CHAPITRE VI
SOIS Qü IL PRENAIT DES ENFANTS.
Le zèle dont brûlait saint François de Sales pour la sanctification des pasteurs et des pères de famille, ne lui faisait pas négliger le soin des enfants. Au contraire, c’est cette portion de son troupeau qui lui inspira dans tous les temps le plus d’intérêt et de dévouement.
Dès l’époque de sa mission dans le Chablais, il s’était exercé à faire pour la jeunesse et pour les personnes peu instruites des instructions simples et familières; et, afin de combattre le respect humain qui aurait pu en éloigner ceux (fbi en avaient le plus besoin, il avait obtenu de ses
1 Année de la Tisit., p. 119. w
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frères qu’ils y assistassent de temps en temps *. II put dès lors se convaincre par lui-même des avantages que présente ce genre d’instruction. Aussi une de ses premières résolutions, à son entrée dans l’épiscopat, fut-elle de le mettre en honneur, et de l’établir d’une manière solide dans la ville et le diocèse d’Annecy,
« Il institua donc tout d’abord la confrérie duCàtécldsme ou delà Doctrine chrétienne, et il en commençâtes exercices par une touchante exhortation. L’érection en fut faite sous le titre et invocation du très-doux nom de Jésus, de la glorieuse Vierge Marie, et de son chaste époux saint Joseph. Tous les dimanches, midi sonné, vous eussiez vu marcher par les rues un jeune homme, vêtu d’une sorte de dalmatique bleue, sur laquelle brillait, devant et derrière, le nom de Jésus, écrit en caractères d’or. Il sonnait une clochette, et allait criant : « Venez à la Doctrine chré- « tienne : on vous enseignera le chemin du paradis. » Alors tous s’assemblaient en leurs chapelles, et sitôt que le catéchiste avait fléchi les genoux devant l’autel, deux chantres, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, entonnaient, avec un chant mélodieux, l’hymne du Saint-Esprit. L’oraison étant dite, le prêtre se mettait en chaire; et les enfants, sur des bancs, les garçons d’un côté, et les filles de l’autre, récitaient, par questions et réponses, quelque partie du catéchisme de Bellarmin, que le catéchiste tâchait ensuite d’expliquer plus amplement, levant les difficultés et les doutes, interrogeant même bien souvent, faisant redire ce qu’il avait expliqué, et le confirmant par des exemples*.»
« Pendant plusieurs années, le saint évêque fit luimême le catéchisme chaque semaine avec tant de^râce,
1 Année de la Visit., p. 227. — * Charles Auguste.
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de dévotion et de zèle, qu’on y accourait de toutes parts; il mêlait à ses explications des histoires et des comparaisons convenables à son sujet ; et il interrogeait les enfants avec une bonté et une affabilité si paternelles, qu'il ravissait tout son auditoire l . »
« C’était un contentement non pareil d’ouïr avec quelle simplicité il exposait les rudiments de notre foi. À chaque propos, les plus riches comparaisons lui naissaient sur les lèvres. Il regardait son petit monde, et son petit inonde le regardait, et il se rendait enfant avec eux, pour former en eux l’homme parfait selon Jésus-Christ *. »
« Mais le bien que produisaient ces instructions eût élé4rop restreint, si cette bonne œuvre se fût renfermée dans la ville épiscopale : le saint évêque ne tarda pas à l’étendre à tout son diocèse. U prescrivit à ses prêtres de faire le catéchisme au peuple chaque dimanche avant vêpres, pendant deux heures en été. Dans l’instructiou qu’il composa sur ce sujet, il veut qu’on annonce cet exercice par le son de la cloche, qu’à l’entrée de l’église il y ait quelqu’un chargé de veiller à ce que tous fassent comme il faut le signe de la croix et la génuflexion devant le saint Sacrement; qu’on choisisse, pour parler, les enfants les plus capables; qu’on les place dans un lieu émiuent d’où ils puissent être vus de tous; que l’un fasse les demandes et l’autre les réponses; qu’on les interroge sur les explications données auparavant, pour voir s’ils ont retenu, et les rendre plus attentifs; qu’on fasse encore dans une courte allocution le résumé de tout ce qui a été dit, afin de le graver davantage dans les esprits; qu’on donne des récompenses, comme images, médailles et chapelets, à ceux qui ont le mieux su, et ont été les plus
1 Déposition de sainte Chantal. — * La Rivière.
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modestes; enfm qu’on marque avec soin les absents, et qu’on termine par une exhortation pieuse et touchante 4 . » 11 était si convaincu des avantages qu’on procure à l'Église en s’appliquant à instruire ainsi les plus jeunes enfants des éléments de la religion, qu’il faisait son bonheur de cette occupation, et qu’il eût souhaité voir tout le monde s’y employer avec lui. Sainte Chantal lui ayant exprimé la. pensée quelle avait de s’occuper à instruire quelques enfants : «Oh! vraiment, lui répondit-il, je suis de cet avis, et j’approuve fort que vous soyez maîtresse d’école. Dieu vous en saura bon gré, car il aime les petits enfants; et comme je disais l’autre jour au catéchisme, pour inciter nos dames à prendre soin 'des petites filles, les anges des enfants aiment d’un particulier amour ceux qui les élèvent en la crainte de Dieu, et qui instillent en leurs tendres cœurs la sainte dévotion ; comme au contraire Notre-Seigneur menace ceux qui les scandalisent de la vengeance de leurs anges *. a Puis voulant, par son exemple, l’animer encore davantage à cette bonne œuvre, il ajoute : « Je viens tout maintenant du catéchisme, où nous nous sommes un peu licenciés avec nos enfants, et avons fait rire l’assistance, en nous moquant des masques et des bals; car j’étais en mes belles humeurs, et un grand auditoire me conviait par son applaudissement à faire l’enfant avec les enfants. On me dit qu’il m’en sut gré, et je le crois. Dieu me fasse vraiment enfant en innocence et en simplicité!... Mais ne suis-je pas aussi un vrai simple de vous dire ceci? Iln’y a remède. Je vous fais voir mon cœur tel qu’il est en la variété de ses mouvements, afin que, comme dit l’Apôtre,
1 Statuts synod.; Vie du saint, par M. Hamon, t. I, p, 447. * Lett. evi, supplément.
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vous ne pensiez pas de moi plus qu’il n’y a en moi 1 * . » Ce n’était pas seulement à l’église, c’était partout et en toute circonstance que l’humble évêque se plaisait dans la compagnie des enfants. « 11 aimait à s’en voir entouré, et comme si l’innocence de sa vie avait eu un charme particulier pour les attirer, ils s’approchaient de lui en' toute priva uté et confiance. 11 sortait rarement de son logis sans être accompagné de cette troupe enfantine qui venait demander sa bénédiction *. Il les caressait tous, mettant la main sur la tête de l’un, puis sur la joue de l’autre, donnant sa bénédiction à un troisième... Les premiers qui avaient reçu ses caresses, couraient se ranger un peu plus loin pour les recevoir une seconde fois, et à mesure que le saint avançait, la petite troupe grossissait, ce qui impatientait les gens de sa suite. Mais il défendait qu’on les écartât : « Laissez-les venir, disait-il « d’un air affable, c’est mon petit ménage, c’est mon petit « peuple. » 11 recevait avec la même bonté les petit s enfants que les nourrices lui présentaient, et ceux-ci faisaient connaître en leurs manières le plaisir qu’ils éprouvaient de sa présence. 11 leur montrait sa croix d’or, la leur faisait baiser, et souvent sa bénédiction les délivrait des maladies ordinaires à cet âge 5 . »
Les enfants des pauvres recevaient le même accueil que ceux des riches. Quelques jours avant sa mort, « Monseigneur le duc de Nemours lui ayant fait l’honneur de le visiter au monastère de la Visitation de Lyon, la petite fille du jardinier dont il occupait le logement, entra dans la chambre, et sans prendre garde à la compagnie, elle s’approcha du prélat, comme pour baiser sa croix. Le saint
1 Lett. cvi, supplément. — * La Rivière. — - a Année delà Visit.,
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évêque se baissa aussitôt pour la lui offrir, et continua sa conversation, sans s’étonner ni se distraire l * . »
Du reste, l’intérêt qu’il portait à ces enfants était surnaturel comme toutes ses affections; et si peu développée qu’elle fût encore, c’était leur âme qu’il considérait et qu’il aimait en eux : « Je puis bien vous appeler ma trèschère fille, écrit-il à la mère de Blonay; car vous m’avez été chère, je puis le dire, dès le ventre de votre mère, ou du moins dès la mamelle, où je vous ai cent fois bénite, et souhaité le loyer des vierges, épouses de Jésus- Christ*. d »
Il faut l’entendre exprimer lui-même ses sentiments sur un jeune enfant dont il avait été le parrain, et exciter ses parents à lui donner une éducation chrétienne : « Que de joie, leur écrit-il, quand on in’a appris que mon trèscher petit filleul était si gentil, si doux, si beau, et quasi si dévot! Si je suis exaucé, il sera saint, ce cher petit François; il sera la consolation de ses père et mère; et aura tant de faveurs sacrées auprès de Dfèu, qu’il m’obtiendra le pardon de mes péchés 5 . »
Il n’est ni moins affectueux ni moins pieux en parlant à madame de Chantal de sa chère famille : « Pour notre Celse Bénigne, je m’assure que son oncle aura plus de soin de l’éducation de sa petite âme que de son extérieur. Si c’était un autre oncle, je vous recommanderais d'en avoir soin vous-même, de peur que ce trésor d’innocence ne se perdît 4 . Je prie soigneusement pour cet enfant et pour toute la petite troupe des filles. Je me recommande aussi à leurs prières 5 . »
Ce qui ne l’empêche pas d’écrire en une autre lettre :
1 Histoire du premier monastère de la Visitation de Lyon.
* Lett. ccccl, — 5 Lett. clxxx. — 4 Lelt. xcm. — 8 Lett. lxvi.
« On m'a dit que vous mettiez fort votre Marie au monde. Savez-vous, ne la faites pas pourtant si brave, quelle nous dédaigne pour cela 4 . »
On voit qu’il aimait sans illusion et sans faiblesse, parce qu’il voyait les âmes en Dieu, et qu’il les aimait pour Dieu.