CHAPITRE VII
Rien ne fait mieux paraître le dévouement d’un pasteur, rien n’attire sur son ministère plus de bénédictions, que sa charité pour les pauvres et son empressement à les assister dans leur indigence. Pour être fidèle à ce devoir, François de Sales n’avait qu’à suivre dans l’épiscopat les habitudes de sa première jeunesse. Néanmoins sa tendresse pour les malheureux parut s’accroître avec ses obligations, et il sembla adopter les misères de tous ceux dont il devenait le père. Aussi est-il impossible d’énumérer les œuvres de sa bienfaisance : nous nous bornerons à en rappeler quelques traits, où la bonté et la sensibilité de son âme se peignent d’une manière plus louchante.
« Jamais aucun nécessiteux n’a eu recours à lui, dit sainte Chantal, qu’il ne l’ait secouru et aidé en la meilleure manière qu’il a pu. Souvent il a donné de ses
1 Lett. cxxxiu.
habits, linge ou chaussures; même un jour il quitta, pour les céder, les souliers qu’il avait aux pieds, ainsi que m’en a assuré son valet de chambre, par lequel il faisait acheter toutes ces choses, afin de les distribuer aux indigente 1 . »
« Une fois entre autres, en temps d’hiver, par un froid extraordinaire, Claude-Melchior Gerod, maître d’école de la ville de Cluses, s’étant présenté à lui pour l'entretenir de quelques affaires, ce miséricordieux prélat fut touché de le voir très-légèrement vêtu, presque tout déchiré et tremblant du froid. Il lui demanda s’il n’avait pas de meilleurs habits pour se couvrir, et celui-ci lui ayant répondu que non, il lui dit : « Attendez-moi, je reviendrai « à vous dans un moment. » Il entra dans son cabinet pour y prendre quelques habits; mais n’en ayant pas trouvé parce que ses serviteurs avaient tout retiré, le bon évêque se dépouilla de sa chemisette qui était encore presque neuve, et revenant : « Tenez, dit-il à ce pauvre « homme, prenez ceci, et n’en dites rien à personne. » Il resta ainsi à souffrir de froid jusqu’à ce que son valet de chambre s’en aperçût et remplaçât ce vêtement. Ce trait de charité toucha vivement celui qui en fut l’objet et tous ceux qui en eurent connaissance*. »
Assez souvent le saint prélat croyait devoir faire des aumônes plus considérables, et cqjnme il n’avait presque jamais d’argent en réserve, il était forcé de vendre quelque meuble ou d’engager quelque ornement de sa chapelle. « C’était un sujet de plaintes continuelles pour son économe, qui ne savait comment fournir à toutes ces charités; mais François ne savait pas s’amender : « Vous « avez raison, disait-il en plaisantant, avec sa douceur
1 Déposit. — * Charles Auguste.
« ordinaire, je suis un incorrigible; et ce qui est bien « pis, c’est que j’ai l’air de vouloir l’être longtemps ! » Quelquefois il montrait son crucifix, et disait : « Peut-on « rien refuser à un Dieu qui s’est mis en cet état pour a nous? » L’économe se retirait alors tout confus, répétant aux autres employés de la maison : a Notre maître est « un saint; mais il nous mènera tous à l’hôpital, et il ira « lui-même le premier, s’il continue comme il a com- « mencé 1 ! »
Toutefois comme sa charité s’étendait à tous> saint François de Sales tâchait de ménager, autant qu’il pouvait, le bon économe, et de ne pas mettre sa patience à de trop rudes épreuves. « Aussi estimait-il une bonne fortune tout l’argent qu’il pouvait avoir à son insu. Il le partageait en diverses sommes, et en faisait autant de petits paquets, qu’il enveloppait avec soin, pour les distribuer secrètement aux pauvres. 11 donna ainsi un jour jusqu’à quatre cents florins*. »
Voici un trait qui prouve que, dans ces occasions, sa patience n’était pas moindre que sa compassion. « Un pauvre vient lui demander l’aumône; l’évêque lui fait donner de l’argent. Peu content de cette aumône, le mendiant lui montre ses haillons déchirés; le serviteur de Dieu dit à son domestique de lui donner quelque vêtement, ce qui a lieu aussitôt. Mais le pauvre, murmurant de plus belle, interpelle le saint pour la troisième fois, et se plaint que les habits qu’on lui donne ne valent rien. « Donnez-en de « meilleurs, dit l evêque au domestique. — Monseigneur, « répond celui-ci, il n’y en a pas d’autres. » Alors François passe dans sa chambre, et, quittant un de ceux qu’il portait, le remet au pauvre, qui finit par témoigner sa satisfaction 5 . »
1 Esprit, liv. II, ch. xvn, etc. — * Déposit. — 5 Déposk.
Au milieu même des grandeurs et de l'éclat des cours, saint François de Sales songeait à ses pauvres, et compatissait à leurs souffrances. « La princesse Christine de France, qui avait épousé Viclor-Âmédée, prince de Piémont, lui donna un jour, comme à son aumônier, un diamant de la valeur de cinq cents écus. Comme il avait refusé toute gratification, il se crut obligé d’accepter ce présent, mais en le recevant il indiqua clairement l’usage qu’il en voulait faire. « Voilà, dit-il, de quoi venir en aide « à nos pauvres d’Annecy. »
Vers le môme temps, entendant dire qu’on souffrait beaucoup de la disette en Savoie : « Ah! s’écria-t-il, quand je serai de retour, je vendrai ma mitre, ma crosse, mes habits, ma vaisselle et tout ce que je possède, pour secourir mes pauvres l . »
Cette bonté ^ju’il témoignait pour les indigents, il l’avait aussi pour ses serviteurs et pour tous ceux que leur condition mettait sous sa dépendance. S’il leur demandait quelque service, ou s’il avait à les reprendre de quelque faute, c’était toujours avec des paroles douces et, autant que possible, agréables.
« Un jour un grand seigneur l’étant venu voir, la conversation se prolongea après la chute du jour sans que le domestique songeât à apporter de la lumière à son maître et à éclairer l’évêché. François reconduisit le seigneur dans l’obscurité, puis se contenta de dire pour toute correction, au domestique chargé d’éclairer :
« Savez-vous, mon cher ami, que deux bouts dechan- « déliés nous eussent valu ce soir dix écus d’honneur*? »
En usant envers ses domestiques de ces ménagements et de cette condescendance, François ne prétendait que
1 Charles Auguste. — * Déposit.
remplir les devoirs de la charité chrétienne, et il s’efforçait d’inspirer à tous les maîtres les mêmes sentiments et la même conduite.
• « Ayant appris que la femme de chambre de madame
de Chantal était obligée de se coucher tout habillée, pour être plus promptement aux ordres de sa maîtresse quand elle l’appelait la nuit, il reprit vivement cette dame, lui disant que les domestiques sont nos frères, et que plus leur condition les humilie devant nous, plus nous devons avoir de bonté et d’égards pour eux. 11 ajouta que pour lui, quand il avait des lettres à écrire la nuit, il se faisait conscience de réveiller son valet de chambre, et qu’il allumait lui-même sa bougie; parce qu’enfin ce pauvre prochain n’avait que faire de nos dérangements et de 110s inquiétudes *. »
On l’a vu plus d’une fois serrer lui*même ses hardes, les nettoyer, et même les raccommoder, autant pour en épargner la peipe à ses domestiques que pour faire une œuvre d’humilité et de mortification. Comme on lui en témoignait un jour de la surprise : « Quel inconvénient voyez-vous donc, répondit-il gaiement, à raccommoder soi-même ce qu’on a gâté soi-même? »
1 Année de la Visit., p. 94.