CHAPITRE II
SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE
Saint François de Sales regardait le zèle de la gloire de Dieu comme l’effet de la charité, et par conséquent comme une des conditions les plus indispensables du ministère pastoral, qui est un office de charité et de dévoûment. « Ceux qui aiment Dieu, dit-il, ne peuvent cesser de penser à lui, de respirer pour lui, d’aspirer à lui, de parler de lui; et ils voudraient s’il était possible, graver sur toutes les poitrines le saint et sacré nom de Jésus l . La charité, étant une qualité active, ne peut être longtemps sans agir, ou périr. Elle est, disent nos anciens, de l’humeur de Rachel, qui aussi la représentait. « Donnez-moi des enfants, disait celle-ci à son mari; autrement je mourrai. » Et de même la charité presse le cœur auquel elle est mariée, de lui faire produire de bonnes œuvres, autrement elle périra 8 . »
« Mais, ajoute-t-il, en quoi consiste ce zèle que nous devons avoir pour la bonté divine?
« Son office est :
« 1° De haïr, fuir, empêcher, détester, combattre et abattre, s’il se peut, tout ce qui est contraire à Dieu, c’està-dire à sa volonté, à sa gloire, à la sanctification de -sou nom. J'ai haï l'iniquité , dit David, et l'ai abominé . Ceux que vous haïsse% i Seigneur , ne les haïssais-je pas ? et ne
4 Introd. à la Vie dévote, p. Il, ch. xm. — 8 Amour de Dieu, liv. IV, ch. it.
48 SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE
séchais-je pas de regrets sur vos ennemis? Mon zèle m f a fait défaillir , parce que mes ennemis ont oublié vos paroles. Dès le matin , je mettais à mort tous les pécheurs de la terre , afin de ruiner et exterminer tous les ouvriers d' iniquité. Voyez, je vous prie, ce grand roi : de quel zèle il est animé, et comme il emploie les passions de son âme au service de la sainte jalousie ! Il ne hait pas simplement l’iniquité, il l’abomine, il sèche de détresse en la voyant, il tombe en défaillance; il la persécute, il la détruit, et l’extermine. Ainsi le zèle qui dévorait le cœur de notre Sauveur fit qu’il éloigna, et jusqu’à un certain point châtia l’irrévérence et profanation que ces vendeurs et acheteurs faisaient dans le temple.
« 2° Le zèle nous rend ardemment jaloux de la pureté des âmes qui sont épouses de Jésus-Christ, selon le dire du saint apôlre aux Corinthiens : Je suis jaloux de vous de la jalousie de Dieu : car je vous ai promis à un homme , et je dois vous représenter vierge chaste à Jésus-Christ. Eliézer eût été extrêmement piqué de jalousie, s’il eût vu la chaste et belle Rebecca, qu’il conduisait pour être épousée au fils de son Seigneur, en quelque péril d’être violée, et sans doute il eût pu dire à cette sainte personne : Je suis jaloux de vous de la jalousie que j’ai pour mon Maître, car je vous ai fiancé à un homme, pour vous présenter vierge chaste au fils de mon Seigneur Abraham. Tels sont les sentiments du glorieux saint Paul à ses Corinthiens : J’ai été, dit-il, envoyé de Dieu à vos âmes pour traiter le mariage d’une éternelle union entre son fils notre Sauveur et vous. Je vous ai promis à lui, pour vous représenter, ainsi qu’une vierge chaste, à ce divin époux : et voilà pourquoi je suis jaloux, non de ma jalousie, mais de la jalousie de Dieu, au nom duquel j’ai traité avec vous. Cette jalousie faisait défaillir et mourir
SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE
tous les jours ce saint apôtre. Je 'meurs , dit-il, tous les jours, pour votre gloire l . Qui est infirme que je ne sois aussi infirme? Qui est scandalisé que je ne brûle 1 ?
« Voyez, disent les anciens, voyez quel amour, quel soin et quelle jalousie une mère poule a pour ses poussins (car Notre-Seigneur n’a pas estimé cette comparaison indigne de son Évangile) . La poule est une poule, c’est-àdire un animal sans courage ni générosité quelconque tandis qu’elle n’est pas mère; mais quand elle l’est devenue, elle a un cœur de lion; toujours la tête levée, toujours les yeux hagards; toujours elle va roulant sa vue de toutes parts, pour peu qu’il y ait apparence de péril pour ses petits; il n’y a ennemi aux yeux duquel elle ne se jette pour la défense de sa chère couvée, et le souci continuel quelle en éprouve la fait aller toujours glossant et plaignant. Que si quelqu’un de ses poussins périt, quels regrets, quel profond chagrin! C’est la jalousie des pères et mères pour leurs enfants, des pasteurs pour leurs ouailles, des frères pour leurs frères. Quel zèle des enfante de Jacob quand ils surent que Dina avait été violée ! Quel zèle de Job, sur l’appréhension et crainte qu’il avait que ses enfants n’offensassent Dieu ! Quel zèle de saint Paul pour ses frères selon la chair, et pour ses enfants selon Dieu, pour lesquels il aurait désiré d’être exterminé comme criminel d’anathème et d’excommunication ! Quel zèle de Moïse envers son peuple, pour lequel il veut bien, en certaine façon, être rayé du livre de vie 5 ! p
Rien de plus contraire à la charité que la colère, rien aussi de plus opposé au véritable zèle, suivant saint François de Sales. «Comme la charité, le zèle est patient,
1 I Cor., xvi, 31»
cli. xiv»
— * II Cor., X', 29» — 5 Amour de Dieu, liv. X,
SA DJCTUINÜ SUD LE ZÈLE
bénin, sans trouble, sans contention, sans haine, sans envie, se réjouissant de la vérité. Son ardeur est pareille à celle du chasseur, diligent, soigneux, actif, laborieux, et très-affectionné au pourchas; mais sans colère, sans passion, sans (rouble. Si le travail des chasseurs était colère, passionné, chagrin, il ne serait pas si agréable ni si affectionné. De même le vrai zèle a des ardeurs extrêmes, mais constantes, fermes, douces, laborieuses, également amiables et infatigables; tandis que le faux zèle est turbulent, brouillon, insolent, fier, colère, passager, également impétueux et inconstant 1 . »
« L’amour-propre nous trompe, et souvent, sous prétexte de zèle, lâche la bride à la passion. Je ne nie pas que la colère ne soit venue quelquefois en aide à un zèle véritable; mais maintenant c’est plutôt le zèle qui vient en aide à la colère, en couvrant de son nom les plus honteux emportements.
« Un pécheur fameux vint un jour se jeter aux pieds d’un bon et digne prêtre, protestant avec beaucoup de soumission qu’il venait pour trouver le remède à ses maux, c’est-à-dire pour recevoir l’absolution de ses fautes. Un certain moine, nommé Démophile, scandalisé de ce qu a son avis ce pauvre pécheur s’approchait trop du saint autel, entra en une colère si violente que, se jetant sur lui et le frappant du pied, il le chassa de l’église. Il alla même jusqu’à injurier le bon prêtre, qui, selon son devoir, avait doucement accueilli ce pauvre pénitent; puis courant à l’autel il en ôla la sainte Eucharistie et l’emporta, de peur, comme il voulait faire accroire, que par l’approche du pécheur le lieu saint n’eût été profané. Il ne s’en tint pas là; s’applaudissant de ce bel exploit, il
1 Amour de Dieu, liv X, cli xvi.
SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE
s’empressa d'en écrire à saint Denys l’Aréopagite pour s’en faire un mérite auprès de lui. Mais il fut trompé dans son attente, et la réponse qu’il en reçut fut digue de l’esprit apostolique dont ce disciple de saint Paul était animé; car ce saint évêque lui fit voir clairement que son zèle avait été indiscret, imprudent et impudent tout ensemble; d’autant qu’il l avait exercé contre toute raison, sans considération ni jugement quelconque, en employant les coups, les outrages, injures et reproches, en un lieu, en une occasion et contre des personnes qu’il eût dû honorer, chérir et respecter.
« En cette même réponse saint Denys rapporte un autre exemple admirable d’un grand zèle, qui, tout en procédant d’une âme fort bonne, n’en était pas moins gâté et vicié par l’excès de la colère qui s’y trouvait mêlée.
« Un païen avait séduit et fait retourner à l’idolâtrie un chrétien candiote nouvellement converti à la foi. Carpus, homme éminent en pureté et sainteté de vie, et probablement évêque de Candie, en conçut un si grand courroux, qu’oncques il n’en avait éprouvé de pareil. 11 se laissa emporter si loin par cette passion, que s’étant levé à la ini-nuit pour prier, selon sa coutume, il concluait à part soi qu’il n’était pas raisonnable que de tels hommes vécussent davantage, et il conjurait, dans son indignation, la divine justice de faire mourir d’un coup de foudre ces deux pécheurs ensemble, le païen séducteur et le chrétien séduit. Mais remarquez, Théotime, ce que Dieu fit pour corriger l’âpreté de la passion dont le pauvre Carpus était outré.
« Premièrement, il lui fit voir, comme à un autre saint Etienne, le ciel ouvert, et Jésus-Christ Notre-Seigneur assis sur un grand trône, environné d’une multitude d’anges, qui lui assistaient en forme humaine; puis il
SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE
▼H en bas la terre béante comme un horrible et vaste gouffre, et les deux dévoyés auxquels il avait souhaité tant de mal, sur le bord de ce précipice, tremblants, pâmés d’effroi et sur le point d’y tomber; d’un côté une multitude de serpents sortant de l’abîme s’enroulaient autour d’eux et s’efforçaient de les entraîner dans le gouffre, et de l’autre certains hommes les poussaient et frappaient rudement, comme pour précipiter leur chute.
« Or considérez, je vous prie, mon Théotime, la violence de la passion de Carpus. Car, comme il le racontait peu après lui-même à saint Denys, il négligeait de contempler Notre -Seigneur et les anges qui se montraient au ciel, tant il prenait plaisir de voir en bas la détresse effroyable de ces deux malheureux, regrettant seulement qu'ils tardassent tant à périr, et s’essayant de les précipiter luimême; jusqu’à ce qu’enfin levant les yeux au ciel il vit le doux et très-pitoyable Sauveur se lever de son trône, et descendant jusqu’au lieu où étaient ces deux pauvres misérables, leur tendre une main secourable, à même temps que les anges accouraient de toutes parts afin de les retenir sur le bord de l’abîme; et pour conclusion l’aimable et débonnaire Jésus s’adressant au courroucé Carpus : « Carpus, lui dit-il, frappe désormais sur moi ; car je suis prêt à pâtir encore une fois pour sauver les hommes; et cela me serait agréable s’il se pouvait faire sans le péché des autres hommes. Mais, pour toi, avise ce qui te semble meilleur, ou d’être en ce gouffré avec les serpents, ou de demeurer avec les anges qui sont si grands amis des hommes. »
« Le saint homme Carpus avait raison d entrer en zèle pour ces deux pécheurs, mais la colère étant émue avait laissé la raison et le zèle en arriéré, outre-passant toutes les bornes et limités du saint amour, et pai conséquent
SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE. 03
du zèle qui en est la ferveur. Ainsi y a-t-il des personnes qui ne pensent pas avoir beaucoup de zèle si elles n’ont beaucoup de colère, et qui s’imaginent ne pouvoir rien accommoder si elles ne gâtent tout. Tout au conlraire, le vrai zèle ne se sert presque jamais de la colère; car, comme on n’applique le fer et le feu aux malades que lorsqu’on ne peut faire autrement, aussi le vrai zèle n’a recours à la colère que dans l’extrême nécessité l .
« 11 est vrai, certes, que Moïse, Phinées, Élie, Mathatias et plusieurs grands serviteurs de Dieu ont mis en œuvre la colère pour exercer leur zèle en des occasions signalées; mais notez, je vous prie, que c’étaient aussi de grands personnages, qui savaient bien manier leurs passions, et régler leurs colères, pareils à N ce brave capitaine de l’Évangile, qui disait à ses soldats : Allez, et ils allaient; venez, et ils venaient. Quant à nous, pauvres petites gens, pour la plupart, nous n’avons pas un tel empire sur nos mouvements; notre cheval n’est pas si bien dressé que nous le puissions pousser et faire parader à notre guise. Les grands saints, qui ont rendu sages leurs passions à force de les mortifier par l’exercice des vertus, peuvent tourner leur colère à toute main, la lancer et la retenir, ainsi que bon leur semble; mais nous autres qui avons des passions indomptées, toutes jeunes, ou du moins mal apprises, nous ne pouvons lâcher notre ire qu’avec péril de beaucoup de désordres, parce que étant uue fois en campagne, on ne la peut plus retenir ni ranger, comme il serait requis.
« Saint Thomas d’Aquin, ce grand astre de la théologie, étant malade de la maladie .dont il mourut, au monastère de Fosse-Neuve, ordre de Cîteaux, les religieux le priè-
1 Amour de Dieu, liv. X, ch* xv.
SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE
rent de leur faire une brève exposition du sacré Cantique des cantiques , & l'imitation de saint Bernard; et il leur répondit : « Mes chers frères, donnez-moi l’esprit de saint Bernard, et j’interpréterai ce divin Cantique comme saint Bernard. » De môme, certes, si on nous dit à nous autres, petits chrétiens, misérables, imparfaits et chétifs : Servez-vous de Tire et de l'indignation en votre zèle, comme Phinées, Élie, Mathatias, saint Pierre et saint Paul, nous devons répondre : Donnez-nous l’esprit de la perfection et du pur zèle, avec la lumière intérieure de ces grands saints, et nous nous animerons de colère comme eux. Ce n’est pas le fait de tout le monde de savoir se courroucer quand il faut et comme il faut.
« Ces grands saints étaient inspirés de Dieu immédiatement, et partant pouvaient bien recourir à la colère sans péril, car le même esprit qui les animait à ces exploits tenait aussi les rênes de leur juste courroux, de peur qu’il n’outre-passât les bornes qu’il leur avait prescrites. Une ire qui est inspirée ou excitée par le Saint-Esprit n’est pas l’ire de l’homme; et c’est l’ire de l’homme qu’il faut fuir, puisque, comme le dit le glorieux saint Jaèque&, elle n'opère point la justice de Dieu. D’ailleurs, quand ces grands serviteurs de Dieu mettaient en œuvre la colère, c'était pour des occurrences si solennelles et des crimes si excessifs, qu’il n’y avait nul danger d'excéder la coulpe par la peine.
« Parce qu’une fois le grand saint Paul appelle les Galales insensés, qu’il représente aux Candiotes leurs mauvaises inclinations, et qu’il résiste en face au glorieux saint Pierre, son supérieur, faut-il prendre licence d’injurier tous les pécheurs, de blâmer les nations, de contrôler et censurer nos conducteurs et nos prélats? Certes chacun n’est pas saint ‘Paul pour savoir faire ces
SA DOCTRINE SUR LE ZÈLE
choses à propos ; mais les esprits aigres, chagrins, présomptueux et médisants, emportés parleurs inclinations, humeurs, aversions et outrecuidance, veulent couvrir leur injustice du manteau du zèle, et chacun, sous le nom de ce feu sacré, se laisse brûler à ses propres passions. C'est le zèle du salut des âmes qui fait désirer les prélatures, à ce que dit cet ambitieux; qui fait courir çà et là le moine voué à la solitude, à ce que dit cet esprit inquiet; qui fait faire de rudes censures et des murmures scandaleux contre les lois de l'Église, et contre les princes temporels, à ce que dit cet arrogant. 11 ne se parle que de zèle, et on ne voit point de zèle, mais seulement des médisances, des colères, des haines, des envies et des inquiétudes d'esprit et de langue !
« Le zèle de Notre-Seigneur parut principalement à mourir sur la croix, pour détruire la mort et le péché des hommes; et c'est en quoi il fut admirablement imité par son Apôtre, ainsi que le représente le grand saint Grégoire de Nazianze 1 : « 11 combat pour tous, dit ce Père ; il répand des prières pour tous; il est passionné de jalousie envers tous; que dis-je? il fait davantage pour ses frères selon la chair, et quoique cela semble sortir des bornes, il désire, par charité, qu’ils soient mis en sa place auprès de Jésus-Christ ! O excellence de courage et de ferveur d’esprit incroyable! Il imite Jésus-Christ, qui s’est fait pour nous malédiction, qui a pris nos infirmités et porté nos maladies; ou, pour parler un langage plus mesuré, ui, le premier après le Sauveur, ne refuse pas de souffrir et d’être réputé impie à leur occasion. » Ainsi donc, comme notre Sauveur fut fouetté, condamné, crucifié, en qualité, d’homme voué, destiné et dédié à porter et sup-
1 Deuxième Discours sur le Sacerdoce.
ARDEUR DE ÈON ZÈLE
porter les opprobres, ignominies et punitions dues à tous les pécheurs du inonde, et à servir de victime universelle pour lé péché, ayant été fait comme anathème, séparé, abandonné de son Père étemel; de même aussi, selon la véritable doctrine de ce grand docteur de Nazianze, le glorieux apôtre saint Paul désira d’être comblé d’ignominies, crucifié, séparé, abandonné et sacrifié pour le péché des Juifs, afin de porter pour eux l’anathème et la peine qu’ils méritaient. Et comme notre Sauveur porta de telle sorte les péchés du monde, et fut fait tellement anathème, sacrifié pour le péché, et délaissé de son Père, qu’il ne laissa pas d’être perpétuellement le Fils bien-aimé, dans lequel le Père prenait son bon plaisir, aussi le saint Apôtre désira bien d’êlre anathème et séparé de son Maître, pour être abandonné d’icelui, et délaissé à la merci des opprobres et punitions dues aux Juifs, mais il ne désira pourtant jamais d’être privé de la charité et grâce de son Seigneur, de laquelle rien aussi n’eût jamais pu le séparer 1 . »