PURETÉ DE SES VUES
seul à ne pas se féliciter de cette nouvelle. « Je prie Dieu, disait-il, d’empêcher cette promotion, car je n’en suis pas digne. C’est la vérité qu’il faut obéir à Sa Sainteté; mais, voyez-vous, si le chapeau de cardinal était éloigné de trois pas seulement, je ne remuerais pas le pied pour le prendre. Ah ! plutôt s’il se pouvait faire que ma robe fut rougie de mon sang versé pour la conversion de Genève, que je la porterais de bon cœur!... Dites à ma mère, ajoutait-il en parlant à l’aumônier du château de Sales, qui était venu le voir dans ces circonstances, qu’elle prie et conjure le Seigneur de ne pas m’élever à un plus haut rang : la charge que je porte est déjà trop pesante -pour mes épaules l . »
Ce n’est pas qu’il eût pour son pays aucune attache naturelle ou qu’il fut indifférent à la considération du plus grand bien, qu’on avait soin de lui présenter; mais son principe invariable était de ne tenir aucun compte des intérêts humains, et de ne chercher en tout que la volonté de Dieu. Il faut l’entendre manifester lui-même la pureté de ses sentiments dans des circonstances si propres à éprouver la vertu. « J’ai des nouvelles, dit-il à sainte Chantal, qu’on veut me relever plus haut devant les hommes. Ma réponse est devant Dieu. Mais, n’en doutez pas, je ne ferais pas un clin d’œil pour tout le monde. Je le méprise de bon cœur 2 . Je ne sais comment faire quelquefois pour céler l’extrême mépris que Dieu m’a donné de toutes ces aventures qu’on appelle de fortune et d’établissement 5 .
« On parle de m’agrandir, mais c’est à bon jeu bon argent, et du côté de delà. J’en ai été en peine, parce qu’on invoque la plus grande gloire de Dieu et le service
* Chaii. Aug. — 2 Lett. xcih à sainte Chantal. — r> Lett. clxxxtiii.
DANS SES DIVERS EMPLOIS
de l’Église. J’ai fait réponse (car comme je vous dis, c'est tout de bon), que j’étais tout à Dieu, et que je lui dirais: O Seigneur, que voulez-vous que je fasse 1 * ?... J’écoute de toutes parts ce que Dieu demande de moi *. Priez donc bien pour moi, afin que mon cœur se tienne pur de toutes vanités et prétentions mondaines 3 .
« Je proteste devant la Majesté divine que je ne veux vouloir que sa volonté très-sainte, soit à demeurer, soit à changer de place; et si je la sais connaître, je ne me veux divertir ni à droite ni à gauche du chemin qu’elle me montrera : car ce peu de temps que j’ai à passer icibas né m’est rien au prix de l’éternité *.
« Je ne sais, écrit-il encore, qui me pourrait tirer de ma place, sinon la volonté du Saint-Père, ou l’extrême, mais je dis extrême nécessité du prochain. Je suis lié sur ce banc : il faut que j’y vogue 5 .
« Je demeure ici, tandis qu’il plaît à Dieu ; et comme rien ne m’en peut tirer que quelque occasion particulière de procurer la gloire de Dieu, aussi cela se présentant, rien ne saurait me retenir. Je suis et serai et veux être à jamais à la disposition de la providence de Dieu, sans que je veuille que ma volonté y tienne un autre rang que celui de suivante. Je n’irai point là, ni ne demeurerai ici, sinon en suite du bon plaisir céleste. Ce pays est ma patrie selon ma naissance naturelle; selon ma naissance spirituelle, ma patrie c’est l’Église. Partout où je penserai mieux servir celle-ci, j’y serai volontiers sans m’attacher à celle-là 6 .
« Ce que j'ai de plus cher au monde ne me tient qu’au bout des doigts, et rien ne saurait m’empêcher de m’em-
1 Lett. dcoi. — * Lett. clxx. — 5 Ïïett. dccli.* — 4 Lett. cxxxvii.
— 5 Suppl., Lett. xcvii. — 6 Lett. ccccxxu.
barquer à tout autre service où je penserais être utile à la gloire de Dieu et au bien de l’Église; puisque dès mon baptême et par ma vocation, je suis consacré à cela l . »
C’est à sainte Chantal surtout qu’il découvrait les dispositions de son cœur, pour l’exciter elle-même au détachement et à l’abandon à la Providence. Au commencement, elle s’effrayait des bruits qui couraient sur la possibilité de son éloignement. « Ne vous troublez pas, je vous prie, lui disait-il; car rien ne se fera que de Dieu; et de quelque côté que j’aille, sous sa conduite tout ira fort bien et pour vous et pour moi. Je vous dis tout. S’il me fallait changer de logis, ce ne serait pas sans répugnance, bien que je ne me sente attaché qu’à quelques âmes, d’un lien purement spirituel, Dieu merci. Voyezvous, ma chère fille, mon âme n’a de rendez-vous qu’en cette providence de Dieu. Mon Dieu, c'est ce que vous m'avez enseigné dés ma jeunesse et jusqu'à présent : j' annoncerai vos merveilles 2 . »
Plus tard, se trouvant elle-même en France, sainte Chantal lui exposait les désirs qu’on avait de le faire venir à Paris, et les raisons qui semblaient en appuyer le projet 5 . Mais les sentiments du saint étaient invariables. « O ma mère, lui répondait-il, soit que la providence de Dieu me fasse changer de séjour, soit qu’elle me laisse ici (car cela m’est tout un), ne serai-je pas mieux de n’avoir pas tant de charge, afin que je puisse respirer un peu sous la croix de Notre-Seigneur, et écrire quelque chose à sa gloire?... Cependant nous écouterons ce que Dieu ordonnera. Je veux tout rapporter à son service, et ne rien désirer hors de là ; car vous savez, ma très-chère fille, quelle fidélité notre cœur lui a vouée \ »
1 Lett. cxxxvi. — 1 Lett. ’xc. — * Lelt. cxvn de sainte Chantal;
— 4 Lett; ccccxm et ccccxlîii.
SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE