, on le croyait du moins, et une trêve, signée au mois d'octobre 1595, avait suspendu les

hostilités ouvertes. Les Bernois étaient moins à craindre et n'étaient plus à ménagep. Aussitôt Charles-Emmanuel prêta au prévôt de Genève Fentier concours du pouvoir séculier (1), et la conquête religieuse du Ghablais fut, dès lors, menée avec une rapidité surprenante. Les moyens pacifiques et les procédés habiles de la première heure acquirent une efficacité beaucoup plus étendue, à être doublés des autres, y compris l'exil et la confiscation des biens (2) .

Avant de commencer le rapide récit de cette période, il faut donc renoncer à la pieuse légende qui de Ftançois de Sales fît un apôtre de la tolérance; il a fort bien accepté, ses lettres en font foi, que faveurs et rigueurs politiques fussent mises dans les plateaux de la balance où se pesaient les raisons d'être protestant ou d'être catholique (3). Il l'a accepté, il l'a exigé, il se serait indigné qu'il en fût autrement, son esprit est ainsi fait, et son temps aussi.

Ce qu'il faut dire, à sa décharge, c'est que, de ces secours dont les plus utiles se firent encore attendre, il usa sans brutalité ni violence. Il n'avait point l'idée de la tolérance ; mais il était doux ; et son intolérance usa de ménagements ; nous le verrons plus loin^^

En attendant que l'intervention du duc se fît efficacement sentir, il continua d'abord les moyens qui lui avaient réussi : il prêcha, il enseigna, il s'insinua. Il cultiva les amitiés qui l'unissaient à plusieurs personnages importants du pays, et il profita de ces affectueuses relations pour faire pénétrer la foi

(1) « Monseigneux", puisqu'il plaît à Votre Altesse de sçavoir quels moyens j'estimerai être les plus preignants pour la réduction de ce peuple à la foy catholique, comme j'ai appris de M. d'Avully, auquel il vous a plu d'en écrire, etc. » Ecrit par saint François de Sales à la date de septembre 1596, t. V, p. 61. — La même lettre est reproduite mot pour mot p. 33, avec une fausse date. Cf. l'abbé GoHTHiER, p. 68.

(2) Lettres, t. V, p. 61, 65.

(3) «De re nostra Thononiensi quid dicam mi frater?... TJndique captamus occasionem, principio bac in causa gratiam serio ineundi per Nuntium Apostolicum, per Jesuitas, per Capucinos. » — Lettre à Fabre, 1597.

dont il était tout plein. Il resta l'apôtre et l'apôtre aimable des premiers jours. Mais cet apôtre devint aussi un organisateur.

Son premier soin fut, en effet, de créer dans ce pays une armée de prêtres et de missionnaires; le grand mal, c'est qu'il n'avait point d'argent; les revenus ecclésiastiques étaient aliénés, les uns, en petit nombre, appartenaient aux réformés, les autres à l'ordre très riche et très puissant des chevaliers de Saint- Maurice et Saint-Lazare. François de Sales obtint la promesse que ces chevaliers contribueraient, pour leur part, à l'établissement de six cures, en même temps que Charles-Emmanuel s'engageait à entretenir quatre ou six prédicateurs qui, sans être « attachés à aucun lien particulier, devaient être libres pour aller par tous ces bailliages, comme la- nécessité le portera (1) ».

Malheureusement, ces promesses ne furent point tenues ; avec une activité que rien ne lassait, François de Sales en exigea l'accomplissement ; il était soutenu par le nonce du Pape; il sollicitait en toute circonstance son intervention, il arracha, on peut dire sou par sou, l'argent dont il avait besoin (2), un par un les prêtres lui arrivèrent. Pendant les quatre ans que sa conquête dura encore, il s'acharna.

Ces troupes qui grossissaient si péniblement ne manquaient pas de zèle ; au contraire, il fallait plutôt réprimer leur ardeur intempérante. François de Sales s'employa à régler leur vivacité ; nous avons vu qu'il dut presque arracher aux mains de la foule le Père Esprit, l'un de ses collaborateurs qui s'était montré trop agressif. Sans cesse on le voit dans cette attitude des femmes sabines entre leurs maris et leurs frères, mais il est tout Romain.

(1) Lettres, t. V, p. 33.

(2) PEnATÉ : clans presque toutes les lettres adressées au nonce et dans la Préface, p. 4, 5 et 6.

110 SAOT FRAJS'ÇOIS DE SALES.

Le plus célèbre, le plus actif, le plus important des missionnaires qui le secondaient, était le Père Chérubin de Maurienne, Capucin (1); ce moine, malgré son nom, était l'impétuosité même, son cerveau bouillonnait (2), il en devint fou véritablement (3), et les réformés, qui ne l'aimaient point, publièrent que sa maladie était une punition céleste. Le Père Chérubin ne rêvait que conférences contradictoires; à chaque sermon, de sa voix forte et tonnante, il défiait les ministres, il les menaçait d'aller les chercher à Genève même. Profitant d'une longue absence que le prévôt dut faire de Thonon, il s'abandonna à son génie agressif, il disputa avec Viret, il disputa avec Hermann Lignarius, un Allemand, venu de Genève pour le confondre , et il ne se laissa pas confondre (4) , il fit mieux. Le duc de Savoie avait enlevé au culte calviniste l'église de Saint-Hippolyte et ses cloches, sauf l'une d'entre elles, la plus grosse, que les réformés avaient le droit de sonner pour annoncer leurs réunions. Le Père Chérubin ne veut pas de cette clause restrictive. Le jour de Noël, il s'enferme dans l'église, il monte au clocher avec le Père Esprit et deux laïques, retire à lui cordes et échelles, et attend l'assaut. Les protestants, qui veulent sonner leurs cloches, enfoncent les portes et dressent des échelles. Les assiégés les renvei'sent; on leur tire d'inutiles coups de fusil, ils triomphent. Mais, quelque temps après, les calvinistes rompirent la cloche à coups de marteau. Tels étaient les collaborateurs contre

(1) Abbé GoKTHiEn, p. 85,

(2) Le ton des lettres du Père Chérubin citées par Peraté est bien différent de celui des lettres de saint François de Sales. — Il ne s'y agit que du diablg, et les moindres mesures sont demandées, exigées avec une sorte de fièvre qui exagère tout, espérances et dangers, succès et besoins. — Voir notamment Peraté, p. 45, 55, et surtout p. 68.

(3) Ses travaux excessifs (du Père Chérubin)... ébranlèrent sa santé et même son intelligence (janvier 1579), au point que Charles-Emmanuel jugea nécessaire de demander son éloignement. — Abbé Gonthier, p. 174.

(4) Sur la dispute du Père Chérubin avec Hermann Lignarius, voir lettre de saint François de Sales du 10 avril 1598. — Peraté, p. 35.

lesquels François de Sales avait véritablement à se défendre.

Effectivement, il représenta là le bon sens, la douceur, la modération. Lorsque le Père Chérubin, dans ses lettres au nonce, expose quelqu'un des projets qu'enfantait sa tête fumeuse, s'il veut prouver qu'il est pratique et sensé, quel argument invoque-t-il ? L'assentiment du prévôt de Sales (1). De même, quand le nonce veut se renseigner exactement et contrôler les lettres du Père Chérubin, c'est encore au prévôt de Genève qu'il s'adresse ; c'est à lui qu'il renvoie les gens et les affaires ; à chaque instant, on voit quel état ce haut dignitaire de l'Église faisait de la prudence et de la discrétion de François de Sales (2) .

Le dirai-je? le Père Chérubin dut, plus d'une fois, se fâcher de l'apparente tiédeur et des ménagements du prévôt ; et j'estime qu'il en garda quelque rancune ; car, plusieurs années après, en 1608, il dénonça au Pape la négligence de l'évêque d'Annecy à poursuivre les livres des hérétiques (3).

Avec ses prêtres, François de Sales l'ouvrit les églises et organisa le culte. Ce n'est pas seulement la vie religieuse qu'il voulait ainsi ranimer, il voyait en outre, dans ces cérémonies nécessaires aux croyants, un instrument de conversion pour les hérétiques. Il avait lui-même une âme d'artiste, en tout il

(1) Sur l'autorité de saint François de Sales auprès du Père Chérubin, voir Peraté, p. 38. — Le Père Chérubin dit notamment, 19 juillet 1598 : «Monsign'' Vesc° et sigr provosto di Geneva hanno communicatione sino al minimo iota di tutto q''° che ci fa et lo trova bono. " — Peraté, p. 48.

De même voir Peraté, p. 4, sur la confiance qu'avait le nonce en saint François de Sales.

(2) Dans la lettre par laquelle le nonce propose au Pape de nommer François de Sales coadjuteur de l'évêque de Genève, avec promesse de succession, on lit : « Il signor François di Salesl.. per bonta di costumi et per le continue fatiche

che ha falio nella conversione del Ducato di Ciables e forse il miglior suggetto, che sia in tutta la Savoia. — S. A. l'anna grandemente. « — 4 février 1599. — Peraté, p. 57.

(3) Lettres, t. V, p. 208.

était sensible au beau. En 1595, il avait songé à résigner sa charge de prévôt, il ne voulait en conserver que le canonicat simple, qui lui donnait une place dans le chœur de Saint-Pierre, à Annecy, parce que « les offices y sont si bien faits, écrit-il, que c'est une de ses plus grandes consolations (l) » .

Il estimait sans doute que les cérémonies bien faites devaient avoir sur tous les hommes un égal attrait. Il exige donc tout ce qui est indispensable au culte catholique, et il l'exige avec une fermeté qui ne se dément point, mais il s'efforce d'y ajouter toutes les pompes et toutes les magnificences dont ce culte est susceptible. « Il est besoin au plus tôt, écrit-il à Charles -Emmanuel, de dresser et parer les églises de cette ville de Thonon et de sa paroisse des Allinges, vu qu'en l'un et l'autre lieu il y a bon nombre de catholiques et plusieurs autres bien disposés qui, faute de commodités spirituelles, se vont perdant, oultre que cela servira beaucoup pour apprivoiser le peuple à l'exercice de la religion catholique, principalement s'il y a moyen de faire les offices honorablement, comme avec orgues et semblables solennités (2). "

Les orgues et semblables solennités ne lui suffirent bientôt plus, et il organisa, à deux reprises différentes, une des plus émouvantes cérémonies que le catholicisme ait inventées pour remuer l'âme des foules (3) : les quarante heures. Les quarante heures sont des prières extrêmement solennelles, qui se continuent jour et nuit, pour quelque grande expiation. Les

(1) Dans la lettre du 3i mai 1597, il demande à changer sa prévôté pour une cure vacante. Mnis il veut conserver sa place dans le chœur : « Il quale e tanti ben ufficiato cbe e una délia piu grandi consolatio che io ne habbia. » — Peraté, p. 29.

(2) Livre V, ch. xxxin.

(3) Les quarante heures devaient attirer beaucoup de monde : « Et essenosene data la nuova nelli luoghi circonvicini da ogni banda si dispongono le persone di concorrere a questa divotione non solo dalla banda catholica come di Fribourgo... ma anco dalla banda heretica, come del Bernese et Genevrino. » 10 avril 1598. — Pjeraté, p. 37.

FOT\MATION INTELLECTUELLE ET RELIGIEUSE. 113

premières eurent lieu, les 7 et 8 septembre, à Annemasse (1) ; de magnifiques décorations et une pompe pleine de richesses avaient été préparées, le nonce avait donné deux cents écus, le duc cinq cents, et il avait prêté ses plus belles tapisseries et toute l'argenterie de sa chapelle. Une procession immense, partie de Thonon, précédée de l'étendard de la croix, arriva à la nuit tombante à Annemasse, le 6 septembre, recueillant sur son chemin, en six heures de marche, les nouveaux convertis des villages qu'elle traversait. Les pénitents de la Sainte-Croix d'Annecy, pieds nus, le chapelet en main, vêtus d'un sac, étaient venues au-devant d'elle. Le lendemain, après la messe pontificale célébrée par Tévêque, les processions et les sermons alternaient, et, d'heure en heure, congrégations et paroisses venaient adorer le Saint Sacrement publiquement exposé. Le soir, enfin, les pèlerins portèrent sur leurs épaules une immense croix de bois et l'érigèrent en un lieu où les calvinistes avaient abattu jadis une croix de pierre. Et le lendemain les fêtes reprirent, les ol'fices religieux eurent la même splendeur, mais un spectacle nouveau s'y ajouta; le prévôt de Genève avait fait composer, par son frère Louis de Sales et son cousin le chanoine de Sales, un mystère : le Sacrifice d'Abraham. La représentation en eut lieu devant la foule recueillie et ravie, avec toute la dignité désirable; ce fut le prévôt de Genève qui prit le rôle de Dieu le Père. Toute cette mise en scène émouvante et mystique, ces prières, ces adorations, ces splendeurs produisirent sur les imaginations un prodigieux effet. Genève était terne et triste, son culte froid et abstrait; aussi le prévôt put écrire au nonce que le fruit des quarante heures tenait du miracle. Pour se défendre contre l'irrésistible contagion de ces spectacles, Genève traite avec une rigueur singulière ceux de ses citoyens qui étaient allés à Annemasse

(1) Les quarante heures sont racontées par une lettre de saint François de Sales (Peiuté, p. 51) et du Père Chérubin, du 13 octobre 1598 (Peraté, p. 52).

pour être spectateurs de l'aboinination qui a été commise (1).

Ces prodigieux succès engagèrent François de Sales et ses collaborateurs à célébrer encore les mêmes cérémonies. Le 20 septembre, les quarante beures eurent lieu à Thonon, sous la présidence de l'évêque d'Annecy et avec le même programme, et, huit jours après, elles furent complétées par les fêtes qui se donnèrent à l'occasion du passage à Thonon du cardinal de Médicis, légat du Pape, accompagné par le duc Charles-Emmanuel.

jATces séductions, le prévôt de Genève ajouta de plus sérieux arguments. Le duc de Savoie lui avait promis son concours. François de Sales en profita.

Il commença d'abord par obtenir certaines faveurs pour les catholiques. Tel village, qui s'était converti, était, sur sa demande, exempt de certains impôts (2). Il s'efforçait, en même temps, de désorganiser toutes les institutions utiles aux réformés. Ainsi, il voulait que leur consistoire continuât à être présidé par d'Avully, même après sa conversion (3). Le terrain ainsi préparé, il sollicita du duc de Savoie qu'un haut personnage fût chargé par lui de notifier, de sa part, à tous les protestants qu'ils eussent à s'instruire du catholicisme et à venir écouter les prédicateurs. Cette missioa fut confiée à l'intime ami du prévôt, le président Fabre (4) . C'était une sommation impérieuse, encore que déguisée, de quitter l'hérésie. Et cependant les faveurs continuaient à pleuvoir sur les nouveaux convertis, tandis que les récalcitrants étaient déclarés inca-

(1) Extrait du Registre du Conseil de Genève, vendredi 2 septembre (ancien style) : « Pierre Besson renvoyé du Consistoire pour avoir été à Annemasso exprès pour être spectateur de l'abomination qui y a été commise, arrêté qu'il tienne prison trois jours au pain et eau. » — [Recherches sur un ouvrage de saint François de Sales. L'Étendard de la Sainte Croix, par Eugène Ritter. Genève, 1884.)

(2) Abbé GoKTHiER, p. 69. — Lettres, V, p. 36.

(3) Lettres, t. V, p. 82.

(4) Id., t. V, p. 33. , . '

pables d'exercer aucune charge publique; mais ces mesures étaient prises avec ménagement, et, jusqu'en 1598, il n'y a pas d'exemple qu'on ait exercé de véritables rigueurs.

Quelques obstinés restaient encore en 1598. Charles-Emmanuel résolut d'intervenir en personne. Il vint à Thonon, il réunit les réformés dans l'Hôtel de ville. Le Père Chérubin les harangua, puis, d'un ton âpre et sans réplique, le duc leur ordonna de prendre parti, en passant les uns à sa droite, les autres à sa gauche. Il y eut quelques hardis qui se placèrent à sa gauche; enflammé de colère, le duc leur ordonna de quitter immédiatement ses États.

Alors François de Sales intervint. Il leur expliqua avec douceur qu'on n'exigeait point d'eux une conversion immédiate, et il en ramena quelques-uns. Les autres durent partir. Tel est la grande scène d'intolérance qui compléta les mesures prises par Charles-Emmanuel et acheva la conquête religieuse du Chablais (1).

On pourrait dire, sans paradoxe, que cette rigueur extrême ne fut ni demandée, ni approuvée par François de Sales; d'abord l'attitude qu'il y eut fut caractéristique j) c'est le Père Chérubin qui semble encourager le prince à la violence, et François de Sales ne prend la parole que pour faire entendre raison, autant au duc qui a dépassé la mesure qu'aux réformés qui s'obstinent.

Et puis, voyez les noms de ces récalcitrants, il y a parmi eux de ses familiers et de ses amis, presque de ses parents (2) ; aussi obtient-il bientôt après pour eux un sauf-conduit qui leur permet de rentrer che2> eux. fEn principe, François de Sales trouvait fort légitime cette intolérance; en fait, il préférait compter sur la douceur et la patience. Aussi, dans cette dernière bataille livrée à l'hérésie, avec des armes peu

(1) Abbé GoNTHiER, p. 161.

(2) Ferdinand Joly, le colonel Brotty, l'avocat Desprez.

courtoises, le Père Chérubin semble avoir été le véritable général (1)>7

Ici, comme dans tout le reste de la mission du Chablais, François de Sales représente l'intelligence modérée, sensée, l'intelligence accompagnée par îa douceur. \ll ne fut pas, comme on l'a dit avec une injustice bien peu informée, « miel-

(1) Il faut y joindre les mesures que prit le duc. Il approuve d'avance le projet qui lui était soumis par François de Sales et diverses autres personnes de fonder à Thonon une maison qui serait à la fois une Université où l'on enseignerait les lettres et les sciences, une école industrielle et par là même aussi un refuge pour les nouveaux convertis venus des pays soumis à Berne ou à Genève.

Il autorise un imprimeur, Jacques Roussin, à établir deux presses à Thonon, lui alloue trois cents écus pour acheter le matériel nécessaire (20 octobre) et l'exempte même de toute imposition.

Le 12 novembre, il porte diverses ordonnances, dont voici les principales :

1" L'exercice de la religion protestante est interdit;

2° Défense de célébrer les mariages ou de faire baptiser les enfants ailleurs que dans l'église catholique;

3° Défense aux hérétiques d'aller hors des frontières assister aux prêches protestants et de s'absenter plus de huit jours;

4° Les hérétiques adultes assisteront aux prédications catholiques, et les enfants au catéchisme;

5° Défense de vendre ou de retenir des livres prohibés ;

6" Ordre d'instituer un conseil pour la surveillance des mœurs et la répression des désordres qui échappent à l'action des lois et des tribunaux, tels que l'ivrognerie, le concubinage, les disputes, etc. ;

Ajouter la fondation d'un Mont-de-Pieté et celle d'une auberge de vertu oii l'on recueillerait les orphelins, les mendiants, pour leur apprendre un métier. — Abbé GosTinER, p. 174.

Ces différentes mesures avaient été longtemps réclamées par saint François de Sales et surtout par le Père Chérubin. — Le prévôt de Genève lui-même n'avait pu se défendre du désir de faire de Thonon la rivale catholique de Genève. Il forma même des projets sur Genève. Je renvoie à -un curieux rapport qui est de ses auxiliaires, car il était, je crois, malade alors (novembre 1597). — Peraté, p. 31.

On pose en fait d'abord que Genève est pour les protestants ce qu'est Rome pour les catholiques. Elle le doit à son Université, à ses imprimeries.

Elle est inquiète maintenant, ne sachant si elle sei-a comprise dans la paix. Elle fera des concessions au duc; or il y a à Genève bien des catholiques cachés. Les protestants se désaffectionnent de leurs ministres. Th. de Bèze l'a dit à François de Sales et au président Fabre.

Il faut donc :

1° Que Genève ne soit pas comprise dans la paix;

2° Que l'Empereur — Genève étant citée impériale — le roi de France — protecteur de Genève, — le duc de Savoie et l'archiduc Albert imposent à Genève le libre exercice du culte catholique ;

3° Il faut enfin établir à Thonon un couvent de Capucins et un collège de Jésuites avec quelques revenus pour imprimer des livres de Controverses.

leux et violent(l) » ; il fut judicieux et bon. Il aurait eu le plus beau rôle dans cette histoire, si la grandeur et la beauté de l'attitude n'appartenaient pas avant tout à ceux qui souffrent persécution pour leur foD Et, en tenant compte du temps et de ses idées, — ce temps où Castalion fut excommunié par tous les partis, — nous souscrirons aux paroles de saint François de Sales lui-même :

« De notre temps, en nul lieu tant d'hérétiques ne sont retournés à la vraye foy, ni plus souefvement, ni avec plus d'efficace. » (Lettres, V, 217.)

(1) Bulletin de l'histoire du protestantisme français, t. VII, p. 370.

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