CHAPITRE XI
La politesse de saint François de Sales n’était pas un vain dehors ni l’effet d’un froid calcul : elle avait sa source, dans les dispositions les plus intimes de son âme. « Il avait un cœur tout à fait innocent, dit sainte Chantal. Jamais il ne fit aucun acte par malice ou amertume de cœur. Non, certes; jamais a-t-on vu un cœur si doux, si humble, si débonnaire, si gracieux et si affable cpi’était le sien 1 . »
Il ignorait absolument la fierté et la hauteur. « Je ne me soucie pas de l’autorité, disait-il; je ne veux que la dileclion et la charité des âmes. Dieu me fait la grâce de me plaire avec tous ceux qui m’aiment*. »
« Je lui ai souvent ouï dire, rapporte l’évêque de Belley, cette belle sentence : En la galère du saint amour, il n’y a point de forçats, tous les rameurs sont volontaires. Fondé sur ce principe, il ne faisait jamais de commandement que par forme de conseil ou de prière. Ce mot de saint Pierre lui était en singulière vénération : Paissez le troupeau de Dieu , non par contrainte , mais librement et volontairement . Il ne pouvait approuver ces esprits absolus qui veulent être obéis, bon gré, mal gré, et qui exigent que tout le monde cède à leur empire. Il voulait qu’en matière de gouvernement spirituel, on se comportât avec les âmes à la façon de Dieu et des anges, par
1 Left, rxx?. — * Année de le Visit,. p, 138,
inspirations, insinuations, remontrances, prières, sollicitations, en toute patience et doctrine, qu’on frappât, comme l’Époux, à la porte des cœurs, qu’on les pressât doucement d’ouvrir, que s’ils le faisaient, on y introduisît le salut avec joie, mais que s'ils refusaient, on supportât ce refus avec douceur.
« Comme je me plaignais à notre bienheureux de certaines résistances au bien que je voulais établir, il me dit : Que vous avez l’esprit absolu! Vous voulez marcher sur les ailes des vents, et vous vous laissez emporter à votre zèle : ‘mais, comme les feux follets, il vous conduit aux précipices. Voulez-vous-faire plus que Dieu, et forcer des volontés qu’il a créées libres? Vous tranchez comme si vous aviez tous les cœurs en vos mains: Dieu, qui les a tous en la sienne, n’agit pas ainsi. Il souffre qu’on résiste à son Esprit, et qu’on se révolte contre ses lumières. Il ne laisse pas de solliciter et d’appeler les pécheurs, quoiqu’on rejette ses attraits et qu’on lui dise : Retirez-vous de nous ; nous ne voulons pas suivre vos voies . Nos anges gardiens suivent la même conduite; et quoique nous nous éloignions de Dieu par nos iniquités, néanmoins ils ne nous abandonnent pas. Voulez-vous de meilleurs modèles que ceux-là 1 ?
« Plusieurs fois il m’a dit : Soyez toujours le plus doux que vous pourrez, et souvenez-vous que l’on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu’avec cent barils de vinaigre. S’il faut donner en quelque excès, que ce soit du côté de la dtfuceur.
« Comme je lui objectais la parole de saint Paul à Timothée : Prêchez la parole , pi'essez à temps et à contretemps , reprenez , conjurez en toute patience et doctrine ;
1 Esprit, p. VII, ch. v.
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H me repartit : Le nerf de cette leçon apostolique est en ces deux mots : En toute patience et doctrine. La doctrine signifie la vérité; et cette vérité doit être dite avec patience, c’est-à-dire qu’il en faut supporter le rebut, et ne pas s’imaginer qu’elle doive être reçue toujours avec applaudissement; car si le Fils de Dieu a été en butte à la contradiction, sa doctrine, qui est celle de la vérité, doit être marquée du même sceau l . »
Quand on lui représentait que sa douceur envers ses ennemis était excessive : « Ensuivant l’exemple de Notre- Seigneur, répondait-il, on n’a rien à craindre*. Jamais je ne me suis permis de répliques piquantes, ni de paroles contraires à la douceur, que je ne m’en sois repenti. Les hommes se gagnent par l’amour plus que par la rigueur, et nous ne devons pas seulement être bons, mais trèsbons s . »
Il avait coutume de dire que « l’esprit de douceur est le véritable esprit des chrétiens, puisque Notre-Seigneur enseigne qu’on doit apprendre de lui à être doux, humble et paisible 4 . » Aussi pensait-il que chacun doit s’exercer à la pratique de cette vertu, et il assurait qu’avec un peu de bonne volonté tout le monde la peut acquérir.
« On est excusable, disait-il, de n’être pas toujours gai, car on n’est pas maître d’avoir de la gaieté quand on vent; mais on n’est pas excusable de n’être pas toujours doux, maniable et condescendant, car cela est au pouvoir de notre volonté : il ne faut pour cela que se résoudre à surmonter l’humeur et l’inclination contraire 5 . »
« Soyez humble, écrivait-il encore, et vous aurez la douceur. L’humilité rend notre cœur doux à l’endroit
1 Esprit, p. I, cb. ni. — * Année de la Visit., p. 14. — 5 De Cambis. — 4 Déposit. de sainte Chantal. 29. — 5 Amour de Dieu, liv. XI, ch. xxi.
des parfaits et des imparfaits; à l’endroit de ceux-là par respect, à l’endroit de ceux-ci par compassion â . »
C’est surtout lorsqu’il était en butte aux injures ou à quelque mauvais traitement, que le saint prélat montrait la force de sa douceur, et qu’il ravissait les cœurs par sa charité.
<( Je sais, dit sainte Chantal, qu’il a souvent reçu de bonnes censures pour ses actions les plus saintes (et j’en ai vu moi-même des exemples), sans qu’il en témoignât le moindre ressentiment. Il faisait même, à l’occasion de ces censures, des reparties pleines de mansuétude et dq cordialité. On lui reprochait une fois d’être trop indulgent pour certaines personnes, il repartit doucement : Ne vaut-il pas mieux les envoyer en purgatoire par douceur qu’en enfer par sévérité?
c Je n’ai jamais ouï dire qu’on lui ait vu faire aucune action de colère. Une fois je le priai de s’émouvoir un peu sur le sujet de quelque traverse qu’on faisait à notré monastère de la Visitation; il me dit : Voudriez-vous me faire perdre en un quart d’heure ce peu de douceur que j’ai eu tant de peine à acquérir en vingt années f ? »
« Une autre fois qu’on soutenait des thèses de philosophie en la grande salle du collège des pères Barnabites, à Annecy, le savant prélat, pour faire honneur au soutenant, voulut argumenter contre lui. Or voilà qu’un théologien d’un ordre religieux fort célèbre prend tout à coup la liberté de l’interrompre, et, arrêtant l’argument qu’il développait en excellents syllogismes, il s’empare de sa proposition comme pour la faire mieux valoir. On dait assez ce que méritait cette insolence, il n’y avait personne dans toute la salle qui n’en fût indigné, et si le bon prélat ne se fût tu en baissant les yeux, un certain
1 Lett. u. — a Déposit. de sainte Chantal
nombre auraient crié tout haut qu’il fallait chasser ce malappris. Mais le saint homme attendit et laissa faire. L’attente ne fut pas longue, car le religieux fut bientôt réduit au pont aux ânes, de manière à mériter le nom d’insolent et d’ignorant tout ensemble. Alors François reprit l’argument si à propos, et tâcha de couvrir cette défaite avec tant d’adresse, que tous les auditeurs demeurèrent ravis, et qu’ils ne savaient qu’admirer davantage, l’humilité ou la prudence, la patience ou la charité de leur saint évêque, qui se montrait ainsi trèsgrand dans les choses même les plus petites l . »
Tel était l’empire dont il jouissait sur ses passions, qu’il semblait en régler à son gré tous les mouvements, et qu’on eût pu les croire entièrement mortes en lui. On en trouve mille preuves dans sa correspondance comme dans l’histoire de sa vie.
« Ma fille, disait-il à une religieuse qui dans un zèle indiscret avait oublié le respect qu’elle lui devait, je voudrais bien me courroucer avec vous, mais je ne le puis, parce que je ne suis pas en humeur de le faire *. »
« Un ecclésiastique, puissamment protégé mais ignorant, s’étant un jour présenté au concours pour obtenir un riche bénéfice, se vit écarté et renvoyé parmi Jes moins dignes. Aussitôt il entre dans une si grande colère qu’il n’y a sorte d’injures ni de menaces qu’il ne vomisse contre son pasteur. Sans lui répondre un mot, celui-ci se contente de lui dire : n Monsieur, retirez-vous doucement; en ce moment c’est la passion qui parle, une autre fois ce sera la raison. »
Le lendemain, lorsque le saint prélat était au chœur dans sa stalle, pour dire l’office, cet homme eut l inso-
* Charles Aug.. liv. VIII. — 8 Vie de la mère de Ballon.
lerifee de lui venir présenter un libelle diffamatoire qu’il avait composé contre lui. L’évêque reçut l’écrit avec bonté et le mit dans sa poche. Bien plus, il chercha les moyens de se rendre utile à cet ecclésiastique, et à force de patience et de bienfaits il finit par le gagner ft . » n fut mis à une plus rude épreuve encore par un commandeur de l’ordre de Malte, pour un sujet à peu prés semblable. Celui-ci avait vivement sollicité pour un de gesamis une cure qui était vacante : il apprit bientôt que l’évêque, ne trouvant pas dans celui qui lui était recommandé les qualités qu’il désirait, avait conféré le bénéfice à un autre. Aussitôt, plein de colère, il entre insolemment dans la chambre du prélat, et, le chapeau sur la tête, il M’emporte en reproches, en menaces, en injures. Notre saint l’écoute en silence, son bonnet carré à la main. Enfin, son invective terminée, le commandeur sort brusquement, sans donner au saint le loisir de dire une seule parole. Les témoins de cette scène en étaient indignés et disaient qu’il fallait en demander raison : « Au contraire, dit le saint, je lui suis fort obligé de m’avoir ôté la parole; il m’a épargné la peine d’opposer les raisons de la justice aux emportements de sa passion. »
Un instant après, son frère le prenant à part lui demanda s'il n’avait pas éprouvé quelque émotion dans cette rencontre. François, qui ne savait ni feindre ni mentir, avoua qu’alors comme en beaucoup d’autres circonstances, il avait senti la colère bouillonner dans son cerveau, comme l’eau dans un vase placé sur le feu; mais il ajouta « qu’avec la grâce de Dieu il résisterait toqjours à cette passion; que l’exercice de la perfection chrétienne consistait à suffoquer ainsi les passions et à les étrangler,
« Année de la Visit., p. 189.
comme le jeune David étranglait les lions et les onrs qui venaient dévorer son troupeau 4 . »
Quand l’impression était plus vive et qu’il sentait son âme agitée, le silence était son refuge, « Je ne trouve pas, disait-il, de meilleur remède dans les contradictions, que de n’en faire aucun semblant, de n’en point parler, et de se tenir dans une grande douceur à l’égard de la personne qui nous les cause *. »
« Un jour, j’étais présent, rapporte un pieux ecclésiastique, lorsqu’un de ses inférieurs, homme de qualité, lui adressa quelques paroles désobligeantes. Je remarquai qu’il changea de couleur, et que la rougeur lui monta au visage. Mais il ne dit rien, et alla prendre un livre qu’il montra à celui qui levait offensé. Us s’entretinrent en particulier pendant quelque temps, puis ils se séparèrent sans que le saint évêque eût donné aucun signe d’émotion 5 . »
Une autre fois, ayant reçu une lettre piquante, il dit : « Je n’oserais répondre sur un tel sujet : j’aime mieux prier Dieu qu’il lui plaise de parler au cœur de cette personne et de lui faire connaître sa volonté céleste 4 ! » C’est cette douceur inaltérable qui faisait de saint François de Sales une image visible de la divine bonté, et qui portait saint Vincent de Paul à s’écrier : « Mon Dieu, que vous devez être bon, puisqu’il y a des âmes qui sont si bonnes! » C’est cette vertu aussi qui donna au saint prélat d’opérer tant de bien dans l’Église, de jeter dans tant de cœurs la semence de la perfection, et de ramener à la foi tant d’esprits égarés.
« II aimait beaucoup, dit M. de Belley, à avoir avec les
1 Année de la Visit., p. 127. — * Déposit. de sainte Ctaantal. — 5 Déposition. — 4 Déposition de sainte Cbantal.
protestants des conférences paisibles et amicales, et voici la conduite qu'il tenait ordinairement ’ dans ces circonstances.
« Il laissait les réformés parler de leur religion, avec la plus grande patience, sans témoigner, ni ennui ni mépris des choses impertinentes et ridicules qu'ils pouvaient dire. Par là il les disposait à lui donner à leur tour quelque petite audience. Quand ils lui laissaient le loisir de parler, il se gardait bien de perdre un temps si précieux à réfuter leurs objections, mais s’attachant au sujet en question ou à quelque autre article de notre foi qu'il estimait plus important, il exposait brièvement, nettement et fort simplement, ce qu’enseigne l'Église catholique, sans aucun mot qui sentît la controverse, de la même manière qu'on traite les articles de foi dans les catéchismes. Il supportait avec une patience incroyable les mépris et les interruptions de ces pauvres gens, et sans s’émouvoir il continuait son discours quand on lui en donnait le loisir.
« Vous ne sauriez croire, me disait-il, combien les vérités de notre sainte foi sont beHes, quand on les considère avec paix et tranquillité; souvent nous les étouffons à force de les parer, nous les cachons pour vouloir les rendre trop visibles. Les proposer simplement, c’est un excellent moyen pour les persuader, pourvu que les auditeurs ne résistent pas à l’Esprit-Saint. Ils commencent bien, ordinairement, par branler la tête et se moquer de nous, parce qu’ils sont habitués à mépriser nos dogmes, et quelquefois aussi parce qu'ils se persuadent que nous voulons leur déguiser notre véritable croyance; mais quand ils se sont retirés et qu’ils ont eu le temps de réfléchir sur ce que nous leur avons dit, ils sont tourmentés parle désir d'éclaircir les choses et de s'instruire plus à
DÉVOUEMENT AU SAÎNT-SIÉGE. i\\
fond; ils reviennent demander de nouvelles explications et ils finissent presque toujours par être convaincus de la vérité l . »