CHAPITRE V
* h y a. disait-il à M. CamUs* deui soties de personnes sur lesquelles un évêque doit veiller particulièrement :
1 Lelt. DccLvm. — a Lett. clxy. — 5 Lett. dcxxiî. — 4 Déposit.
ce sont les curés et les pères de famille; car des uns et des autres procède tout le bien ou tout le mal qui se trouve dans les paroisses et dans les maisons.
Quand un enfant à la mamelle se trouve mal, vous savez que le médecin ordonne un remède à la nourrice, afin que la vertu en passe dans le lait et par le lait à l’enfant. De l’instruction et de la bonne vie des curés, pasteurs immédiats des peuples, procède la bonne éducation de ceux-ci en la doctrine et en la vertu. Ce sont les baguettes de Jacob qui donnent aux toisons des agneaux telle couleur que l’on désire. L’instruction fait beaucoup, mais l’exemple est incomparablement plus puissant, peu de gens étant capables de cette leçon de l’Évangile ; Faites ce qu'ils disent et non pas ce qu'ils font l . »
Le saint prélat n’avait garde de manquer à un devoir qu’il recommandait si instamment, et qu’il plaçait audessus des autres obligations d’un évêque.
On ne saurait dire l’estime qu’il témoignait des bons ecclésiastiques. On l’a vu différer un voyage, pour aller à huit lieues d’Annecy, visiter un curé dont on venait de lui apprendre, la maladie; et chaque fois que la mort faisait un vide dans son clergé, la peine qu’il en ressentait révélait dans son cœur l’affection du père le plus aimant*.
il tâchait de gagner la confiance de tous ses prêtres, et de leur rendre agréable l’accès de sa personne* Les gens de sa maison avaient ordre de leur témoigner, non-seulement des égards, mais du respect. Lui^même traitait avec eux comme avec des frères, sans laisser entrevoir à leur égard le moindre air de supériorité et de grandeur ; il ne permettait pas qu’ils restassent devant lui la tête découverte, et quand il s’asseyait, il les faisait asseoir.
1 Esprit, liv. VII, ch. ni. — * Déposit.
Une personne, s’entretenant un jour d’un ecclésiastique, l’appela, en plaisantant, le petit prêtre ; le prélat, qui l’entendit, blâma vivement cette façon de parler, comme étant trop leste et peu respectueuse pour le caractère sacerdotal 1 .
Sa vie était pour son clergé un modèle et une exhortation continuelle. Suivant le mot de M. de Belley, il pouvait dire avec confiance comme le fils de Gédéon à ses soldats : Ce que vous me verrez faire , faites-le *. Mais, dans l'occasion, il ne manquait jamais d’ajouter aux exemples d’utiles et affectueux conseils.
« Prenez garde, écrit-il à un curé, que quelque brebis galeuse n’infecte le cher et bien-aimè troupeau. Travaillez doucement tout autour de cette bergerie, et dites souvent à vos ouailles : Gantas fratemitatis maneat in vobis. Surtout priez celui qui a dit : Ego sum bonus pastor , afin qu’il anime nos soins, notre amour et nos paroles \ »
« Ne demeurez pas oiseux, écrit-il à un autre. La jeunesse et l’oisiveté sont deux mauvaises compagnes : la dernière trahit et ruine la première 4 . »
Pour être en état de donner ainsi à tous des avis convenables, il avait divisé son diocèse en vingt sections, et préposé à chacune un prêtre d’une vertu exemplaire, chargé de lui faire tous les six mois un rapport exact de l’état des paroisses et de la conduite des ecclésiastiques placés sous sa surveillance 5 .
Un autre point qui avait à ses yeux la plus haute importance dans l’administration du diocèse, c’était la collation des bénéfices. Il crut qu’à cet égard le parti le
4 Déposit de sainte Chantal. — * Esprit, liv. V, ch. v.
* Lett. cxc. — 4 Lett. dxux. — * Déposit.
moins pénible pour lui et le plus conforme à l’esprit de l’Église, c’était de s’en remettre entièrement au concours. « Afin de fermer la porte aux brigues et aux faveurs, dit M. Camus, il nomma, pour juger des examens, un conseil composé de quelques docteurs et des ecclésiastiques les plus savants et les plus vertueux de son diocèse. C’était lui qui y présidait, mais il n’avait que sa voix, comme tous les autres, dans le choix des plus capables entre les concurrents. Plût à Dieu, ajoute l’évêque de Belley, qu’un pareil règlement fût en vigueur dans tous les diocèses!... Loin d’avoir peine à s’y assujettir, le saint prélat m’a dit plusieurs fois que sans cela la charge pastorale lui eût paru insupportable »
Jamais on ne put le faire déroger à cette règle. Une de ses parentes lui ayant un jour écrit pour lui recommander un prétendant, et faire l’éloge de son mérite, il lui répondit : « En la distribution des cures, je suis attaché à une méthode dont jenesaurais me départir. Si je puis, sans m’en écarter, me conformer à votre désir, ce sera mon contentement. Si cela m’est impossible en l’occasion présente, votre protégé, ne perdant pas courage, s’avancera aux lettres et en la vertu, comme je pense qu’il a fort bien commencé, et il ne manquera pas d’autres occasions où il trouvera votre recommandation utile *. »
Quelquefois les sollicitations étaient plus pressantes, mais jamais elles n’eurent un meilleur succès. « Un gentilhomme qui n’avait pour lui que sa noblesse et ses protections, se présente un jour à l’examen pour une cure vacante. François l’interroge sur le premier Évangile qui se présente à l’ouverlure du missel. C’était celui où Notre-Seigneur corrige l’ambition des enfants de Zé-
1 Esprit, liv. I, ch. xxix. — * Lett. dcclxxxi.
bédée, par cette sévère parole : Nescitis quid petatis. D propose au gentilhomme de traduire ce passage. L'ignare concurrent n’y comprend pas un mot ; néanmoins, sans être déconcerté par les éclats de rire de l’assemblée, il demande le bénéfice comme une chose qui lui est due. « Monsieur, lui dit alors l’évêque, avec une modération pleine de douceur, permettez-moi de vous expliquer les paroles que vous n’entendez point ; Nescitis quid petatis ; vous ne savez pas ce que vous demandez. Impossible à vous, avec le peu de science dont nous venons d’acquérir la preuve, de vous acquitter de la charge des âmes; impossible à moi de vous la confier. Je ne suis pas le maître des bénéfices; je n*en suis que le dispensateur, obligé de les donner au plus digne l . »
Ce n’est pas qu’il regardât la science ecclésiastique comme l’unique qualité nécessaire pour se bien acquitter du saint ministère; elle n’était même pas à ses yeux la condition principale.
Comme on louait un jour devant lui un pasteur pour sa bonne vie, et qu’oit blâmait son défaut de science : « Il est vrai, dit-il, que la science et la piété sont les deux yeux d’un ecclésiastique, mais comme on ne laisse pas de recevoir aux ordres ceux qui n’ont qu’un œil, principalement si c’est celui du canon, ainsi un prêtre ne laisse pas d’être un serviteur propre au ministère, pourvu qu’il ait l’œil du canon, c’est-à-dire la vie exemplaire et canonique *.
« Si j’avais du crédit auprès des rois, des princes, et des grands seigneurs, je les porterais à préférer toujours pour les bénéfices, un homme d’une bonne conscience, suffisamment docte, à un autre d’une science plus su-
1 M. Hamon, d’après Charles Auguste. — 8 Esprit, p. VIII, ch.'n.
blime, mais moins consciencieux. La science ne doitêlre estimée qu’autant qu’elle contribue au salut des fidèles *.
« A la vérité, ajoutait-il, il y a un certain degré d’ignorance si grossière, quelle est inexcusable, et qu elle ferait un aveugle conducteur d’autres aveugles. Mais quand on loue la piété d’un homme, c’est signe qu’il a la vraie lumière qui mène à Jésus-Christ. S’il n’a pas de grands talents de savoir et d'érudition pour briller dans la chaire, c’est assez qu’il puisse, comme l’Apôtre disait, enseigner une saine doctrine, et reprendre ceux qui s’écartent de leur devoir 2 . »
Le désir qu’il avait de voir la piété unie à la science dans ses ecclésiastiques, lui inspira, dès son entrée dans l’épiscopat, le projet de former un séminaire pour son diocèse, et il sollicita, à plusieurs reprises, les autorisations nécessaires pour cet établissement.
« Je désire, écrit-il à un religieux de Rome, obtenir une lettre de la Congrégation des évêques, par laquelle il soit enjoint à moi, et au clergé de ce diocèse, d'ériger un séminaire, où les aspirants à l’état ecclésiastique puissent se former à faire les cérémonies, à chanter, à catéchiser, à exhorter, et telles autres fonctions ecclésiastiques. Car il n’est pas tant besoin de songer aux petits enfants; nous en avons de reste, qui n’étudient que pour cette fin. Je souhaite que le clergé ait part à cette lettre, afin qu’on puisse imposer pour cet effet quelque petite cotisation sur les bénéfices. Le concile de Trente suffirait, mais pour le faire valoir plus efficacement, la susdite lettre serait requise 5 . ))
Le saint évêque s’était même adressé au Souverain Pontife, et avait appelé son attention sur ce projet, « II n’y a
1 M. de Maupas. — 2 Esprit, p. VIII, ch. n. — 3 Lett. cccxxviv.
pas, lui disait-il, dans toute la chrétienté, de diocèse qui ait plus besoin d’un séminaire que celui de Genève.- Cependant jusqu’à présent on a travaillé en vain pour en ériger un; le défaut de ressources a fait échouer toutes les tentatives. Hais si le Saint-Siège affectait à cette destination quelques prieurés ruraux, il n’y a pas de doute que la chose ne réussît. A défaut de ce moyen, il convient que cette bonne œuvre se fasse par la contribution de tout le clergé 1 . »
Malgré son zèle et ses instances, saint François de Saies ne fut pas plus heureux que ses prédécesseurs; et des obstacles qui nous sont inconnus s’opposèrent toujours à l’accomplissement de ses vœux.
Un autre désir que l’intérêt du clergé inspirait au saint évêque, c'était de voir se former en France une congrégation de prêtres pour l’éducation des jeunes ecclésiastiques. Il paraît même qu’il songea un instant à se consacrer à cette œuvre; mais il cessa de s’en occuper aussitôt qu’il eut l’espérance de la voir se réaliser sans son concours.
« Ayant vu M. de Bérulle à Paris, dit l’Annaliste de la Visitation, il lui fit part de la pensée qu’il avait de fonder une société de prêtres, semblable à celle de saint Philippe de Néri, qu’il avait vue à Rome-; mais comme celui-ci lui avoua qu’il méditait le même projet depuis longtemps, l’humble François en bénit Dieu, et se désista aussitôt de son dessein, disant que son ami avait pour l’accomplir plus de capacité et plus de grâce que lui 2 . »
Vers le même temps, M. Bourdoise, fondateur du séminaire de Saint-Nicolas du Chardonnet, lui témoignant sa surprise de ce qu’il ne s’occupait pas du clergé, plutôt que de s’employer, comme il le faisait, à la conduite des pcr-
1 Rapport au pape en 1606. — 4 Année de la Vlsit. , p. 81.
sonnes du monde. « Je conviens, lui répondit le prélat, et j’en suis même très-persuadé, qu’il n’est rien de plus nécessaire dans l’Église que de former de bons prêtres, mais c’est là un ministère trop haut pour ma faiblesse : je l’abandonne à des mains plus habiles que les miennes. M. de Bérulle s’en occupe, et il a pour cela plus de talent et de loisir que moi qui suis chargé d’un vaste diocèse. Je laisse aux orfèvres à ciseler l’or et l’argent; les potiers doivent se contenter de manier l’argile l . »
C’est encore dans le même esprit qu’il répondait plus tard à la bienheureuse Marie de l’Incarnation : « J’eusse désiré, plus qu’il ne se peut dire, d’être utile à la sainte congrégation qui éclôt maintenant sous la direction de M. de Bérulle; mais je ne le puis en aucune façon, Notre-Seigneur ne m’en trouvant pas digne. »
Obligé de restreindre ainsi son zèle pour la perfection du clergé, il s’appliqua d’autant plus à veiller sur les ecclésiastiques de son diocèse, et à travailler à leur sanctification. 11 aimait à examiner lui-même ceux qui se présentaient pour les saints ordres; et souvent, malgré les occupations qui le surchargeaient, il trouvait le temps de recevoir leur confession. C’était une joie pour son cœur d’augmenter le nombre des ministres du Seigneur : il eût voulu voir entrer dans la carrière sacerdotale tous ceux qu’il jugeait propres à procurer la gloire de Dieu et le bien des âmes. Plusieurs fois il conseilla ce parti à Louis de Sales, son frère, dont il connaissait les talents et la vertu, lui offrant de partager avec lui sa dignité, et de l’aider ensuite de tout son pouvoir : « Vous serez mon coadjuteur, lui disait-il; quand je prêcherai à nos peuples, vous écrirez; quand j’écrirai, vous prêcherez;
1 Esprit, liv. X, ch. xiv.
quand vous serez en visite, je résiderai, et quand je résiderai, vous ferez la visite. » Ces sollicitations échouèrent devant l'humilité de celui qui en était l’objet l . Mais un autre de ses frères, d’abord novice dans l’ordre des franciscains, puis chanoine de son Église, lui ayant été donné pour coadjuteur, il reporta sur lui tout son zèle, et il ne balança pas à sacrifier chaque jour une partie de son temps pour l'instruire de la science de son état, le former à la prédication, et l’initier à l'administration du diocèse.
S’il était heureux d’introduire dans son clergé les sujets auxquels il reconnaissait les talents et les vertus nécessaires, il ne se montrait pas moins inflexible à en tenir éloignés ceux qui n’y étaient pas conduits par l’attrait d’une pure et sainte vocation.
Un jeune homme s’étant un jour présenté à lui pour l’ordination de la tonsure, il le regarda longtemps sans lui dire un seul mot; ensuite, l’ayant pris à part, il lui demanda si son goût le portait vers l’étal ecclésiastique, lie jeune homme lui répondit que tel n’était pas son attrait, mais que ses parents voulaient absolument qu’il y entrât, et qu’il se présentait pour leur complaire. Au lieu de lui conférer la tonsure, le sain’ évêque lui donna de sages instructions pour bien vivre dans le monde, et lui dit de se retirer. Les parents du jeune homme, instruits du fait, ne tardèrent pas à faire éclater leur mécontentement. Ils allèrent trouver François, et employèrent tour à tour les prières et les reproches pour obtenir qu'il donnât la cléricature à leur fils. Ce fut en vain. Alors ils eurent recours à toutes les personnes qui pouvaient avoir sur lui quelque crédit. Ils dirent qu’ils ne contraindraient
1 Vie de Louis de Sales, par le P Buffier.
SOIN DES ENFANTS
pas leur fils à s’engager plus avant dans les saints ordres ; qu’ils ne demandaient que la tonsure, pour qu’il pût recevoir un bénéfice fort riche dont il se déferait en faveur d’un de ses parents. Tout cela ne fit qu’affermir davantage le saint prélat dans sa résolution. « Ah! dit-il, que vos « raisons sont mauvaises ! Puisque vous êtes mes amis, « pourquoi voulez-vous me pousser à commettre une si « grande faute? J’aime mieux vous voir murmurer un peu « contre moi, que d’entendre Jésus-Christ me reprocher de « conduire à son autel des victimes forcées. Laissez-moi : « rien ne me décidera à désobéir au grand Apôtre, qui « défend d’imposer les mains imprudemment l . »