SON ZÈLE
« Il me semble, a dit sainte Chantal, que le zèle du salut des âmes était la vertu dominante de notre bienheureux Père, car on pouvait dire, en quelque manière,
1 Amour de Dieu, liv. X, cli. xvi.
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qu’il laissait le service qui regarde immédiatement Dieu pour préférer celui du prochain l * . »
Cette vertu semblait être née avec lui; et dès le temps de ses premières éludes, ceux qui l’observaient pouvaient prévoir les fruits de grâce qu’elle produirait un jour. « Tandis que ses condisciples allaient le soir à la promenade, il restait à la maison, et s’occupait à lire la vie des saints avec la dame son hôtesse, qui était fort âgée. Que si parfois, les jours de férié, son gouverneur l’envoyait à la récréation pour se délasser, il trouvait moyen de se détourner, et, menant ses compagnons aux îles de Fier, il mettait les genoux en terre, à l’ombre des bois, et récitait les litanies avec eux, leur disant souvent : Mes amis, apprenons de bonne heure à servir Dieu et à le prier, tandis qu’il nous en donne le loisir*. »
Ces heureux présages furent bientôt justifiés lorsque François de Sales se fut consacré à Dieu dans le sacerdoce. Il suffirait de rappeler ici l’offre spontanée qu’il fit de ses services pour la mission du Chablais, et la vie évangélique qu’il y mena durant près de quatre années. Ce ne fut pas seulement de sa part la générosité des Apôtres, c’en furent aussi les privations, la constance, l’intrépidité et les triomphes. Il faut lire les mémoires du temps pour se faire une idée des obstacles à vaincre, des peines à souffrir, des périls à braver, et des fruits obtenus.
« On ne saurait dire, écrit sainte Chantal, les dangers, les fatigues et les travaux qu’il eut à supporter pendant qu’il s’employa à la conversion du Chablais 5 . »
Durant tous ces travaux, il manquait souvent des choses les plus nécessaires à la vie. <* Plusieurs fois, disait-il un jour, j’ai eu envie de savoir quelque métier, afin d’imiter
1 Déposition. — * Gbarl. Aug. — 5 Déposit.
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saint Paul, et dé me nourrir du travail de mes mains : mais je suis un lourdaud, et ne sais rien faire, sinon rapiécer un peu mes habits. Dieu pourtant m’a fait la grâce de ne rien coûter à personne dans le Chablais. Quand je n’avais plus de quoi me nourrir, ma bonne mère m’envoyait secrètement de Sales du linge et de l’argent ! . »
On sait comment cette abnégation et cette persévérance furent récompensées. Les hérétiques restèrent longtemps sourds à ses paroles; mais enfin il plut à Dieu de dire à leurs oreilles son saint Ephplietha *, et au bout de quatre années, François de Sales, qui atteignait à peine sa vingthuitième année, avait reçu ou procuré l’abjuration de près de trente mille protestants. Aussi aimait-il à se rappeler plus tard cette époque si glorieuse de sa vie. « Il me fait grand bien, disait-il, de m’entretenir de ces premières années que je consacrai au service de la trèssainte Église, temps bienheureux où, avant d’être pasteur en chef, j’avais la grâce de courir chercher les brebis de mon maître. Cela m'anime en la ferveur \ » I
Sa promotion à l’épiscopat ne fut paspour lui lesignal du repos. Loin de là, il ne vit dans cette dign’té qu’une nou- | velle obligation de se dévouer au service du troupeau dont | il devenait le pasteur; et il redoubla ses soins et ses travaux, malgré une maladie dont il fut attaqué à cette époque, et une fièvre continue qui le fit souffrir pendant plusieurs années \
Jamais il ne se plaignait de la fatigue : il lui semblait qu’un évêque ne devait pas la sentir. « Quoique je n’eusse que vingt-cinq ans, dit M. Camus, lorsqu’il me conféra cet ordre, il me pressa d’exercer aussitôt toutes
4 Déposit. de la mère de Chaugy. — * Préf. des Controverses. — 5 Lett. ccccl. — 4 Déposit. de sainte Chantal.
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LO
les fonctions pastorales. 11 voulut que je» êlébrasse la messe tous les jours, que j’adminisfrasse tous les sacrements, que je fisse les visites, les prédications, les catéchismes; en un mot, que je fusse à tout, sans exception, pour accomplir mon ministère. Un jour, las et accablé de tant d’occupations, je m'en plaignais à lui. 11 me répondit que je me souvinsse de ce qui est écrit : Que la femme qui enfante a beaucoup de tristesse , mais que la joie lui revient sitôt qu'elle a mis un homme au monde . Quel honneur pour vous, ajouta-t-il, que Dieu daigne vous employer pour délier tant de pauvres âmes, les retirer de la mort du péché, et les ramener à la vie de grâce ! 11 en doit être de nous comme des vendangeurs et des moissonneurs, qui ne sont jamais si contents et si joyeux que quand ils plient sous le faix. Qui jamais les a ouïs se plaindre de l’excès de la moisson ou de la vendange 1 ? »
Ce n’était pas qu'il prit plaisir à exposer imprudemment sa vie ou celle des autres : « Ne soyez point en peine pour moi, écrivait-il à son frère, d’un canton de son diocèse où il était entouré de maladies pestilentielles, je serai sage et me garderai du péril, Dieu aidant. A mon retour, je m’arrêterai quelque temps hors de la ville, si l’autorité civile le désire^ afin de ne donner aucun sujet d’appréhension, et de témoigner le respect qu’on doit à la santé du pays. »
Mais s’il croyait devoir observer les précautions exigées par la prudence, il savait aussi écarter avec fermeté les vaines alarmes qu’on cherchait à lui inspirer.
« Un jour on lui représentait qu’il se donnait trop de peine, qu’il voulait faire trop de choses, que sa sanlé n’y tiendrait pas. « Quoi donc, dit-il, fais-je autre chose
1 Esprit, p. 1, ch. s*m.
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que ce qu’onl à faire tous les ecclésiastiques? Hélas, je ne suis qu’un serviteur inutile, qui ne fais rien qui vaille 1 ! »
a Une autre fois la même observation lui fut faite avec plus de force, et, ce semble, avec quelque raison. C’était pendant le carême de 1607; il jeûnait rigoureusement, prêchait souvent deux fois le jour, confessait tous ceux qui s’adressaient à lui et officiait à toutes les cérémonies. M. Déage, son ancien gouverneur, qui avait toujours conservé la liberté de lui dire ses sentiments, se chargea de lui faire remarquer son indiscrétion. Il lui dit que s’il continuait il allait infailliblement épuiser ses forces et abréger sa vie. « Ah! monsieur Déage, lui répondit le prélat en souriant, vous seriez trop glorieux d’avoir un de vos disciples qui fût martyr et qui eût l’avantage de se sacrifier pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Mais il n’y a rien à craindre : vous m’avez élevé trop délicatement et rendu trop poltron pour vous procurer une gloire si peu commune en notre siècle *. »
Par ces paroles, François de Sales trahissait un des désirs les plus ardents de son cœur, celui de donner sa vie pour le service de Dieu et de l’Église. 11 exprima cette disposition d’une manière encore plus touchante dans une circonstance où on l’eût pu croire occupé de tout autres pensées. Il était à Rome avec M. de Chizé, neveu de l’évêque de Genève, chargé par son oncle de solliciter en faveur de François la bulle de sa promotion à la coadjutorerie. Un jour cet ecclésiastique, étant descendu dans les catacombes pour les visiter, 'y trouve le saint tout baigné de larmes et comme pénétré d’une vive douleur. « Qu’est-ce donc? lui dit-il ; qu’est-il arrivé? Auriez-vous
1 Année de la Visit., p. 240. — 2 Année de la Yisit., p. 107.
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reçu quelque mauvaise nouvelle? — Nop, mon frère, répond François, je n’ai rien appris de fâcheux. Mais je ne puis m’empêcher de pleurer sur mon indignité, en priant sur le tombeau de ces pontifes assez heureux pour répandre leur sang en témoignage de leur foi. Oh ! qu’une telle mort est à désirer! Mais il faut que je m’humilie, je ne mérite pas, pécheur que je suis, les grâces et les faveurs que Dieu accorde à ses favoris 4 . »
S’il dut renoncer au mérite du martyre, il fit du moins tout ce qu’il put pour y suppléer par ses travaux et son abnégation.
« Je me porte bien, ma chère fille, écrivait-il à sainte Chantal, mais parmi une quantité d’affaires et d’occupations si grande qu’il ne se peut dire. C’est un petit miracle que Dieu fait en moi. Tous les soirs, quand je me relire, je ne puis remuer ni mon corps ni mon esprit, tant je suis las partout; et le matin je suis plus gai que jamais. D’ordre, de mesure, de raison, je n’en tiens point du tout pour le présent, car je ne vous saurais rien dissimuler; et cependant me voilà fort, Dieu merci. Je monte à cheval pour une visita qui durera cinq mois. C’est une de mes principales charges; je m y en vais de grand courage. Dès ce matin j’ai senti une particulière consolation à l’entreprendre, quoique auparavant, durant plusieurs jours, j’en eusse eu mille vaines appréhensions et tristesses. C’étaient comme ces frissonnements qui arrivent au premier sentiment de quelque froidure *. »
Si les fatigues du saint ministère affligeaient son corps, les désordres dont il était témoin et qu’il ne pouvait empêcher déchiraient encore plus douloureusement son âme.
1 Année delà Visit., p. 66. — * Lett. dcccxch.
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« La vue d’une âme qui s’expose à ne jamais voir la face de Dieu me fait dresser les cheveux sur la tête, » disait-il dans une occasion ! .
n Sachez, ma fille, écrivait-il vers l’époque du carnaval, que me voici en mon triste temps; car depuis les Rois jusqu’au carême j’ai d’étranges sentiments au cœur. Tout misérable, je dis détestable que je suis, je ressens une vive douleur de voir que tant de dévotion se perde et que tant d’âmes se relâchent. Ces deux dimanches, j'ai trouvé nos communions diminuées de moitié. Cela m’a fâché, car encore que ceux qui les faisaient ne deviennent pas méchants, mais pourquoi cessent-ils? Pour rien; pour la vanité Cela m’est sensible. Remercions Dieu de ce que nous avons résolu de ne pas faire de môme *. »
Heureusement Dieu bénissait ses bons désirs, et il avait plus souvent à se réjouir de la docilité de ses ouailles qu’à pleurer sur leurs égarements, î « Que je suis content, écrit-il une aulre année, que nous ayons retranché les ailes à Carême-prenant, et qu’on ne le connaisse presque plus en cette ville! Quelles congratulations j’en fis dimanche à mon cher peuple! 11 était venu en nombre extraordinaire pour ouïr le sermon sur le soir, et il avait rompu toute conversation pour venir à moi ! Cela me contenta fort; et que toutes nos dames avaient communié le matin; et qu’elles n’osaient entreprendre de faire des bals sans demander licence. Je ne leur fus point dur; car il ne le fallait pas, puisqu’elles sont si bonnes et ont tant de dévotion 5 ... Le carême, c’est la moisson des âmes. Je moissonne un peu avec des larmes, partie de joie et partie d’amour 4 . Mon peuple commence à m’aimer tendrement, et cela me console 5 . »
1 Lett. dccclxxxiv. — * Lett. ihxvi à sainte Chantal. — 5 Lett. dlv. — 4 Lett. cxi. — * Lett. xcvni.
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Ce n'était pas seulement dans l'exercice des fonctions pastorales, en chaire, et au tribunal de la pénitence, que saint François de Sales exerçait son zèle, il le portait partout avec lui, il ne pouvait prendre part à une conversation sans l'amener bientôt sur un sujet édifiant et la faire tourner au profit de ceux avec qui il s'entretenait. « J'atteste, dit un des témoins entendus dans sa canonisation, qui l’avait accompagné plusieurs fois dans ses voyages, que le long du chemin il nous parlait de Dieu et des choses du ciel, mais d'une manière si admirable qu'on se rappelait involontairement Fange Raphaël voyageant avec le jeune Tobie; et l'on ne pensait pas que l'envoyé céleste pût mieux parler. Il récitait d'abord l’itinéraire des clercs, puis le bréviaire, ensuite le chapelet, en disant sur chaque grain un Pater et un Ave. Je lui demandai un jour raison de cette manière de réciter le chapelet. « Je le fais, me dit-il, en vue de remercier le Père éternel d’avoir choisi Marie pour être la mère du Verbe incarné. » De là il prit occasion de parler des sublimes prérogatives de la Mère de Dieu, et il le fit dans un langage si suave, que nos cœurs étaient ravis. En finissant il me dit : « Soyons toujours de dignes enfants de la Mère et du Fils; imitons les vertus de l’une et de l'autre 4 , »
Durant le pèlerinage qu’il fit au tombeau de saint Charles, en 1613, on remarqua qu'il évita toute conversation inutile ou profane. Il n'interrompait son silence que pour prier en commun avec ceux qui l’accompagnaient, leur donner des sujets d’oraison ou leur adresser en particulier d’utiles conseils et de touchantes exhortations*. « Pendant toute la roule, rapporte le marquis de Sullin, ses actions et ses paroles imprimaient dans mon cœur
Déposit. — * Année de la VIsit. , p. 166.
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un sentiment d’estime et de respect que je ne puis exprimer. Il m’exhortait avec autant de force que de douceur à la pratique des vertus chrétiennes, me disant qu’il est plus aisé qu’on ne pense d’allier les vertus solides avec les emplois militaires, et me citant l’exemple de David, de saint Louis, de Judas Macchabée et de ses frères. 11 me montrait ensuite combien la loi de Dieu est juste, belle, douce, utile, aimable, facile à observer. D’autres fois il s’attachait à me faire sentir la vanité du monde, l’inconstance de la fortune, le peu de fond qu’on doit faire sur la faveur des grands et sur les grandeurs elles-mêmes, et il me montrait Dieu seul comme l’unique fondement sur lequel on puisse se reposer 4 . »
Ce qu’il faisait en cette circonstance pour un esprit distingué et un grand seigneur, il l’eût fait aussi volontiers, et à l’occasion il ne manquait pas de le faire, pour un pauvre villageois ou un homme de peine.
« Souvent dans ses visites on le voyait descendre de cheval pour consoler et confesser au milieu des champs les pauvres gens qui désiraient lui exposer leurs difficultés et leurs inquiétudes; et quand ses compagnons de voyage s’en plaignaient : « Je suis évêque pour les pécheurs, leur répondait-il, pasteur pour les brebis malades, médecin pour les infirmes*. »
« Étant venu à Avignon, dans le dernier voyage qu’il fit en France, il fut quelque temps à trouver un logement convenable. Le premier hôtel où il se présenta était entièrement rempli; force lui fut de se faire conduire ailleurs, en compagnie d'un autre prélat qui l’avait prévenu et qui se trouvait dans le même embarras. Mais on remarqua que tandis que ce prélat, en marchant par les
1 Déposition. — * Déposit.
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rues, ne faisait que se plaindre de la pluie qui tombait par torrents, et du désagrément de courir à pied d’hôtel en hôtel, saint François de Sales ne cessa de catéchiser le pauvre qui le conduisait, jusqu’à ce qu’étant arrivé à la porte de l’hôtellerie, il le paya de sa peine, le remercia et lui promit de recommander son âme le lendemain au saint sacrifice l . »
u Un jour qu’il était à Annecy et qu’il allait se mettre à table, une personne de basse condition se présente pour lui faire part de ses peines et lui demandér son avis. Le saint quitte tout sur-le-champ pour l’écouter ; il reste même si longtemps à l’entendre et à la consoler, qu’à son retour l'évêque de Chalcédoine, son coadjuteur et son frère, ne peut s’empêcher de lui en faire un brusque reproche, « Monseigneur de Chalcédoine, mon cher frère, lui répond le saint, vous voilà évêque, commencez donc à apprendre à quoi ce titre nous oblige. Nous ne devons pas ressembler à ces filets d’eau qu’on voit sortir de rochers artificiels dans les jardins des grands et dont on n’ose presque pas s’approcher. On n’y puise l’eau qu’avec des vases d’argent ou de cristal, et en fort petite quantité, crainte de troubler ou de tarir la fontaine. Pour remplir notre devoir, il faut que nous soyons comme ces grands abreuvoirs publics où tout le monde a droit de puiser, et où l’on prend l'eau en abondance, non-seulement pour les hommes, mais encore, et le plus souvent, pour les bêtes; il n’y a pas jusqu’aux serpents qui ne s’en approchent. . Nous ne devons jamais nous refuser à personne, quand même cela troublerait un peu notre tranquillité et nos satisfactions*. »
Quelque dévoué qu’il fût aux intérêts de son troupeau,
1 Vie de la mère de Balon. — * Année de la Visit.
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il ne faut pas croire que saint François de Sales renfermât son zèle dans les bornes de son diocèse; il eût voulu pouvoir l’exercer par toute la terre. « Il disait souvent que son bonheur eût été de mourir pour convertir les âmes, ou d’être envoyé par le Pape aux Indes, au Japon, ou à Nicopolis, dont il avait porté le titre comme coadjuteur 1 . »
11 a bien des fois souhaité de contribuer en quelque chose à la conversion de l’Angleterre, a J’ai une inclination particulière à cette grande île et à son roi, écrivait-il sur la fin de sa vie; et j’en recommande incessamment la conversion à la divine majesté. C’est avec confiance que je serai exaucé, ainsi que tant d’âmes qui soupirent pour cet effet. Désormais je prierai encore plus ardemment, ce me semble * ! . . . Oh ! disait-il une autre fois, qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je volerai vers cette grande île toute couverte des brouillards de l’erreur, belle île que l’on appelait autrefois la terre des saints ! Ah! vive Dieu! si mon prince me le permet, je me lèverai et m’en irai à Ninive, je parlerai au roi, et je lui dirai, au péril de ma vie, le mot du Seigneur et la parole qu’il a faite à mille générations 5 . »
Mais c’était surtout la conversion de Genève qui était l’objet de ses désirs et de ses prières : « Hélas! Monsieur, mon cher ami, disait-il dans une lettre à un ecclésiastique, j’ai quelquefois les larmes aux yeux quand je considère ma babylonique Genève : Hæreditas nostra versa est ad alienos. Le sanctuaire est en dérision, la maison de Dieu est désolée, et qu’en dirai-je? Je ne peux bonnement que pleurer sur ses ruines 4 . »
« Jamais, dit M. Camus, on ne chantait au chœur le
1 Déposit. — 8 Lett. dcccxiii. — 5 Charl. Aug. — 4 Lett. cccxxxn.
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psaume Super flumina Babylonis , qu’il ne se souvint de celte pauvre cité, le siège de ses prédécesseurs, non qu’il souhaitât de s’y voir en leur pompe et en leur abondance, car il estimait l'opprobre de la croix plus que toutes les richesses de l’Égypte; mais il était pénétré d’une amère douleur en pensant à la perte de tant d’âmes. Quand il disait son office en particulier, ou qu’il récitait ce même psaume avec son chapelain, les larmes lui coulaient des yeux 4 . »
Sa cathédrale était dédiée au prince des Apôtres, et la première fois qu’il y officia solennellement, ce fut le jour de la fête de Saint-Pierre-ès-liens. Son frère, Louis de Sales, l’ayant vu, après l’office, verser des larmes en abondance dans la chapelle de ce saint, lui demanda la cause de sa douleur : « Hélas, lui répondit le pieux évêque, je vois mon Église de Genève dans les liens de l’hérésie et du péché; et au lieu d’avoir un ange pour rompre ses chaînes, et la tirer de sa prison, elle n’a que moi, votre frère, misérable pécheur, commis, malgré mon indignité, au soin de cette Église ! n
C’est dans les mêmes sentiments qu’il disait à sainte Chantal : « Les liens de saint Pierre, auquel mon église est dédiée, enchaînent étroitement inon cœur, et le pressent de leurs étreintes, lorsque je songe que ce diocèse est devenu le siège d’une hérésie qui relient un si grand nombre d’âmes dans les liens du démon et du péché*. »
La peine qu’il éprouvait de voir ses diocésains dans l’erreur, et son désir de les ramener à la foi, étaient des sentiments si puissants sur son âme, qu’ils la ranimaient encore, avec une énergie surprenante, quelques instants avant sa mort, lorsqu’il paraissait devenu indifférent à tout
* Esprit, p. V, ch. nu. — 1 Apnée de la Visit., p. 92.
68 ACTIVITÉ DE SON ZÈLE
le reste. Un religieux feuillant lui ayant dit, pour le réveiller : « Monseigneur, ayez bon courage; il faut espérer qu’aVec 1’aide de Dieu nous vous reverrons bientôt sur votre trône de Genève; » il répondit avec vivacité : « Je n’ai jamais désiré le trône de Genève, mais sa conversion et sa vie. * Aussi ne fut-on pas étonné de lire dans Son testament que si la vraie religion venait à être rétablie dans cette ville, il voulait qu’bn y transportât son corps, et qu’on le déposât dans la cathédrale, où les restes de ses prédécesseurs avaient reposé durant tant de siècles.