CHAPITRE IV
SUITE DU MÊME SUJET. — ASSIDUITE ET GÉNÉROSITÉ DE SAINT FRANÇOIS DE SALES DANS L’EXERCICE DU ZÈLE.
Après ce que nous avons dit du zèle de saint François de Sales* on ne, doit pas s’étonner de sa constance dans l’accomplissement de ses devoirs, et de son dévouement au service de son troupeau.
Jamais il ne s’éloigna de son diocèse qu’à regret, après avoir pesé les raisons qu’il en avait, et les avoir soumises à l’approbation du souverain Pontife. « Je ne sors jamais de ma bergerie, disait-il, qu’avec inquiétude. Je crains que mes brebis ne souffrent de la faim tandis que j’irai paître celles d’autrui, ou que le loup ne profite de mon absence pour m’en enlever quelques-unes *. » Aussi s’em-
* Déposit.
ACTIVITÉ DE SON ZÈLE
pressait-il de revenir le plus tôt possible. Une année, après avoir prêché tout le carême à Grenoble, il était de retour à Annecy le troisième jour de Pâques. Comme quelqu’un s’en étonnait : « Voyez-vous, lui dit-il, je suis comme une statue, qui, hors de sa niche, n’est propre qu'à embarrasser 4 . »
On ne voit pas qu’il ait fait aucun voyage dans le seul but de se délasser. Seulement, après avoir sacré l’évèque de Belley, il convint avec lui qu’ils se visiteraient chaque année, et qu’ils consacreraient une semaine à s’entretenir et à conférer ensemble. Mais on peut bien croire que ces jours étaient moins pour saint François de Sales des jours de repos et de délassement, qu’une occasion agréable d’exercer sa charité, et de mettre son expérience au service de son jeune collègue.
« Quand j’allais voir notre saint à Annecy, dit M. Camus, nous passions tout le temps en prières, sermons, conversations de piété, visites de malades et de 'maisons religieuses : car c’étaient là ses récréations. 11 ne prenait jamais de délassements de son propre mouvement, mais seulement par condescendance. Il n’avait point de jardin, et jamais il ne se promenait, à moins que le médecin ne le lui ordonnât, ou qu’il n’y fût obligé par ceux avec qui H se trouvait.
« Ce n’est pas qu’il n’eût soin de me divertir après les fatigues de la prédication. Lui-même me menait promener en bateau sur ce beau lac qui lave les murailles d’Annecy, ou me conduisait dans les beaux jardins qui sont sur ces agréables rivages. Quatld il me venait voir à Belley, il ne refusait point de semblables délassements; mais jamais il ne les demandait, ni né s’y portait de lüb même.
1 Charles Aug.
ACTIVITÉ DE SON ZÈLE
« Et quand on lui parlait de bâtiments, de peintures, de musique, de chasse, d’oiseaux, de jardinage, de fleurs, il ne blâmait pas ceux qui s’y appliquaient ; seulement il eut souhaité que toutes ces occupations leur eussent servi de moyens pour s’élever à Dieu; et il en donnait l’exemple, tirant de toutes choses autant d’élévations d’esprit.
« Si on lui montrait de belles campagnes : « Nous som- « mes, disait-il, le champ que Dieu cultive. » Si de beaux édifices : « Nous sommes la maison de Dieu. » Si quelque église magnifique et bien décorée : « Nous sommes « les temples du Dieu vivant : que nos âmes ne sont-elles « aussi bien ornées de vertus ! » Si des fleurs : « Quand « est-ce que nos fleurs donneront des fruits? » Si de rares et belles peintures : « 11 n’y a rien de beau comme l'âme, « qui est faite à l’image de Dieu. » A la vue des fontaines : « Quand boirons-nous à longs traits dans les fontaines « du Sauveur? » A l’aspect de belles vallées : « Elles sont « agréables et fertiles; les eaux y coulent en abondance : « c’est ainsi que les eaux de la grâce coulent dans les âmes « humbles, et laissent dans l’aridité les têtes des monta- « gnes, c’est-; -dire les âmes hautaines. » Rencontrait-il des rivières : « Quand irons-nous à Dieu comme ces eaux « vont à la mer? »
« Ainsi il voyait Dieu en toutes choses, et toutes choses en Dieu; ou, pour mieux dire, il ne regardait qu’une seule chose, qui était Dieu 1 , »
Il est vraisemblable que saint François de Sales, appréciant l’esprit et les talents de l’évêque de Belley, et craignant les écarts où pouvait le jeter son imagination, crut devoir profiter, pour la gloire de Dieu, de l’ascen-
1 Esprit, liv. IV, ch. xxiv.
ACTIVITÉ DE SON ZÈLE
dant que lui donnaient son âge et sa vertu; et sans doute cette considération n’eut pas moins d’influence sur ses rapports avec H. Camus, que les agréments qu’il pouvait trouver dans le commerce d’un esprit vif et brillant, joint à un cœur aimant et généreux.
Du reste, en quelque lieu qu’il fût, il se regardait comme le serviteur de tous, et il eût cru manquer à ce qu’il devait au souverain Pasteur s’il avait négligé une occasion de rendre service à la moindre de ses brebis. « Pour Dieu, écrivait-il à un abbé, ne craignez pas de m’importuner. J’ai sacrifié ma vie et mon âme à Dieu et à son Église; qu’importe que je m’incommode, pourvu que j’accommode quelque chose au salut des âmes? Traitezmoi donc fraternellement. Vous savez qu’entre nous tout se fait en charité et pour la charité. Or la charité n’a point de peine qui ne soit bien aimée : Ubi amatur , non labo ratur, aut si laboratur , labor amatur l . »
On avait beau le supplier de se ménager davantage, et lui représenter qu’il perdait ses peines, à force de les prodiguer : les plus inquiets étaient forcés d’en prendre leur parti. « Il n’y a remède, écrivait là-dessus sainte Chantal ; son incomparable douceur ne peut se refuser à personne. 11 ne faudrait pas, je pense, le presser importunément d’éconduire les petites gens, parce que ce lui serait uiîe double peine, vu l'inclination qu’il a de donner du contentement et de la satisfaction à tout le inonde. C’rst un prodige de vertu et de bonté que ce très- digne père. »
Loin de rebuter aucun de oeux qui s’adressaient à lui, il eût voulu se mettre au service de tous; et c’est ce qui lui fit entreprendre et exécuter dans ses moments de loisir les pieux ouvrages qu’il nous a laissés pour l’in-
* Lett. clxxxix.
ACTIVITÉ DE SON ZÈLE
structfen et la sanctification des âmes. « Quand je puis avoir quelque quart d’heure de relai, mandait-il à sainte Chantal, j’écris la vie d une sainte tout admirable ; mais je vous prie de ne pas dire mot de ce travail. C’est une besogne de longue haleine, et je n’eusse pas osé l’entreprendre si quelques-uns de mes plus confidents ne m’y eussent poussé. Elle sera pour le moins aussi longue que celle de la mère Thérèse. J’y pourrai joindre celle que j’ai faite de notre bonne villageoise. Mais, comme je vous dis, je ne fais que commencer. C’est pour me récréer et filer comme vous ma quenouille l . #
C’est en 1607 qu’il parlait ainsi. Deux ans après, il répondait aux félicitations de l’archevêque de Vienne, sur son Introduction à la vie dévote : « Puisque vous m’exhortez à continuer de mettre par écrit ce que Dieu me don-, nera pour l’édification de son Église, je vous dirai librement et avec confiance mes intentions à cet égard. Tout me manque pour l’entreprise des œuvres de grand volume et de longue haleine. Je n’ai nulle suffisance d’esprit pour cela. 11 n’y a peut-être pas évêque à cent lieues autour de moi qui ait un si grand embrouillement d’affaires. Je suis en un lieu où je ne puis avoir ni livres, ni communications propres à tels effets. C’est pourquoi, laissant aux grands ouvriers les grands desseins, j’ai conçu certains petits ouvrages moins laborieux, et néanmoins assez convenables à la condition de ira vie, nonseulement vouée mais consacrée au service du prochain pour la gloire de Dieu. Je médite un livret De l'Amour de Dieu, non pas pour en traiter spéculativement, mais pour en montrer la pratique en l’observation des commandements. Je me propose aussi de mettre au jour un
1 Letti evi, suppléai.
ACTIVITÉ DE SON ZÈLE
petit calendrier pour la conduite de l’âme dévoie, où je présenterai à Philothée de saintes considérations pour toutes les semaines de l’année. J’ai de plus quelques matériaux pour l’instruction des apprentis en l’exercice de la parole évangélique, et j’y voudrais joindre la méthode de convertir les hérétiques par la sainte prédication. Voilà, Monseigneur, ce que mon petit zèle me suggère ; peut-être n’est-il pas tout à fait secnndum scien tiam ; mais le temps, mon peu de loisir, et la reconnaissance de mon imbécillité, ne peuvent manquer de le modérer 1 * . »
Non-seulement saint François de Sales comptait pour rien la fatigue, mais il savait au besoin affronter Jes périls pour procurer le bien des âmes. On sait quel courage lui fut nécessaire au commencement de son apostolat dans le Chablais, pour ne pas s’effrayer des menaces des hérétiques et de leurs tentatives contre sa personne. Sa constance fut au-dessus de toutes les épreuves. Ni les calomnies, ni les cris de mort, ni les embûches des assassins envoyés contre lui, ne purent ébranler un instant sa résolution. Son père, tremblant pour ses jours, lui ayant écrit qu’il devait renoncer à une entreprise si périlleuse : « A la vérité, lui répondit-il, nul ne peut douter de la mauvaise volonté de nos ennemis ; mais on nous fait tort quand on doute de notre courage. Nous savons, par la grâce de Dieu, que celui qui persévérera sera sauvé, qu’on ne donnera la couronne qu’à celui qui aura généreusement combattu, et que ces instants de nos combats et de nos tribulations opèrent le prix d’une gloire éternelle*... En vraie vérité, disait-il une autre fois, on a peu de connaissance de mon âme, si l’on me
1 Lett. clv. — 8 Lelt. xxvn, suppléai.
juge si plein de considération et d’appréhension que je ne puisse faire une petite témérité 1 . Ceux qui me connaissent savent que je fais mille traits de courage par une vraie simplicité. Je ne dis pas simplicité d’esprit, car je ne veux pas user de duplicité, mais simplicité de courage *. »
II jaisait plus que de braver le danger; il en plaisantait dans l’occasion avec autant de grandeur d’âme que de modestie. « Quelles chimères de nouvelles ! lit-on dans ses lettres. Qu’on ait voulu me tuer ! Moi! Les bons ne me tueront pas, parce qu’ils sont bons; ni les mauvais, parce que je ne suis pas bon. 11 n’y a eu qu’une alerte, une faihle ombre d’attaque en mon logis 5 . »
Aussi sainte Chantal lui rend-elle ce témoignage, qu’il* avait une âme forte et puissante à supporter les charges, et à poursuivre les entreprises que Dieu lui inspirait.
« Jamais, dit-elle, il ne s’en désistait, qu’il ne reconnût clairement que tel était le bon plaisir de Dieu, C'était une de ses maximes, que quand la divine Providence nous commet une affaire, il ne la faut jamais abandonner, mais s’armer de courage pour surmonter et vaincre toutes les difficultés qu’on y rencontre 4 . »